Geneviève de Brabant (Ribié)

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Mélodrame en trois actes, en prose, et à grand spectacle.

Orné de Chants, Danses, Pantomine, etc, etc.
Par M. RIBIÉ, administrateur du Théâtre de la Gaîté.
Ballets de M. Hus le jeune.
Représenté, à Paris, sur le Théâtre de la Gaîté le 22 Brumaires an XIII. (13 novembre 1804).

PERSONNAGES.

PERSONNAGES. ACTEURS.
SIFROI-DE-BRABANT, M. Maryt.
GENEVIÈVE-DE-BRABANT, son épouse. Mlle. Planté.
Un Enfant, leur fils, la petite Elisa.
M. Révalard.
IMBERT, confident de Golo, M. Camaille-St.-Aubin.
ROSE, Mlle. Chabert.
SOPHIE, Compagnes de Geneviève, Mlle. Sophie.

Plusieurs hommes et femmes au service de Sifroy et de Geneviève.

Officiers et Compagnons d’armes de Sifroy,

Officiers et Soldats dévoués à Golo.

Un SAVANT.

Villageois et Villageoises.

Plusieurs Pêcheurs et leurs femmes.

Chasseurs.

Une Biche.

Le Dieu Morphée. Amours. Plaisirs et Nymphes, etc. etc.

ACTE PREMIER.[modifier]

(Le théâtre représente un salon richement orné ; on voit le portrait de Sifroi.)

SCÈNE PREMIÈRE.[modifier]

GOLO, IMBERT.


Golo.

Je ne puis supporter plus long-tems, mon cher Imbert, l’état où je me trouve. Placé près de Geneviève, par un époux qu’elle chérit, et dont elle est adorée, j’ai fait, son départ pour l’armée, le serment de consacrer mes soies au bonheur de son épouse : alors je n’écoutais que l’amitié et je croyais toute ma vie n’éprouver auprès d’elle que ce seul sentiment ; mais le besoin de la voir plus souvent pour lui parler de son époux, et la consoler de son absence, la confiance dont elle m’honore, cette douceur qui fait le charme de son esprit, cette beauté, don précieux de la nature, tout a détruit ma raison et m’a rendu parjure à l’amitié. Je ne puis vivre sans posséder son cœur, sans lui déclarer mes feux. Si je suis rejetté, il n’est aucun moyen que je n’employe pour la fléchir, pour la perdre même, plutôt que de renoncer à mon malheureux amour.


Imbert.

Mais ne craignez-vous pas le retour prochain de Sifroi ; vainqueur de la dernière bataille, vous savez qu’il envoye à Geneviève les trophées qu’on lui a decernés, récompense due à son courage et à ses vertus. Ce général vainqueur, ce père tendre, cet époux chéri, ne ferait-il pas disparaître cet amant égaré, qui, sous le titre d’ami, est un être précieux ; mais reconnu pour amant serait un fléau redoutable.


Golo.

Je sais toutes les suites funestes que peut entraîner cette déclaration. Le coup va être porté. Il faut mettre maintenant plus d’adresse que de prudence, et me servir, s’il le faut, de l’empire que j’ai dans cette maison, où tout m’est soumis. Je compte sur ton amitié ; j’aurai besoin de toi, sans doute : je connais ton zèle, ton intelligence, crois que je ne mettrai point de bornes à mes bienfaits si tu secondes mes hardis projets. Elle ne doit point tarder à paraître ; c’est ici qu’elle s’occupe à multiplier les traits de mon heureux rival. Je l’entends, retire-toi, et sois toujours prêt à mon premier signal.

(Imbert sort.)

SCÈNE II.[modifier]

GOLO, GENEVIÈVE, son fils, Dames de sa suite.

(Pendant le dialogue, on apporte un chevalet ; le portrait de son époux, palette, pinceaux, etc.)


Geneviève.

Je vous cherchais pour vous faire part des heureux succès de mon époux, votre ami. Ses armes ont triomphé ; il est vainqueur : mes vœux l’ont suivi, et le ciel a exaucé ma prière. J’aime la gloire, sans doute ; mais je suis épouse et mère ; la faiblesse de mon sexe, et ses liens sacrés, doivent rendre pardonnables quelques larmes que m’ont souvent arrachées son absence et les dangers inséparables des combats.


Golo.

Votre ame s’affecte trop profondément sur le sort d’un époux. La gloire, le dédomage des privations de l’amour…


Geneviève.

Oui, sans doute, l’honneur de servir son pays est le premier élan d’un vrai citoyen, je le sais. Les mots d’époux et de père ne doivent être entendus qu’après le nom sacré de la patrie ; mais il doit être bien doux, après la victoire, d’être arrosé des larmes d’une épouse et d’un fils. J’ai donné des ordres pour qu’on célèbre, par une fête agréable, l’arrivée de mon époux. Ses concitoyens sont ses amis, et le cœur seul en fera tous les frais ; je me repose sur votre amitié du soin de tous les détails.


Golo.

Je vais tout préparer, et vous présenter les compagnons d’armes de Sifroi, qui vont déposer eu ces lieux les trophées de sa gloire.

(Il sort.)

SCÈNE III.[modifier]

GENEVIÈVE seule.

Elle s’assied devant son chevalet, et continue de tirer une copie d’un portrait de Sifroi, qui est placé dans le fond de l’appartement, et qui lui sert de modèle. On entend une fanfare qui annonce l’arrivée des guerriers, glorieux compagnons Sifroi. La marche défile ; un des officiers donne une lettre à Geneviève ; elle s’empresse de la lire ; elle et son fils l’embrassent mille fois. La troupe défile dans le même ordre, et Geneviève et Golo restent seuls. Golo remet une lettre à Geneviève, c’est une déclaration ; elle lui rejette son billet avec indignation, l’accable de reproches et sort. ===SCÈNE IV.===


GOLO, seul.

Voilà donc mon malheur certain ; la perfide ? Rejetter les vœux d’un homme qui lui feroit le sacrifice de sa vie ! qui n’existe, qui ne respire que pour elle… Ah ! vengeance ? vengeance ? tous les feux de l’enfer sont passés dans mon cœur. Non, je ne puis dévorer un tel affront. Je veux triompher de son indifférence, ou la perdre. Courons me jeter aux pieds de ce savant, renfermé dans cet antre désert : dans cette caverne impénétrable. Implorons ses conseils, les secours de son art ; déployons contre cette ingratte, tous les tourmens infernaux. Oui, te le jure, je vaincrai sa résistance, ou elle ne verra plus en moi que le plus implacable ennemi. Courons à la vengeance.

(Il sort.)

SCÈNE V.[modifier]

(Le théâtre change, et représente une caverne obscure, on voit un homme vétu d’une peau d’Ours et assis sur un rocher).

LE SAVANT, GOLO,


Le Savant.

Faible mortel ! que veux-tu ?


Golo.

Homme savant… Je demande…


Le Savant, (l’interrompant.)

Vengeance ! Je le sais tu adores, on te hait. Tu veux triompher ? Tu te perdras ; je vais te montrer les suites de ton entreprise. Tu vas voir dans un tableau, arriver Siffroi, et son épouse, te déclarer parjure. Si d’après cet exemple tu persistes, je te donnerai les moyens de te venger. Mais ton triomphe sera court.

(Il fait voir à Golo, dans un tableau, Geneviève entourée de ses amies qui la félicitent sur le prochain retour de Sifroi. Plusieurs instrumens annoncent son arrivée ; il tombe dans les bras de son épouse ; il est fêté par tous ses amis, il demande où est Golo. Geneviève lui fait part de ses infâmes projets, Siffroi devient furieux, et jure la perte de cet affreux ami. Golo marche vers l’endroit de la scène ; mais le tableau disparaît.)


Le Savant.

Eh bien ! n’es-tu pas effrayé de ce tableau qui te présage les suites les plus funestes ?


Golo.

Effrayé ! moi ? tu connais mal Golo, Réussir où me venger. Les approches de la mort même ne me feroient pas renoncer à mes projets.


Le Savant.

Tu as du caractère ; et je vais te servir… Ecris sous ma dictée.


Golo, (écrit ce qui suit.)

« Siffroi, ta femme est infidelle ; et malgré tes sages conseils, ta maison devient l’école du scandale. Ta grande ame va souffrir ; mais je connais ta délicatesse ; parle, et je te vengerai, en te délivrant de celle qui devoit faire, le bonheur de ta vie, et qui te couvre d’un opprobre éternel ; ton véritable ami. Golo. »

Envoie cette lettre à ton bienfaiteur, et sa réponse décidera de ton sort… Eloigne-toi de ces lieux. (Golo sort d’un côté, le savant de l’autre).

Fin du premier acte.

ACTE DEUXIÈME.[modifier]

(Le théâtre représente un jardin agréable.)

SCÈNE PREMIÈRE.[modifier]


Imbert, seul.

Le courier parti comme un trait, hier à la fin du jour pour aller au devant de Siffroi, est revenu. ce matin… et c’est à Golo seul qu’il est adressé. Golo n’a point reposé cette nuit… agité, tourmenté par une malheureuse passion, ne se connaît plus… il est violent, impétueux, capable de tout entreprendre… et c’est moi qu’il a choisi pour son confident ? si je refuse de lui obéir, il me perd… et si je le sers, je deviens criminel… cruelle alternative !… Ah ! je le sens, mon cœur n’est pas né pour le crime ; je ne vois plus en lui qu’un monstre odieux : oubliant que Siffroi l’a tiré de l’état de servitude ; oubliant les services qu’il s’est empressé de lui rendre. Abusant de la confiance, trahissant l’amitié, outrageant la vertu. Ah ! c’est un tigre. Fuyons, fuyons ce barbare ; mais, que dis-je ? abandonner ces lieux au moment où le crime y établit son empire ; à l’instant où Geneviève, peut devenir la malheureuse victime d’un scélérat ?… Non… dussai-je y perdre la vie, je resterai, je la sauverai, ou je périrai avec elle… Protéger la beauté malheureuse, secourir la vertu qu’on opprime, c’est le plus beau triomphe de l’humanité. Feignons de seconder ses projets ; et que ses confidences servent à les détruire. ===SCÈNE II.===

GOLO, IMBERT.


Golo.

Je te cherchais. J’ai les nouvelles les plus heureuses ; mon triomphe est certain. Sifroi m’a rendu le maître des destinés de Geneviève. Il ne voit plus en elle, qu’une perfide épouse. Je la lui ai présentée sous les traits les plus affreux… et voilà sa réponse. (Il la montre à lmbert).


Imbert, (après avoir lu.)

(A part.) O comble de la scélératesse (haut) ; mais vous avez donc perdu tout espoir de la rendre sensible à vos feux.


Golo.

Non, je puis encore être heureux, et je vais faire les dernières tentatives.


Imbert.

Mais si le hasard vous faisait triompher de son indifférence, comment la justifier auprès d’un époux.


Golo.

Alors, j’irais au-devant de Sifroi… je lui dirais, qu’attentif à tout ce qui peut l’intéresser, j’ai été trompé par de fausses apparences, que le séducteur qui me portait ombrage n’eu voulait qu’à une des femmes de la maison, et que son épouse plus que jamais, est digne de toute sa tendresse.


Imbert.

C’est-à-dire, que si Geneviève est vertueuse vous la faites coupable, et qu’elle devient innocente, si vous la rendez criminelle.


Golo.

C’est cela,


Imbert.

Mais ne craignez-vous point les suites funestes d’une pareille entreprise ?


Golo.

Un bonheur présent nous fait toujours braver un obscur avenir.


Imbert.

Mais cette femme que vous aurez chargée d’un forfait supposé, que deviendra-t-elle ?


Golo.

Nous la perdrons, s’il le faut, pour qu’elle ne nuise point à mes projets.


Imbert.

Oui, je le sens, il faut perdre quelqu’un.


Golo, (l’interrompant.)

Où se perdre soi-même quand on ne réussit pas… Si la réponse de Geneviève m’est favorable, tu vois le parti que je vais prendre… si elle me résiste, il n’y sera plus à balancer… tu la conduiras dans le plus épais du bois voisin… Voilà mon poignard, tu sais ton devoir.


Imbert.

Et je le ferai, je vous le jure.


Golo.

J’en veux un sûr témoin, et je l’attends de ton amitié.


Imbert.

Parlez… je suis prêt.


Golo.

C’est le cœur de la cruelle que j’exige. Je veux le voir palpitant ; cet inflexible ennemi, ce tyran du mien, l’auteur de tous mes maux. C’est en me le présentant tout sanglant que je t’embrasserai, que je reconnaîtrai mon ami… Que les larmes, les plaintes et les cris ne fassent rien sur le tien ; qu’il soit inaccessible à la pitié ; mes bienfaits, ma reconnaissance et mon estime sauront récompenser ton zèle.


Imbert.

(A part.) Ah ! le scélérat ! (haut.) Oui, votre estime sur-tout, c’est ce que j’ambitionne. Je vais tout mettre en usage pour qu’il vous soit impossible de me faire le moindre reproche.


Golo.

On va répéter en ces lieux la fête qu’elle prépare pour célébrer le retour de son époux. Eloignons-nous, je ne reparaîtrai que lorsqu’elle sera seule. (Ils sortent.)

SCÈNE III.[modifier]

(Les paysans, toute la maison de Sifroi font les préparatifs pour répéter la fête qu’ils se proposent de donner à leur ami.)

Geneviève et son fils arrivent pour être spectateurs. Après les ballets le théâtre change et représente l’appartement de Geneviève.

SCENE IV.[modifier]

(Plusieurs femmes entourent une ottomane sur laquelle reposé doucement l’enfant de Sifroi, de l’autre côté une table surmontée d’une armure complette, derrière le bouclier, sur lequel est le chiffre de Sifroi entrelassé avec celui de sa femme, une sablière, un écritoire et des papiers, etc.)

SOPHIE, ROSE.


Rose.

La fête sera superbe, avez-vous vu tous ces danseurs, ces danseuses, ces chiffres entrelassés, ces jolies devises ? Le bon Sifroi va être bien surpris : il ne sera pas content, vous le, connaissez, il saura gré à son épouse mais répétera : j’en suis sûre, ce que je lui ai entendu dire à la naissance de son fils ; époque à laquelle on fit encore une fête. C’est de l’argent perdu, ma bonne amie, que tout cela… Il eut mieux valu soulager quelques familles malheureuses qui gémissent, pendant que les autres dansent… La fortune du riche doit être le patrimoine du pauvre ; ne célébrons pas par des fêtes la naissance d’un enfant ; attendons qu’il ait des vertus, et nous remercierons le ciel d’avoir heureusement payé notre dette à la société, et fourni deux bras de plus à la patrie.


Sophie.

Ah ! vous avez raison, je le reconnais bien là, l’honnête homme ; le pauvre n’a jamais pleuré impunément devant lui, il ne ressemble pas à son frère, qui est mort, dieu merci : eh ! qu’il était méchant celui-là, il se querellait souvent avec Sifroi parce qu’il l’engageait toujours à faire le bien.


Rose.

Oh ! oui, je me rappelle qu’un jour il lui disait : Ma foi, je ne suis plus charitable, parce que je n’ai jamais obligé que des ingrats ; et Sifroi, avec sa bonne franchise, lui répondit : Eh ! que vous importe, mon frère, que le pauvre vous remercie, pourvu qu’il ne souffre plus. Au lieu d’attendre de la reconnaissance, courrez chez un autre malheureux, volez de bienfaits en bienfaits, croyez-moi, c’est voler de plaisirs en plaisirs… Et Geneviève, est-elle bonne ; elle ne veut seulement pas que nous la nommions notre maîtresse. Mes enfans, nous dit-elle, il n’y a que des tyrans qui ont des esclaves, les honnêtes gens ont des ennemis. J’ai besoin de vos soins ; vous m’aidez, je travaille à votre bonheur, et vous à mes besoins, ainsi nous sommes quittes.


Sophie.

Oui, voilà son langage. Aussi, combien nous la chérissons.


Rose.

L’aimable femme que sa chère Geneviève. Nous ne pouvons pas en dire autant de l’ancien intendant Golo. Depuis que le bon Sifroi l’appelle son ami, enfin ; qu’il lui a fait oublier l’état de servitude où le sort l’avait jetté, il est devenu triste, grondeur, impérieux avec nous… Chut, le voici.

SCÈNE V.[modifier]

GOLO, ROSE, SOPHIE.


Golo.

Votre maîtresse n’est pas rentrée ?


Rose.
Nous n’avons point de maîtresse ; nous avons une bonne amie, une mère tendre, ou si vous aimez mieux une aimable sœur, qui…

Golo.

Une bonne amie, une mère tendre, une aimable sœur ? Et de qui prétendez-vous parler ?


Rose.

De Geneviève, apparemment.


Golo.

Insolente, parlez avec plus de respect.


Rose.

Le respect est fait pour les sots, et l’amitié pour les cœurs vrais ; ne vous y trompez pas, monsieur.


Golo.

Mais où prenez-vous ce ton ?


Rose.

Dans la société de Geneviève, monsieur. Ah dame ! c’est un bien mauvaise compagnie que cette honnête femme là… Son époux arrive-t-il aujourd’hui ?


Golo.

Non. Mais songez à l’avenir à être plus circonspecte dans vos discours, et à ne pas vous permettre de ces trivialités qui me déplaisent, et qui vous feraient chasser.


Rose.

Oh ! il y en a qui ne sont plus en condition, et qu’on n’a pas chassés cependant ; mais qui auraient bien mérité de l’être.


Golo.

Que voulez-vous dire ?


Rose.

Ah ! je ne veux pas vous expliquer mon secret, vous pourriez le rapporter.


Golo.

Taisez-vous, voilà votre maîtresse.

SCÈNE VI.[modifier]

Les précédens, GENEVIÈVE.


Geneviève.

Ou est mon fils ?


Rose.

Il repose, madame.

(Geneviève court à son fils et l’embrasse.)


Golo, (à Rose.)

J’ai à parler à madame, retirez-vous.


Geneviève, (à Rose.)

Non, demeurez. (A Golo.) Vous savez que je n’ai point de secret pour ceux qui m’entourent ; ma confiance est sans bornes : une seule personne la trahit, et je lui pardonne, persuadée qu’un mouvement involontaire est la cause d’une démarche bazardée que je n’oublierai de ma vie, mais qui mourra dans mon sein… Mon époux arrive-t-il aujourd’hui ?


Golo.

Non, madame.


Geneviève.

Mais cependant il est attendu.


Golo.

Madame !…


Geneviève.

Lui serait-il arrivé quelque… Ah ! parlez monsieur, parlez ; votre silence me tue.


Golo.

Madame, voici deux lettres ;… l’une est de moi et l’autre de Sifroi… Je suis maître, encore de lui faire changer de résolution. Quant à moi, mes sentimens sont les mêmes ;… c’est à vous, de régler vos destinées… Je vous laisse un moment réfléchir, et je viendrais savoir votre réponse.

(Il sort.)

SCÈNE VII.[modifier]

Les mêmes ; excepté GOLO.


Geneviève.

Que veut-il dire ? Deux lettres… Une de Sifroi, une autre de Golo… Ah ! lisons, lisons celle de mon époux. Un tremblement général, dont j’ignore la cause me fait frissonner malgré moi. (Elle lit la lettre qui suit, et par gradations la pâleur se peint sur son visage.)

« Mon brave et ami, j’ai vu cent fois la mort prête à me frapper ; j’ai vu tomber à mes côtés mes amis, mes parens les plus chers. Je suis homme et sensible, et j’ai souffert, sans doute… Mais rien n’approche du coup mortel que tu m’as porté, en m’apprenant que la femme qui vit dans mon cœur, celle enfin à qui je rapportais ma gloire et mon amour, oubliant tout principe, a pu trahir l’époux le plus tendre, et le plus malheureux. Sans toi, cher ami, sans cette délicatesse qui accompagne toutes les actions, de ta vie, j’allais tomber encore aux genoux de la perfide !… Comment pourrais-je reconnaître envers toi ce signalé service. Je vais ralentir la marche de mes compagnons d’armes et la mienne jusqu’à demain, pour te donner le tems de soustraire, par les moyens que tu jugeras convenables, cette femme qui, toute criminnelle qu’elle est, je le sens, sera toujours la maîtresse de mes destinées. Adieu ; demain j’embrasserai le meilleur mes amis. » Sifroi.

(A la fin de la lettre, elle se laisse tomber en jettant un cri lamentable.)

Ah ! malheureuse ! voici le dernier instant de ma vie.

Rose.

Ô dieu ! qu’avez-vous, madame. Au secours ! au secours !

(Toutes les femmes s’empressent autour d’elle ; son fils se réveille, et va se jetter dans les bras de sa mère expirante.)


L’enfant.

Maman ! maman ! reviens à toi ; ne fais pas mourir ton enfant.


Rose.

Ah ! madame, au nom de dieu, prenez pitié de tus ceux qui vous entourent.


Geneviève.

Ah ! Rose, je suis perdue : Sifroi, ne n’aime plus ; Sifroi me croit infidelle.


Rose.

O ciel ! que dites-vous ? Quel est le monstre… Quel calomniateur capable…


Geneviève.

Ramasse cette infâme lettre et connais le criminel.


Rose, (lit.)

« Je suis le maître de votre sort ; c’est à vous de prononcer votre arrêt. Rende-vous à mes vœux et il me sera aussi aisé de vous justifier à votre époux ; comme il m’a été facile de vous perdre. Docile, vous triompherez, et re belle, vous êtes perdue. » Golo.

Ah dieu ! quel monstre.


Geneviève.

La mort ; oui la mort et la vertu, c’est le triomphe de l’innocence.

SCÈNE VIII.[modifier]

Les précédens, un GARDE.


Le garde.

Madame, Golo demande une réponse.


Geneviève.

Dites-lui que le monstre qui l’enfanta, plaça tous les crimes sur la terre… Dites à ce barbare qu’il vienne égorger sa victime.

(Le garde sort.)

SCÈNE IX.[modifier]

Les PRÉCÉDENS.


Rose.

Ah ! madame, qu’allons-nous devenir ?


Geneviève.

La mort n’a rien d’effrayant pour moi ; mais Sifroi qui me croit criminelle. Ah ! voilà, voilà mon plus grand supplice !… Tendre et cruel époux ! veuille le ciel que jamais mon innocence ne frappe ton oreille ; le reste de ta vie, seroit condamné aux remords. Un misérable nous sépare, et va percer le cœur d’une infortunée qui devoit partager ta gloire et ton amour… Ah ! je pardonne à ton erreur, et le vais employer le peu d’instans qui me restent à prier le Tout-Puissant de veiller à ton bonheur. Le destin des mortels est de commettre des fautes, le privilège de la vertu, est de les pardonner.


Rose.

Non, madame, non, vous ne périrez point. Je vais conter votre malheur à tous ceux qui vous entourent. Je vais envoyer au devant de Sifroi. J’irai moi-même s’il le faut ; et dussai-je y perdre la vie, je bénirai ma destinée, puisque au moins j’aurai sauvé le fils et sa mère infortunée.

(Elle va pour sortir.)

SCÈNE X.[modifier]

Les Précédents, GOLO, Gardes.


Golo, aux gardes.

Arrêtez ces femmes ; que personne ne sorte, et que les gardes seuls qui me suivent entrent dans ce sallon.

(L’orchestre joue.)

PANTOMINE.

(Golo demande une réponse décisive, Geneviève, ne balance pas ; elle préfère la mort au déshonneur. Golo ordonne aux gardes de l’entraîner hors du sallon, et de la mener à la mort avec son fils. Après que Geneviève et son fils sont entraînés, Golo reste seul, livré aux remords qui tourmente tous les scélérats).

SCÈNE XI.[modifier]

GOLO, un OFFICIER, lui remettant une lettre.


L’Officier.

Voici une lettre de Sifroi, très-pressée, sans doute, car le cheval de celui qui vient de l’apporter, est mort de fatigue en arrivant.


Golo.

Donnez, et laissez-moi seul.

(L’officier sort.)

SCÈNE XII.[modifier]


Golo, lisant.

« Dieu Puissant fais que je ne sois point encore vengé, suspends jusqu’à mon retour le supplice, je n’ose dire de la perfide ; depuis l’ordre fatal que je t’ai donné, plus de repos pour l’infortuné Sifroi, je veux me dérober à moi-même, je me fuis comme un criminel, je vois couler le sang de ma malheureuse épouse, cet affreux tableau me déchire. Ah ! conserve ses jours. Je n’existe que pour elle. Ton ami. » Sifroi.

Non, non, qu’elle périsse, qu’elle meure. L’ordre fatal est donné, il faut qu’il s’accomplisse ! Affreux rival ? ton bonheur ferait mon désespoir. Courrons nous assurer, si mes ordres sont exécutés. Malheur à qui m’aurait trompé… cette main percerait du même coup la perfide, et ses infâmes complices.

(Il sort.)

SCÈNE XIII.[modifier]

(Le théâtre change, et représente une forêt noire. Plusieurs soldats paraissent et font le tour du bois, pour s’assurer s’il est solitaire, après une recherche exacte, Imbert précède Geneviève et son enfant. Il fait signe aux soldats de s’éloigner.)

IMBERT, GENEVIÈVE, son fils.


Geneviève.

Ou me conduisez-vous ? Pourquoi retarder mon supplice ? Où si c’est vous, Imbert, qui devez me porter le coup mortel : ah ! par pitié, dites-moi, si mon enfant doit périr ?


Imbert.

Oui, madame, l’ordre fatal est donné.


Geneviève.

Si vous conserver un reste d’humanité, ah ! ne me faites pas, périr deux fois, en me rendant témoin de la mort de cet infortuné, de cette innocente créature, que la mère soit la première victime. (elle se met à genoux), Dieu ? être inconnu, toi, qui d’un regard, embrasse la nature entière, toi que nous ignorons, mais que nous sentons dans nous. Toi, devant qui tous les hommes sont égaux, écoute de ton auguste tribunal, une mère infortunée… Quand tu punis l’adultère et la cruauté, quand ta foudre écrasa celles qui trahissoient leur devoir, leur patrie, leur époux. J’ai béni ta puissance et ta justice, mais quand la vertu éprouve le même châtiment. Si elle a la force de ne point douter de ton existence ; jette un regard de pitié sur cette foible créature, et que ta clémence attendrisse la société de ce monstre, qui va se baigner dans le sang de l’innocence ; frappe maintenant. Dieu nous voit, je l’ai prié, je suis sans reproche, et mon cœur est tranquille.


Imbert, (attendri.)

Ô vertueuse compagne du malheureux et crédule Sifroi, necrains rien, c’est le ciel qui t’a remis en mes mains pour te soustraire aux persécutions de l’infâme, Golo. Oui, j’ai feint de seconder ses cruels projets, pour les connaître tous et qu’il me chargeât du soin de sa vengeance. Il a exigé de moi la promesse de lui donner un témoignage terrible de cet odieux forfait. « Tu me rapporteras son cœur palpitant, je veux le voir, cet inflexible cœur, cet ennemi, ce tyran du mien, l’auteur de tous mes maux… » Voilà ses propres paroles ; j’ai tout promis, et je ne tiendrai rien que le serment sacré que j’ai fait à la face du ciel, de servir l’innocence, l’amour et la vertu.


Geneviève.

Qu’entends-je ? cher Imbert il se pourrait… ô mortel généreux, achève ton ouvrage, conduis-moi vers mon épux, fais triompher l’innocence, punisse le crime, et recompense l’homme vertueux et sensible. Ah ! courrons tous à ses pieds.

SCÈNE XIV.[modifier]

Les précédents, GOLO, Soldats dans le fond.


Imbert.

Oui venez, il est maintenant plus à plaindre que vous, son cœur est percé de mille traits qui le déchirent, il vous adore, et vous croit parjure ; il n’est pas de supplice plus cruel pour un époux : volons tous dans ses bras, et que le traître reçoive…


Golo, (qui a écouté, s’avance et perce Imbert d’un coup de poignard.)

La mort… (Aux soldats.) Ecartez ce monstre de mes yeux… Et toi, perfide, ne crois pas échapper à mes coups, ton supplice était trop doux, sans doute, je veux que tous les tourmens t’accablent à la fois… Entraînez-là, et que mes ordres soient exécutés… Tremblez, si vous n’obéissez. Vous voyez si je sais punir les traîtres… Marchez. (Tout le monde sort.)

(Le théâtre change et représente une vue de mer, un très gros rocher au milieu.)

SCÈNE XV.[modifier]

{{didascalie|Plusieurs pêcheurs sont occupés à la ligne, d’autres au filet. Les femmes invitent les hommes à quitter leurs occupations, et à se livrer à la danse. Ils exécutent différens pas : le ciel s’obscurcit, le tonnerre se fait entendre, mais de loin. Les hommes invitent les femmes à ne point abandonner cette île ; leur font voir que l’orage ne vient pas de ce côté. La danse recommence ; mais on voit que l’éclair brille : le tems devient tout-à-fait orageux, la mer grossit, les hommes et les femmes se sauvent.}}

SCÈNE XVI.[modifier]

Il parait une petite barque battue par les flots, et conduite par un homme ; Geneviève et son fils sont dedans et lèvent les bras au ciel pour implorer sa clémence. La barque vingt fois est prête à se briser contre le rocher ; enfin le conducteur saute dessus, fait sortir Geneviève et son enfant, et les dépose sur le rocher. Ils gravissent sur le sommet : on ne les apperçoit qu’a la lueur des éclairs. Au moment où l’infâme conducteur va pour remettre le pied dans la barque, et abandonner les malheureuses victimes, le tonnerre éclate et le tue. Il tombe dans la mer et disparait. Geneviève tombe évanouie sur le sommet du rocher ; son enfant se jette sur elle et la rappelle à la vie. L’orage s’éloigne et le ciel devient plus clair. La barque, abandonnée à la fureur des flots, semble se rapprocher du rocher : c’est l’espoir de Geneviève ; elle prend son fils dans ses bras, descend au pied du rocher, s’élance dans la barque, elle lève les bras au ciel, et s’abandonne à le grâce de dieu. La lame la favorise, et conduit la barque sur le rivage.

Fin du second Acte.

ACTE TROISIÈME.[modifier]

(Le théâtre représente le salon du premier acte.)

SCÈNE PREMIÈRE.[modifier]


Golo, (seul.)

Quelle incertitude ! Je flotte entre la crainte et l’espoir. Je n’ai point encore de nouvelles de celui que j’ai chargé d’abandonner à la fureur des flots, celle dont les dédains feront éternellement le supplice de ma vie. Le sort de la perfide est mille fois moins à plaindre que le mien. Une lame peut l’engloutir, et ses maux sont finis. Mais, moi, je suis né pour être éternellement malheureux. Sifroi arrive aujourd’hui, autre embarras ; il faudra le consoler, lui dire que sa lettre est arrivée trop tard. J’ai tout préparé pour le distraire, et lui faire oublier sa malheureuse épouse. Je ne veux pas lui laisser le tems de respirer ; fêtes, concerts, chasse, tout est prêt. Il me croit son ami, il épanchera sa douleur dans mon sein, il me parlera de sa cruelle épouse : c’est encore un nouveau supplice ; n’importe, faisons face à l’orage. (On entend une marche.) Dieu ! le voici. Allons au devant de lui ; et feignons de partager sa douleur.

(Il sort.)

SCÈNE II.[modifier]

Le théâtre change, et représente le jardin du second acte. D’un côte la statue de Sifroi, et de l’autre celle de Geneviève avec ces deux inscriptions. Au bas de la statue de Sifroi, on lit : Ma patrie, dieu et ma femme, voilà mes divinités. Au bas de celle de Geneviève, on lit : Ta gloire et ton amour, voilà mon bonheur. Les paysans arrivent de toutes parts pour aller au devant de Sifroi ; ils écoutent la marche qui approche. Les soldats paraissent ; Sifroi est au centre ; Golo, l’accompagne, et veut le consoler : sa perfidie perce à travers ses démonstrations d’amitié. Tous les villageois félicitent Sifroi sur son heureux retour ; il les remercie avec bonté. Il les prie de le laisser un instant seul avec Golo. Tout le monde se retire. Il se jette dans les bras de Golo, et laisse épancher sa douleur. Golo veut, mais en vain, le consoler.

SCÈNE III.[modifier]

SIFROI, GOLO.


Sifroi.

Ah ! j’ai trop vécu. Malheureux que je suis ; mon cœur, qui toujours fût innocent, vient de se couvrir d’un opprobre éternel : Eh quoi ? c’est moi qui ai pu livrer l’épouse la plus chère au trépas le plus affreux !


Golo.

Il est vrai, qu’à cet ordre barbare, je n’ai pas reconnu l’âme sensible de mon ami, de ce généreux Sifroi.


Sifroi.

Eh ! pourquoi donc m’avoir obéi ?


Golo.

Un homme délicat, tel que moi, est prompt à servir l’amitié.


Sifroi.

Mon ami ! toi, malheureux ! Tu as immolé la moitié de moi même. Le trait est dans mon cœur, et ma vie est condamnée à d’éternels remords, et voilà ton ouvrage… Ah ! pardon, pardon, cher Golo, j’outrage l’amitié.


Golo.

Je vous excuse, malgré votre injustice et je partage sincèrement votre affreuse situation. Ah ! je voudrais au prix de tout mon sang pouvoir la soulager.


Sifroi.
Ah ! oui, ton amitié seule me reste, et c’est dans ton cœur que je veux vivre désormais.

Golo.

Et je suis digne de ce doux épanchement ; mais au nom du ciel calmez votre douleur, et cachez vos larmes à l’ami trop sensible qui sent couler les siennes. Si l’amour vous a trahi, un sentiment moins vif, mais plus doux, vous consolera.


Sifroi.

Non, jamais, jamais ; laisse-moi me noyer dans mes pleurs. (Il tire de son sein le portrait de Geneviève.) Voilà l’image de celle qui vit, qui respire dans mon cœur. (Il le baise à plusieurs reprises.)

Golo veut le distraire, il fait entendre un concert qui ennuie Sifroi, il fait paraître un ballet dans lequel il fait remarquer à Sifroi les danseuses les plus séduisantes ; mais Sifroi est insensible à tout. L’image de Geneviève seule le tourmente, il reste accablé ; on entend un air de chasse qui tire Sifroi de sa rêverie. Golo lui propose d’essayer ce nouveau plaisir ; il accepte et part pour la chasse. Les danseurs le suivent.

SCÈNE IV.[modifier]

Le théâtre change et représente un bois épais, dans le fond une caverne, vers le bord du théâtre un rocher, à côté une fontaine et un banc de gazon. L’enfant de Geneviève sort de la caverne, il fait le tour du théâtre pour s’assurer si personne ne s’est approché de sa retraite ; il appelle sa biche ; elle vient et veut s’agenouiller aux pieds de l’enfant, il la caresse. Geneviève parait, elle embrasse son fils, et l’engage ç s’enfoncer un peu dans le bois pour aller chercher de l’herbe pour la biche. L’enfant s’éloigne, il appele sa compagne sauvage, elle se lève et le suit. Geneviève restée seule gémit sur son sort.

SCÈNE V.[modifier]


Geneviève, (seule.)

Pauvre enfant ! tu ne sens point ta misère. L’innocence est dans ton cœur, et le mien ne gémit que sur toi ; mais mon époux ! ah ! voilà mon plus grand supplice, il croit criminelle son amie la plus tendre ; celle qui ne respirait, qui ne respire encore que pour lui… Un perfide ne pouvant deshonnorer ta malheureuse épouse veut sa mort ; il a la barbarie de l’ordonner, il trouve des complices dans ta maison même ; mais le ciel ne veut pas aider le crime, ses bourreaux, s’attendrissent, les élémens déchaînés suspendent leur courroux, les vents s’appaisent, la mer se calme, et la barque perfide qui devait être l’instrument de notre mort, chargée de l’innocence et de la vertu, est conduite par le grand pilote de la Nature, par le tout-puissant qui te conserve dans cet antre désert, deux infortunés qui chaque jour adresseront des vœux à l’éternel, pour ta gloire, ton bonheur et ta prospérité. (Elle chante.)

(Air : au bord d’une fontaine.)
Comme une criminelle
Je languis chaque jour,
Je fus pourtant fidelle
A mes sermens d’amour.
Félicité passée
Qui ne peut revenir
Tourment de ma pensée
Que n’ai-je en te perdant, perdu le souvenir.
Un homme plus sauvage
Que le loup ravissant,
Sacrifie à sa rage
Une mère, un enfant,
Une tendre victime,
Des plaisirs du chasseur
Pour empêcher le crime,
Du premier aliment nous offre la douceur.
Dieu, dont la bienfaisance
Veille, sur les humains,
Protège l’innocence
Adoucis leurs destins,
Jette un œil de clémence
Sur mon sort rigoureux
J’adore ta puissance
Mais fais, que détrompé, mon époux soit heureux.

Ah ! si jamais le sort nous réunissoit, j’ai conservé la preuve de mon innocence, dans l’infâme lettre du scélérat, du bourreau de tous les miens.

{{didascalie|(On entend le bruit du cor, qui annonce une chasse, elle témoigne de l’inquiétude pour son enfant. La chasse approche elle rentre dans sa caverne ; les chasseurs paraissent poursuivre la biche ; elle court assez fort pour n’être point atteinte, ils la perdent de vue, pendant ce temps elle se sauve dans la retraite de Geneviève. Les chasseurs la cherchent, mais inutilement ; ils s’éloignent. Sifroi paraît seul, il est accablé de fatigue ; il aperçoit la fontaine, il veut appaiser la soif qui le tourmente, il prend de l’eau dans ses mains, et boit. Il se repose sur le banc de gazon.}}


Sifroi.

Hélas ! il n’est plus de plaisir, plus de repos, plus de bonheur sur la terre pour l’infortuné Sifroi, l’ombre de ma malheureuse épouse, me poursuit partout. Et je ne puis faire un pas, sans l’appercevoir à mes tristes côtés. Non, elle n’étoit point criminelle ; la vengeance céleste qui tombe sur ma tête coupable, atteste mon crime, et son innocence ! ah la vie m’est insupportable. Je me vois plongé dans un abîme de remords, je veux me distraire, mais en vain ; Semblable à un cerf que le chasseur a blessé, il court au travers des vastes forêts pour soulager sa douleur ; mais la flèche qui l’a percé le suit partout. Il porte avec lui le trait meurtrier… Ah ! j’erre en vain pour m’oublier moi-même, et rien n’adoucit la plaie de mon cœur. Mort affreuse ! mort cruelle ! toi qui vient par mes ordres, de frapper la vertu… la beauté, porte des coups plus sûrs, plus mérités, punis le crime, accable un féroce époux, assassin de la nature dans son plus bel ouvrage.

(Il tire de dessus son cœur, le portrait de Geneviève, verse des larmes, et l’embrasse mille fois.)

Image chérie, reste précieux, adorable copie, que n’as-tu le pouvoir d’accabler le bourreau de ton vertueux original. Hélas ! le sommeil semble vouloir s’emparer de mes sens ; ah ! puissai-je y trouver le repos. Divin Morphée, repends tes doux charmes sur mes paupières appesanties ; fais passer une vapeur divine dans ce corps fatigué, et qu’un doux songe repousse ces images funèbres qui me tourmentent. Dieu puissant ! rends pour un moment au malheureux Sifroi ces tableaux vivants de félicité passée ; tu ne perdras rien à ta vengeance, si tu me présentes l’idée du bonheur dans un court repos : le désespoir, les remords et la douleur m’attendent au réveil. (Il s’endort.)

SCÈNE VII.[modifier]

{{didascalie|Morphée descend sur un nuage ; il appelle l’amour et l’hymen ; ils accourent accompagnés par les plaisirs. Morphée jette une guirlande de pavots sur Sifroi. Le théâtre se couvre d’une vapeur ; les amours et les plaisirs forment plusieurs grouppes amour de Sifroi, qui parait fort agité par un songe. L’amour et l’hymen croisent les flambeaux. Les nuages s’ouvrent, et laissent appercevoir Geneviève dans une grotte, qui soutient son enfant sous le ventre la biche, qui lui donne son lait. L’agitation de Sifroi redouble. Pendant cette scène, les amours et les plaisirs exécutent un ballet, à la fin duquel tout disparait. Sifroi se réveille, et cherche par-tout le tableau qu’il vient de voir en songe.}}

SCÈNE VIII.[modifier]


Sifroi.

Ah ! malheureux, ton bonheur n’ait qu’un songe. Pourquoi mes yeux s’ouvrent-ils à la lumière ? Mes sens étaient liés, suspendus ; je goûtais une paix, une joie profonde qui, enivrait mon cœur. Dans un lieu sauvage, mais solitaire, je voyais mon infortunée compagne, tenant le fruit de notre malheureux amour, et réclamant pour lui l’assistance d’une habitante des forêts, qui, loin de fuir, suivant son instinct naturel, lui donnait sa première substance, et semblait placée là par la main divine, pour conserver l’innocence et la vertu. Je n’osais approcher de ce divin tableau ; en rêvant même, je craignais que ce ne fut qu’un songe. Êtes-vous, disais-je, une image trompeuse ? Ne venez-vous pas abuser mes yeux ? N’est-ce pas votre ombre ? Sensible à mes maux, vivez-vous encore ? Suis-je assez heureux pour vous posséder ? En disant ces mots je cours, tout disparaît, et mon désespoir seul me reste… Ce nouveau supplice manquait à mon malheur : le criminel n’a pas besoin d’autre châtiment que le souvenir de ses propres fautes. ; elles se présentent à lui comme des spectres horribles ! Ah ! pour m’en garantir, puisse la mort me dérober aux rayons vengeurs de la vérité, qui me persécutent.

SCÈNE IX.[modifier]

{{didascalie|Il reste accablé du poids de sa douleur. Geneviève inquiète de son fils, sort de la caverne et parcourt le théâtre pour le chercher, en s’approchant de la fontaine elle apperçoit un homme, se recule d’effroi, cependant le costume ne lui est point inconnu ; elle s’approche, reconnaît son époux, elle croit s’être trompée ; elle s’approche encore, la faiblesse s’empare de ses sens, elle tombe sur ses genoux, et dans cette posture elle remercie la Divinité de lui avoir rendu son époux, et de pouvoir prouver son innocence. Elle veut le réveiller ; mais elle s’arrête, et va graver cas mots sur l’écorce d’un gros chêne : Ci-git Geneviève de Brabant. Après avoir regardé à plusieurs reprises et son mari, et l’inscription, elle donne un baiser sur le front de Sifroi et s’éloigne. Sifroi se réveille, regarde le portrait de sa femme, et va pour s’éloigner lorsqu’il apperçoit l’inscription ; il court et se précipite dessus : il reste anéanti. Geneviève, dans l’enfoncement, témoin du repentir de Sifroi, approche doucement et se présente à lui. Sifroi effrayé croit voir l’ombre de son épouse : il recule ; mais persuadé que ce n’est point une illusion, se précipite dans les bras de Geneviève, qui perd l’usage de ses sens. À peine revenue, il lui demande pourquoi elle est accusée ; elle lui montre la lettre de Golo ; il reste anéanti et tombe au pieds de son épouse ; elle le relève et lui tend les bras. Il demande où est son fils ; elle l’apperçoit qui accourt à travers le feuillage ; elle prie Sifroi de se cacher un moment ; elle va au-devant de son enfant, lui indique la cachette ; l’enfant vole vers son père ; il pousse un cri enfantin : Ah ! papa. Les deux époux et l’enfant forment une seule chaîne de leurs bras, et leurs cœurs se confondent. Toute la chasse arrive. Sifroi présente son épouse aux chasseurs, qui témoignent leur surprise et leur joie. La biche arrive ; l’ivresse est générale. On fait avancer un petit char traîné par deux chevaux ; on y place l’enfant de Sifroi et toute la troupe.}}

SCÈNE X.[modifier]

Le théâtre change, et, représente l’appartement de Golo. Il parait accablé de remords et de douleur. Il s’approche d’un bureau, et écrit ces mots : Geneviève est innocente et mon crime est expié. Il tire de sa poche un flacon, il le vide dans une coupe, et veut terminer se vie ; mais un mouvement inséparable des derniers momens d’un lâche, éloigne la coupe de ses lèvres ; cependant il entend la marche de Sifroi, et alors il se décide. Après avoir bu, il se jette dans un fauteuil les convulsions le prennent et il meurt en enragé. On l’emporte.

SCÈNE XI.[modifier]

Le théâtre change, et représente un jardin illuminé, au fond duquel on apperçoit un palais transparant, où l’on célèbre une fête.

SCÈNE XII et dernière.[modifier]

Les Précédents, UN CONFIDENT.


Le Confident.

Rassurez-vous, le crime est puni ; l’innocence triomphe, l’ordre du monde a repris son cours, et l’humanité peut respirer la paix, Golo, l’affreux Golo poursuivi sans cesse par ses remords, premier supplice des scélérats, vient de terminer son horrible carrière, voilà ses derniers mots : « malheureux que je suis, j’ai trahi l’honneur, l’amitié, la reconnoissance, sous la figure de l’homme, image de la divinité, je porte le cœur d’un tigre. Ah ! délivrons la terre d’un monstre, tel que moi ». À ces mots l’infâme expire. Exemple frappant des vengeances célestes, qui tôt ou tard, punissent le crime, font triompher la vertu.

Ballet général.


FIN.