Georges/08

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Michel Lévy frères (pp. 92-99).


VIII.

LA TOILETTE DU NÈGRE MARRON.


Il était à peu près dix heures du soir, la nuit sans lune était belle et étoilée comme le sont d’ordinaire les nuits des tropiques vers la fin de l’été : on apercevait au ciel quelques-unes de ces constellations qui nous sont familières depuis notre enfance, sous le nom de la Petite-Ourse, du Baudrier d’Orion et des Pléiades, mais dans une position si différente de celle dans laquelle nous sommes habitués à les voir qu’un Européen aurait eu peine à les reconnaître ; en échange, au milieu d’elles brillait la Croix du sud, invisible dans notre hémisphère boréal. Le silence de la nuit n’était troublé que par le bruit que faisaient en rongeant l’écorce des arbres les nombreux tanrecks dont les quartiers de la rivière Noire sont peuplés, par le chant des figuiers bleus et fondi-jala, ces fauvettes et ces rossignols de Madagascar, et par le cri presque insensible de l’herbe déjà séchée qui pliait sous les pieds des deux frères.

Les deux nègres marchaient en silence, regardant de temps en temps autour d’eux d’un air inquiet, s’arrêtant pour écouter, puis reprenant leur chemin ; enfin, parvenus dans un endroit plus touffu, ils entrèrent dans une espèce de petit bois de bambous, et parvenus à son centre, s’arrêtèrent, écoutant encore et regardant de nouveau autour d’eux. Sans doute le résultat de cette dernière investigation fut encore plus rassurant que les autres, car ils échangèrent un regard de sécurité, et s’assirent tous deux au pied d’un bananier sauvage, qui étendait ses larges feuilles, comme un éventail magnifique, au milieu des feuilles grêles des roseaux qui l’environnaient.

— Eh bien, frère ? demanda le premier Nazim avec ce sentiment d’impatience que Laïza avait déjà modéré quand il avait voulu le questionner au milieu des autres nègres.

— Tu conserves donc toujours la même résolution, Nazim ? répondit Laïza.

— Plus que jamais, frère. Je mourrais ici, vois-tu. J’ai pris sur moi de travailler jusqu’à présent, moi Nazim, moi fils de chef, moi ton frère ; mais je me lasse de cette vie misérable : il faut que je retourne à Anjouan ou que je meure.

Laïza poussa un soupir.

— Il y a loin d’ici à Anjouan, dit-il.

— Qu’importe ! répondit Nazim.

— Nous sommes dans le temps des grains.

— Le vent nous poussera plus vite.

— Mais si la barque chavire ?

— Nous nagerons tant que nous aurons de force ; puis, lorsque nous ne pourrons plus nager, nous regarderons une dernière fois le ciel où nous attend le grand esprit, et nous nous engloutirons dans les bras l’un de l’autre.

— Hélas ! dit Laïza.

— Cela vaut mieux que d’être esclave, dit Nazim.

— Ainsi tu veux quitter l’Île de France ?

— Je le veux.

— Au risque de la vie ?

— Au risque de la vie.

— Il y a dix chances contre une pour que tu n’arrives point à Anjouan.

— Il y en a une sur dix pour que j’y arrive.

— C’est bien, dit Laïza ; qu’il soit fait comme tu le veux, frère. Mais cependant, réfléchis encore.

— Il y a deux ans que je réfléchis. Quand le chef des Mongallos m’a pris à mon tour, dans un combat, comme toi-même avais été pris quatre ans auparavant, et qu’il m’a vendu à un capitaine négrier, comme toi-même avais été vendu, j’ai pris mon parti à l’instant même. J’étais enchaîné, j’ai essayé de m’étrangler avec mes chaînes. On m’a rivé à la cale. Alors j’ai voulu me briser la tête le long de la muraille du vaisseau. On a étendu de la paille sous ma tête ; alors j’ai voulu me laisser mourir de faim. On m’a ouvert la bouche ; et, ne pouvant me faire manger, on m’a forcé de boire. Il fallait me vendre bien vite, on m’a débarqué ici, on m’a donné à moitié prix, et c’était bien cher encore ; car j’étais résolu de me précipiter du premier morne que je gravirais. Tout à coup j’ai entendu ta voix, frère, tout à coup j’ai senti ton cœur contre mon cœur, tout à coup j’ai senti tes lèvres contre mes lèvres, et je me suis trouvé si heureux, que j’ai cru que je pourrais vivre. Cela a duré un an. Puis, pardonne-moi, frère ; ton amitié ne m’a plus suffi. Je me suis rappelé notre île, je me suis rappelé mon père, je me suis rappelé Zirna. Nos travaux m’ont paru lourds, puis humiliants, puis impossibles. Alors je t’ai dit que je voulais fuir, retourner à Anjouan, revoir Zirna, revoir mon père, revoir notre île ; et toi, tu as été bon comme toujours ; tu m’as dit : Repose-toi, Nazim, toi qui es faible, et je travaillerai, moi qui suis fort. Alors tu es sorti tous les soirs depuis quatre jours, et tu as travaillé pendant que je me reposais. N’est-ce pas, Laïza ?

— Oui, Nazim ; mais écoute cependant : mieux vaudrait attendre encore, reprit Laïza en relevant le front… Aujourd’hui esclaves, dans un mois, dans trois mois, dans une année, maîtres, peut-être !

— Oui, dit Nazim ; oui, je connais tes projets ; oui, je sais ton espoir.

— Alors comprends-tu ce que ce serait, reprit Laïza, que de voir ces blancs, si fiers et si cruels, humiliés et suppliants à leur tour ? Comprends-tu ce que ce serait que de les faire travailler douze heures par journée à leur tour ? Comprends-tu ce que ce serait que de les battre, que de les fouetter de verges, que de les briser sous le bâton à leur tour ? Ils sont douze mille, et nous quatre-vingt mille ; et le jour où nous nous compterons, ils seront perdus.

— Je te dirai ce que tu m’as dit, Laïza : il y a dix chances contre une pour que tu ne réussisses pas…

— Mais je te répondrai ce que tu m’as répondu, Nazim : il y en a une sur dix pour que je réussisse. Restons donc…

— Je ne puis, Laïza, je ne puis… J’ai vu l’âme de ma mère ; elle m’a dit de revenir dans le pays.

— Tu l’as vue ? dit Laïza.

— Oui, depuis quinze jours, tous les soirs, un fondi-jala vient se percher au-dessus de ma tête : c’est le même qui chantait à Anjouan sur sa tombe. Il a traversé la mer avec ses petites ailes, et il est venu : j’ai reconnu son chant ; écoute, le voici.

Effectivement, au moment même, un rossignol de Madagascar, perché sur la plus haute branche du massif d’arbres au pied duquel étaient couchés Laïza et Nazim, commença sa mélodieuse chanson audessus de la tête des deux frères. Tous deux écoutèrent, le front mélancoliquement penché, jusqu’au moment où le musicien nocturne s’interrompit, et, s’envolant dans la direction de la patrie des deux esclaves, fit entendre les mêmes modulations à cinquante pas de distance ; puis s’envolant encore, et toujours dans la même direction, il répéta une dernière fois son chant, lointain écho de la patrie, mais dont à peine, à cette distance, on pouvait saisir les notes les plus élevées ; puis enfin il s’envola encore, mais cette fois si loin, si loin, que les deux exilés écoutaient vainement ; on n’entendait plus rien.

— Il est retourné à Anjouan, dit Nazim, et il reviendra ainsi m’appeler et me montrer le chemin jusqu’à ce que j’y retourne moi-même.

— Pars donc, dit Laïza.

— Ainsi ? demanda Nazim.

— Tout est prêt. J’ai dans un des endroits les plus déserts de la rivière Noire, en face du morne, choisi un des plus grands arbres que j’ai pu trouver ; j’ai creusé un canot dans sa tige, j’ai taillé deux avirons dans ses branches ; je l’ai scié au-dessus et au-dessous du canot, mais je l’ai laissé debout de peur qu’on ne s’aperçût que sa cime manquait au milieu des autres cimes ; maintenant il n’y a plus qu’à le pousser pour qu’il tombe, il n’y a plus qu’à traîner le canot jusqu’à la rivière, il n’y a plus qu’à le laisser aller au courant ; et puisque tu veux partir, Nazim, eh bien ! cette nuit tu partiras.

— Mais toi, frère, ne viens-tu donc pas avec moi ? demanda Nazim.

— Non, dit Laïza, moi je reste.

Nazim poussa à son tour un profond soupir.

— Et qui t’empêche donc, demanda Nazim après un moment de silence, de retourner avec moi au pays de nos pères ?

— Ce qui m’empêche, Nazim, je te l’ai dit : depuis plus d’un an nous avons résolu de nous révolter, et nos amis m’ont choisi pour chef de la révolte. Je ne puis puis trahir nos amis en les quittant.

— Ce n’est pas cela qui te retient, frère, dit Nazim en secouant la tête, c’est autre chose encore.

— Et quelle autre chose penses-tu donc qui puisse me retenir, Nazim ?

— La rose de la rivière Noire, répondit le jeune homme en regardant fixement Laïza.

Laïza tressaillit ; puis après un moment de silence :

— C’est vrai, dit-il, je l’aime.

— Pauvre frère, reprit Nazim ; et quel est ton projet ?

— Je n’en ai pas.

— Quel est ton espoir ?

— De la voir demain, comme je l’ai vue hier, comme je l’ai vue aujourd’hui.

— Mais elle, sait-elle que tu existes ?

— J’en doute.

— T’a-t-elle jamais adressé la parole ?

— Jamais.

— Alors, la patrie ?

— Je l’ai oubliée.

— Nessali ?

— Je ne m’en souviens plus.

— Notre père ?

Laïza laissa tomber sa tête dans ses mains. Puis au bout d’un instant :

— Écoute, lui dit-il, tout ce que tu pourrais me dire pour me faire partir serait aussi inutile que tout ce que je t’ai dit pour te faire rester. Elle est tout pour moi, famille et patrie ! J’ai besoin de sa vue pour vivre, comme j’ai besoin de l’air qu’elle respire pour respirer. Suivons donc chacun notre destin. Nazim, retourne à Anjouan ; moi je reste ici.

— Mais que dirai-je à mon père quand il me demandera pourquoi Laïza n’est pas revenu ?

— Tu lui diras que Laïza est mort, répondit le nègre d’une voix étouffée.

— Il ne me croira pas, dit Nazim en secouant la tête.

— Et pourquoi ?

— Il me dira : Si mon fils était mort, j’aurais vu l’âme de mon fils ; l’âme de Laïza n’a pas visité son père : Laïza n’est pas mort.

— Eh bien ! tu lui diras que j’aime une fille blanche, dit Laïza ; et il me maudira. Mais quant à quitter l’île tant qu’elle y sera, jamais.

— Le Grand Esprit m’inspirera, frère, répondit Nazim en se levant ; conduis-moi où est le canot.

— Attends, dit Laïza, et le nègre s’avança vers la tige creuse d’un mapou, en tira un tesson de verre et une gargoulette pleine d’huile de coco.

— Qu’est-ce que cela ? demanda Nazim.

— Écoute, frère, dit Laïza, il est possible qu’à l’aide d’un bon vent et de tes avirons, tu atteignes en huit ou dix jours, ou Madagascar, ou même la Grande-Terre. Mais il est possible, que demain ou après-demain, un grain te rejette à la côte. Alors on saura ton départ, alors ton signalement aura été donné pour toute l’île, alors tu seras obligé de te faire marron, et de fuir de bois en bois, de rochers en rochers.

— Frère, on m’appelait le cerf d’Anjouan, comme on t’en appelait le lion, dit Nazim.

— Oui ; mais comme le cerf, tu peux tomber dans un piége. Alors il faut qu’ils n’aient aucune prise contre toi ; il faut que tu glisses entre leurs mains. Voici du verre pour couper tes cheveux, voici de l’huile de coco pour graisser tes membres. Viens, frère, que je te fasse la toilette du nègre marron.

Nazim et Laïza gagnèrent une clairière, et à la lueur des étoiles, Laïza commença, à l’aide de son tesson de bouteille, à couper les cheveux à son frère aussi promptement et aussi complétement qu’aurait pu le faire avec le meilleur rasoir le plus habile barbier. Puis, cette opération terminée, Nazim jeta son laugouti, et son frère lui versa sur les épaules une portion de l’huile de coco que contenait la gourde, et le jeune homme l’étendit avec la main sur toutes les parties de son corps. Ainsi oint des pieds à la tête, le beau nègre d’Anjouan semblait un athlète antique se préparant au combat.

Mais il fallait une épreuve pour tranquilliser tout à fait Laïza. Laïza, comme Alcidamas, arrêtait un cheval par les pieds de derrière, et le cheval essayait vainement de s’échapper de ses mains. Laïza, comme Milon de Crotone, prenait un taureau par les cornes et le chargeait sur ses épaules ou l’abattait à ses pieds. Si Nazim lui échappait à lui, Nazim échapperait à tout le monde. Laïza saisit Nazim par le bras, et raidit ses doigts de toute la force de ses muscles de fer. Nazim tira son bras à lui, et son bras glissa entre les doigts de Laïza comme une anguille dans la main du pêcheur ; Laîza saisit Nazim à bras-le-corps, le serrant contre sa poitrine comme Hercule avait serré Antée ; Nazim appuya ses mains sur les épaules de Laïza, et glissa entre ses bras et sa poitrine comme un serpent glisse entre les griffes d’un lion. Alors seulement le nègre fut tranquille ; Nazim ne pouvait plus être pris par surprise, et, à la course, Nazim lui-même eût lassé l’animal dont il avait pris le nom.

Alors Laïza donna à Nazim la gourde aux trois quarts pleine d’huile de coco, lui recommandant de la conserver plus précieusement que les racines de manioc qui devaient apaiser sa faim, et que l’eau qui devait étancher sa soif. Nazim passa la gourde dans une courroie et attacha la courroie à sa ceinture.

Puis les deux frères interrogèrent le ciel ; et, voyant à la position des étoiles qu’il devait être au moins minuit, ils prirent le chemin du morne de la rivière Noire, et disparurent bientôt dans les bois qui couvrent la base des Trois Mamelles ; mais derrière eux, et à vingt pas du massif de bambou où avait eu lieu entre les deux frères toute la conversation que nous venons de rapporter, un homme que jusque-là, à son immobilité, on eût pu prendre pour un des troncs d’arbres parmi lesquels il était couché, se leva lentement, glissa comme une ombre dans le fourré, apparut un instant à la lisière de la forêt, et poursuivant les deux frères d’un geste de menace, s’élança, aussitôt qu’ils eurent disparu, dans la direction du Port-Louis.

Cet homme, c’était le Malais Antonio qui avait promis de se venger de Laïza et de Nazim, et qui allait tenir sa parole.

Et maintenant, si vite qu’il aille sur ses longues jambes, il faut, si nos lecteurs le permettent, que nous le précédions dans la capitale de l’Île de France.