Georges Deherme et la Crise Sociale

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��GEORGES DEHERME ET

LA CRISE SOCIAL

��41 Les principales difficultés socia- les ne sont pas aujourd'hui essen- tiellement politiques, mais surtout morales, en sorte que leur solution possible dépend réellement des opinions et des mœurs beaucoup plus que des institutions...

La réorganisation finale doit d'abord s'opérer dans les idées, Pour passer ensuite aux mœurs, et, en dernier lieu, aux institutions. "

{Auguste Comte. — Discours sur l'Esprit positif).

��Dans le beau livre posthume de Lucien Jean : Parmi les Hommes, qui vient enfin de paraître, je relis les lignes suivantes, publiées il y a cinq ans.

" UN ENNEMI DU PEUPLE. — Un homme sortit du peuple, avec une volonté solide, un grand courage, une âme à la fois enthousiaste et réfléchie. Après avoir éprouvé les gran- des passions sociales — cela s'appelle, suivant le moment, patriotisme, socialisme, anarchie — il crut bon d'essayer quel- que chose de nouveau, quelque chose de très simple et de très compliqué ; l'éducation populaire. Le grand travail qu'il avait accompli en lui-même pour acquérir une partie de la science humaine et surtout pour clarifier ses sentiments, les ordonner, il voulut amener les hommes du peuple à l'accomplir en eux. Il créa la Coopération des Idées, Il disait : " C'est ici la maison

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des hommes de bonne volonté. " Parce qu'il avait senti la vanité des doctrines, le néant de beaucoup de phrases parlées ou écrites, il disait encore : " Apprenons à apprendre. Estimons notre ennemi s'il y a lieu. Ne fermons pas les yeux pour mieux voir. Toute vérité est bonne à dire. " A l'image de cette petite maison qu'il avait bâtie, on en construisit hâtivement cent autres, mille autres, et il n'est pas bien sûr que l'on y parlât toujours aussi raisonnablement. D'ailleurs on a vu tout cela en son temps.

Mais aujourd'hui il y a autre chose : Deherme et son œuvre d'un côté, et de l'autre les hommes qui sont venus à lui, qu'il a réunis, et qui maintenant disent : " Nous ne voulons pas de sa morale. " Faut-il raconter l'histoire triste de ces incidents, comment on sacrifia l'édificateur sévère à un homme qui passait portant de l'or et des plaisirs faciles ? Faut-il chercher, ici ou là, une vérité solide ? A quoi bon ! Deherme lui-même doit être bien las. Notons seulement l'attitude de ceux qui se sont institués Voix du peuple. Ah ! comme on l'a abandonné avec calme, cet homme qui voulait pour les autres la même honnê- teté, la même discipline que pour soi-même. Les plus honteux ont dit : " Nous restons neutres... "

11 eût été dur pour Deherme de sentir crouler son oeuvre, après des années de patient effort ; mais il lui fut incomparablement plus dur de se la voir dérober, de la savoir faussée dans son principe, détournée de son but. Un tel désastre, survenant à l'âge mûr, marque un homme pour la vie. La crise dont il a souffert rendra désormais Deherme attentif à tous les signes de crise, à tous les désor- dres de notre temps. Mais elle le rend aussi plus amer, et parfois jusqu'à l'injustice. A lire la Revue qu'il intitule encore La Coopération des Idées (bien qu'il la rédige à peu près seul,) j'ai plus d'une fois

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regretté que sa propagande, autrefois si libre et si généreuse, fût gâtée par un ton d'âpre critique et de dogmatisme étroit. Parce qu'il est mécontent, non sans cause, il prend pour alliés tous les mécon- tents, et ceux-là même dont l'idéal est le pli différent du sien. Parce que le désordre l'offens< il subordonne tout progrès à son impatient besoin d'ordre, de discipline, d'autorité ; une autre part, et non la moindre, de sa pensée personnelle ne parvient plus que rarement au jour. Il oublie tout ce qui le rattache à Proudhon pour suivre unique- ment Auguste Comte. Assurément il n'a pas tort d'aimer entre tous un maître qui, pénétré du senti- ment social, sait amener des esprits trop soucieux d'harmonie abstraite à mieux concevoir les exi- gences d'un ordre réel et concret ; il n'a pas tort, dans l'émouvant petit livre qu'il lui a consacré, de parler en apologiste plutôt qu'en historien, ni d'insister sur les thèses les plus bienfaisantes du positivisme. Seulement, il n'accepte pas que celles- là ; il exige impérieusement notre adhésion à la doctrine entière ; les objections des philosophes ne sont pour lui qu'ergotages dialectiques, où se trahit un orgueil rebelle ; — comme si, par respect pour Comte, nous pouvions fermer les yeux aux défauts de sa puissante pensée ; et comme si le plus bel hommage à lui rendre n'était pas d'incorporer ses solides enseignements dans un ensemble plus large et plus complet de vérités !

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Dès le début de la Crise sociale^ on retrouve mieux l'ancien, le vrai Deherme. J'aime l'entendre proclamer que " la réaction prochaine sera popu- laire " ; que "la liberté, la justice, pures entités dans leur sens abstrait (évidemment)^ représentent des aspirations légitimes, des forces sociales dans leur sens positif" ; — gourmander les libéraux " butés dans leur égoïsme de classe " ; — et, rappelant que " huit millions de Français sont hors la Patrie, " nous proposer pour seule issue " l'in- corporation définitive du prolétariat à la société. " C'est en effet la Crise économique qui l'occupe tout d'abord. Il signale tour à tour l'incohérence du socialisme et l'insuffisance du réformisme actuel ; même au socialisme syndicaliste, il reproche " de subordonner l'ensemble social à une de ses fonc- tions : la production, et de ne considérer que la production de la grande industrie. " Pourtant il attend beaucoup du mouvement syndical, " anti- parlementaire, c'est-à-dire profondément organi- que. " Il parle par moments comme G. Sorel : " Le syndicalisme est une philosophie de l'action sociale, et toute action, pour des praticiens, est éducative " ; mais il ne confond pas l'action avec la philosophie que M. Sorel y superpose ; il inter- prète, pour sa part, la lutte de classes très diffé- remment : " Le syndicat est bien une organisation de classe. S'il se proposait la suppression des classes, il voudrait sa propre destruction. Et c'est

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absurde... La lutte de classe, dans le sens révolu- tionnaire, destructive de classe, méconnaît la notion de classe ; elle aboutirait à l'absorption de toutes les classes dans la confusion générale... Au contraire, le syndicalisme spontané a bien la notion positive de classe. Et si profondément, qu'il rest< sagement conservateur, et plus peut-être qu'il n< conviendrait. Car ce n'est pas, quoi qu'on dise, la disparition du salariat et du patronat qu' incline... Les révolutionnaires nient la Patrie ps horreur de la guerre, disent-ils ; mais engageanl la guerre atroce, constante et confuse, de tous contre tous, ils oublient que, pour les nation; organisées, la guerre n'a jamais pour objet qu'un< paix plus durable et plus digne, et aussi de se limiter et de se régler... Le syndicalisme n'a pas à énerver l'autorité de la direction industrielle, non plus à la disputer sur qui doit la détenir, mais seulement à la stimuler et à la régler pour qu'elle soit exercée dignement à tous égards. "

Malheureusement en maint passage se décou- vre une disposition utopiste à construire à côté de la réalité ; " Ce sont les enfants, dans la famille reconstituée, qui feront une retraite aux vieux " ; mais que ferez-vous des vieux en attendant la reconstitution de la famille ? " Dans beaucoup de corporations on n'admet point les femmes. C'est d'un sens social admirable. La femme rendue au foyer, c'est la famille reconstituée ; " mais, tant

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que le salaire de l'homme est trop faible, tant que des filles pauvres restent sans maris, suffit-il de laisser les femmes sans protection corporative pour les renvoyer au foyer ? — Retraites ouvrières et travail féminin, ces deux problèmes qui se posent dans toutes les nations modernes, Deherme les traite à peu près comme s'ils étaient spéciaux à la France. Le même tendance vicie la partie centrale de son livre, qui porte sur la Crise politique. Ici les faits lui fournissent assez et trop d'arguments, mais il les gâte à plaisir, ne séparant nulle part les inconvénients propres au régime, de ceux-là qu'on ne voit pas qu'aucun régime sache éviter. Il n'établit pas une juste balance ; il pèse les maux que nos institutions produisent, sans chercher s'il en est qu'elles empêchent ; il choisit tacitement pour terme de comparaison un modèle de perfec- tion inexistant. Signaler que " chaque habitant des Etats-Unis paie 6 francs par an pour l'entretien de ses fonctionnaires, l'Anglais, 10 francs, l'Alle- mand, 15 francs ; le Français verse au fisc 25 francs ; " — voilà qui peut nous convaincre, si les chiffres sont vérifiés par une saine méthode (si par exemple on n'a pas oublié que nombre de traite- ments qui relèvent, en Allemagne, des budgets locaux, sont chez nous inscrits au budget de l'Etat). "L'accroissement insensé de 209,696 fonc- tionnaires en deux ans ", — voilà qui nous convainc tout de suite : le parlementarisme est bien en

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cause. " Les examens et les concours ne signifie- raient quelque chose que si Ton n'y préparait point, mais c'est la condition vitale de l'Université offi- cielle d'y préparer " — voilà un reproche trop gros, trop simple, mais plein de sens ; par contre, teni la " séparation de l'Ecole et de l'Etat " pour syno nyme de " liberté spirituelle " ne serait jus qu'après examen de cette liberté dans d'autres pays. Il est sage de montrer pourquoi l'avance- ment automatique réclamé par les syndicats de fonctionnaires nuirait à l'intérêt général ; de vou- loir que " le fonctionnaire soit fait pour la fonction utile, non celle-ci pour celui-là " ; mais quelle est la société d'anges où les fonctionnaires, chargés de devoirs et privés de droits, " ne rechercheraient les fonctions publiques que pour y agir socialement " ? Il est sage encore de nous rappeler que " le gouvernement, c'est la réaction ordonnée de l'en- semble sur les parties ; le parlementarisme, la réaction désordonnée des parties sur l'ensemble " et qu' " une assemblée ne peut jamais par elle-même organiser une direction;" mais de là qu'il y a loin à souhaiter qu'un même chef réunisse en sa personne " le pouvoir législatif à l'exécutif ! "

" S'il n'y avait que la République parlemen- taire et la monarchie traditionnelle, nous serions avec les partisans du duc d'Orléans. " Heureuse- ment il existe une troisième possibilité : la dicta- ture positive. Deherme sait, il en est sûr, que

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"le plus mauvais des dictateurs sera toujours pré- férable au meilleur des parlements. " M. Georges Valois lui objecte : " Un dictateur représentera toujours un parti, celui qui Fa imposé. Et ce sera un parti qui le renversera. Nous aurons encore la curée, le spolia victoribus, avec l'instabilité, l'agita- tion générale, la fièvre politicienne. " A quoi Deherme répond : " Qui ne voit que le prétendant est déjà prisonnier d'un parti, et lié par des soli- darités de partisans ?" Combien n'ont-ils pas raison l'un et l'autre ! " Supposons, dit encore Deherme, un homme d'Etat débarrassé des injonctions de la piraterie financière, des chantages de la presse, des pressions de la politique d'affaires et des sollicita- tions d'électeurs et d'électeurs d'électeurs. Il est indépendant et responsable. Il est, d'ailleurs, con- seillé et j ugé par le pouvoir spirituel des philosophes qui dirige l'opinion publique et il a pour contre- poids le prolétariat formidablement organisé pour le travail. Quel mal pourrait-il ou voudrait-il faire ? " L'énormité de ces suppositions me stu- péfie à tel point, que l'idée d'un parlementarisme parfait devient toute simple en comparaison. Est- ce bien un homme éprouvé par la vie qui, sautant ainsi d'un extrême à l'autre, oppose à ce qu'il croit être le système du " Cercle carré," le système plus logique du " Carré circulaire " ?

Parce que trop souvent les droits ont été présen- tés au peuple sans les devoirs correspondants ;

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parce qu'aujourd'hui chacun connaît mieux propres droits — comme titres à revendiquer que les droits des autres — comme limite à r< pecter, — et que les nécessités d'une organisatioi viable — comme condition de tous les droits, Deherme cherche un remède à l'individualisi dans la formule d'Auguste Comte: " L'individu n' qu'un droit, celui de faire tout son devoir. ' Formule que le positivisme justifie " en rappoi tant tout à ce qui dure, c'est-à-dire à la société ; " formule qu'on ne justifie pas du tout, si la sociét n'est l'objet d'une adhésion raisonnable. Et coi ment le serait-elle, si elle impose des devoirs de servitude, sans garanties, sans réciprocité, autre- ment dit, sans droits ?

Je vois bien enfin de quelle manière Deherme entend le pouvoir spirituel qui mettra fin à la Crise Morale : " C'est ce qui dirige en dehors du pouvoir temporel. C'est à dire une .puissance vivante, qui ne se détermine point par des articles de loi, dont les agents ne se recrutent point par nomination ni élection, mais par sélection et vocation, qui n'a jamais recours à quelque con- trainte physique, et qui n'en est (qui n en devrait être ?) que plus obéie et respectée. " Mais vaine- ment ajoute-t-il ensuite : " Il ne s'agit point d'im- poser à l'opinion générale les systèmes particuliers, provisoires, de tel ou tel penseur plus ou moins subtil... Il ne s'agit pas d'orthodoxie absolue, mais

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de la convergence qui est indispensable pour que la société ne se détraque point. " Il ne laisse d'avance à l'esprit que le choix entre deux ortho- doxies. N'a-t-il pas dit, aux premières lignes de son livre : " On n'est libre que dans la discipline, on n'aime la liberté que dans la règle. Le positi- visme et le catholicisme sont une discipline et une règle pour la pensée et la conduite. Dans ces deux grandes doctrines, et par elles seulement, on peut s'entendre, on peut s'associer, puisqu'on peut savoir dans quelle mesure et pour quelle fin. " Ainsi pour lui rien n'a changé depuis le temps où Auguste Comte dépêchait au général des Jésuites son disci- ple Sabatier. Et voici quel cas il fait des doutes les plus sincères : " Nous savons bien que, du dehors, l'une et l'autre doctrines se peuvent discuter. Tout se peut discuter ainsi, et d'abord la vie. Mais il s'agit, précisément, de vous placer au-dedans d'un ordre, de subordonner les mouvements de la pensée et de l'énergie à l'existence, enfin de nous guérir de la manie anarchique,léthifère, de la discussion sur ce qui est nécessaire à la force et à la vie d'une société." — Non, ce n'est pas du dehors, c'est du dedans que tout peut et doit être discuté. C'est justement quand on accepte la nécessité d'un ordre, qu'appa- raît bien l'insuffisance des solutions qui négligent une partie des éléments à ordonner. S'il doit exister un pouvoir spirituel, il ne se formera point à l'ombre d'un dogmatisme ; et pour sauvegarder

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en face du temporel son indépendance et son droit de contrôle, il n'ira pas décréter tout d'abord quel doit être ce pouvoir temporel — ce qu'Auguste Comte, je crois, ne nommerait pas contrôle, mais bien empiétement.

" Ce serait déjà quelque chose, — une véritable puissance spirituelle — qu'un groupe d'hommes renonçant délibérément à toute candidature, à toute distinction, à tout lucre, pour se consacrer à l'édu- cation populaire et à l'organisation sociale. " Oui, ce serait quelque chose, ce serait même beaucoup, que de répandre autour de soi les principes d'une vie étrangère à la politique, et de multiplier les germes d'organisation spontanée. Mais, parce que la politique gène ces germes en train de croître, opposer politique à politique, dresser un parti contre les partis, c'est vouloir guérir le mal par le mal, et déchaîner des forces redoutables dont les effets échappent à nos mains.

Michel Arnauld.

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