Georges Nicolas, le Typographe (Baillet)
Comme j’allais écrire le mot fin sur la page que je croyais la dernière de cette brochure, voilà que je reçois un charmant volume publié chez Lemerre, intitulé Brins d’Œuvres, poésies ouvrières, par Georges Nicolas.
Oh ! je me garderais bien de ne pas joindre ce nom à ceux que j’ai cités dans les pages précédentes. Nicolas est bien le frère en poésie et en pensée de Poncy, de Barillot, et de tous ceux qui ont mis leur âme et tout ce qu’ils avaient de bon en eux, dans les strophes ou les couplets qu’ils nous ont laissés.
Les sentiments du poète nous sont révélés à chaque feuillet de son livre les deux cents pages qui le composent sont le fruit de trente années de travail intellectuel.
C’est peu produire, diront les littérateurs à qui leur situation a créé des loisirs, ici rien de semblable, Georges Nicolas est avant tout un ouvrier, c’est un habile typographe attaché douze heures de jour ou de nuit à la casse qui le fait vivre. Écoutez le poète-travailleur, c’est en forts bons vers qu’il expose la théorie de sa vie, qu’il met chaque jour en pratique :
On médit volontiers de l’artisan qui lâche
D’exprimer en beaux vers l’idéal qu’il ressent.
C’est peu de le railler : de peur qu’il ne se fâche
On feint de partager son plaisir innocent.
Fi de ces traits sournois qu’on vous lance en passant !
Cultiver son esprit, s’occuper sans relâche,
Voilà la tâche auguste et le devoir pressant.
Vouloir s’y dérober serait stupide et lâche.
Ce double soin remplit et mes nuits et mes jours ;
Je buche constamment et je rêve toujours,
Narguant à ma façon ceux qu’un seul labeur use…
Et fidèle à mes dieux comme un chien au bercail,{
Le travail ne prend pas un instant à ma muse,
La muse ne prend pas une heure à mon travail.
Georges Nicolas aime son art il était du reste prédestiné à le pratiquer. Je trouve dans une excellente notice que lui a consacrée M. Breton le passage suivant : ― Son père, Émile Nicolas, un des fondateurs de la Société fraternelle des protes parisiens, prenait encore part, il y a quelques mois, au banquet annuel de la Soétété il était typographe.
Le frère de son père, Marius Nicolas, est ce savant imprimeur de Meulan ― il parlait dix à douze langues ― que la Société des Orientalistes a honoré d’une médaille d’or, lors de son premier congrès tenu à la Sorbonne il y a quinze ans, pour le précieux concours qu’il avait prêté à son président, Léon de Rosny, alors qu’il ébauchait ses premiers travaux en langues orientales ― hébreux, chinois, japonais.
Son grand-père avait une petite imprimerie à Marseille, il y a de cela plus de quatre-vingts ans.
Ses oncles, du côté de sa mère, étaient typographes en 1848.
Son frère cadet est typographe.
Son cousin Louis Nicolas, aujourd’hui maître-imprimeur à Tunis, était typo à Constantine, à Bône, à Alger, quand ses collègues l’ont envoyé, en 1878, comme délégué au premier congrès ouvrier tenu à Lyon.
Aussi avec quelle vigueur il défend Gutenberg au nom de la justice et de la vérité, écoutez-le :
Quel émoi dans Harlem ! l’édilité remplace
Le vieux Laurent Coster qui paraît la grand’ place,
Et le socle imposteur, honni de tout syndic,
Va recevoir Franz Hals, qu’admirait tant Van Dirk.
Jugez du temps qu’il faut ― nous sommes en Hollande,
Pour réduire à néant une absurde légende.
Ce Coster, dont le nom, comme un blason sali,
Va descendre dans l’ombre et tomber en oubli
Sans qu’un cri de pitié daigne se faire entendre.
Eut le plus beau destin qu’homme ait osé prétendre.
Il fut, de par le choix d’un groupe admirateur,
De l’art de Gutenberg proclamé l’inventeur !
De ses travaux, pourtant, subsistaient peu de preuves.
Il n’avait pas subi les cruelles épreuves
Du chercheur, abîmé dans son rêve aveuglant,
Et comme sur la claie attaché tout sanglant ;
Il n’avait pas souffert cette horrible agonie
Du savant, dont on met en doute le génie,
Qui poursuivant, fiévreux, son labeur surhumain,
Ne sait s’il tient encor le prodige en sa main
Les veilles, où le front s’empreint de sueurs lentes,
N’avaient pas enflammé ses paupières brûlantes
Il n’avait pas senti sa raison s’ébranler.
Ni le sol qu’il foulait sous son pas vaciller
Il n’avait pas vécu cette heure inspiratrice
Où tout à coup surgit l’œuvre divinatrice,
Et sa bouche, où le sang monte da,s un afflux,
N’avait pas proféré le fameux ! Fiat lux !
Il n’était pas l’élu qu’un dieu marque dans l’ombre.
Coster eut, malgré tout, des partisans sans nombre :
Ceux, jugeant au hasard ― l’aveugle est leur pareil ―
Et pour qui c’est vertu de nier le soleil ;
Ceux, trop vite, écoutés, beaux esprits excentriques,
Dont le talent s’exerce aux thèses chimériques,
Et ceux qu’un sot orgueil excite à dénicher
Le grand homme inconnu qu’abrita leur clocher.
Alors que Gutenberg, dans un élan superbe,
En types de métal voulait couler le verbe.
Fournir à la pensée un sûr et prompt levier
Que rien en aucun temps ne ferait dévier,
Créer l’outil puissant au magique engrenage
Que les peuples instruits béniraient d’âge en âge,
Gosier, encore imbu des régles d’autrefois,
Au tranchant d’un canif n’incisait que le bois.
On nous conte qu’ayant dans la forêt prochaine,
Incrusté de dessins des écorces de chêne,
L’empreinte se transmit au papier maculé,
Et qu’à ses yeux, soudain, l’art s’était révélé !
D’aussi faibles témoins bien qu’on eut conscience,
On osa t’opposer au maître de Mayence,
Sans voir que ces essais, plus vains que malheureux,
N’avaient, après sa mort, rien laissé derrière eux.
Du moins, de Gulenberg les disciples fidèles
De leur art en tous lieux ont semé les modèles ;
Précurseurs décisifs du culte le plus beau
Du progrès sur leur route ont dressé le flambeau.
Et, mages du vrai Dieu qui console et délivre,
Comme un astre nouveau fait resplendir le Livre…
L’imagier de Harlem, quoi qu’on lui décernât.
Mit à peine un fleuron aux pages d’un donnat !
Trois siècles ont passé sur ces débats célèbres,
Aujourd’hui la lumière a chassé les ténèbres.
Partout l’esprit de l’homme, assoiffé d’équité,
Lutte pour la justice et pour la vérité.
Il se concevait mal qu’un bourg de la Hollande
Persistât dans la foi d’une vieille légende
Qui veut qu’à la faveur d’une nuit de Noël
Un Gensfleich, apprenti du Coster paternel,
Dérobant les poinçons prêts pour la fonderie,
À Mayence ait porté l’art de l’imprimerie,
Et là, fier du larcin fait au maître dupé,
Ait goûté les douceurs d’un triomphe usurpé…
C’est ainsi qu’autrefois on enseignait l’histoire.
À toi seul, Gutemberg, la palme méritoire :
Règne sur les esprits, ô génie invaincu !
La légende est bien morte ― et n’a que trop vécu.
Béranger dit dans une note qui accompagne sa jolie chanson : La Fée aux rimes, qu’il dédie aux ouvriers-poètes :
« Je n’ai pas indiqué tous les métiers qui comptent des poètes et des versificateurs, mais j’ai omis avec intention les typographes parce que la plupart ont reçu de l’instruction et que d’ailleurs leur profession leur rend les études littéraires faciles, les livres les viennent trouver, il faut que les autres ouvriers les cherchent. »
Béranger ne se trompait pas et Nicolas va lui donner raison dans une conversation où il disait : « On me corne aux oreilles que placé n’importe où, partout je n’aurais fait autre chose que de rêver ; je ne sais à quel point cela peut être vrai, mais ce que je sais bien c’est que c’est le métier qui a développé en moi, sinon fait germer et naître, le goût de la rêverie et que ce goût s’est manifesté sitôt que j’ai eu le composteur en main. »
Il est vrai que la corporation des typographes est celle qui fournit le plus de poètes. ― J’en pourrais citer vingt auxquels ont doit des œuvres du plus grand mérite.
La vie de Georges Nicolas peut se résumer dans ces deux mots : travail et poésie.
Il est né à Paris le 17 mai 1839. À douze ans il quittait l’école et entrait à l’atelier ; il y est encore. Quarante-cinq ans de présence devant la casse ! et ne pas pouvoir encore exercer son droit au repos. Ah ! le travail est un ingrat qui ne s’occupe guère du sort de ceux qui lui font tant honneur. ― C’est pourquoi il ne faut pas s’étonner de l’amertume qui perce souvent dans la poésie des ouvriers : ils doivent revendiquer pour leurs frères en travail et en misère, c’est leur droit, c’est leur devoir !
Tout ce qu’il faut savoir pour écrire des vers comme ceux qui sortent de sa plume, Nicolas l’a appris au vol ; c’est l’histoire de tous ceux dont il est parlé dans ce livre.
Une anecdote : Une nuit notre poète s’égare au bal de l’Opéra ! lui qui voit toujours le côté sérieux des choses, même des fantaisies de la vie, qu’allait-il faire dans cette galère ? ― le voilà poursuivant un domino, qui ne demandait pas mieux que d’être poursuivi et… attrapé. ― Mais tout à couple décor se transforme aux yeux du poète un moment enthousiasme, l’idée change, le rève s’envole, la réalité apparaît, et cela se termine par un joli sonnet.
En voici un bien joli aussi, de sonnet, on y trouve la pensée constante de l’auteur de Brins-d’Œuvres :
Ce n’est jamais en vain que l’artisan travaille,
Qu’il vive par le soc, la plume ou le marteau,
Le pain quotidien peut devenir gateau
Il suffît d’avoir foi dans l’art ou la semaille.
Est-on las de chercher, il s’offre une trouvaille,
La a nuit qui semblait noire entr’ouvre son manteau
La balance indécise incline son plateau,
On la croyait perdue, on gagne la bataille.
À ceux qu’ont tant meurtris les cailloux du chemin,
Uui sait si le succès ne viendra pas demain ?
Un effort héroïque entraîne la victoire…
Courage amis ! ceignez vos reins et haut le cœur !
Parias du travail ou pélerins de gloire,
ICncor un jour de lui et vous serez vainqueur.
Je me résume je suis heureux de terminer ces quelques notices par celle de Georges Nicolas ― le seul vivant de la collection parceque j’aime sa personne autant que j’aime ses vers. Je l’aime parceque c’est un sincère un amoureux de tout ce qui est beau, et que c’est un ennemi de la pose.
Quand vient son, jour de congé ― le poète se retrouve ― il s’envole sur les grandes routes où les chênes et les acacias centenaires forment des voûtes pleines de fraîcheur, ou il s’égare dans les sentes où l’on disparaît dans les blés qui vous entourent ; il connaît toute la verdure des environs de Paris. Il ne s’attable pas : il marche, il se sature du grand air qui tait une douce diversité aux senteurs âcres de l’encre d’imprimerie qu’il respire chaque jour, et toute la poésie qui se case dans son cerveau, passe vile au bout de son crayon, et de là sur le petit carnet qu’il n’a pas oublié.
Nicolas possède à un haut degré l’esprit de confraternité, et nous devons à ce sentiment la publication d’une série de poésies ouvrières sous ce titre : Les Coquelicots. Cette publication a duré deux années sous la direction de Nicolas et a permis à une vingtaine de travailleurs de se révéler amoureux de cette fée qui adoucit tant de peines : la Poésie.
Je ne sais rien de plus attachant que les sonnets qui forment les dernières pages du livre de Nicolas : chacun d’eux est consacré à la mémoire d’un des précurseurs ou des maîtres en l’art de la typographie. Les obscurs, comme les plus connus, ont là l’hommage qui leur est dû le poète les met tous en pleine lumière ― ici sa poésie est chaude et colorée, et l’on sent passer dans chaque ligne le bonheur qu’éprouve le poète typographe en traçant ses remarquables médaillons ― Voici un de ces sonnets :
Comme à l’ombre du chêne un ormeau prend sa sève,
Ainsi près du savant se place un érudit,
Schæffer dans l’atelier de Gutenberg grandit,
Ayant pour aiguillon le travail et le rêve.
Ce que Jean ébaucha Pierre à présent l’achève.
Il complète cet art qui déjà resplendit,
Et, par son zèle aidé le maître s’applaudit,
Sentant qu’a son niveau le disciple s’élève,
Le copiste inspiré devient le créateur
Du moule, d’où jaillit le métal enchanteur.
Nul secrtt du grand art alors ne lui résiste.
Le divin Gutenberg qui, hier, devait gémir,
Dans sa gloire, aujourd’hui, peut aller s’endormir,
Car d’un scribe sans nom il a fait un artiste.
Je regrette de ne pouvoir faire plus de citations, mais je signale aux amis de la poésie : La Fontaine du bu. La Lampe de grand’mère. Salut fraternel. Héliade-Radulesco. Chanson d’entrée à la Lice chansonnière. Les chansons de la vie. Gloriole de typo, et vingt autres que vous trouverez dans les Brins d’Œuvre, chez le bon éditeur Lemerre.