Aller au contenu

Gertrude

La bibliothèque libre.
Ambroise Dupont et Cie (volume 1p. np-211).


L’homme connaît qu’il est misérable : il est donc misérable, puisqu’il le connaît ; mais il est bien grand, puisqu’il connaît qu’il est misérable.
Quelle chimère est-ce donc que l’homme ! Quelle nouveauté, quel chaos, quel sujet de contradiction ! Juge de toutes choses, imbécile ver de terre, dépositaire du vrai, amas d’incertitude, gloire et rebut de l’univers : s’il se vante, je l’abaisse ; s’il s’abaisse, je le vante, et le contredis toujours, jusqu’à ce qu’il comprenne qu’il est un monstre incompréhensible.
PASCAL.

GERTRUDE


LIVRE PREMIER.


CHAPITRE I.

Hedwige avait été frappée, comme son père et sa sœur, de la tristesse que Gertrude montrait depuis quelque temps. On observait en elle un grand changement.

Hedwige voulut avoir le secret de sa cousine, et un matin où celle-ci était plus sérieuse qu’à l’ordinaire, elle l’emmena pour faire une longue promenade dans le parc ; elle commença bientôt à la questionner avec son ton habituel, plein à la fois de charme, d’amitié et d’une sorte de flatterie, car le caractère d’Hedwige était adroit, mais noble.

« Quoi ! dit Gertrude à sa cousine, vous avez remarqué que je suis triste ? — Eh ! comment ne pas le voir ? Le changement est extrême. Vous avez toujours été sérieuse, il est vrai ; mais par momens autrefois vous étiez d’une gaieté vive et charmante ; vous vous jouiez de votre gravité ; tout ce qui l’occupait devenait un sujet d’innocente plaisanterie ; l’objet le plus habituel de votre moquerie, c’était vous-même, et tirant tour à tour la sévérité ou la joie des objets de votre occupation, vous nous amusiez par la diversité de vos enchantemens. — Ce temps n’est plus. — Et pourquoi ? Manquez-vous de confiance dans mon amitié ? — Non, non, mais vous-même, dites-m’en la raison ? — Comment ? — Vraiment, chère amie, je ne sais pourquoi ce temps n’est plus. Qu’est-ce que cette tristesse cruelle qui s’empare de moi ? Oh ! Hedwige je me méprise ! — Vous, Gertrude ! — Je ne sais plus dominer les mouvemens de mon ame ; si je suis triste, je reste triste malgré tous mes combats. Il n’y a plus en moi que des volontés sans pouvoir. — C’est donc là le changement qu’on remarque en vous ? — Oui, je vois s’affaiblir cette grandeur de mes jeunes années ; je sens un faible cœur là où j’en sentais naguère palpiter un pour la gloire et l’enthousiasme ; je ne sais plus trouver en moi seule ma félicité ; je ne suis plus ferme ; intrépide, et moi qui me croyais le courage et les vertus d’un homme, je me sens femme. Il ne me suffit plus de vous entourer de mes soins ; j’aurais besoin que des soins répondissent aux miens ; si vous êtes agitée, souffrante, alors cette vive amitié se réveille dans toute sa puissance ; je suis à vous sans autre idée ; toute ma tendresse animée suffit à l’énergie de mon ame ; mais dans le calme de notre vie habituelle, une tristesse profonde que je ne connaissais pas, répand sur toute la nature une teinte si sombre, que cette vie que j’ai aimée avec transport me semble fatigante ou odieuse. La raison, la réflexion, sont des remèdes impuissans. Hedwige, je suis sans force, et votre amie qui prit dès l’enfance une si haute idée de la nature humaine, la trouve aujourd’hui bien misérable. Je me vois entraînée malgré moi à des sentimens que mon ame voulait repousser dans sa hauteur et son austérité, et je vois trop que le ciel me destine à ces affections et à ces vertus de femme que j’ai tant méprisées.
» — J’aurais cru, répondit Hedwige, que le besoin de ces affections suffisait pour les faire estimer. — J’estimerais en moi, répondit Gertrude, des mouvemens que je pourrais diriger ; mais quand je vois mon ame asservie, quelque noble que soit le joug qui la retient, j’ai perdu l’idée de mon indépendance. J’avais cru jusqu’ici ne suivre que mes volontés ; je vois que j’avais seulement cédé à un caractère qui les inspirait. Aujourd’hui ce caractère en commande de nouvelles, et si elles arrivent enfin, je ne m’estimerai pas plus, moi qui vois comment elles sont nées. — Si votre vie est devenue si pénible, pourquoi ne pas chercher quelque distraction ? C’est à peine si l’on peut obtenir de vous de venir passer l’hiver qui s’approche à Paris. — Madame de Prégrange n’est pas de retour d’Italie, observa Gertrude. — Elle arrivera bientôt, elle désire, vivement nous recevoir chez elle ; veuve d’un frère de mon père et du vôtre, vous savez qu’elle nous a toujours regardées, vous, ma sœur et moi, comme ses nièces et ses héritières ; elle aime les jeunes personnes. — Oui, dit Gertrude, en femme légère qui n’aime que leur gaieté ; c’est là du moins l’effet qu’elle a produit sur moi lorsque, curieuse de nous voir pour la première fois, elle est venue ici à Prégrange nous faire ses adieux il y a deux ans. — Mais elle est bonne, et l’on dit que sa maison est agréable. — Hedwige, je me fais une idée déplaisante du monde et de Paris. Je n’y trouverai que médiocrité, frivolité, et pas un des sentimens qui ont jusqu’ici nourri mon ame. — Mais, si vous souhaitez si peu de quitter Prégrange, pourquoi accueillez-vous si mal tous les partis qui viennent ici s’offrir à vous ? Mon père, conservant ses relations avec Paris, vous a présenté plusieurs hommes qui aspiraient à votre main. — Quoi ! ceux-là même qui confirment si bien la triste idée que je me suis faite du grand monde ? — Il en est parmi eux qui avaient cependant quelque mérite : vous les avez tous repoussés. — Ah ! Hedwige, répondit Gertrude en pleurant, me croyez-vous si changée que je puisse facilement me laisser attendrir par un de ces êtres médiocres dont le monde abonde ? Oui, je les ai tous repoussés, et le comble de mon humiliation serait d’aimer même alors que je ne trouverais rien de supérieur à eux. Que penserais-je de moi qui n’aurais pas su mourir fidèle au moins aux vertus que j’ai rêvées. — Hélas ! dit Hedwige, le monde n’offre pas les êtres que vous imaginez, et vous serez contrainte… — Mais vous, mais vous, s’écria Gertrude en cachant son visage dans ses mains, n’aimez-vous pas un être charmant que vous avez choisi ? — Quoi ! dit Hedwige, le trouvez-vous charmant ? — Ah ! reprit Gertrude, l’idée la plus douce que je me suis faite de l’amour me vint de vous et de lui, de cette union touchante que j’ai eue sous les yeux, vous m’avez fait chérir des sentimens si tendres, vous avez… »

Gertrude s’arrêta. « Achevez, dit Hedwige, en la serrant sur son cœur avec cet attendrissement plein de joie qu’on éprouve en voyant comprendre et admirer l’homme qu’on aime. Eh bien ! dit Gertrude en se livrant enfin à une émotion profonde et contenue, votre amour m’a donné l’idée d’une félicité que je n’avais jamais imaginée. Quand je vous ai vue, par momens, froide pour moi et toujours sensible pour votre amant, j’ai cru comprendre que l’amour seul pouvait donner ce bonheur complet que votre amitié me refusait. J’ai vu là seulement cette ferme union de deux âmes devant laquelle tous les biens de la terre ne sont rien. De nouvelles espérances, plus belles que n’avaient jamais été mes espérances, sont venues m’occuper. J’étais fière alors de moi-même ; ce n’est que depuis, lorsque la tristesse a succédé à ces mouvemens, que j’ai été inquiète ; j’ai vu que je ne serais pas maîtresse des sentimens même qui m’enchantaient le plus ; alors j’ai perdu ma sérénité. Cependant parfois ces premiers transports se réveillent ; ils semblent croître avec ma tristesse. Parfois je m’enivre de ce qui m’humilie ; et une grandeur qui semble naître de mon abaissement même, vient s’agiter en moi. Les sentimens dont mon ame est oppressée l’étonnant et la ravissent ; je sens en elle des nouveautés sublimes. Ce n’est plus Gertrude, mais c’est un Dieu qui la remplace. Je sens une inépuisable bonté, une inépuisable tendresse ; ma sensibilité trouve dans toute la nature, des sujets d’attendrissement ; ses lois, ses affections, ses volontés me touchent, j’adore l’auteur de cet ordre admirable, et mon ame subjuguée, qui a compris ses intentions, aspiré à éprouver son culte par son obéissance ! — Ainsi donc, reprit Hedwige, vous comprenez que cette tristesse doit cesser, ainsi l’espérance peut vous soutenir. — Oui, dit Gertrude, si je croyais trouver l’être qui saura m’entendre, mais le trouverais-je ? Je voudrais que le ciel me l’envoyât ou qu’il me permit d’éteindre, s’il le faut, les sentimens de mon cœur. Être entraînée malgré moi à aimer un homme qui ne serait pas digne de tout cet amour, me paraît horrible. Cependant je languis, je succombe à une tristesse qui m’accable ; ce ciel dont j’avais admiré les lois ne me semble plus que barbare, et je lui demande, avec une indignation téméraire, raison de ma douleur et de ma naissance. — Puisque Charles vous paraît agréable, dit Hedwige en riant, vous pourrez rencontrer des hommes tels que lui ; bientôt Paris va vous en offrir, car, quelle que soit ma partialité en sa faveur, je ne le crois point supérieur à tous. Je m’étonne même qu’il ait su vous paraître aimable, j’aurais pensé qu’il fallait, pour vous toucher, un bien autre caractère. — Tout dans votre amour contribua à m’interesser : son malheur, sa proscription, les vains efforts qu’il a faits pour la liberté de son pays, et qui ont été la noble cause de ses chagrins. Je ne sais s’il a eu autant de talent que de générosité, je ne sais si son esprit et son caractère sont à la hauteur de son ame, mais sa position est si belle ! Je l’ai vu arraché par vous aux erreurs de sa jeunesse, et tandis qu’il s’élevait par son dévouement politique, il s’élevait aussi par son amour ; ainsi les grandeurs le mieux faites pour séduire, se sont unies dans sa personne. Aimée comme vous l’êtes, peut-être mon faible cœur n’eut pas résisté ; mais si j’en doute, jugez de quel œil je contemple tous ces hommes qui viennent ici briguer ma main dans la seule idée que je suis une riche héritière !
» — Mais craignez pourtant, dit Hedwige, des rêves trop chimériques. Vous parlez de la félicité de mon amour, mais si vous avez vu ma joie, vous avez vu mille fois ma douleur, je n’aime que pour souffrir, et si vous pouvez espérer d’éviter les circonstances qui rendent mon amour si fatal, du moins il doit vous donner une idée des tourmens de ce sentiment ennemi du calme. — Hedwige ! Hedwige ! s’écria Gertrude avec ardeur, cette douleur même me séduit. Je la demande au ciel. C’est vivre, et je demande la vie. Que je sois malheureuse, mais que j’aime, il n’est point de chagrin que le sentiment ne me fit supporter. Oui, je le demande au ciel la douleur, je lui demande de sentir, de souffrir, je lui demande des émotions, fussent-elles déchirantes. — Oh ! dit Hedwige avec effroi, vous l’ignorez bien cette vie que vous demandez, et puissent des vœux si téméraires n’être jamais exaucés ! »

CHAPITRE II.


Au moment où Gertrude et Hedwige rentraient au château, M. de Prégrange venait de recevoir une lettre de sa belle-sœur. Cette lettre était bien dans le caractère léger de cette femme. Elle annonçait d’abord son retour pour le mois suivant ; ensuite, elle apprenait à M. de Prégrange qu’elle avait trouvé un mari pour Gertrude. « C’est un M. Muller, lui disait-elle, que vous avez vu autrefois chez moi à Paris. Né en Allemagne où il a des biens considérables, mais élevé en France où il a passé sa vie, il convient en tout à notre aimable et riche héritière. Il est jeune encore, instruit, spirituel ; tout le monde le trouve agréable. Il veut se marier ; vous voyez que la chose ne souffrira pas de difficulté ; le mariage pourra se faire chez moi, à Paris, cet hiver. »
Ensuite elle entrait dans de longs détails sur l’avantage d’une telle union pour Gertrude.
M. de Prégrange annonça aux jeunes personnes la prochaine arrivée de leur tante, et dit à Gertrude qu’il aurait à lui parler le lendemain matin.
Elle ne s’informa pas de ce qu’il avait à lui dire, tant son esprit était occupé ; mais, dans la disposition où elle était, l’idée d’aller à Paris dans un mois lui fit quelque plaisir. Sa conversation avec Hedwige avait mis toutes ses pensées en mouvement ; il lui semblait qu’il était survenu un grand événement dans sa vie ; il en est quelquefois ainsi, quand on a examiné et dévoilé les secrets de son ame ; on sent en soi pour l’avenir des émotions et des orages, et les sentimens qui doivent un jour agiter, viennent déjà de s’éveiller.
La fin du jour dissipa ce trouble heureux. Le lendemain, au moment de se rendre chez son oncle, Gertrude avait retrouvé toute sa tristesse. Elle sentait à la fois en elle une ame forte et une humeur irritable, de manière qu’elle éprouvait une lutte intérieure fatigante et pénible. « Se sentir si misérable, se disait-elle, et ne pouvoir pas triompher de des impressions ! J’ai de l’humeur, du chagrin, de l’inquiétude ! Et que faire ? Je combats sans vaincre. Hélas ! de tels mouvemens m’intéresseraient dans Hedwige ; je voudrais chercher à l’attendrir pour lui rendre le calme, mais en moi je les déteste, c’est malgré moi que je suis si faible, et le mécontentement que j’en éprouve, accroît mon impatience !
La nouvelle que M. de Prégrange avait à apprendre à Gertrude fut loin de détruire son ennui. Il lui donna d’assez longs détails sur le caractère, l’esprit, la fortune de M. Muller qu’il avait connu particulièrement, et lui apprit qu’il arriverait bientôt à Prégrange, fort empressé d’être présenté à Gertrude dont il avait entendu parler. Il ajouta qu’il était jeune encore.
Gertrude répondit ce qu’elle disait toujours, qu’elle n’était pas pressée de se marier, mais qu’elle accueillerait avec plaisir toutes les personnes que son oncle voudrait lui présenter.
Elle sortit en se répétant tristement à elle-même : « Serais-je donc destinée à épouser à dix-huit ans homme jeune encore ? Il a du mérite, sans doute connue tous ceux qu’on m’a déjà présentés. »
Elle entra chez ses cousines. « Une nouveauté, dit-elle, un homme de mérite ! mais celui-ci n’est plus jeune. — Il n’est plus jeune ? répéta Léonore. — Non, il ne l’est plus, car mon oncle m’a dit que c’était un homme encore jeune. — Vous avez une cruelle manière de comprendre les mots, dit Hedwige en riant ; cependant je connais M. Muller, car d’après ce que m’a dit hier soir mon père, je vois que c’est lui dont vous voulez parler. Je l’ai vu à Paris il y a quelques années, et je ne serais pas étonnée qu’il vous plût ; je le souhaite. Vous seriez heureuse avec lui… — Parlez-vous sérieusement ? interrompit Gertrude ; croyez-vous vraiment qu’un homme de cet âge me convînt et qu’on pût éprouver de l’amour pour lui, et pouvez-vous faire pour moi des vœux que vous ne feriez pas pour vous-même ? — Ah ! Gertrude, répondit Hedwige, la vie n’est pas ce que vous croyez, et je souhaite pour vous le bonheur possible. — Mais vous êtes vraiment singulières, dit Léonore : l’une se révolte à l’idée d’aimer un homme dont elle ne peut pas juger, puisqu’elle ne l’a jamais vu, mais auquel elle ne reproche que quelques années de trop, et l’autre l’exhorte à se résigner à un sort si doux, comme on se prépare au malheur ou à la nécessité. Vraiment vous êtes folles l’une et l’autre. — La raison vous est facile, Léonore, dit Gertrude. — Je suis accoutumée à vos mépris à toutes deux, répondit la belle Léonore avec douceur, mais je ne comprendrai jamais ce que quelques années de plus ou de moins font au caractère d’un homme, s’il est bon, s’il est aimable, s’il est l’ami de mon père ; en faut-il plus pour cette sainte union du mariage, en faut-il plus pour rendre faciles les devoirs d’épouse ? — Eh bien ! s’écria Gertrude, épousez-le, il vous convient tout-à-fait. L’avez-vous jamais vu ? — Jamais, dit Léonore, que cette seule pensée avait fait rougir, et il est trop riche pour songer à moi. — Ma chère, dit Hedwige, vous rougissez déjà, c’est un signe certain que M. Muller vous est destiné par le ciel. — L’ami de votre père ! reprit Gertrade, l’ami de votre père ! vous ne pouvez pas refuser. Mais quel malheur qu’il n’ait pas précisément l’âge de votre père ? — Ah ! reprit Léonore attendrie, l’âge de mon père ne pourrait jamais que m’inspirer du respect ! Puissé-je rencontrer un homme qui ait sa bonté, et qui mérite d’être aimé autant que lui ! Je ne vous souhaite pas d’autre bien à chacune. » Gertrude ne répondit rien et soupira, car il y a toujours quelque regret de ne pas se voir comprise. Hedwige plaisanta encore sa sœur sur son mariage avec M. Muller, et Léonore resta occupée vaguement de cette idée
Elle était la plus belle des trois cousines. Elle venait d'atteindre sa seixième année ; moins agée que Gertrude, elle était plus grande, très-mince, et sa taille élancée avait une souplesse pleine de grâce, son visage était enchanteur, et ses cheveux très-noirs relevaient encore l'éclat de son teint, et s'alliaient bien avec des grands yeux de la même couleur, pleins de douceur et de sensibilité.
Cette douceur et cette sensibilité étaient les traits distinctifs du caractère de Léonore. C'était une femme née sensible, et qui n'avait pas eu besoin, comme Hedwige et Gertrude, que l'amitié exaltée ou l'amour vinssent développer ses sentimens. Elle avait aimé en naissant ; les affections de la famille étaient les seules qu’elle connût. À la mort de sa mère, son chagrin avait été si vif, quoiqu’elle n’eût que douze ans, qu’on avait craint pour sa vie. Tout son amour filial s’était reporté sur son père. Ce qu’elle aimait le plus après lui, c’était Hedwige, et ensuite Gertrude. Il semblait que sa tendresse obéit à l’ordre de la nature. Elle s’était fait une douce idée de son devoir de fille et de femme, et tandis qu’Hedwige et Gertrude se livraient à des rêveries romanesques, elle rêvait une vie paisible et concentrée dans les affections de famille. Son esprit était moins enjoué que celui de sa sœur, et elle ne pouvait s’animer et se plaire que dans les idées en rapport avec ses sentimens ; elle n’avait pas non plus, comme Hedwige, des idées arrêtées ; on eût dit qu’elle n’eût rien voulu avoir de personnel ; elle n’avait nulle indépendance de caractère ou d’esprit, et, faite pour la soumission comme pour la tendresse, elle adoptait avec un respect et une foi aveugles les opinions de son père. C’était la seule des trois cousines qui eût des talens ; elle chantait d’une voix belle et touchante ; elle aimait les vers, et faisait des poésies pleines de charme et d’innocence.

CHAPITRE III.


Il était six heures du soir, une voiture était entrée dans la cour ; on avait averti Gertude que M. Muller venait d’arriver, et que son oncle la demandait au salon. Elle ne se hâtait pas, et, debout devant la fenêtre, elle se livrait aux plus mélancoliques pensées. Ce M. Muller l’attristait d’avance, et lui inspirait un de ces mouvemens de découragement qui rembrunissent tout l’avenir. Elle déplorait la perte de ses sentimens, et l’ame affligée et dédaigneuse, elle se rendit où elle était attendue.
M. Muller causait avec Hedwige, qui était toujours fort distraite, et avec Léonore qui était gracieuse et polie. Gertrude le salua avec l’air d’une indifférence et d’une hauteur qui étaient en elle plus apparentes que réelles, mais qui lui avaient déjà fait plusieurs ennemis. M. Muller n’en parut point étonné ; il rendit le salut avec un respect et une attention marqués, et il commença bientôt une conversation pleine d’esprit et d’amabilité. C’était un homme de plus de quarante ans, d’une taille belle et noble, et donc le visage eût été agréable s’il n’eût déjà paru vieilli par l’âge ou les passions. Il parla de ses voyages, mais, plus occupé des questions de Gertrude que de son récit, il la fit briller adroitement, et sembla lui révéler en elle des agrémens qu’elle ne connaissait pas. Gertrude fut fort étonnée de cette grâce dont rien jusqu'ici ne lui avait donné l'idée ; toute son indisposition contre M. Muller avait disparu à la première parole spirituelle qu'il avait dite, et comme elle allait toujours plus loin, elle s'enchantait de lui plus encore qu'il ne méritait. Elle était très-surprise de se sentir à elle-même tant d'esprit ; son ame avait perdu son dédain, car elle voyait bien qu'on ne venait pas combattre ses plus nobles sentimens, mais qu'au contraire ils étaient excités. Elle se livra avec abandon et ardeur à son caractère ainsi animé, et, bien que M. Muller n'eût rien dit à son cœur, elle trouva cette soirée la plus amusante qu'elle eût encore passée de sa vie.
Le lendemain M. Muller fut plus aimable encore, et, tous les jours suivans, Gertrude se montra plus satisfaite de sa conversation. Elle se disait que c’était un homme d’esprit et qu’enfin elle savait ce que c’était qu’une conversation charmante ; et déjà en idée elle se réconciliait presque avec ce monde qui devait lui offir des hommes semblables. Mais quand M. Muller, qui vit ce contentement, crut pour cela qu’il avait plu, il se trompa. Loin de là, Gertrude avait retrouvé, dans le plaisir qu’il lui donnait, toute son indépendance et son espoir, et, comme il lui apprenait qu’elle était aimable, elle venait de prendre dans ses moyens de plaire une confiance qu’elle n’avait jamais eue ; son ame, occupée par tant d’idées nouvelles, ne souffrait plus de l’inaction ; ainsi plus M. Muller était aimable et savait animer Gertrude, plus elle le voyait loin d’elle, plus elle s’enivrait d’ambitieuses attentes, plus elle trouvait de réalité à toutes ces tendres pensées de son cœur qu’elle avait par moment jugées trop chimériques.
Jamais un homme de l’âge de M. Muller n’aurait pu l’attendrir ; elle avait une ame trop neuve et trop vive. Il lui plaisait cependant par son instruction et par beaucoup de qualités qu’elle découvrait en lui. Ce n’était pas un homme dont la pensée comportât une instruction étendue et qui eût été naturellement conduit à l’étude, il y était arrivé par ses chagrins, et le savoir était pour lui une consolation, et non pas seulement, comme pour les hommes supérieurs, un aliment de la pensée. Son esprit, pas plus que ses sentimens, n’était fort, mais il était élevé, en dehors de toute influence corruptrice, et embelli par un caractère aimable, facile, parfois faible et paresseux. Le monde avait bien pu le rendre malheureux, mais non pas le changer ; il était capable dans l’occasion d’une grande générosité, et Gertrude était touchée de trouver tant de pureté dans les sentimens d’un homme. Pour lui, il crut qu’elle était la femme faite pour son bonheur, il regretta ses jeunes années ; mais, dans tous les temps, les sentimens de Gertrude eussent eu plus d’énergie que les siens
M. de Prégrange animait l’espérance de M. Muller. Hedwige seule savait le secret de chacun, et s’amusait de la conduite de Gertrude qui disait à Léonore : « J’étudie M. Muller pour vous, il vous convient tout-à-fait, il cultivera paisiblement ces vertus de famille que vous chérissez ; les sentimens qui quelquefois les troublent sont éteints dans son cœur ; il n’en conserve que ce qu’il faut pour rendre heureuse une femme de votre caractère. Vous plaît-il, Léonore ? Vous rougissez, ma chère, vous rougissez toujours quand on vous parle de lui. » Léonore rougissait, il est vrai, mais la seule idée du mariage pouvait ainsi porter la rougeur sur son front modeste. Cependant cette habitude d'entendre louer dans M. Muller précisément les qualités qui pouvaient lui convenir le plus, la bonté qui la portait à le défendre auprès de Gertrude, enfin la crainte même que les idées de celle-ci ne fussent vraies, agitaient de plus en plus son cœur. Trop souvent on a éveillé le sentiment dans la jeunesse en lui répétant qu'il l'était déjà : un cœur qui s'ignore s'iquiète facilement de lui-même. Si Léonore eût été plus romanesque, l'âge de M. Muller l'eût arrêtée ; si elle eût été moins sensible, ses qualités ne l'eussent pas tant touchée. Mais elle souffrait de le voir abusé si cruellement par Gertrude, et fit d’inutiles et vaines représentations qui ne lui attirèrent de la part de sa cousine que des plaisanteries. Elle aurait voulu avertir M. Muller, mais sa timidité n’abordait pas cette idée sans frémir ; cependant il lui montrait beaucoup de bienveillance.
Il amait trop les arts pour n’avoir pas été frappé de sa beauté, et la grâce de toute sa personne le séduisait. Pour éprouver Gertrude, il s’occupa d’elle et la vanta, mais ces attentions ne produisaient d’effet que sur Léonore, et Gertrude sembla s’en applaudir.
L’impatience et la curiosité de M. Muller ne lui permirent pas d’attendre, et il songeait à questionner Gertrude sur ses vrais sentimens lorsqu’il reçut une lettre qui lui fournit un prétexte pour les mettre à l’épreuve.

CHAPITRE IV.


C'était la lettre d'un neveu qu'il aimait tendrement, mais qui, ayant fait mille folles dépenses depuis que la paix lui avait rendu la liberté, s'était attiré le mécontentement de son oncle. Ce mécontentement était fort indulgent, car M. Muller avait beaucoup de faiblesse pour son neveu, et celui-ci un grand empire et un grand ascendant pour se faire pardonner ses erreurs. Cependant M. Muller n'avait consenti à arranger les affaires d'Alphonse (son neveu), qu'à condition qu'il passerait un an dans une terre que son oncle avait à vingt lieues de Paris. Alphonse était là depuis quelques mois et commençait à s’ennuyer à périr. Il écrivait à M. Muller pour le prévenir qu’il avait pris la liberté d’offrir asile à la campagne à un de ses amis fugitifs et malheureux qui devait bientôt y arriver secrètement. Il demandait un changement dans sa vie, et rappelant en plaisantant à son oncle le projet que celui-ci avait formé autrefois de le conduire en Amérique, il disait qu’il était prêt à y suivre M. Muller avec son ami, préférant encore les mers et le Nouveau-Monde à l’ennui de la campagne. M. Muller avait songé autrefois, en effet, à faire donner à Alphonse sa démission pour le conduire aux États-Unis, dans l’espoir qu’un séjour parmi ce peuple sage donnerait quelque consistance à un esprit à la fois si léger et si charmant, mais il avait depuis abandonné ce projet.
La lettre de son neveu, qui ne fit pas varier sa volonté de le laisser à la campagne, lui donna l'idée de dire à Gertrude qu'il se trouvait tout-à-coup lui-même dans la nécessité de faire un voyage en Amérique, certain que la manière dont elle accueillerait cette nouvelle l'éclairerait sur ses sentimens.
Animé par cette idée, et ému par l'approche de la décision qu'il attendait, il se rendit au salon où les trois cousines causaient ensemble. Il annonça d'abord qu'il allait partir. « Du moins, dit Gertrude, nous vous retrouverons bientôt à Paris. » Ce début ne lui plut pas ; il aurait voulu quelques regrets sur son départ de Prégrange ; il reprit aussitôt : « Non, je pars pour un grand voyage : — Un grand voyage ! s'écria Gertrude. — Oui, dit M. Muller avec sensibilité, l'intérêt d'un neveu me commande tout-à-coup un devoir que je ne prévoyais pas. Je pars pour l'Amérique. — Pour l'Amérique ! s'écria encore Gertrude, ah ! que je vous félicite ! Quelle terre neuve et glorieuse ! Que je vous envie ! » Ces mots furent un cruel avertissement, et M. Muller éprouva un mouvement de douleur mêlé d'indignation. Dans son ressentiment pénible, il écouta à peine les regrets polis qu'Hedwige lui exprima, mais il remarqua que Léonore avait baissé la tête sur son ouvrage, que quelques larmes étaient tombées de ses yeux, et qu'elle se levait avec confusion pour s'échapper de la chambre. Son cœur blessé accueillit cet intérêt inattendu comme une consolation et comme une vengeance. Il la retint, et portant sur elle un regard attendri : « Est-ce pour moi, dit-il, que ces précieuses larmes ont coulé ? Ah ! restez, restez ; si mon cœur a méconnu ici la sensibilité véritable, et l’a cherchée où elle n’était pas, il saura réparer son erreur cruelle. » Léonore, troublée comme elle ne l’avait jamais été de sa vie, courut cacher son visage dans le sein de sa sœur, et Gertrude ; tout étonnée de se voir aimée, ne savait que penser et que dire.
Cependant la gaieté l’emporta dans son ame, et, soit que ce succès l’animât d’un aimable orgueil, soit qu’elle ne crût pas le sentiment de M. Muller fort sérieux, elle commença à le plaisanter avec cruauté. Elle se montra incrédule et impitoyable. Hedwige l’eût arrêtée dans cette gaieté intempestive, mais on vint au moment même lui apporter des lettres d’une écriture trop bien connue ; elle sortit aussitôt pour les lire en engageant tout bas Léonore, qui s’était remise de son trouble, à rester pour mettre fin à la conversation de M. Muller et de Gertrude. L’ame douce de Léonore frémissait d’une vive impatience ; toute sa sensibilité s’animait contre Gertrude ; les personnes qui ont peu de force sont d’autant plus dominées par les sentimens passagers. M. Muller dit vivement à Gertrude que ce qu’elle avait de distingué c’était l’intelligence, mais que le ciel lui avait refusé tout le reste. L’ame de Gertrude, qui renfermait tant de pouvoirs, se sentit blessée, irritée, mais le dédain l’emporta, et restant maîtresse de son caractère un moment ébranlé, elle allait continuer sur le même ton, quand des sanglots partis de la chambre d’Hedwige se firent entendre. Gertrude et Léonore coururent chez Hedwige, qu’elles trouvèrent dans un état de désespoir violent.

CHAPITRE V.


Cette fois l’amitié fut impuissante pour calmer Hedwige. « Qu’avez-vous ? lui demanda Gertrude ; Charles ! que lui est-il arrivé ! Est-il pris ? — Non, grand Dieu, non. — Eh bien ! qu’y a-t-il ? — Ce procès, cet horrible procès, il est achevé… — Et Charles ?… — Condamné à mort. » Léonore se mit à pleurer. « Mais, dit Gertrude, s’il n’est pas pris, qu’importe cette condamnation ? Il vous aime… — Ah ! chère amie, dit Hedwige, il ne sera jamais mon mari, il est mort civilement, il est désespéré, il n’a plus d’avenir, et il écrit pour romple avec moi. — Rompre avec lui ! s’écria Gertrude, romple avec lui ! Dans cet instant, rompre avec lui ! — Ah ! jamais, jamais, dit Hedwige ; mais je vois trop la violence des sentimens qui lui inspirent une telle résolution, je suis liée à lui pour la vie… — J’irai, si vous voulez, chercher mon père, dit Léonore qui s’effrayait des paroles de sa sœur, il guidera votre esprit éperdu… — Léonore, de grâce laissez-moi, dit Hedwige, je ne veux que mon cœur pour guide ! — Mais, reprit Léonore, croyez-vous que mon père aprouvât un dévouement trop téméraire, et si Charles ne peut jamais vous épouser ?.. — Oh ! Léonore ! » s’écria Hedwige avec un accent suppliant. Gertrude prit avec fermeté le bras de Léonore, et la conduisant vers la porte : « Allez, lui dit-elle d’un ton tranquille, laissez-moi le soin de la calmer, j’en ai le pouvoir, vous le savez, et ensuite nous irons consulter la bonté et la générosité de mon oncle. » Léonore sortit, et Gertrude revenant près d'Hedwige : « Ainsi donc, dit-elle, il faut que Charles quitte le lieu où il se cache et son pays ? Mais, si même en France la sûreté n'est pas grande, du moins il peut traverser le pays ; ce château éloigné peut lui servir d'asile quelque temps ; ainsi le jour du malheur sera peut-être celui de la réunion. — Cette idée m'est douce, dit Hedwige avec un peu plus de calme, mais elle ne saurait diminuer mon désespoir, car ce sera le voir pour le quitter. » Gertrude se dit tout bas : « Le quitter ! Ah ! si c'était moi, je ne le quitterais pas ! » Mais il est des résolutions téméraires qu'on prend pour soi, qu'on ne conseille pas, et qui ne sauraient peut-être se bien soutenir que lorsqu'elles sont naturelles. « Eh bien ! il faut lui écrire de venir, reprit-elle. — Il ne viendra pas ici, dit Hedwige, il se rend dans un lieu plus sûr, mais il vient en France. » Alors, avec beaucoup de larmes, elle raconta à Gertrude que Charles, fuyant son pays, avait accepté d’un de ses compagnons d’armes, une retraite dans une terre en France ; cette terre était au-delà de Paris, et il fallait passer près de Prégrange pour s’y rendre. Il devait s’arrêter dans un prochain village, et il demandait à Hedwige d’y venir se dégager de ses sermens, et recevoir un éternel adieu. Elle put à peine rapporter ce passage de la lettre ; Gertrude le lut elle-même, et par mille soins, par les attentions les plus prévoyantes et les plus tendres, elle tâcha de rendre quelque courage à son amie. Elle se chargea d’accompagner Hedwige dans sa visite à Charles, et d’obtenir de M. de Prégrange la permission de le faire. En effet il ne résista pas à ses énergiques prières ; sa faiblesse et sa bonté cédèrent mutuellement. D’ailleurs une de ses parentes habitait précisément le village voisin, et Gertrude et ses cousines allaient quelquefois la voir ; elles pouvaient donc prétexter une de leurs courses ordinaires, et elles trouvèrent qu’il y avait plus du sûreté à aller rencontrer Charles chez leur parente qu’à le faire venir à Prégrange, où souvent du monde arrivait de Paris, et où rien n’était préparé pour recevoir un fugitif. On ne fixa pas le jour du retour. C’était le surlendemain même que Charles devait se trouver si près de Prégrange. Gertrude ne quitta presque pas Hedwige jusqu’au moment du départ, et ne vit que fort peu M. Muller qui n’était point du secret.

Il se montra froid et contraint avec elle ; elle remarqua qu’il était triste par momens, et elle en fut touchée. Observant sa conduite avec Léonore, elle ne vit rien qui montrât qu'il tournât ses vœux vers cette fille sensible ; elle commença à s'inquiéter de ce qu'elle avait fait et des sentimens de Léonore ; mais distraite de tout par Hedwige, elle partit occupée d'autres pensées.

CHAPITRE VI.


Ce fut avant le jour et par une froide et pluvieuse matinée d’automne, que les deux cousines se mirent en route. Le soleil, jetant bientôt à travers les nuages quelque faible lumière, semblait naître pour un jour de la douleur ; tout dans la nature était en rapport avec les impressions d’Hedwige. Glacée par le froid et la fièvre, elle descendit de voiture pour se chauffer un moment dans une auberge qui se trouvait sur la route. Suivie de Gertrude et d’une vieille femme de chambre qui avait l’apparence d’un mentor, elle entra dans une salle remplie de voyageurs de la classe la moins relevée, et où les rayons du jour naissant pénétraient à peine. Les voyageurs firent place aux deux cousines qui s’assirent auprès d’un grand feu. Gertrude remarqua un homme qui les avait suivies à leur descente de voiture, et qui venait de se placer en face d’Hedwige. Il gardait son chapeau rabattu sur ses yeux, et il était enveloppé d’un long manteau ; mais bien que la grossièreté de ce vêtement montrât qu’il était de la même classe que tous les gens qui se trouvaient là, son attitude noble et réfléchie indiquait une ame d’une autre espèce. Gertrude livrait son imagination à mille suppositions bizarres, et, tout en prodiguant ses soins à Hedwige, ne perdait pas de vue le voyageur. Il se trahit lui-même par l’attention avec laquelle il observait l’objet de ces soins touchans. Au moindre Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/57 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/58 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/59 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/60 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/61 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/62 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/63 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/64 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/65 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/66 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/67 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/68 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/69 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/70 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/71 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/72 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/73 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/74 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/75 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/76 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/77 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/78 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/79 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/80 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/81 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/82 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/83 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/84 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/85 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/86 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/87 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/88 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/89 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/90 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/91 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/92 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/93 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/94 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/95 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/96 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/97 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/98 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/99 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/100 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/101 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/102 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/103 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/104 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/105 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/106 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/107 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/108 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/109 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/110 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/111 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/112 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/113 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/114 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/115 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/116 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/117 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/118 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/119 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/120 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/121 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/122 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/123 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/124 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/125 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/126 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/127 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/128 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/129 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/130 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/131 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/132 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/133 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/134 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/135 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/136 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/137 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/138 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/139 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/140 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/141 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/142 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/143 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/144 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/145 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/146 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/147 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/148 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/149 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/150 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/151 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/152 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/153 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/154 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/155 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/156 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/157 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/158 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/159 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/160 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/161 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/162 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/163 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/164 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/165 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/166 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/167 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/168 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/169 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/170 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/171 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/172 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/173 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/174 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/175 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/176 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/177 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/178


CHAPITRE XIX.


Il était sorti du salon. La soirée fut pour Gertrude tour à tour animée et inquiète ; la nuit fut agitée, et le lendemain Gertrude achevait sa toilette, quand on vint lui dire que M. Muller demandait à lui parler. Elle se rendit au salon pour le voir. « J’ai à vous parler d’Alphonse, lui dit-il, et je m’adresse à votre sincérité. Vous savez où il est allé ? — Non, répondit Gertrude étonnée, je ne sais rien. — Eh quoi ! reprit M. Muller qui la vit pâlir, vous ignorez son départ ? — Je l’ignore, dit Gertrude d’une voix ferme et reprenant Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/180 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/181 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/182 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/183 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/184 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/185 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/186 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/187 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/188 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/189 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/190 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/191 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/192 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/193 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/194 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/195


CHAPITRE XXI.


Toutes les idées de Gertrude devaient bientôt s’évanouir. Hedwige apprit secrètement que le projet avait manqué, et qu’Alphonse, après avoir conduit Charles dans un lieu sûr, serait bientôt à Paris.

En apprenant cette nouvelle, elle eut une joie excessive et sans mélange. Gertrude, rassurée sur le sort de M. de Selmire, fut profondément affligée, et ce qu’elle croyait l’intérêt public l’occupa plus que tout le reste. Elle accueillit froidement les transports d’Hedwige. Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/197 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/198 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/199 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/200 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/201 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/202 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/203 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/204 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/205 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/206 dire ? — Oui, répondit-il avec un accent douloureux, j’ai tout dit. Il faut partir. Mon plus grand tort fut de n’être pas aimé. C’est celui-là que je sens, c’est celui-là dont je souffrirai. »

Gertrude était vivement émue. Elle était décidée à ce qu’il restât ; sa résolution était prise de manière à ne pas se démentir. Elle n’aurait donc pas voulu qu’il souffrit plus long-temps, mais elle ne savait comment s’exprimer. Il répéta : « Je ne suis pas aimé ! je ne suis pas aimé ! » Alors Gertrude, dans le plus grand trouble, dit à voix basse : « Oui, vous l’êtes, restez. » À ces mots le front d’Alphonse s’éclaircit tout-à-coup ; ses yeux brillèrent de joie et d’amour ; ce cœur si peu fait pour la tristesse retrouva le bonheur avec transport, mais il resta immobile, saisi par la vivacité de ses impressions. Gertrude, plus heureuse et plus profondément atteinte, était enPage:Allart - Gertrude vol 1.djvu/208 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/209 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/210 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/211 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/212 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/213 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/214 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/215

CHAPITRE XXIII.


Ici notre tâche devient plus difficile et plus pénible ; la tristesse se mêle à nos récits. Tous ceux qui ont parlé de l’amour l’ont peint avec des couleurs douces et brillantes. Pour nous, au moment de montrer Gertrude entièrement subjuguée, nous voudrions voiler son erreur. Cette union d’une ame généreuse et tendre avec une ame si légère est déplorable, et fait prévoir de vives peines et peut-être de longs malheurs. Les progrès croissans de l’amour de Gertrude, cet élan de son cœur vers un cœur qui ne peut pas l’entendre, Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/217 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/218 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/219 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/220 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/221 rien ; le monde, l’univers avait disparu à ses yeux ; il n’y avait plus que de l’amour. Enfin, on vint dire à M. de Selmire que ses chevaux étaient prêts. Gertrude salua tout le monde en rougissant ; Alphonse, d’un air vainqueur, la fit monter en voiture, s’élança après elle, et aussitôt les chevaux les entraînèrent avec rapidité.

Allez, heureux amans, heureux époux ! allez… Et vous, Gertrude, que le ciel vous pardonne ces vains transports et ce vain délire !


FIN DU TOME PREMIER.