Gertrude
GERTRUDE
LIVRE PREMIER.
CHAPITRE I.
Hedwige avait été frappée, comme son père et sa sœur, de la tristesse que Gertrude montrait depuis quelque temps. On observait en elle un grand changement.
Hedwige voulut avoir le secret de sa cousine, et un matin où celle-ci était plus sérieuse qu’à l’ordinaire, elle l’emmena pour faire une longue promenade dans le parc ; elle commença bientôt à la questionner avec son ton habituel, plein à la fois de charme, d’amitié et d’une sorte de flatterie, car le caractère d’Hedwige était adroit, mais noble.
« Quoi ! dit Gertrude à sa cousine,
vous avez remarqué que je suis triste ?
— Eh ! comment ne pas le voir ? Le
changement est extrême. Vous avez
toujours été sérieuse, il est vrai ; mais
par momens autrefois vous étiez d’une
gaieté vive et charmante ; vous vous
jouiez de votre gravité ; tout ce qui
l’occupait devenait un sujet d’innocente
plaisanterie ; l’objet le plus habituel
de votre moquerie, c’était vous-même,
et tirant tour à tour la sévérité
ou la joie des objets de votre
occupation, vous nous amusiez par la
diversité de vos enchantemens. — Ce temps n’est plus. — Et pourquoi ? Manquez-vous
de confiance dans mon amitié ?
— Non, non, mais vous-même,
dites-m’en la raison ? — Comment ? —
Vraiment, chère amie, je ne sais pourquoi
ce temps n’est plus. Qu’est-ce que
cette tristesse cruelle qui s’empare de
moi ? Oh ! Hedwige je me méprise ! —
Vous, Gertrude ! — Je ne sais plus dominer
les mouvemens de mon ame ; si
je suis triste, je reste triste malgré tous
mes combats. Il n’y a plus en moi que
des volontés sans pouvoir. — C’est donc
là le changement qu’on remarque en
vous ? — Oui, je vois s’affaiblir cette
grandeur de mes jeunes années ; je sens
un faible cœur là où j’en sentais naguère
palpiter un pour la gloire et
l’enthousiasme ; je ne sais plus trouver
en moi seule ma félicité ; je ne suis plus
ferme ; intrépide, et moi qui me croyais
le courage et les vertus d’un homme, je me sens femme. Il ne me suffit plus
de vous entourer de mes soins ; j’aurais
besoin que des soins répondissent aux
miens ; si vous êtes agitée, souffrante,
alors cette vive amitié se réveille dans
toute sa puissance ; je suis à vous sans
autre idée ; toute ma tendresse animée
suffit à l’énergie de mon ame ; mais
dans le calme de notre vie habituelle,
une tristesse profonde que je ne connaissais
pas, répand sur toute la nature
une teinte si sombre, que cette vie que
j’ai aimée avec transport me semble fatigante
ou odieuse. La raison, la réflexion,
sont des remèdes impuissans.
Hedwige, je suis sans force, et votre
amie qui prit dès l’enfance une si haute
idée de la nature humaine, la trouve
aujourd’hui bien misérable. Je me vois
entraînée malgré moi à des sentimens
que mon ame voulait repousser dans
sa hauteur et son austérité, et je vois trop que le ciel me destine à ces affections
et à ces vertus de femme que j’ai
tant méprisées.
» — J’aurais cru, répondit Hedwige,
que le besoin de ces affections suffisait
pour les faire estimer. — J’estimerais
en moi, répondit Gertrude, des mouvemens
que je pourrais diriger ; mais
quand je vois mon ame asservie, quelque
noble que soit le joug qui la retient,
j’ai perdu l’idée de mon indépendance.
J’avais cru jusqu’ici ne suivre
que mes volontés ; je vois que j’avais
seulement cédé à un caractère qui les
inspirait. Aujourd’hui ce caractère en
commande de nouvelles, et si elles arrivent
enfin, je ne m’estimerai pas plus,
moi qui vois comment elles sont nées.
— Si votre vie est devenue si pénible,
pourquoi ne pas chercher quelque distraction ?
C’est à peine si l’on peut obtenir
de vous de venir passer l’hiver qui s’approche à Paris. — Madame de
Prégrange n’est pas de retour d’Italie,
observa Gertrude. — Elle arrivera bientôt,
elle désire, vivement nous recevoir
chez elle ; veuve d’un frère de mon père
et du vôtre, vous savez qu’elle nous a
toujours regardées, vous, ma sœur et
moi, comme ses nièces et ses héritières ;
elle aime les jeunes personnes. — Oui,
dit Gertrude, en femme légère qui
n’aime que leur gaieté ; c’est là du moins
l’effet qu’elle a produit sur moi lorsque,
curieuse de nous voir pour la première
fois, elle est venue ici à Prégrange nous
faire ses adieux il y a deux ans. — Mais
elle est bonne, et l’on dit que sa maison
est agréable. — Hedwige, je me fais
une idée déplaisante du monde et de
Paris. Je n’y trouverai que médiocrité,
frivolité, et pas un des sentimens qui
ont jusqu’ici nourri mon ame. — Mais,
si vous souhaitez si peu de quitter Prégrange, pourquoi accueillez-vous si
mal tous les partis qui viennent ici s’offrir
à vous ? Mon père, conservant ses relations
avec Paris, vous a présenté plusieurs
hommes qui aspiraient à votre main.
— Quoi ! ceux-là même qui confirment
si bien la triste idée que je me suis faite
du grand monde ? — Il en est parmi eux
qui avaient cependant quelque mérite :
vous les avez tous repoussés. — Ah !
Hedwige, répondit Gertrude en pleurant,
me croyez-vous si changée que
je puisse facilement me laisser attendrir
par un de ces êtres médiocres dont le
monde abonde ? Oui, je les ai tous repoussés,
et le comble de mon humiliation
serait d’aimer même alors que je
ne trouverais rien de supérieur à eux.
Que penserais-je de moi qui n’aurais
pas su mourir fidèle au moins aux vertus
que j’ai rêvées. — Hélas ! dit Hedwige,
le monde n’offre pas les êtres que vous imaginez, et vous serez contrainte…
— Mais vous, mais vous, s’écria
Gertrude en cachant son visage
dans ses mains, n’aimez-vous pas un être
charmant que vous avez choisi ? — Quoi !
dit Hedwige, le trouvez-vous charmant ?
— Ah ! reprit Gertrude, l’idée la plus
douce que je me suis faite de l’amour
me vint de vous et de lui, de cette
union touchante que j’ai eue sous les
yeux, vous m’avez fait chérir des sentimens
si tendres, vous avez… »
Gertrude s’arrêta. « Achevez, dit
Hedwige, en la serrant sur son cœur
avec cet attendrissement plein de joie
qu’on éprouve en voyant comprendre
et admirer l’homme qu’on aime. Eh
bien ! dit Gertrude en se livrant enfin
à une émotion profonde et contenue,
votre amour m’a donné l’idée d’une félicité
que je n’avais jamais imaginée.
Quand je vous ai vue, par momens, froide pour moi et toujours sensible
pour votre amant, j’ai cru comprendre
que l’amour seul pouvait donner ce
bonheur complet que votre amitié me
refusait. J’ai vu là seulement cette ferme
union de deux âmes devant laquelle
tous les biens de la terre ne sont rien.
De nouvelles espérances, plus belles que
n’avaient jamais été mes espérances,
sont venues m’occuper. J’étais fière
alors de moi-même ; ce n’est que depuis,
lorsque la tristesse a succédé à ces mouvemens,
que j’ai été inquiète ; j’ai vu
que je ne serais pas maîtresse des sentimens
même qui m’enchantaient le plus ;
alors j’ai perdu ma sérénité. Cependant
parfois ces premiers transports se réveillent ;
ils semblent croître avec ma
tristesse. Parfois je m’enivre de ce qui
m’humilie ; et une grandeur qui semble
naître de mon abaissement même, vient
s’agiter en moi. Les sentimens dont mon ame est oppressée l’étonnant et la ravissent ;
je sens en elle des nouveautés
sublimes. Ce n’est plus Gertrude, mais
c’est un Dieu qui la remplace. Je sens
une inépuisable bonté, une inépuisable
tendresse ; ma sensibilité trouve dans
toute la nature, des sujets d’attendrissement ;
ses lois, ses affections, ses volontés
me touchent, j’adore l’auteur de
cet ordre admirable, et mon ame subjuguée,
qui a compris ses intentions,
aspiré à éprouver son culte par son
obéissance ! — Ainsi donc, reprit Hedwige,
vous comprenez que cette tristesse
doit cesser, ainsi l’espérance peut
vous soutenir. — Oui, dit Gertrude, si
je croyais trouver l’être qui saura m’entendre,
mais le trouverais-je ? Je voudrais
que le ciel me l’envoyât ou qu’il
me permit d’éteindre, s’il le faut, les sentimens
de mon cœur. Être entraînée
malgré moi à aimer un homme qui ne serait pas digne de tout cet amour, me
paraît horrible. Cependant je languis,
je succombe à une tristesse qui m’accable ;
ce ciel dont j’avais admiré les
lois ne me semble plus que barbare, et
je lui demande, avec une indignation
téméraire, raison de ma douleur et de
ma naissance. — Puisque Charles vous
paraît agréable, dit Hedwige en riant,
vous pourrez rencontrer des hommes
tels que lui ; bientôt Paris va vous en
offrir, car, quelle que soit ma partialité
en sa faveur, je ne le crois point supérieur
à tous. Je m’étonne même qu’il
ait su vous paraître aimable, j’aurais
pensé qu’il fallait, pour vous toucher,
un bien autre caractère. — Tout dans
votre amour contribua à m’interesser :
son malheur, sa proscription, les vains
efforts qu’il a faits pour la liberté de son pays,
et qui ont été la noble cause de
ses chagrins. Je ne sais s’il a eu autant de talent que de générosité, je ne sais
si son esprit et son caractère sont à la
hauteur de son ame, mais sa position est
si belle ! Je l’ai vu arraché par vous aux
erreurs de sa jeunesse, et tandis qu’il
s’élevait par son dévouement politique,
il s’élevait aussi par son amour ; ainsi
les grandeurs le mieux faites pour séduire,
se sont unies dans sa personne.
Aimée comme vous l’êtes, peut-être
mon faible cœur n’eut pas résisté ; mais
si j’en doute, jugez de quel œil je
contemple tous ces hommes qui viennent
ici briguer ma main dans la seule
idée que je suis une riche héritière !
» — Mais craignez pourtant, dit Hedwige,
des rêves trop chimériques. Vous
parlez de la félicité de mon amour, mais
si vous avez vu ma joie, vous avez vu
mille fois ma douleur, je n’aime que
pour souffrir, et si vous pouvez espérer
d’éviter les circonstances qui rendent mon amour si fatal, du moins il doit vous donner une idée des tourmens de ce sentiment ennemi du calme. — Hedwige ! Hedwige ! s’écria Gertrude avec ardeur, cette douleur même me séduit. Je la demande au ciel. C’est vivre, et je demande la vie. Que je sois malheureuse, mais que j’aime, il n’est point de chagrin que le sentiment ne me fit supporter. Oui, je le demande au ciel la douleur, je lui demande de sentir, de souffrir, je lui demande des émotions, fussent-elles déchirantes. — Oh ! dit Hedwige avec effroi, vous l’ignorez bien cette vie que vous demandez, et puissent des vœux si téméraires n’être jamais exaucés ! »
CHAPITRE II.
Au moment où Gertrude et Hedwige
rentraient au château, M. de Prégrange
venait de recevoir une lettre de sa belle-sœur.
Cette lettre était bien dans le caractère
léger de cette femme. Elle annonçait
d’abord son retour pour le mois
suivant ; ensuite, elle apprenait à M. de
Prégrange qu’elle avait trouvé un mari
pour Gertrude. « C’est un M. Muller,
lui disait-elle, que vous avez vu autrefois
chez moi à Paris. Né en Allemagne
où il a des biens considérables,
mais élevé en France où il a passé sa
vie, il convient en tout à notre aimable et riche héritière. Il est jeune encore,
instruit, spirituel ; tout le monde le
trouve agréable. Il veut se marier ; vous
voyez que la chose ne souffrira pas de
difficulté ; le mariage pourra se faire
chez moi, à Paris, cet hiver. »
Ensuite elle entrait dans de longs
détails sur l’avantage d’une telle union
pour Gertrude.
M. de Prégrange annonça aux jeunes
personnes la prochaine arrivée de leur
tante, et dit à Gertrude qu’il aurait à
lui parler le lendemain matin.
Elle ne s’informa pas de ce qu’il
avait à lui dire, tant son esprit était
occupé ; mais, dans la disposition où
elle était, l’idée d’aller à Paris dans un
mois lui fit quelque plaisir. Sa conversation
avec Hedwige avait mis toutes
ses pensées en mouvement ; il lui semblait
qu’il était survenu un grand événement
dans sa vie ; il en est quelquefois ainsi, quand on a examiné et dévoilé
les secrets de son ame ; on sent
en soi pour l’avenir des émotions et
des orages, et les sentimens qui doivent
un jour agiter, viennent déjà de
s’éveiller.
La fin du jour dissipa ce trouble
heureux. Le lendemain, au moment de
se rendre chez son oncle, Gertrude
avait retrouvé toute sa tristesse. Elle
sentait à la fois en elle une ame forte
et une humeur irritable, de manière
qu’elle éprouvait une lutte intérieure
fatigante et pénible. « Se sentir si misérable,
se disait-elle, et ne pouvoir
pas triompher de des impressions ! J’ai
de l’humeur, du chagrin, de l’inquiétude !
Et que faire ? Je combats sans
vaincre. Hélas ! de tels mouvemens
m’intéresseraient dans Hedwige ; je
voudrais chercher à l’attendrir pour
lui rendre le calme, mais en moi je les déteste, c’est malgré moi que je suis
si faible, et le mécontentement que
j’en éprouve, accroît mon impatience !
La nouvelle que M. de Prégrange
avait à apprendre à Gertrude fut loin
de détruire son ennui. Il lui donna
d’assez longs détails sur le caractère,
l’esprit, la fortune de M. Muller qu’il
avait connu particulièrement, et lui
apprit qu’il arriverait bientôt à Prégrange,
fort empressé d’être présenté
à Gertrude dont il avait entendu parler.
Il ajouta qu’il était jeune encore.
Gertrude répondit ce qu’elle disait
toujours, qu’elle n’était pas pressée de
se marier, mais qu’elle accueillerait
avec plaisir toutes les personnes que
son oncle voudrait lui présenter.
Elle sortit en se répétant tristement
à elle-même : « Serais-je donc destinée
à épouser à dix-huit ans homme
jeune encore ? Il a du mérite, sans doute connue tous ceux qu’on m’a déjà présentés. »
Elle entra chez ses cousines. « Une
nouveauté, dit-elle, un homme de
mérite ! mais celui-ci n’est plus jeune. —
Il n’est plus jeune ? répéta Léonore. —
Non, il ne l’est plus, car mon oncle m’a
dit que c’était un homme encore jeune. —
Vous avez une cruelle manière de
comprendre les mots, dit Hedwige
en riant ; cependant je connais M. Muller,
car d’après ce que m’a dit hier
soir mon père, je vois que c’est lui dont
vous voulez parler. Je l’ai vu à Paris il
y a quelques années, et je ne serais pas
étonnée qu’il vous plût ; je le souhaite.
Vous seriez heureuse avec lui… — Parlez-vous
sérieusement ? interrompit
Gertrude ; croyez-vous vraiment qu’un
homme de cet âge me convînt et qu’on
pût éprouver de l’amour pour lui, et
pouvez-vous faire pour moi des vœux que vous ne feriez pas pour vous-même ? —
Ah ! Gertrude, répondit Hedwige,
la vie n’est pas ce que vous croyez, et je
souhaite pour vous le bonheur possible. —
Mais vous êtes vraiment singulières,
dit Léonore : l’une se révolte à l’idée
d’aimer un homme dont elle ne peut
pas juger, puisqu’elle ne l’a jamais vu,
mais auquel elle ne reproche que quelques
années de trop, et l’autre l’exhorte
à se résigner à un sort si doux, comme
on se prépare au malheur ou à la nécessité.
Vraiment vous êtes folles l’une
et l’autre. — La raison vous est facile,
Léonore, dit Gertrude. — Je suis accoutumée
à vos mépris à toutes deux, répondit
la belle Léonore avec douceur,
mais je ne comprendrai jamais ce que
quelques années de plus ou de moins
font au caractère d’un homme, s’il est
bon, s’il est aimable, s’il est l’ami de
mon père ; en faut-il plus pour cette sainte union du mariage, en faut-il plus
pour rendre faciles les devoirs d’épouse ? —
Eh bien ! s’écria Gertrude, épousez-le,
il vous convient tout-à-fait. L’avez-vous
jamais vu ? — Jamais, dit Léonore,
que cette seule pensée avait fait rougir,
et il est trop riche pour songer à moi. —
Ma chère, dit Hedwige, vous rougissez
déjà, c’est un signe certain que
M. Muller vous est destiné par le ciel. —
L’ami de votre père ! reprit Gertrade,
l’ami de votre père ! vous ne pouvez pas
refuser. Mais quel malheur qu’il n’ait
pas précisément l’âge de votre père ? —
Ah ! reprit Léonore attendrie, l’âge
de mon père ne pourrait jamais que
m’inspirer du respect ! Puissé-je rencontrer
un homme qui ait sa bonté, et qui
mérite d’être aimé autant que lui !
Je ne vous souhaite pas d’autre bien à chacune. »
Gertrude ne répondit rien et
soupira, car il y a toujours quelque regret de ne pas se voir comprise. Hedwige
plaisanta encore sa sœur sur
son mariage avec M. Muller, et Léonore
resta occupée vaguement de cette
idée
Elle était la plus belle des trois cousines.
Elle venait d'atteindre sa seixième
année ; moins agée que Gertrude, elle
était plus grande, très-mince, et sa
taille élancée avait une souplesse pleine
de grâce, son visage était enchanteur,
et ses cheveux très-noirs relevaient encore
l'éclat de son teint, et s'alliaient
bien avec des grands yeux de la même
couleur, pleins de douceur et de sensibilité.
Cette douceur et cette sensibilité
étaient les traits distinctifs du caractère
de Léonore. C'était une femme née sensible,
et qui n'avait pas eu besoin, comme
Hedwige et Gertrude, que l'amitié exaltée
ou l'amour vinssent développer ses sentimens. Elle avait aimé en naissant ;
les affections de la famille étaient les seules
qu’elle connût. À la mort de sa mère,
son chagrin avait été si vif, quoiqu’elle
n’eût que douze ans, qu’on avait craint
pour sa vie. Tout son amour filial s’était
reporté sur son père. Ce qu’elle aimait
le plus après lui, c’était Hedwige,
et ensuite Gertrude. Il semblait que sa
tendresse obéit à l’ordre de la nature.
Elle s’était fait une douce idée de son
devoir de fille et de femme, et tandis
qu’Hedwige et Gertrude se livraient à
des rêveries romanesques, elle rêvait
une vie paisible et concentrée dans les
affections de famille. Son esprit était
moins enjoué que celui de sa sœur, et
elle ne pouvait s’animer et se plaire
que dans les idées en rapport avec ses
sentimens ; elle n’avait pas non plus,
comme Hedwige, des idées arrêtées ;
on eût dit qu’elle n’eût rien voulu avoir de personnel ; elle n’avait nulle indépendance
de caractère ou d’esprit, et,
faite pour la soumission comme pour
la tendresse, elle adoptait avec un respect
et une foi aveugles les opinions de
son père. C’était la seule des trois cousines
qui eût des talens ; elle chantait
d’une voix belle et touchante ; elle aimait
les vers, et faisait des poésies pleines
de charme et d’innocence.
CHAPITRE III.
Il était six heures du soir, une voiture
était entrée dans la cour ; on
avait averti Gertude que M. Muller
venait d’arriver, et que son oncle la
demandait au salon. Elle ne se hâtait
pas, et, debout devant la fenêtre, elle
se livrait aux plus mélancoliques pensées.
Ce M. Muller l’attristait d’avance,
et lui inspirait un de ces mouvemens
de découragement qui rembrunissent
tout l’avenir. Elle déplorait
la perte de ses sentimens, et l’ame affligée
et dédaigneuse, elle se rendit où
elle était attendue.
M. Muller causait avec Hedwige,
qui était toujours fort distraite, et
avec Léonore qui était gracieuse
et polie. Gertrude le salua avec
l’air d’une indifférence et d’une hauteur
qui étaient en elle plus apparentes
que réelles, mais qui lui avaient déjà
fait plusieurs ennemis. M. Muller
n’en parut point étonné ; il rendit le
salut avec un respect et une attention
marqués, et il commença bientôt une
conversation pleine d’esprit et d’amabilité.
C’était un homme de plus de quarante
ans, d’une taille belle et noble, et
donc le visage eût été agréable s’il n’eût
déjà paru vieilli par l’âge ou les passions.
Il parla de ses voyages, mais,
plus occupé des questions de Gertrude
que de son récit, il la fit briller adroitement,
et sembla lui révéler en elle
des agrémens qu’elle ne connaissait pas.
Gertrude fut fort étonnée de cette grâce dont rien jusqu'ici ne lui avait donné
l'idée ; toute son indisposition contre
M. Muller avait disparu à la première
parole spirituelle qu'il avait dite,
et comme elle allait toujours plus loin,
elle s'enchantait de lui plus encore qu'il
ne méritait. Elle était très-surprise de
se sentir à elle-même tant d'esprit ; son
ame avait perdu son dédain, car elle
voyait bien qu'on ne venait pas combattre
ses plus nobles sentimens, mais
qu'au contraire ils étaient excités. Elle
se livra avec abandon et ardeur à
son caractère ainsi animé, et, bien
que M. Muller n'eût rien dit à son
cœur, elle trouva cette soirée la plus
amusante qu'elle eût encore passée de
sa vie.
Le lendemain M. Muller fut plus
aimable encore, et, tous les jours suivans,
Gertrude se montra plus satisfaite
de sa conversation. Elle se disait que c’était un homme d’esprit et qu’enfin
elle savait ce que c’était qu’une conversation
charmante ; et déjà en idée
elle se réconciliait presque avec ce
monde qui devait lui offir des hommes
semblables. Mais quand M. Muller,
qui vit ce contentement, crut pour
cela qu’il avait plu, il se trompa. Loin
de là, Gertrude avait retrouvé, dans le
plaisir qu’il lui donnait, toute son indépendance
et son espoir, et, comme
il lui apprenait qu’elle était aimable,
elle venait de prendre dans ses moyens
de plaire une confiance qu’elle n’avait
jamais eue ; son ame, occupée par
tant d’idées nouvelles, ne souffrait plus
de l’inaction ; ainsi plus M. Muller
était aimable et savait animer Gertrude,
plus elle le voyait loin d’elle,
plus elle s’enivrait d’ambitieuses attentes,
plus elle trouvait de réalité à toutes
ces tendres pensées de son cœur qu’elle avait par moment jugées trop
chimériques.
Jamais un homme de l’âge de
M. Muller n’aurait pu l’attendrir ; elle
avait une ame trop neuve et trop vive.
Il lui plaisait cependant par son instruction
et par beaucoup de qualités
qu’elle découvrait en lui. Ce n’était pas
un homme dont la pensée comportât
une instruction étendue et qui eût été
naturellement conduit à l’étude, il y
était arrivé par ses chagrins, et le savoir
était pour lui une consolation, et non
pas seulement, comme pour les hommes
supérieurs, un aliment de la pensée.
Son esprit, pas plus que ses sentimens,
n’était fort, mais il était élevé,
en dehors de toute influence corruptrice,
et embelli par un caractère aimable,
facile, parfois faible et paresseux.
Le monde avait bien pu le rendre
malheureux, mais non pas le changer ; il était capable dans l’occasion d’une
grande générosité, et Gertrude était
touchée de trouver tant de pureté dans
les sentimens d’un homme. Pour lui, il
crut qu’elle était la femme faite pour
son bonheur, il regretta ses jeunes années ;
mais, dans tous les temps, les
sentimens de Gertrude eussent eu plus
d’énergie que les siens
M. de Prégrange animait l’espérance
de M. Muller. Hedwige seule
savait le secret de chacun, et s’amusait
de la conduite de Gertrude qui disait
à Léonore : « J’étudie M. Muller pour
vous, il vous convient tout-à-fait, il
cultivera paisiblement ces vertus de
famille que vous chérissez ; les sentimens
qui quelquefois les troublent
sont éteints dans son cœur ; il n’en
conserve que ce qu’il faut pour rendre
heureuse une femme de votre caractère.
Vous plaît-il, Léonore ? Vous rougissez, ma chère, vous rougissez toujours
quand on vous parle de lui. »
Léonore rougissait, il est vrai, mais la
seule idée du mariage pouvait ainsi
porter la rougeur sur son front modeste.
Cependant cette habitude d'entendre
louer dans M. Muller précisément
les qualités qui pouvaient lui
convenir le plus, la bonté qui la portait
à le défendre auprès de Gertrude,
enfin la crainte même que les idées de
celle-ci ne fussent vraies, agitaient de
plus en plus son cœur. Trop souvent
on a éveillé le sentiment dans la jeunesse
en lui répétant qu'il l'était déjà :
un cœur qui s'ignore s'iquiète facilement
de lui-même. Si Léonore eût
été plus romanesque, l'âge de M. Muller
l'eût arrêtée ; si elle eût été moins sensible,
ses qualités ne l'eussent pas tant
touchée. Mais elle souffrait de le voir
abusé si cruellement par Gertrude, et fit d’inutiles et vaines représentations
qui ne lui attirèrent de la part
de sa cousine que des plaisanteries.
Elle aurait voulu avertir M. Muller,
mais sa timidité n’abordait pas cette
idée sans frémir ; cependant il lui montrait
beaucoup de bienveillance.
Il amait trop les arts pour n’avoir
pas été frappé de sa beauté, et la grâce
de toute sa personne le séduisait. Pour
éprouver Gertrude, il s’occupa d’elle
et la vanta, mais ces attentions ne produisaient
d’effet que sur Léonore, et
Gertrude sembla s’en applaudir.
L’impatience et la curiosité de M. Muller
ne lui permirent pas d’attendre, et
il songeait à questionner Gertrude sur
ses vrais sentimens lorsqu’il reçut une
lettre qui lui fournit un prétexte pour
les mettre à l’épreuve.
CHAPITRE IV.
C'était la lettre d'un neveu qu'il
aimait tendrement, mais qui, ayant fait
mille folles dépenses depuis que la paix
lui avait rendu la liberté, s'était attiré
le mécontentement de son oncle. Ce
mécontentement était fort indulgent,
car M. Muller avait beaucoup de faiblesse
pour son neveu, et celui-ci un
grand empire et un grand ascendant
pour se faire pardonner ses erreurs. Cependant
M. Muller n'avait consenti à
arranger les affaires d'Alphonse (son
neveu), qu'à condition qu'il passerait un an dans une terre que son oncle
avait à vingt lieues de Paris. Alphonse
était là depuis quelques mois et commençait
à s’ennuyer à périr. Il écrivait
à M. Muller pour le prévenir qu’il
avait pris la liberté d’offrir asile à la
campagne à un de ses amis fugitifs et
malheureux qui devait bientôt y arriver
secrètement. Il demandait un changement
dans sa vie, et rappelant en
plaisantant à son oncle le projet que
celui-ci avait formé autrefois de le conduire
en Amérique, il disait qu’il était
prêt à y suivre M. Muller avec son
ami, préférant encore les mers et le
Nouveau-Monde à l’ennui de la campagne.
M. Muller avait songé autrefois,
en effet, à faire donner à Alphonse
sa démission pour le conduire aux
États-Unis, dans l’espoir qu’un séjour
parmi ce peuple sage donnerait quelque
consistance à un esprit à la fois si léger et si charmant, mais il avait depuis
abandonné ce projet.
La lettre de son neveu, qui ne fit
pas varier sa volonté de le laisser à la
campagne, lui donna l'idée de dire à
Gertrude qu'il se trouvait tout-à-coup
lui-même dans la nécessité de faire un
voyage en Amérique, certain que la
manière dont elle accueillerait cette
nouvelle l'éclairerait sur ses sentimens.
Animé par cette idée, et ému par
l'approche de la décision qu'il attendait,
il se rendit au salon où les trois
cousines causaient ensemble. Il annonça
d'abord qu'il allait partir. « Du
moins, dit Gertrude, nous vous retrouverons
bientôt à Paris. » Ce début
ne lui plut pas ; il aurait voulu quelques
regrets sur son départ de Prégrange ;
il reprit aussitôt : « Non, je
pars pour un grand voyage : — Un
grand voyage ! s'écria Gertrude. — Oui, dit M. Muller avec sensibilité, l'intérêt
d'un neveu me commande tout-à-coup
un devoir que je ne prévoyais pas. Je
pars pour l'Amérique. — Pour l'Amérique !
s'écria encore Gertrude, ah !
que je vous félicite ! Quelle terre
neuve et glorieuse ! Que je vous envie ! »
Ces mots furent un cruel avertissement,
et M. Muller éprouva un mouvement
de douleur mêlé d'indignation.
Dans son ressentiment pénible, il
écouta à peine les regrets polis qu'Hedwige
lui exprima, mais il remarqua
que Léonore avait baissé la tête sur son
ouvrage, que quelques larmes étaient
tombées de ses yeux, et qu'elle se levait
avec confusion pour s'échapper de la
chambre. Son cœur blessé accueillit
cet intérêt inattendu comme une consolation
et comme une vengeance. Il
la retint, et portant sur elle un regard attendri : « Est-ce pour moi, dit-il,
que ces précieuses larmes ont coulé ?
Ah ! restez, restez ; si mon cœur a méconnu
ici la sensibilité véritable, et l’a
cherchée où elle n’était pas, il saura
réparer son erreur cruelle. » Léonore,
troublée comme elle ne l’avait jamais
été de sa vie, courut cacher son visage
dans le sein de sa sœur, et Gertrude ;
tout étonnée de se voir aimée, ne savait
que penser et que dire.
Cependant la gaieté l’emporta dans
son ame, et, soit que ce succès l’animât
d’un aimable orgueil, soit qu’elle ne
crût pas le sentiment de M. Muller fort
sérieux, elle commença à le plaisanter
avec cruauté. Elle se montra incrédule
et impitoyable. Hedwige l’eût arrêtée
dans cette gaieté intempestive, mais on
vint au moment même lui apporter des
lettres d’une écriture trop bien connue ;
elle sortit aussitôt pour les lire en engageant tout bas Léonore, qui s’était
remise de son trouble, à rester pour
mettre fin à la conversation de M. Muller
et de Gertrude. L’ame douce de Léonore
frémissait d’une vive impatience ;
toute sa sensibilité s’animait contre Gertrude ;
les personnes qui ont peu de
force sont d’autant plus dominées par
les sentimens passagers. M. Muller dit
vivement à Gertrude que ce qu’elle avait
de distingué c’était l’intelligence, mais
que le ciel lui avait refusé tout le reste.
L’ame de Gertrude, qui renfermait tant
de pouvoirs, se sentit blessée, irritée,
mais le dédain l’emporta, et restant
maîtresse de son caractère un moment
ébranlé, elle allait continuer sur le
même ton, quand des sanglots partis de
la chambre d’Hedwige se firent entendre.
Gertrude et Léonore coururent
chez Hedwige, qu’elles trouvèrent dans
un état de désespoir violent.
CHAPITRE V.
Cette fois l’amitié fut impuissante
pour calmer Hedwige. « Qu’avez-vous ?
lui demanda Gertrude ; Charles ! que
lui est-il arrivé ! Est-il pris ? — Non,
grand Dieu, non. — Eh bien ! qu’y a-t-il ? —
Ce procès, cet horrible procès, il
est achevé… — Et Charles ?… — Condamné
à mort. » Léonore se mit à
pleurer. « Mais, dit Gertrude, s’il n’est
pas pris, qu’importe cette condamnation ?
Il vous aime… — Ah ! chère amie,
dit Hedwige, il ne sera jamais mon
mari, il est mort civilement, il est désespéré,
il n’a plus d’avenir, et il écrit pour romple avec moi. — Rompre
avec lui ! s’écria Gertrude, romple avec
lui ! Dans cet instant, rompre avec lui !
— Ah ! jamais, jamais, dit Hedwige ;
mais je vois trop la violence des sentimens
qui lui inspirent une telle résolution,
je suis liée à lui pour la vie… —
J’irai, si vous voulez, chercher mon
père, dit Léonore qui s’effrayait des paroles
de sa sœur, il guidera votre esprit
éperdu… — Léonore, de grâce laissez-moi,
dit Hedwige, je ne veux que mon
cœur pour guide ! — Mais, reprit Léonore,
croyez-vous que mon père aprouvât
un dévouement trop téméraire,
et si Charles ne peut jamais vous épouser ?.. —
Oh ! Léonore ! » s’écria Hedwige
avec un accent suppliant. Gertrude
prit avec fermeté le bras de Léonore,
et la conduisant vers la porte : « Allez,
lui dit-elle d’un ton tranquille, laissez-moi
le soin de la calmer, j’en ai le pouvoir, vous le savez, et ensuite nous irons
consulter la bonté et la générosité de
mon oncle. » Léonore sortit, et Gertrude
revenant près d'Hedwige : « Ainsi
donc, dit-elle, il faut que Charles quitte
le lieu où il se cache et son pays ? Mais,
si même en France la sûreté n'est pas
grande, du moins il peut traverser le
pays ; ce château éloigné peut lui servir
d'asile quelque temps ; ainsi le jour du
malheur sera peut-être celui de la réunion. —
Cette idée m'est douce, dit
Hedwige avec un peu plus de calme,
mais elle ne saurait diminuer mon désespoir,
car ce sera le voir pour le quitter. »
Gertrude se dit tout bas : « Le quitter !
Ah ! si c'était moi, je ne le quitterais
pas ! » Mais il est des résolutions téméraires
qu'on prend pour soi, qu'on ne
conseille pas, et qui ne sauraient peut-être
se bien soutenir que lorsqu'elles
sont naturelles. « Eh bien ! il faut lui écrire de venir, reprit-elle. — Il ne viendra
pas ici, dit Hedwige, il se rend dans
un lieu plus sûr, mais il vient en France. »
Alors, avec beaucoup de larmes, elle raconta
à Gertrude que Charles, fuyant
son pays, avait accepté d’un de ses compagnons
d’armes, une retraite dans une
terre en France ; cette terre était au-delà
de Paris, et il fallait passer près
de Prégrange pour s’y rendre. Il devait
s’arrêter dans un prochain village, et
il demandait à Hedwige d’y venir se dégager
de ses sermens, et recevoir un
éternel adieu. Elle put à peine rapporter
ce passage de la lettre ; Gertrude le lut
elle-même, et par mille soins, par les
attentions les plus prévoyantes et les
plus tendres, elle tâcha de rendre quelque
courage à son amie. Elle se chargea
d’accompagner Hedwige dans sa visite
à Charles, et d’obtenir de M. de Prégrange
la permission de le faire. En effet il ne résista pas à ses énergiques
prières ; sa faiblesse et sa bonté cédèrent
mutuellement. D’ailleurs une de
ses parentes habitait précisément le village
voisin, et Gertrude et ses cousines
allaient quelquefois la voir ; elles pouvaient
donc prétexter une de leurs
courses ordinaires, et elles trouvèrent
qu’il y avait plus du sûreté à aller rencontrer
Charles chez leur parente qu’à
le faire venir à Prégrange, où souvent
du monde arrivait de Paris, et où rien
n’était préparé pour recevoir un fugitif.
On ne fixa pas le jour du retour. C’était
le surlendemain même que Charles devait
se trouver si près de Prégrange.
Gertrude ne quitta presque pas Hedwige
jusqu’au moment du départ, et
ne vit que fort peu M. Muller qui n’était
point du secret.
Il se montra froid et contraint avec elle ; elle remarqua qu’il était triste par momens, et elle en fut touchée. Observant sa conduite avec Léonore, elle ne vit rien qui montrât qu'il tournât ses vœux vers cette fille sensible ; elle commença à s'inquiéter de ce qu'elle avait fait et des sentimens de Léonore ; mais distraite de tout par Hedwige, elle partit occupée d'autres pensées.
CHAPITRE VI.
Ce fut avant le jour et par une froide
et pluvieuse matinée d’automne, que les
deux cousines se mirent en route. Le
soleil, jetant bientôt à travers les nuages
quelque faible lumière, semblait naître
pour un jour de la douleur ; tout dans la
nature était en rapport avec les impressions
d’Hedwige. Glacée par le froid et
la fièvre, elle descendit de voiture pour
se chauffer un moment dans une auberge
qui se trouvait sur la route. Suivie
de Gertrude et d’une vieille femme de
chambre qui avait l’apparence d’un
mentor, elle entra dans une salle remplie de voyageurs de la classe la moins
relevée, et où les rayons du jour naissant
pénétraient à peine. Les voyageurs
firent place aux deux cousines qui s’assirent
auprès d’un grand feu. Gertrude
remarqua un homme qui les avait suivies
à leur descente de voiture, et qui
venait de se placer en face d’Hedwige.
Il gardait son chapeau rabattu sur ses
yeux, et il était enveloppé d’un long
manteau ; mais bien que la grossièreté
de ce vêtement montrât qu’il était de la
même classe que tous les gens qui se
trouvaient là, son attitude noble et réfléchie
indiquait une ame d’une autre
espèce. Gertrude livrait son imagination
à mille suppositions bizarres, et,
tout en prodiguant ses soins à Hedwige,
ne perdait pas de vue le voyageur. Il
se trahit lui-même par l’attention avec
laquelle il observait l’objet de ces
soins touchans. Au moindre Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/57 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/58 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/59 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/60 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/61 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/62 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/63 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/64 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/65 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/66 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/67 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/68 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/69 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/70 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/71 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/72 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/73 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/74 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/75 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/76 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/77 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/78 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/79 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/80 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/81 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/82 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/83 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/84 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/85 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/86 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/87 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/88 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/89 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/90 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/91 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/92 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/93 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/94 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/95 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/96 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/97 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/98 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/99 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/100 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/101 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/102 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/103 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/104 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/105 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/106 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/107 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/108 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/109 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/110 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/111 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/112 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/113 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/114 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/115 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/116 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/117 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/118 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/119 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/120 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/121 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/122 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/123 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/124 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/125 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/126 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/127 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/128 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/129 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/130 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/131 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/132 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/133 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/134 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/135 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/136 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/137 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/138 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/139 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/140 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/141 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/142 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/143 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/144 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/145 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/146 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/147 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/148 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/149 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/150 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/151 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/152 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/153 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/154 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/155 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/156 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/157 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/158 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/159 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/160 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/161 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/162 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/163 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/164 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/165 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/166 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/167 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/168 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/169 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/170 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/171 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/172 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/173 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/174 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/175 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/176 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/177 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/178
CHAPITRE XIX.
Il était sorti du salon. La soirée fut pour Gertrude tour à tour animée et inquiète ; la nuit fut agitée, et le lendemain Gertrude achevait sa toilette, quand on vint lui dire que M. Muller demandait à lui parler. Elle se rendit au salon pour le voir. « J’ai à vous parler d’Alphonse, lui dit-il, et je m’adresse à votre sincérité. Vous savez où il est allé ? — Non, répondit Gertrude étonnée, je ne sais rien. — Eh quoi ! reprit M. Muller qui la vit pâlir, vous ignorez son départ ? — Je l’ignore, dit Gertrude d’une voix ferme et reprenant Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/180 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/181 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/182 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/183 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/184 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/185 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/186 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/187 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/188 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/189 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/190 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/191 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/192 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/193 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/194 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/195
CHAPITRE XXI.
Toutes les idées de Gertrude devaient bientôt s’évanouir. Hedwige apprit secrètement que le projet avait manqué, et qu’Alphonse, après avoir conduit Charles dans un lieu sûr, serait bientôt à Paris.
En apprenant cette nouvelle, elle eut une joie excessive et sans mélange. Gertrude, rassurée sur le sort de M. de Selmire, fut profondément affligée, et ce qu’elle croyait l’intérêt public l’occupa plus que tout le reste. Elle accueillit froidement les transports d’Hedwige. Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/197 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/198 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/199 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/200 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/201 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/202 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/203 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/204 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/205 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/206 dire ? — Oui, répondit-il avec un accent douloureux, j’ai tout dit. Il faut partir. Mon plus grand tort fut de n’être pas aimé. C’est celui-là que je sens, c’est celui-là dont je souffrirai. »
Gertrude était vivement émue. Elle était décidée à ce qu’il restât ; sa résolution était prise de manière à ne pas se démentir. Elle n’aurait donc pas voulu qu’il souffrit plus long-temps, mais elle ne savait comment s’exprimer. Il répéta : « Je ne suis pas aimé ! je ne suis pas aimé ! » Alors Gertrude, dans le plus grand trouble, dit à voix basse : « Oui, vous l’êtes, restez. » À ces mots le front d’Alphonse s’éclaircit tout-à-coup ; ses yeux brillèrent de joie et d’amour ; ce cœur si peu fait pour la tristesse retrouva le bonheur avec transport, mais il resta immobile, saisi par la vivacité de ses impressions. Gertrude, plus heureuse et plus profondément atteinte, était enPage:Allart - Gertrude vol 1.djvu/208 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/209 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/210 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/211 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/212 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/213 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/214 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/215
CHAPITRE XXIII.
Ici notre tâche devient plus difficile et plus pénible ; la tristesse se mêle à nos récits. Tous ceux qui ont parlé de l’amour l’ont peint avec des couleurs douces et brillantes. Pour nous, au moment de montrer Gertrude entièrement subjuguée, nous voudrions voiler son erreur. Cette union d’une ame généreuse et tendre avec une ame si légère est déplorable, et fait prévoir de vives peines et peut-être de longs malheurs. Les progrès croissans de l’amour de Gertrude, cet élan de son cœur vers un cœur qui ne peut pas l’entendre, Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/217 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/218 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/219 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/220 Page:Allart - Gertrude vol 1.djvu/221 rien ; le monde, l’univers avait disparu à ses yeux ; il n’y avait plus que de l’amour. Enfin, on vint dire à M. de Selmire que ses chevaux étaient prêts. Gertrude salua tout le monde en rougissant ; Alphonse, d’un air vainqueur, la fit monter en voiture, s’élança après elle, et aussitôt les chevaux les entraînèrent avec rapidité.
Allez, heureux amans, heureux époux ! allez… Et vous, Gertrude, que le ciel vous pardonne ces vains transports et ce vain délire !