Ghislaine (Werth)
recueil littéraire mensuel ne publiant que de l’inédit
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Ghislaine[1]
De l’auto en panne d’essence sur la route, un homme, puis une femme descendirent. Elle était perdue dans un grand manteau. On ne voyait que les yeux et le nez, une sorte de mufle brillant dans la fourrure qui cachait les contours du menton. Elle quitta ses gants. Au bout des manches sombres, les mains semblaient lumineuses. Et Pierre Coudray ne vit d’abord que ces deux mains, et leurs deux bagues : la perle noire de la gauche, le diamant de la droite. Il n’avait jamais vu ni perle noire, ni de perle aussi grosse. Et quant aux diamants, il ne les aimait pas, pour les avoir vu briller aux mains rhumatisantes des dames qui venaient en visite chez sa mère. D’ailleurs il ne pensa pas d’abord que ce fût un diamant. Cela était trop gros… Un bouchon de carafe… Mais son esprit n’acceptait point une aussi grossière image. Cette pierre ne ressemblait pas à ces boulettes miroitantes, entourées de guillochages, qui lui semblaient si ridicules aux doigts des mains endimanchées. Elle le fit penser à de beaux bijoux barbares, portés par des femmes exotiques. Il était l’explorateur, une sorte d’explorateur inconnu jusqu’alors, l’explorateur flâneur. Tandis qu’il parlait au chef noir, il apercevait soudain les femmes, sortant des huttes, le contemplant avec des yeux graves et doux de biches humaines. Et leurs bras bronzés étaient luisants sous le soleil. En même temps, il remarquait que le chauffeur relevait le capot de la voiture. Et il dut bien aussi fixer son attention sur l’homme qui accompagnait la femme au grand manteau. Il aurait bien voulu ne pas le voir. Ainsi que dans le demi-sommeil il chassait les personnages interrogateurs qui se forment au pli d’un rideau, il aurait bien voulu que la seule concentration de sa pensée fit disparaître cet homme. Cet homme gâtait le tableau. Cette femme, cette longue auto, qui lui étaient subitement apparues, tandis qu’il flânait sur la route, lui avaient donné le même plaisir que, lorsqu’il avait dix ans, l’apparition de Geneviève de Brabant sur l’écran de sa lanterne magique, cadeau d’un oncle. Le chauffeur était un accessoire humain dont il acceptait la présence. C’était un serviteur, un des serviteurs de Geneviève de Brabant, ou de cette dame qui s’appuyaïit noblement à la portière de l’auto. Mais l’homme, ce personnage à face de catalogue ? À quoi donc servait-il ? Et qui pouvait l’aimer ? Pierre Coudray espéra faiblement d’un regard le dissoudre et l’anéantir.
Dans la minute où Pierre Coudray passait devant l’automobile, la jeune femme disait au chauffeur :
— Je vous avais bien dit, hier soir, de prendre de l’essence…
— Le garage était fermé, madame…
Elle fit deux pas vers Pierre Coudray :
— Pardon, monsieur… sommes-nous loin du village ?
— Non, madame, cinq minutes…
L’homme regardait Pierre Coudray, comme un grand malade regarde son infirmière.
— En suivant la route ?
— Oui, madame.
— Et ce chemin… ?
D’une voix qui contenait le large, l’horizon, la tempête et l’espace, il répondit :
— À la mer…
Pierre Coudray salua la jeune femme avec une grande affectation de politesse, où il espéra mettre aussi beaucoup de simplicité. Ainsi il indiquait que, malgré son costume sans style de promeneur (un complet touriste acheté à la Samaritaine) il n’était point un bourgeois de Quimper en villégiature, un employé des indirectes venu pêcher la erevette, mais un homme capable de saisir l’essentiel des paysages, possédant la clé de tous les mondes, aussi à son aise dans un salon d’aristocratie provinciale que dans un bar de Belleville, poli comme un vieux diplomate (tout en méprisant la politesse). Pierre Coudray avait ôté son chapeau d’un geste brusque et s’était incliné, comme s’il eût accompli un rite militaire. Mais quand ses yeux rencontrèrent les yeux de la jeune femme, son regard exprima qu’au delà de la réserve respectueuse de l’homme du monde, dédaignant le monde, il y avait Pierre Coudray, qui connaissait son secret, mais qui, par une suprême délicatesse, n’en abusait pas. Et tout se passa entre la seconde où il allait remettre son chapeau sur la tête, et la seconde où, s’étant détourné, il reprit son chemin. Mais d’un regard, il avait dit à la jeune femme : « Si je ne connais pas le secret de votre vie, je le devine… C’est un secret magnifique… ou c’est un secret douloureux. Je ne sais. Mais je suis certain qu’il y a un secret. Et sans le connaître, j’en suis comme le dépositaire. De tous les hommes, c’est moi le plus digne de connaître votre secret. Cela entre nous. Faites comme il vous plaira. Je puis n’être pour vous qu’un passant sur la route. Vous pouvez croire que je ne suis rien d’autre qu’un homme qui vous indique le chemin… Vous auriez tort… »
Au merci de l’homme, prononcé d’une voix molle, au geste comme effiloché dont il esquissa un salut, Pierre Coudray répondit par un regard qu’il voulut à la fois méprisant et dominateur.
Pierre Coudray se dirigea vers la mer. Il emportait en lui la double image d’une belle femme et d’une belle automobile. Certes, il n’était pas de ces imbéciles qui apportent à juger les femmes quelque notion de vanité sociale. Mais il y avait entre la belle torpédo et la belle femme une sorte d’harmonie préétablie. Un rapport du même ordre qu’entre le seigneur et son cheval, la grande dame et son carrosse, le commis-voyageur d’il y a vingt ans et son cabriolet… Pierre Coudray eût pu établir le même rapport entre une belle automobile et un grand industriel, un ministre, un chef d’armée ou de révolution. La puissance mécanique enfermée dans les limites d’un capot de tôle est toujours au service d’une volonté ou d’un caprice humain. Mais Pierre Coudray ne prétendait pas raisonner avec rigueur. Il ne prétendait même pas raisonner du tout. Laissant des images s’assembler dans sa tête, il allait vers la mer. La vie est ainsi, pensait-il, Des ingénieurs ont calculé dans des bureaux, des ouvriers ont tourné, forgé, brasé, limé dans des usines et ont fabriqué cet engin pour le caprice de cette femme. Elles sont, cette machine et cette femme, à ce degré d’accomplissement où le luxe n’est fait que de perfection. L’engin ressemble à un grand obus creusé de quatre sièges… C’est tout. Une vieille personne dirait encore : le monstre d’acier… Ce n’est pas un monstre, c’est le résultat d’un lointain calcul. Cette femme aussi, cette femme qui est belle, est née peut-être d’une pensée d’avant les âges, du jeu de quelque créateur. Cette femme peut dire à son chauffeur : « Prenez la route de Brest » ou… « Conduisez-moi à Marseille ». Elle règne sur la machine, résultat de beaucoup de travaux exécutés par des hommes qui sont de la même espèce qu’elle. Cela n’est pas conforme à la justice sans doute. Mais je ne me sens pas ce matin une âme de justice. La sagesse sans tendresse d’autrefois… Cette auto, cette femme… c’est un cadeau de Vulcain à Vénus. Et le sort a donné à cette femme une automobile pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la justice. Parce que ça fait bien. Un peintre à qui Je demandais pourquoi il entourait une figure d’un large trait de couleur arbitraire, me répondit ainsi : « Parce que ça fait bien… » Il est des rapports mystérieux et le monde n’est pas de logique pure et de justice abstraite. Mais le grand flandrin qui est avec elle, le miché… comme j’aimerais lui botter le …
Pierre Coudray avait vingt-sept ans, et vivait d’une place de sténographe à la Chambre. Besogne automatique qui lui donnaït de quoi manger et lui Haissait du loisir. Il avait songé à être écrivain. Mais le temps qu’on prend à raconter la vie est perdu pour vivre ou musarder. Et il avait constaté que les pipes qu’on fume en travaillant n’ont guère de goût. Cela l’avait détourné d’écrire. Il avait songé à être médecin. Mais apprendre les noms des os lui parut fastidieux. S’il lui eût été possible d’être tout de suite un grand savant, il n’eût pas hésité…
Pendant les minutes chronométrées où il était de service, il faisait consciencieusement son métier. Mais il ne se préoccupait jamais de savoir ce qui pourrait s’être dit la minute d’avant, ce qui pouvait se dire la minute d’après. Comme beaucoup d’hommes contraints à une besogne sans horizon, il l’accomplissait avec un soin méticuleux et savait l’oublier ensuite. Ainsi il avait échappé à cette formation du métier qui, par automatisme et passion combinés, oriente et limite en même temps les pensées d’un homme. Il disposait de beaucoup de loisirs. Sa tête était active et son cœur inquiet. Comme il n’avait pas à résoudre de grands problèmes personnels, il accueillit comme personnels tous les problèmes de son époque. Il se donna le luxe d’une vie intérieure. Il aimait la méditation. Mais au terme de la méditation, il prenait sa bicyclette et filait cent kilomètres droit devant lui. Et toute femme, l’aperçut-il une seconde à la vitre d’un rapide lancé, lui donnait le sentiment d’allègement que donne le départ pour un grand voyage ou l’arrivée dans un lointain pays…
Il alla jusqu’à une petite plage que surmontaient des rochers anfractueux, qui se creusaient en grottes au niveau du sable. Il était seul devant la mer. C’était cette solitude qu’il était venu chercher, et aussi il ne savait quelle vague aventure. Chaque fois qu’il prenait un train et quittait Paris, il avait l’illusion qu’il partait à la conquête d’on ne sait quoi, qui le rapprochait tantôt de la vérité, tantôt de l’amour. Plus il irait loin, plus il pensait découvrir l’angle du monde d’où il apercevrait le plus joyeusement les plus justes valeurs, plus il espérait rencontrer la femme qui, de toutes les femmes, l’attendait davantage, lui et pas un autre.
Il se déshabilla et prit son bain. Il nagea loin, vers le large. Le brusque élan de l’over arm stroke était suivi d’un long glissement, au terme duquel il sentait les petites vagues battre contre lui, comme autour d’un bateau. Il regarda derrière lui. La côte était loin. Il était le seul d’entre les hommes. L’Océan le balançait. Il fit la planche.Il pense à une phrase d’un de ses livres d’enfance. « Ils ne voyaient que le ciel et l’eau. » Comme il est bien exactement Pierre Coudray, réduit à lui-même, flottant sur la mer. Mais tandis qu’il regarde le ciel, une sorte de torpeur diminue et tend à dissoudre l’idée nette qu’il a de Pierre Coudray. Il n’est plus qu’un corps assoupli, rafraîchi, d’où Pierre Coudray renaîtra tout à l’heure.
Il regagna la côte. C’est alors qu’il pensa à la jeune femme de l’auto. Comme il eût aimé qu’elle fût là, nager devant elle. Que ne vient-elle se baigner ? Elle s’avancerait un peu trop loin, prendrait peur, battrait l’eau. En deux brassées, il serait près d’elle, la ramènerait à la côte. Il serait son sauveur. Et l’homme… ? Si l’homme risquait de se noyer ? Que ferait-il ? Il avait lu que, pour sauver un homme, il faut l’étourdir d’abord d’un grand coup porté au visage. Eh bien ! ce serait très simple. Il lui écraserait d’abord le nez d’un coup de poing…
Pierre Coudray était venu demander à la mer ce que les croyants demandent à Dieu : un état de grâce. Il pensait que la nudité du ciel et de la mer vaut la solitude d’un cloître. Le ciel de mer n’est pas une toile tendue comme le ciel terrestre. Il pose à l’horizon, sur la mer. L’œil conçoit la planète sphérique. Le ciel et la mer sont l’essentiel. Et les villes, des accessoires. Les pensées qu’on projette sur l’horizon s’allègent. La rêverie même se dépouille de son bric-à-brac d’images et de sentiments. Sur cette toile de fond, elle s’agrandit et se libère. Et la mer, ce demi-cercle, cette géométrie à l’horizon, s’abandonne : humainement à des colères dont elle ne sait pas les causes… Et quand Pierre Coudray se baigne, il a le sentiment, comme un cavalier son cheval, de dompter et monter l’élément. Et le déferlement des autes vagues ; malaxe ses muscles comme feraient les mains d’un masseur.
Pierre Coudray aimait la solitude. Mais il ne la supportait pas longtemps. Il rentra à l’hôtel. L’hôtelière était sur le pas de la porte. Elle lui eût parlé, cela eût suffi pour adoucir le goût d’amertume qu’il commençait à trouver à la solitude. Elle lui eût dit seulement : « Vous avez fait une belle promenade, monsieur Coudray… ? » qu’il eût peut-être à nouveau pleinement senti le bonheur d’être en vacances. Mais elle ne lui dit rien. Elle surveillait les bonnes qui nettoyaient la salle à manger. Ce fut lui qui aimablement commença :
— Belle journée…
Elle répondit distraitement :
— Oui…c’est le vent d’est…
Pierre Coudray comprit bien qu’il n’était qu’un client et que cette femme n’aimait pas à perdre son temps. Il attendit le dîner dans le jardin qui séparait l’hôtel de la route. Il n’avait qu’à traverser la salle à manger et c’était la terrasse qui dominait la mer. Mais, dans cette minute, il redouta la mer et ne se sentit pas le pouvoir de s’égaler à elle. Il resta donc dans le jardin aux allées sableuses, dans le jardin dont il ne savait pas s’il devait le trouver ridicule ou bien en aimer le tracé minutieux et les plates-bandes étriquées, Et il contempla un rosier fleuri, auquel il ne s’intéressait pas, de l’air d’un pépiniériste ou d’un amateur compétent, qui connaît les espèces et ne confond pas Maman Levasseur et Madame Kuduch.
Une des bonnes de l’hôtel passa devant lui. Chaussée d’espadrilles blanches, elle marchait la jambe lancée, pour ne point enfoncer le sable, avec une ondulation légère des hanches. Il y avait dans sa démarche une grâce animale dont Pierre Coudray fut ébloui. Il eut dans la gorge une sensation légère d’étranglement. Et il fut un autre homme que celui qui s’ennuyait dans le jardin et que celui qui contemplait la mer. Il fut un homme devant cette femme. Il la regarda. Mais, comme l’hôtelière était toujours dans le couloir, entre la porte du jardin et la salle à manger, il eut honte. Honte comme s’il avait touché, étreint ou serré dans ses bras cette bonne qui passait. Et il prit à nouveau l’air attentif d’un amateur de roses, qui inspecte les gourmands.
Elle portait la coiffe. Dans un visage tout en bosses, dans un visage plein comme un fruit, les pommettes et le nez court, à peine retroussé, étaient comme sculptés d’une saillie brutale, gonflée dans l’espace. Il lui parlerait. Ils iraient, le premier soir, au bord de la mer. Elle dirait :
— Mais vous… un monsieur…
— Ce n’est rien, un monsieur… Mais si vous voulez, il y aurait vous et moi. Et ce serait beaucoup.
Elle dirait :
— Vous vous moquez de moi.
Ou bien elle l’écouterait avec des yeux ravis. Il la révélerait à elle-même. Il lui dirait des mots simples et magnifiques :
— Nous voyagerons ensemble… Je vous montrerai des villes et des ports… Vous serez une dame, mais qui rirez d’être une dame, quand vous saurez combien c’est facile. Et nous reviendrons ici, dans des années, sur cette plage. Et nous regarderons la mer en nous aimant davantage.
Elle objectait :
— Je suis une petite bonne.
Il répondait :
— Non, vous êtes une servante bretonne. C’est beaucoup plus joli.
Il imaginait, entre la petite bonne et lui, une complicité. Ils étaient alliés, indulgents, l’un à l’autre, mélangés, confondus, un couple. Un couple qu’il saurait défendre. Contre la moquerie d’abord de l’hôtelière, qui dirait :
— Ah ! Ah ! c’est du joli… la bonne et le premier client venu !
Il saurait lui répondre, avec une ironie qui la confondrait :
— Madame, je n’ai aucune sorte d’’explication à vous donner. Cependant, il me plaît, pour des raisons que vous ne pouvez comprendre, de vous signifier que cette bonne, votre bonne, comme vous dites, ne vous appartient pas et qu’elle est pour le moins votre égale. Moi, je couvrirais de baisers ses yeux et ses bras ronds. Et il me serait désagréable, de vous embrasser au jour de l’an, si vous m’y invitiez. De plus, je vous engage, en ce qui me concerne, à peser vos paroles. Rien ne vous permet d’affirmer que je suis le premier client venu. Je suis peut-être un roi nègre qui voyage incognito.
Et les mères de familles parisiennes, qui portent l’uniforme maritime, la blouse de jersey orangé ou vert, comme il les détestait dans cette minute. Elles diraient :
— Ah ! ces filles !…
Mais lui savait le beau secret qui est au cœur de la petite Bretonne.
La petite bonne vint à lui et lui dit simplement :
— Le dîner est servi.
D’un ton impassible, comme si elle le dérangeait dans une méditation, il répondit :
— Bien, merci…
Quand il entra dans la salle à manger, il reconnut immédiatement, installée à une petite table avec son compagnon, la jeune femme qui lui avait demandé, sur la route, le chemin du village.
Pierre Coudray prit en main le volant d’une automobile imaginaire (il ne savait pas conduire). Mais il emportait la jeune femme dans une formidable randonnée. Elle admirait son ardeur et son sang-froid. Il prenait les virages à une allure qui eût été mortelle, si quelqu’un d’autre eût tenu le volant. Et l’œil tendu vers l’espace englouti, calculant la distance des obstacles, passant entre les voitures à foin et les chars à banc, il lui disait d’une voix contenue :
— Je n’aime la vitesse que pour vous emporter avec moi plus loin, toujours plus loin…
Elle souriait et lui répondait :
— Oui, plus loin, plus loin encore de tous ceux…
Elle n’achevait pas sa phrase. Elle exprimait le regret mélancolique de ne l’avoir pas connu plus tôt. Elle déplorait, comme une ineffaçable souillure, le contact des amants stupides. Il arrêtait la voiture à la lisière d’un bois. Ils se regardaient. Et dans les yeux clairs de la jeune femme, il lisait qu’elle était régénérée, qu’elle avait oublié tous les hommes et qu’elle voulait vivre avec lui toute sa vie dans une campagne farouche. Elle chasserait, elle porterait des bottes. Ils feraient du bateau. Elle aurait des cirés. Ils iraient à Paris un mois par an. Que ses épaules étaient belles dans cette loge où nul ne les voyait, dont ils avaient relevé la grille.
Tout à coup, elle se fâchait :
— Et la bonne de l’hôtel… Celle-là, tu ne me diras pas que non…
Elle se détournait de lui. Il la prenait dans ses bras :
— Je ne savais pas. Je n’’espérais pas… Laisse ces choses.
— Une bonne !…
— Non… n’insulte pas cette pauvre fille…
— Vous êtes tous les mêmes.
— J’étais un homme comme les autres… Tu n’étais pas encore là.
La jeune femme avant croqué un biscuit se leva. Elle quitta la salle avec son compagnon. En passant devant Pierre Coudray, ils se saluèrent.
De l’autre côté de la salle à manger, seule à sa table, dînait une dame d’une quarantaine d’années. Elle était blonde, ample, un peu trapue et durement corsetée. Son visage, souriant et contracté tout ensemble, combinait étrangement l’expression du bébé jumeau, du clown et du vieux militaire. Mais une brève fulguration traversait par instant ses yeux bleus et une puissance presque athlétique se devinait aux épaules et aux.bras. Était-elle une mère de famille abusant du maquillage, une cocotte, une directrice de cours de danse ? Pierre Coudray supposa qu’il tenait à pleines mains les bras solides. Il baisait la bouche aux angles creux. Il ne combinait pas de détours compliqués. Il imagina seulement qu’il était seul avec cette dame dans la chambre qu’elle occupait. C’était une chambre comme la sienne sans doute. Mais non…la chambre où dort une femme n’est point strictement une chambre comme une autre… Les contours des choses y sont plus doux… Et quel homme est assez stupide pour n’aimer pas le jeu des brosses sur la serviette et les flacons du sac de voyage ?
Quand il fut sur la terrasse de l’hôtel, la bonne alluma une ampoule électrique au-dessus de la table en fer, peinte en vert, devant laquelle il s’était assis. Le sable brilla devant lui. Il entendait la rumeur de la mer et le glissement des vagues les plus proches. Il lui sembla qu’il était au centre d’un monde peuplé de femmes. Lui le seul homme. Et les femmes s’approchaïent de lui et fuyaïent et revenaient. Les unes se moquaient. Les autres appuyaient leur regard lentement sur lui. Et comme la bonne lui apportait une tasse de café, l’envie qu’il eût de la prendre dans ses-bras contenait à la fois de l’attendrissement et de la colère.
Quand le chauffeur fut revenu du village et qu’il eut versé deux bidons d’essence dans le réservoir, Victor Lesquin avait décidé de repartir immédiatement et de dîner à Pont-Avin. Mais Ghislaine Luchère s’y était refusée et avait voulu dîner et coucher au village.
Victor Lesquin avait tenté de résister :
— Qu’est-ce que c’est que cet hôtel ? On ne connaît pas cet hôtel.
Pour Victor Lesquin, un voyage en automobile consistait uniquement à établir un horaire et à retrouver, de deux cent cinquante en deux cent cinquante kilomètres, un hôtel qu’on lui-avait récommandé, où qui, d’après les renseignements du guide, lui paraissait recommandable. Il ne regardait ni les paysages, ni les gens. Mais les abrévations concernant les hôtels lui étaient un inépuisable sujet de rêverie. Il était capable de méditer des heures sur le mystère des lettres T. C. F. et A. C. F. Il ne regardait jamais la mer. Mais il eût allongé son parcours de cinquante kilomètres pour coucher dans un hôtel « avec vue sur la mer ». À partir de sept heures du soir, sa conversation ne portait que sur le point de savoir à quelle heure on partirait le lendemain matin. Dans l’auto, il ne s’occupait que d’établir des calculs selon les indications que lui donnaient la carte, le compteur de vitesse et sa montre.
Il était long, mince et mou. Il avait été d’abord dans les affaires de son père. Mais le père, Cyrille Lesquin, qui fabriquait des pâtes alimentaires, avait décidé de renoncer à la collaboration de son fils et considérait comme plus avantageux de lui faire une pension de cent mille francs. Non pas que le jeune Victor Lesquin eût le mépris des affaires. Mais sa bêtise avait un caractère d’universalité qui le rendait aussi inapte aux transactions commerciales qu’aux spéculations métaphysiques. Le vieux était fier d’avoir un fils qui ne travaillait pas. C’était une preuve comme une autre de son succès à lui un signe évident de sa situation sur le marché.
Le caractère essentiel de Victor Lesquin jeune était l’amour de l’argent. Un amour fait d’’admiration plutôt que d’avarice. Il aimait l’argent, comme d’autres aiment les œuvres d’art. Rien encore ne l’avait étonné, sinon l’argent. Il avait dormi sans étonnement sur les bancs de Stanislas et d’un collège de Jésuites, il avait passé à la caserne sans étonnement, il avait fait la guerre comme chauffeur d’un général de division, sans étonnement. Cette admiration avait même une certaine grandeur par son désintéressement. Si on lui parlait d’un homme très riche, il disait : « Je voudrais bien le connaître… Riche lui-même à millions, il n’espérait rien des gens qui avaient plus de millions que lui. Mais il les respectait.
Ce sentiment lui était venu tout naturellement. Cependant, il avait un souvenir, un beau souvenir… Quel homme n’a point un beau souvenir dans sa vie, d’une signification mystérieuse, marqué d’une lumière exceptionnelle ? Qui ne porte en soi la mémoire d’une heure ancienne où la vie n’est pas un médiocre enchaînement de causes et d’effets, mais une sorte de révélation, où se combinent la légèreté du rêve en son déroulement et l’évidence du miracle ? Victor Lesquin avait un tel souvenir.
Il avait quatorze ans. Il était en convalescence de scarlatine. De son lit, il voyait le parc de l’hôtel paternel : les pelouses, le petit étang, les vasques, la statue de Rodin, les frondaisons où glissait un pâle soleil d’automne. Il avait rejeté loin de lui ses jouets mécaniques, ses pantins et ses bêtes en étoffe. Il s’ennuyait. C’est alors qu’il aperçut sur la cheminée sa tire-lire. Il la demanda à sa garde. Ce ne fut rien d’abord qu’un objet froid dans sa main. Puis il prit un petit marteau dans une boîte de constructions mécaniques. Il en frappa la tire-lire, qui se brisa. Dix pièces d’or brillèrent sur le drap, au bord du lit. Un mouvement de son corps les fit tomber sur le parquet. Il se souvint : elles roulent droit comme des roues, oscillent sur la tranche et se collent à plat au parquet. Il se souvient : il suivait la fuite de ces pièces d’or. Il lui semblait qu’elles s’étaient échapées de son propre corps. Il les contemplait, comme l’eût contemplé son propre sang s’échappant, jaillissant, coulant au plancher, s’arrêtant en flaques immobiles, en flaques rondes, en flaques d’or. Il avait désormais pour ces mots : « L’argent roule » un sens à lui. Il avait vu l’argent rouler.
La garde ramassa les louis.
— Où faut-il les mettre… monsieur Victor ? demanda-t-elle.
Sa voix s’étrangla. Il était si ému qu’il avait peur de ne pouvoir répondre. Il suffoquait en disant :
— Là… là…
Et il lui montrait le drap.
Elle déposa doucement les louis d’or devant lui. Alors il prit son mouchoir et, un à un, les frotta. Pendant des heures il les nettoya, les astiqua, réclamant des mouchoirs, jusqu’à ce qu’aucune trace noire ne fût visible sur le linge. Puis il disposa les pièces sur son drap de lit, les accouplant selon des figures variées, dessinant des angles, des triangles, des rectangles, des carrés et des cercles. Et parfois il en prenait une, entre le pouce et l’index, l’élevait au-dessus de sa tête, et longtemps la regardait briller aux rayons du soleil qui, frôlant les frondaisons du parc, entraient par la fenêtre ouverte.
Jusqu’au jour où il se leva, il joua à ce jeu.
Un jour, son père le surprit et éclata de rire, en disant :
— Sacré gamin…
Il eût son automobile. Il eut Ghislaine Luchère. Par le même intermédiaire. Il remplaça auprès de Ghislaine une entrepreneur de constructions, Maurice Jouannon, de la maison Jouannon, Ledème et Cie, Jouannon donnait à Ghislaine huit mille francs par mois. Il avait pris l’habitude de recevoir chez elle certains hommes politiques et certains industriels. Selon l’affaire à traiter, il donnait à dîner au restaurant ou chez Ghislaine. Il invitait au restaurant les gens de son ancienne clientèle, ceux qui lui proposaient une usine à construire. Mais les affaires plus complexes, celles qu’il appelait les affaires d’influence, se préparaient souvent à la table de Ghislaine.
Ghislaine, qui voulait d’un coup une grosse somme, répugnait à la lui demander. C’était sa délicatesse et sa pudeur. La générosité même de Jouannon l’empêchait de manifester cette inquiétude de l’avenir. C’est alors qu’elle eut l’idée de prendre Victor Lesquin par intérim. Ghislaîne avait prévu une courte liaison avec lui, au terme de laquelle elle offrirait à Jouannon un repentir de trois cent mille franes nets… Trop délicate pour les réclamer dans le courant de la vie, elle se sentait capable de se les faire offrir entre deux sanglots de réconciliation. Victor Lesquin ne fut pes étonné de l’amour que lui témoigna Ghislaine. Il vivait dans ce milieu composé de quelques femmes que les gens vraiment riches achètent comme une écurie de courses et échangent entre eux comme des automobiles. Il était naturel qu’il fut l’amant de Ghislaine. Ce n’était pas qu’il y tint beaucoup. Il eût préféré des amours plus épisodiques. Mais, complètement désœuvré, il passait son temps chez les amies de Ghislaine. Il fût aussi bien allé dans des salons bourgeois. Mais la bourgeoisie garde encore des nuances qui le déconcertent. Et si quelqu’un exprime devant lui la plus bamale opinion sur un livre ou un tableau, il en conclut bbscurément qu’on se moque de lui. Mais il est à son aise chez Ghislaine ou ses amies. Là, les silences sont autorisés. Il y a toujours un pianiste ou une danseuse. Et personne ne s’étonne de voir, silencieux dans une bergère, le fils de Cyrille Lesquin, riche à plus de trente millions.
Ghislaine Luchère s’appelait Antonine Menuet. Fille d’un charron établi dans un village entre Angoulême et Confolens, elle avait été enceinte, à dix-huit ans, du fils du cafetier. Elle était allée à Bordeaux où elle avait trouvé une sage-femme complaisante et où elle avait vécu six mois d’une place de vendeuse. Elle n’avait ni grands projets, ni grande ambition ; mais elle pouvait danser toute une nuit sans fatigue. Ce fut un négociant de Bordeaux qui l’amena à Paris. Elle avait une belle voix et chantait gentiment. Elle songea à l’Opéra, prit des leçons, et sous le nom de Georgette Carlat, espéra la gloire. Elle ne put devenir grande artiste, n’ayant point comnu à l’heure nécessaire le ministre ou le commanditaire qui lui offrit le début dans la gloire. Elle en eut une grande déception. Mais le jour où elle eut sa limousine, elle comprit qu’elle ne pouvait plus tirer du théâtre aucune sorte d’avantage.
« Mieux vaut être, disait-elle, une grande grue qu’une petite actrice ». Et désormais elle s’appela Ghislaine Luchère.
Le village, le site et l’hôtel plurent à Ghislaine. Elle déclara qu’elle voulait au moins, passer deux jours pour se reposer.
Victor Lesquin fut contraint de modifier son horaire de route. Il s’ennuyait, parce qu’il ne passait pas de bateaux sur la mer. En vain, il promenait sa jumelle sur l’horizon.
Pierre Coudray avait suivi des yeux la bonne qui traversait la terrasse et s’en allait d’un pas léger. On eût dit que ses pieds s’appuyaient à peine au sol, effleuraient le sable. On eût dit que le corps glissait dans l’espace, mû par la toute-puissance d’une irrésistible force. Ainsi vont les grands voiliers par bon vent, ainsi les étoiles filantes traversent le ciel. La tête un peu dressée et les yeux large ouverts, elle portait le plateau au bout de son bras ployé. Et puis elle disparut dans le couloir.
Cette magnifique allégresse de jeunesse… pensait Pierre Coudray. Et qu’un imbécile m’entende, il dira : « En voilà un qui veut coucher avec la bonne… » Cette imaginaire accusation l’indigna. « Et cependant… » Son indignation hésita devant quelque chose qui était comme le choc de la vérité. « C’est vrai… il faut avoir le courage des mots… je voudrais coucher avec la bonne… je voudrais. Et cependant ce n’est pas ainsi… n’est pas aussi simple que ça… il y a le vieux type qui va vers les bonnes parce qu’il croit que c’est plus facile, ou parce que l’insuccès blesse moins son amour-propre. C’est un timide peut-être, d’une timidité basse, mais un timide enfin. Et son désir contient aussi une conception de la société, une idée hiérarchique, l’idée que les bonnes ne comptent pas. Il y a aussi le vieux sanguin qui aime les corps plus râblés et l’odeur du travail. Et c’est d’une terrible bassesse que d’oser avec la bonne, plus qu’on n’’oserait avec la patronne. Celui-là est un salaud qui ne baiserait point la main de la patronne sans son consentement et qui prend, à tout hasard, la taille de la bonne, pour voir. Mais moi qui ne fais point de différence entre la bonne et la dame. Et tant pis pour la bonne, si elle ne voit pas que je ne connais pour domestique que ceux qui ont une âme domestique.
Et ils sont amusants avec leurs classifications. Sans doute, il y a le sixième étage. Et le sixième étage est une triste chose et dont les bonnes ne sont pas responsables. Et peut-être est-il assez vilain d’offrir à une bonne l’ivresse d’une nuit d’amour (tout de même, ce n’est pas par charité) et de la renvoyer ensuite à son sixième étage : la chambre aux murs de morgue, le vasistas, le lit en fer et cette odeur pilou et savon du Congo mélangés. Cela est vrai pour Paris, où le sixième étage constitue un monde, plus exactement un pays. Mais ici, Marie-Anne — c’est Marie-Anne qu’elle s’appelle, — avec sa robe noire et sa coiffe m’émeut, non seulement comme une femme, mais comme de l’histoire vivante. Elle passe et c’est comme si on avait ouvert la boîte où sont les siècles passés. Il me semble que je surprends le secret d’un pays qui n’est plus et de personnages dont les âmes étaient plis simples que les nôtres. Ce n’est qu’une illusion, je le sais bien. Et il n’y a pas de raison pour que les hommes fussent plus simples et plus méditatifs avant l’invention des chemins de fer. Mais c’est ainsi… il y a un charme dans le passé, un charme inventé par les gens d’aujourd’hui et auquel ne s’attardaient guère les hommes d’autrefois, les pas pressés d’avant le chemin de fer. Vieille province, vieux meubles, vieux costumes… j’aime mieux le passé sous l’apparence de Marie-Anne que dans la boutique de l’antiquaire.
Marie-Anne… danses populaires, vieilles chansons. Que Marie-Anne est belle ! Marie-Anne est fille d’un pêcheur. Marie-Anne n’est pas une femme des villes. Elle ne connaît rien que la mer. Qu’aime-t-elle ? La mer, le bal, quelque gars ? Un de ces gars en sabots, coiffés de casquette et vêtus d’ocre jaune ou d’ocre rouge ? Tiens… tiens. Eux aussi sont le passé, lavieille province. Et cependant, ils m’émeuvent moins que Marie-Anne. C’est peut-être la casquette…
Mais voyons. Si j’emmenais Marie-Anne à Paris. Réfléchissons. Marie-Anne à Paris. C’est le mythe du roi épousant la bergère. Marie-Anne… ma femme, la compagne de ma vie. Marie-Anne qui rirait bien quand les madames qui brodent sur les plages parleraient de la mer. Et les premiers temps, Marie-Anne jouerait à la femme du monde, comme autrefois elle jouait à la poupée. Avec trois phrases sur les livres, trois phrases sur le théâtre, trois phrases sur les peintres, je ferai de Marie-Anne une femme du monde incomparable. Être une femme du monde… Cela consiste à ne pas dire : « Bonjour, messieurs-dames ». Mais on ne sait pas d’avance, si cela est possible. Quelle énigme en chaque être ! Je ne puux pas savoir si la destinée de Marie-Anne est de devenir une vieille Bretonne aux joues couturées, une vieille femme de pêcheur pour tableau anecdotique, une vieille Bretonne de porche gothique, ou une petite bonne de Paris, qui épousera le garçon boucher et s’établira à son compte. Ou une fille à soldats…
La dame blonde quadragénaire passa, puis Ghislaine Luchère et Victor Lesquin. Et successivement les pensées de Pierre Coudray s’organisèrent autour de la dame blonde quadragenaire et de Ghislaine ; comme elles s’étaient organisées autour de Marie-Anne.
Il fut à nouveau seul sur la terrasse. Le chien dans le jardin aboya. Cet aboiement remplit complètement l’espace et la minute, comme eût fait un son de cloches ou le sifflement d’une sirène de bateau. Il n’y eut rien d’autre dans cette minute pour Pierre Coudray, que l’aboiement du chien. Si le chien eût été auprès de lui, il l’eût caressé, il se fût intéressé à sa vie de chien. Mais le chien était loin. La nuit était plus sombre. Et devant lui, il n’y avait plus qu’un espace sans formes, fait du ciel et de la mer confondus.
« Ce trouble devant chaque femme… ce trouble que je ne puis dire qu’à moi-même, puisqu’on me répondrait de celle-ci : « C’est une bonne » et de celle-là : « C’est une mère de famille » et de celle-là : « C’est une roulure ». Si bien qu’on invoque contre mon désir des femmes ; tantôt la pureté, tantôt le dérèglement supposé de leurs mœurs. Ce trouble qui, tout à la fois, m’attendrit comme un enfant et met en moi la violence d’un chef barbare ou d’un esclave fou, Ce trouble devant toutes les femmes… Je ne sais s’il est en moi seulement, ou en tous les hommes. Et je ne puis l’avouer aux femmes, et je dois faire croire à chacune d’elles qu’elle est seule à le provoquer. Elles sont des millions et des millions de femmes sur la terre. Et il n’en est point une que je ne puisse désirer. Je sais cela et c’est comme si je tenais à pleines mains ma jeunesse.
Cœur d’artichaut… me dirait la petite modiste sentimentale. Qu’en savez-vous ? C’est à vous de fixer à jamais ce désir à toutes offert, ce désir bondissant par le monde. Je ne sais pas ce que c’est que l’amour, tel qu’on le décrit dans les livres et les pièces de théâtre. Mais s’il existe et s’il vient, je ne me défendrai pas contre lui. Qu’il vienne, je l’accueille… Mais il ne viendra pas ce soir. Ni Marie-Anne, ni la dame blonde quadragénaire, ni cette personne, belle comme une fleur de grand fleuriste, et qui porte à ses mains un si gros diamant et une si grosse perle noire.
Onze heures du soir sonnèrent à un coucou d’abord, puis à une vieille horloge barytone, puis à une pendule enrouée.
Des portes se fermèrent dans l’hôtel. Et Pierre Coudray se souvint d’un ivrogne rencontré la nuit dans une rue déserte et qui, zigzaguant, disait d’une voix entrecoupée et solennelle :
— Je serai seul… tout seul dans mon grand lit… sans une caresse… Et cependant, je ne méprise pas la femme.
Et comme il était seul, lui aussi, il eut le sentiment d’être un paria.
Ghislaine Luchère et Victor Lesquin étaient descendus vers la plage, puis avaient disparu par l’étroit chemin montant entre les rochers. Lesquin détestait les promenades nocturnes.
— C’est bien de prendre le frais après dîner, disait-il. On reste devant l’hôtel. On boit une fine… Mais faire une promenade, c’est idiot, parce qu’on n’y voit rien…
— C’est vous qui êtes idiot, dit Ghislaine… Tout le monde sait que, la nuit, c’est très joli… Vous n’êtes pas poète.
Victor Lesquin bâilla. Il ne comprit pas exactement ce que signifiait ce reproche de Ghislaine. Il n’avait jamais eu la prétention d’être poète.
Ghislaine eut voulu entendre une parole sur la nature, n’importe laquelle. Elle se souvint de couplets d’opéra. Elle se souvint d’une romance sentimentale très vaguement, trop vaguement pour la fredonner elle-même. Mais quelqu’un l’eût fredonnée près d’elle, qu’elle en eût pleuré.
Ils dominaient la mer. Les rayons lunaires reflétaient une longue trace clapotante, mystérieux sillage d’un invisible bateau.
— Regardez comme c’est beau… dit Ghislaine.
— Oui… c’est beau… répondit Victor Lesquin.
Elle eût voulu qu’on lui parlât, que n’importe qui lui dît n’importe quoi. Elle ne désirait même pas que ce fut un homme. Pour l’instant, tous les hommes étaient pour elle des Victor Lesquin. Elle eût voulu près d’elle une vieille amie, qui connaîtrait la vie et lui serait maternelle. Où donc pourrait-elle trouver une vieille amie ? Elle serait très distinguée. Elle ressemblerait à une dame qu’elle avait vue dans un hôtel d’Arosa. Elle aurait de beaux cheveux blancs et des yeux jeunes, des yeux bleus de préférence. Ses mains seraient longues. Elle aurait des bagues (pas du tout comme les siennes), une bague de famille, faite de strass entourés de griffes ajourées, et une bague artistique, composée d’un anneau d’or et d’une grosse turquoise. Elle saurait tout, comprendrait tout, même le vice, qu’elle aurait pratiqué autrefois, comme une espèce d’art, à la façon d’une grande dame. Elle l’appellerait « ma petite Ghislaine ». Et sa voix serait grave et sa voix serait douce. Elles voyageraient ensemble et quand elles entreraient dans les palaces, les laquais penseraient qu’elles sont deux princesses.
« Que c’est bête, pensa-t-elle… mais que c’est triste aussi de n’avoir personne à qui le dire. »
Victor Lesquin était à quelques pas d’elle et avait allumé une cigarette. Il fumait. Il l’attendait, comme son chauffeur l’eût attendue. Alors, elle sentit de la colère, presque de la haïne, quelque chose qui était plus que de l’ennui.
Elle regarda devant elle les rochers d’un noir opaque sur la mer. Elle cessa de penser à des romances, à la vieille amie qu’elle eût aimée, à Victor Lesquin, qui fumait immobile. Elle regardait, elle regardait de toute sa force. Cela dura quelques secondes. Elle regardait les rochers, les lueurs aux remous de l’eau, la mer et le ciel sans couleur et cependant visibles. Elle ne savait plus si elle regardait ou si elle respirait. Elle n’eut plus envie de parler. Elle était ivre et triste.
Ils revinrent lentement. Elle avait oublié cette étrange minute. La mer ne fut plus qu’un but de promenade et de villégiature. Et Ghislaine redevint une femme en voyage qui « fait » la côte bretonne en automobile, Elle prit le bras de Lesquin. Ils ne parlaient pas. Qui les eût rencontrés les eût pris pour des amants. Soudain, elle lui, dit :
— Mon chéri…
— Chêre amie.
— Mon chéri, donne-moi l’auto… donne-moi l’auto en souvenir, quand nous serons à Paris.
Il répondit avec calme :
— Tu en as déjà une.
— Mais je veux celle-là.
Il mentit :
— Tu sais bien qu’elle est à mon père.
— Ce n’est pas vrai !
— Qu’en sais-tu ?
Eile éclata de rire :
— Que tu es bête… c’était pour voir.
Ils continuèrent leur chemin et furent bientôt tout près de l’hôtel. Elle ne pensait plus à l’auto. Elle rêvait d’un dialogue amoureux comme dans les pièces, avec des répliques ripostantes, Mais avec Lesquin !… Elle essaya cependant, comme un enfant s’obstine à vouloir jouer avec une grande personne…
— Vous ne m’aimez pas du tout, Victor.
— Mais si…
— Non…
— Puisqu’on est ensemble.
Elle ne sut pas comment cela lui vint. Elle l’injuria :
— Vous êtes bête… vous êtes bête à couper au couteau… Vous n’êtes pas généreux… Vous êtes mufle.
Elle criait. Il pensa qu’on pouvait entendre de l’hôtel.
— Mais taisez-vous !… Vous êtes folle…
Elle cria comme si on la battait :
— Voyons !… voyons !… Ce n’est-pas sérieux.
— Je ne me tairai pas. J’en ai assez…
Mais il l’exaspéra en lui disant :
— Tout ça, c’est à cause de l’auto ?
— Voyou… lui cria-t-elle. Voyou… Et puis, zut… continuez votre voyage tout seul. Moi, je reste ici et je repartirai par le train. Et ce soir… ce soir, je demande une autre chambre.
— Vous ne ferez pas ça… Ghislaine.
Elle s’assit sur ume roche, la tête dans ses mains. Il s’approcha d’elle et voulut la relever. Elle se dressa et, très fort, cria :
— Je vous défends de me toucher.
C’est dans cet instant que Pierre Coudray, ayant descendu les marches de la terrasse, s’approcha.
— Je vous défends de me toucher, répétait-elle.
Pierre Coudray ne sut pas très bien ce qu’il faisait. Il avait cet instinct. Une nuit, sur les boulevards extérieurs, comme une femme criait au secours, il s’était précipité entre elle et deux rôdeurs. Il avait l’air si sûr de lui que les deux hommes détalèrent.
Lesquin avait reculé d’un pas, exaspéré par le présence de Pierre Coudray. Mais Ghislaine répéta :
— Vous ne me toucherez pas.
Pierre Coudray s’avança :
— Certainement non… Tant que je serai là…
Lesquin, qui n’avait pas pensé que la phrase de Ghislaine pouvait donner à croire qu’il la brutalisait, dit seulement :
— Vous allez me foutre la paix… vous… je ne vous connais pas…
Pierre Coudray s’était avancé à un pas de Lesquin, qui esquissa le geste de le repousser. Coudray le gifla. Et, comme Lesquin tentait de riposter, il lui donna un coup de poing au menton qui le fit s’affaisser. Coudray, ignorant complètement les règles de la boxe, avait frappé au hasard. Mais il simula une impassibilité d’homme de sport, qui a calculé son coup, et dit :
— Ce n’est rien, madame… c’est un knock out…
Et, tandis que Lesquin se relevait, il s’inclina devant Ghislaine, un peu trop homme du monde au théâtre, et lui dit :
— Madame, je vous supplie de m’excuser.
Comme Lesquin cherchait son chapeau, il eut envie de l’aider. Mais il se souvint que ce n’était pas l’usage et qu’il serait ridicule de montrer la pitié qu’il avait maintenant de cet inconnu, qu’il venait de frapper.
Ahuri, ébloui, Lesquin chercha des mots et ne trouva que ceux-ci :
— Si je ne vous corrige pas… c’est par respect pour madame…
Pierre Coudray n’était pas fier de lui. Pour ne pas rencontrer Ghislaine Luchère et Lesquin, il fit un long détour avant de rentrer à l’hôtel… Il trouva des raisons pour se prouver qu’il était un homme brave qui défendait généreusement les femmes. Mais ces raisons n’entraînaient pas sa conviction profonde. Capable de gestes violents, il était d’un caractère sans brutalité. Le pugilat dans la nuit lui laissait de l’étonnement et un peu de honte. « Et si j’avais seulement voulu épater cette femme… » Il rougit. Mais il n’avait rien prémédité. Il en était bien sûr. La décision de frapper avait passé en lui, comme une douleur fulgurante. Le souvenir qu’il gardait de la scène était comme d’un accident dont il eût été le témoin.
Lesquin avait tenté de le repousser. Il y avait mis presque de l’autorité. Sans doute, il fut lamentable ensuite. Quand il se fut relevé, Pierre Coudray crut que Lesquin allait bondir vers lui. Ils se fussent battus comme deux chiens. Mais rien… cette phrase ridicule. Cette phrase d’imbécile, cette phrase de lâche. Lâche… Mais il était hébété par le choc. Sans doute, Pierre Coudray, si Lesquin eût frappé le premier, si même Lesquin l’eût renversé, se fût ensuite jeté sur lui, eût frappé avec rage et tenté de frapper encore, même s’il eût été le plus faible, surtout s’il eût été le plus faible. Mais, c’est qu’il avait une riche santé et que l’autre était une sorte de débile. Et maintenant, Pierre Coudray, s’il eût osé, eût rejoint Ghislaine et Lesquin et se fût humilié et leur eût dit :
— Pardonnez-moi… je suis une brute…
Et en même temps, il se disait :
« Il ne l’a pas volé… le miché… »
Ghislaine Luchère et Victor Lesquin ne se parlèrent point tout d’abord. L’intervention de Pierre Coudray avait détourné l’irritation de Ghislaine. Elle marchait à côté de Lesquin. Ils « étaient ensemble », après tout. Elle n’eut pas d’admiration pour Pierre Coudray, ni de mépris pour Lesquin. La scène avait été si rapide dans la nuit… Elle avait eu peur, surtout. Et elle ne fut pas étonnée quand Lesquin lui dit, sans d’ailleurs donner aucun sens précis à ses paroles :
— Qu’est-ce que c’est que ce sale maquereau ?
Dans la salle à manger de l’hôtel, elle avait donné peu d’attention à Pierre Coudray, qui ressemblait trop à un cycliste du dimanche. Elle connaissait le costume masculin. À dix mètres, elle distinguait si un homme se chaussait ou non chez un bottier, si un complet était pure laine et une cravate pure soie. C’était un goût désintéressé qu’elle avait de l’élégance. « L’élégance, disait-elle, c’est le moins qu’on puisse demander, quand on est condamné aux travaux forcés avec l’homme ». Mais c’était aussi une compétence acquise. Au temps de ses débuts, elle passa quelques mois sans argent, et dut sortir le soir pour en trouver. En cette époque, à laquelle elle ne faisait jamais allusion, elle apprit d’une vieille habituée des promenoirs, qui lui procurait des rendez-vous, que c’est au soulier qu’on connaît l’homme, « Regarde le soulier… disait cette personne d’expérience. Le veston, l’habit, ça trompe. Et la gueule, ça ne prouve rien. Mais le soulier n’a jamais trompé une femme… Un riche sortira avec un veux veston, jamais avec de vieilles godasses. Et méfie-toi des tiges en étoffe… »
À peine, si elle apercevait l’exceptionnelle bêtise de Victor Lesquin. Il paraît si peu. Et ce calme nonchalant que lui donnait la richesse était presue de la distinction. Ghislaine Luchère n’avait ni dégoût, ni mépris pour ses amants. Ils étaient l’argent et la puissance. Et ses sentiments pour eux étaient presque ceux d’un enfant pour les grandes personnes qui distribuent, à leur gré, les jouets et les bonbons.
Quand ils furent dans la chambre, Victor Lesquin lui dit :
— Demain, on part de bonne heure… Le temps de déjeuner et de lui foutre sur la gueule.
— À qui ?
— Au type…
Il parlait assez sincèrement. Il n’avait pas assez d’imagination pour avoir peur. Et il trouvait à ces mots une sonorité virile.
— Ah ! non ! dit Ghislaine… Je n’aime pas les histoires… Vous n’aviez qu’à lui donner votre carte.
— On ne donne pas sa carte à un type qui vous attaque la nuit.
— On ne se collette pas non plus avec lui… Et puis, c’est fini…
Il eût volontiers donné sa carte à Pierre Coudray. Mais en pleine nuit, comment eût-il trouvé une carte dans son portefeuille ? Et les affaires d’honneur comportent un public, des amis, des témoins, Il avait vu cela au théâtre : le crescendo d’une dispute, la paire de gants au visage… Le bord de mer n’est pas un décor d’altercation pour duel. Et, enfin… il n’y avait pas pensé. Il dit à Ghislaine :
— Non, ce n’est pas fini…
— Eh bien ! moi, je vous dis que j’en ai assez… Vous n’avez pas su vous défendre tout à l’heure… Tant pis… Je n’ai pas envie que ça recommence demain matin.
Si bête qu’il fût, Victor Lesquin était un homme. Comme si Pierre Coudray, terrassé, eût été étendu à ses pieds et que Ghislaine démandât sa grâce, il lui dit :
— Mais il vous intéresse dote bien, ce monsieur… Ah ! je commence à comprendre… Vous vous faisiez de l’œil pendant les repas… Ce chenapan est de mèche avec vous… Attendez un peu…
Ghislaine, qui ne pensaït vraiment qu’à quitter l’hôtel sas scandale et sans qu’il y eût une nouvelle altercatron, répondit simpement :
— M…
Lesquin, qui était accoutumé à une vie paisible, heurta maladroutement la petite table où Ghislaine avait rangé ses flacons et ses brosses. Un flacon de parfum tomba, le bouchon de verre se détacha et le parfum se répandit sur le parquet en pitchpin :
— Mon mélange… ! s’écria Ghislaine.
En même temps, elle pensait que Lesquin ne disposerait de sa fortune qu’à la mort de son père et que l’heure était vente de manifester son repentir à Jouannon.
C’est ainsi que, le lendemain, Victor Lesquin continua son voyage tout seul.
Elle suivait avec Pierre Coudray le sentier quel avait suivi avec Victor Lesquin. Elle avait été très digne. Elle lui avait dit :
— Vous ne vous êtes pas conduit comme un homme du monde.
Elle avait été très étonnée, quand Coudray lui avait répondu :
— Ah ! madame, quel plaisir vous me faites ! Si peu homme du monde que je sois… j’ai toujours peur de l’être encore trop.
— Vous êtes vraiment drôle, vous…
Ils parlèrent des gens de l’hôtel. Pierre Coudray lui racontait leurs tics, s’amusait à deviner leurs professions et à décrire les sentiments qu’il leur supposait :
— Le monsieur brun à moustaches est dans un ministère. La dame blonde est en deuil d’un grand amour. L’institutrice a un album d’autographes, bien en ordre, hôtel par hôtel. Le monsieur de Quimper voudrait être député. Et je vous parie que si vous demandez à l’Américain qui nage comme un phoque son avis sur la côte bretonne, il vous répondra : « La mer est bien plus grande chez nous. Ici, le paysage a l’air d’une miniature et la mer d’une baignoire. »
Brodant sur un peu d’observation, Pierre Coudray fit à Ghislaine l’effet d’une sorte de devin. Une ou deux fois, il tomba juste. Par exemple, le monsieur de Quimper était conseiller général.
— Vous êtes très drôle, disait Ghislaine, vous savez tout.
Les hommes qu’elle connaissait étaient accoutumés à procéder par classification générale. Ils distinguaient la terre de la mer, l’homme du monde de l’ouvrier, la femme de chambre du chauffeur, la langouste du crabe. Pierre Coudray regardait les objets’et les êtres, et les lui présentait. Il semblait à Ghislaine qu’elle était redevenue une petite fille et qu’il lui apportait les choses et les gens comme autant de jouets. Parfois, elle ne le comprenait pas bien. Mais elle se sentait en sécurité. Elle avait le sentiment qu’il pensait pour elle, qu’il était comme un intermédiaire entre le monde et elle. Et il savait trouver des crabes sous les pierres.
Après le dîner, ils allèrent loin, au delà de la plage. Ils se taisaient. Soudain, elle lui dit en regardant le large :
— N’est-ce pas… Il y a des gens qui savent mieux voir que moi comme c’est beau ?
— Mais non… Il n’y a pas de secret… Il n’y a que la force de la jeunesse et la simplicité…
Il lui raconta qu’au large de l’île de Ré, il avait passé une nuit en mer avec des pêcheurs. À l’aube, ils avaient retiré un filet plein de monstres. Ils avaient fait cuire des soles. Et le vin blanc avait un goût de varech.
— M’emmèneriez-vous en mer… ? dit-elle.
Il la prit contre lui.
— Je vous emméènerai partout.
Quand ils montèrent dans le train de Paris, elle était heureuse, parce qu’elle avait recu un télégramme de Jouannon et parce qu’enfin elle aimait.
À neuf heures du matin, Pierre Coudray s’éveilla. Sa chambre était dans une obscurité presque complète. Mais il eut la notion de l’heure par la nette lumière qui passait entre les rideaux et par l’égale rumeur qui venait de la rue. Les bruits de l’aube sont plus séparés et chacun monte aux fenêtres avec son grincement. Puis les passants qui vont à leur travail composent un roulement continu de courant remuant des galets. Puis les bruits s’équilibtent et se neutralisent. Et c’est la compacte rumeur du plein jour.
Pierre Coudray, quand il s’éveiltait, éprouvait parfois un étrange sentiment : il ne se souvenait pes de la veille et des heures qui avaient immédiatement précédé son sommeil. Toute sa vie était derrière lui comme un seul jour. Elle faisait un tout qui aboutissait à son réveil. Elle n’était plus une série de jours et de nuits, un détail d’événements et de rencontres. Derrière lui était sa vie, puis une nuit de sommeil, comme si elle eût été la première. Et devant lui, sa vie continuait à la façon d’une route ignorée. Et il lui semblait extraordinaire que ce blot de vie passée eût été vécu par lui, Pierre Coudray. Et la pensée de sa vie dans l’avenir lui donnait l’émotion heureuse qu’éprouve un voyageur arrivé par le dernier train, quand il ouvre au matin sa fenêtre sur un bel horizon.
Il se disait aussi : « J’ai vingt-cing ans. » Et ces mots n’avaient pas la sonorité d’un chiffre. Ils signifiaient la force et la puissance, qui lui étaient données pour qu’il les employpât. « Que dois-je faire pour ne pas laisser perdre cette puissance et cette forte déposées en moi. Il me faut une belle vie, pour moi. Et il faut que ma vie soit un don aux autres hommes. L’idée du sacrifice est une idée grossière, la transposition que font les faibles de ce besoin humain de se donner. C’est plutôt par rayonnement qu’une vie a sa valeur. Mais que dois-je être ? Un grand poète, un grand savant, un grand homme d’action, un grand amant… ou sténographe à la Chambre des Députés ? Que la vie posée en problème est donc difficile à résoudre. Je ne puis être un grand savant, puisque je ne fais pas de science. Homme d’action… je voudrais bien savoir ce que cela veut dire. Vendre des automobiles ? Aller en Afrique ?… Je crois que c’est une blague. L’homme d’action est celui qui rayonne le moins. Ceux qu’on nomme autour de moi des hommes d’action sont des politiciens retors ou des hommes d’affaires… Ce qu’ils entendent par agir, c’est brasser de l’argent, ou remuer des hommes par des décrets ou par des lois. Je ne veux être ni financier ni sergent de ville. Un grand poète ?… Mais je ne fais pas de vers. Dans le siecle où je vis, les gens qui font des vers sont des dames élégantes, ou des jeunes gens tristes qui ont des visages de pédagogue, ou des jeunes gens qui ressemblent à de vieilles dames… »
« J’ai vingt-cinq ans »… (Cela lui semblait comme une responsabilité. Un âge de force… mais à égale distance de Vingt ans, âge enfantin, et de Trente ans, âge où tout est terminé, âge des camarades « qui ont fini », âge des médecins installés en province et circulant en auto sur les routes, âge des gens mariés qui ont une bonne.
Mais ce matin-là, Pierre Coudray s’éveilla sans se poser de problèmes. Il pensait à Ghislaine. Tous les problèmes étaient résolus : il avait Ghislaine. Une femme belle entre les femmes était à lui. Les autres hommes menaient leur chétive existence. Ils allaient et venaient sans autre destination que remplir des ateliers, des bureaux, des écoles. Ils travaillaient, ils mangeaient, ils mouraient. Ils tournaient comme les poissons dans un bocal. Les autres hommes avaient des femmes, ou des maîtresses : des bourgeoises ou des grues… ou cherchaient l’amour dans les rues entre dix heures du soir et trois heures du matin. Une femme ou une autre. Qu’importait à ces êtres sans éclat qui n’avaient pas Ghislaine ? Sa vie à lui avait un sens, qui était Ghislaine. Pour toujours ? pour un temps ? Il ne se posait point une telle question. Il n’était pas un prévoyant de l’avenir. La minute où l’on a Ghislaine compte assez pour qu’on ne s’inquiète pas des minutes futures, qui ne sont rien, puisque ni Ghislaine ni lui ne les remplissent encore.
Il ne verra Ghislaine que ce soir. Mais il sait l’emploi de son temps jusqu’à l’heure du rendez-vous. Il a une occupation : il attendra Ghislaine. Il l’attendra joyeusement.
Il ne lui reproche que ce nom de Ghislaine. Car elle en est responsable, elle l’a choisi. Un jour ou l’autre, il lui fera bien comprendre que c’est un nom ridicule. Ils riront. Elle le gardera pour les crétins. Pour l’instant, il l’appelle : Laine.
Entre eux, quelle belle complicité ! Quand Ghislaine arrive, toute inquiétude l’abandonne. Sa respiration est enfin libre, comme d’un nageur exténué qui peut reprendre pied. Ce dernhier soir où ils coururent ensemble sur le sable de la plage. Telle est sa vie maintenant : il court sur le sable avec Ghislaine. Tel est son destin, telle est sa fonction, telle est sa loi. Loi magnifique et qui fait de lui un homme différent des autres et digne de ses vingt-cinq ans.
Il ne connaissait encore que son propre désir lancé par le monde. Il s’abandonnaït à son désir, comme un automobiliste s’abandonne à la vitesse. Il était le témoin de la force de son désir et le témoin de son apaisement. Mais il brûlait les femmes comme un conducteur brûle les paysages. Ghislaine est venue, dont la beauté est un miracle égal à son désir.
La joie de la regarder égale celle de l’étreindre. La présence de Ghislaine lui donne à la fois la sensation qui précède le bond et celle qui précède l’évanouissement. Toutes les Ghislaine sont belles : la Ghislaine décolletée du soir, dans ses robes d’impératrice, montrant sa gorge et ses bras, idole du désir aux lumières, la Ghislaine en tailleur, Ghislaine des voyages et des grands magasins et la Ghislaine nue.
Sa large face de Romaine, la belle architecture du front et des pommettes, ces courbes pleines de la chair, ce visage qui eût été beau déjà par la santé qu’il révélait, ce visage grave de tragédienne apaisée où, seul, le nez charnu était d’une indécision enfantine. Et ces yeux large ouverts, si clairs que parfois l’expression du regard semblait s’y dissoudre.
Elle était grande et brune. Mais qu’elle ressemblait peu à la belle Méridionale, fardée par le soleil. Une fille de Florence plutôt qui eût passé son enfance en Scandinavie et qui se fût assouplie à tous les sports d’hiver. Et toute sa gravité tombait quand, à petits gestes courts, tout à coup, comme si cela eût été très pressé, elle se mettait un peu de poudre.
Pierre Coudray connaissait l’existence de Jouannon. Il n’en était pas jaloux. Pourquoi eût-il été jaloux de Jouannon, de la Maison Jouannon, Ledème et Cie ? Il n’avait pas connu Ghislaine petite fille en son village. La première image qu’il avait conçue d’elle était d’une femme entretenue. L’amour est ainsi qu’il se développe par les premières images et n’en souffre guère. La souffrance vient presque toujours d’images correctives, secondaires, corrigeant les premières et s’y substituant. À l’âge de Pierre Coudray, on n’est pas jaloux de l’amant de quarante-huit ans qui paie. Cet amant n’apparaît que comme un accessoire. Il se confond avec le luxe et le train de maison qu’il entretient. Si ce n’était pas lui, ce serait un autre. Pour Pierre Coudray, cet amant-là n’était pas un homme, c’était un fournisseur.
Aussi bien, n’était-ce pas Ghislaine elle-même qui lui avait parlé de Jouannon ? Elle avait Jouannon. C’était tout simple, plus simple encore que si elle eût été mariée à Jouannon et qu’elle eût trompé Jouannon avec lui. Un amant n’est point tout d’abord jaloux du mari. Il ne voit pas d’abord un rival dans le mari. Le mari est un personnage abstrait, un des caractères qui composent la femme mariée.
Ainsi, pour Piérre Coudray, Jouannon n’était point un homme qui couchait avec Ghislaine. C’était lui qui couchait avec Ghislaine et Jouannon était préposé au loyer et aux automobiles. Et si quelqu’un eût osé lui dire : « Tout eela est convention et littérature, Ghislaine couche avec toi et elle couche avec Jouannon. Sans doute, elle prend avec toi un plaisir qu’elle ne prend pas avec Jouannon. Mais l’acte est identique : coucher est coucher », Pierre Coudray eût certes répondu : « Ce sont paroles de maquignon… » Il avait suffi qu’il connût la situation de Ghislaine pour qu’il n’attribuât pas une signification sentimentale et sexuelle à ses relations avec Jouannon, bien mieux, pour que nulle image de Jouannon auprès de Ghislaine ne provoquât sa jalousie et me lui inspirât du dégoût.
Il n’était pas encore à l’âge où la prostitution apparaît comme simplement répugnante. Il y a, pour les jeunes gens, autour de la prostitution, un halo de luxure et de volupté. La puissance du désir est telle, chez Pierre Coudray, qu’il ne pense guère au désir des autres. Son désir est un centre. Il le projette sur les femmes. Toutes les images sexuelles ont leur source dans son désir, s’y conforment, s’y assouplissent. Il veut les femmes et les aime, comme s’il était seul au monde à les vouloir et les aimer… Qui se tue par amour à vingt-cinq ans est un impuissant.
Singulière contraction : Pierre Coudray, qui n’est pas jaloux de Jouannon, éprouve quelque plaisir à le tromper, à prendre à Jouannon un bien que, cependant, il croit que Jouannon ne possède pas.
Et pour lui, c’est aussi une revanche du pauvre sur le riche, une victoire du sentiment sur l’argent. C’est plus encore. C’est arracher Ghislaine à l’argent, à la domination de l’argent. Elle est sauvée, puisqu’elle l’aime, puisqu’elle et lui sont complices et que leur amour est sans contact avec l’argent.
Tout confirme cette complicité qui les unit par delà les contraintes de l’argent. Ils ont des signes connus d’eux seuls. Un jour, Ghislaine ne savait pas si Jouannon viendrait ehez elle après dîner. Elle convint avec Pierre que, si Jouannon était là, elle laisserait allumé le lustre du grand salon. Mais, si elle était seule, elle n’allumerait que la lampe mobile, posée sur son bonheur du jour. Pierre Coudray vint vers onze heures du soir et fit quelques pas devant la grille de l’hôtel. Les fenêtres du salon étaient sans lueur. Il guettait. Soudain, non seulement la petite lampe s’alluma, mais Ghislaine, la soulevant et l’abaissant, décrivit dans l’espace un grand signe de lumière. Le mouvement deviné de son bras, c’était comme si elle se fût ajoutée elle-même tout entière au signe convenu. Jusqu’à sa mort, Pierre Coudray se souviendrait de cette lueur élevée et abaissée dans la nuit par le bras de Ghislaine.
Elle venait souvent chez lui. À peine si, la guettant de sa fenêtre, il avait le temps de l’apercevoir entre la portière de l’automobile et la porte. Elle semblait entrer d’un élan. Elle montait les escaliers sans qu’on l’entendît et si vite… Elle arrivait chez lui, à peine essoufflée et se jetait dans ses bras, comme si elle s’y réfugiait après une longue poursuite, comme une bête forcée qui a trouve son gîte.
Sa concierge l’estima davantage parce qu’il ne recevait plus d’autres femmes et parce que Ghislaine venait toujours dans sa limousine.
Ghislaine se plaisait dans le petit appartement de deux pièces que Pierre habitait rue Berthollet. Le quartier Latin était pour elle une région lointaine, peuplée seulement de prêtres et d’étudiants. Et l’appartement de Pierre la dépaysait davantage encore. Elle ne connaissait que les chambres d’hôtel, chambres meublées de ses débuts et chambres des palaces et les appartements qu’étoffaient, étoupaient et doraient les grands tapissiers. Pierre avait meublé ses deux pièces avec une simplicité tout ensemble monacale et raffinée.
— Ce n’est pas genre cocotte chez toi, ni genre étudiant… disait-elle.
Elle aimait aussi que Pierre vînt chez elle. Elle s’amusait alors de son luxe, qu’elle considérait souvent avec maussaderie. Elle lui montrait ses fourrures, ses robes, ses chapeaux. Elle riait quand elle l’obligeait à tirer une bouffée de ses cigarettes à l’ambre, qu’elle faisait venir de Piccadilly ou qu’elle allait chercher à Bruxelles, dans une boutique de la rue de l’Ecuyer, tenue par deux Grecs qui offraient à leurs clients des tasses de café à la turque.
— Ton tabac au patchouli… grognait-il.
Mais c’était pour faire l’homme.
L’hôtel de Ghislaine n’était pas du tout le petit hôtel. C’était une importante maison, à larges baies et colonnades, que séparait de la rue Weber un jardin à pelouse centrale et massifs symétriques. Un rideau d’arbres le séparait des maisons voisines et cachait une partie du garage. On montait d’abord un grand perron aux marches courbes. Un double escalier de marbre partait du hall. Trois colonnes composites aux chapiteaux dorés divisaient inégalement le grand salon du rez-de-chaussée, limitant entre elles et la cheminée un espace qui pouvait servir de scène. Les meubles en étaient Louis XV et Louis XVI. Le studio, qui s’ouvrait de l’autre côté de l’escalier, avait été dessiné par Francis Jourdain. Tout était architecture et raison dans les formes, et les couleurs vives, assemblées dans un juste rapport, distribuaient l’éclat et la sérénité. La chambre à coucher de Ghislaine, au premier étage, peinte en or et noir, était d’un style assyrien qui faisait penser à quelque palais d’exposition universelle. Des colonnes ouvragées comme des ruches s’alignaient au long des murs. Cette chambre avait été conçue par un portraitiste qui essayait de se faire une clientèle dans les dancings et les bars. Deux portes symétriques s’ouvraient chacune sur une salle de bains. C’était une idée de Ghislaine. Elle ne voulait pas qu’on l’embêtât pendant qu’elle faisait sa toilette. L’une des salles de bain était pour elle, l’autre pour le Jouannon en exercice. En ses heures de gaîté, Ghislaine disait volontiers : « Coucher dans le même lit, ce n’est rien… mais se servir de la même baignoire… » La salle de bains de droite était à céramiques blanches avec baignoire carrée en contre-bas. Mais celle de gauche était revêtue de petits carreaux de céramique or et bleu et ressemblait à une coupole byzantine.
Pierre l’étonna quand il lui dit :
— Ton sac de voyage avec ses flacons et ses brosses, c’est beau…, l’auto, c’est beau…, une locomotive, c’est beau…, un Rembrandt, c’est beau… Mais ta chambre à coucher… tu ne sauras jamais comme c’est moche.
Elle lui dit d’abord :
— Tu as des idées à toi.
Mais, bientôt, elle le crut. Elle voulut faire enlever les colonnes et tapisser sa chambre d’un ton uni. Ce fut Pierre qui lui dit :
— Mais non… mais non. Laisse-la comme ça… mais rigole… Du moment que tu en rigoles… ça va. Mais, quand tu trouveras un type qui trouve ça beau, tu lui diras de ma part que c’est un…
La laideur du luxe bourgeois est faite le plus souvent de l’assemblage de meubles d’origine et de destination dissemblables et qui portent le visage des époques disparues. Bien des gens ne voient pas ce visage, ne voient aux meubles aucun visage. Et pour eux le mélange des styles, le rapprochement des formes les plus contradictoires (la présence, par exemple, dans un même salon, d’un tabouret arabe et d’un fauteuil Louis XVI) s’accordent à la bienséance, à la coutume, au goût moyen. Là où un homme aux yeux sensibles apercoit une atroce discordance, ils ne voient qu’une sorte de neutralisation. Mais dans l’hôtel de Ghislaine, chaque pièce constituait un ensemble. Un ensemble, tantôt somptueux, tantôt ridicule, tantôt de grand goût, mais un ensemble. Et Pierre Coudray s’amusait comme au théâtre de cette diversité du décor.
— Elle te dégoûte ma chambre assyrienne, disait Ghislaine.
— Sans doute, répondait-il, elle est comique… Mais, toi, tu n’es la femme d’aucune chambre. Je te verrai toujours au bord de la mer, courant dans le sable. Comprends-tu ? Tu étais ausi belle que la mer. Et ce que je te dis là, ça a l’air d’êtred e la littérature. Eh bien, non !… ça n’est même pas une idée de peintre. Avec une tache, avec une forme, un peintre fait ce qu’il veut. Le prétexte de la tache, c’est un vieux monsieur ou une dame dont l’âme est peut-être immortelle, mais dont les seins sont en calebasse et dont le ventre fait des plis. Tandis que, toi, tu étais l’égale de la mer. Les sentiments qui me venaient de toi étaient aussi puissants que ceux qui me venaient de la mer. Et toi, une bête bien plus compliquée que n’est la mer, une bête bien plus difficile à fabriquer, tu étais aussi parfaite que la mer, que l’élément. Aussi peu abîmée, sans aucun ridicule humain… Tu courais dans le sable et c’était un miracle. Tu étais aussi belle qu’un cheval au galop. Et une femme… Ghislaine… tu étais une femme… Sais-tu ce que c’est qu’une femme ? Moi, je ne savais pas avant de t’avoir vue… Je croyais savoir. Mais je ne connaissais qu’un peuple de femmes ou cette espèce de mensonge qu’on appelle la femme, cette blague métaphysique et bordélique… enfin un truc qu’on trouve dans les livres et dans les lupanars… Mais toi… tu t’approches de moi… Que je touche tes mains ou tes lèvres, ou n’importe quelle place de ton corps, je suis mille fois plus fort et mille fois plus faible… »
D’une voix très douce, il continua :
— Tu courais sur la plage. Et cela n’était rien… cela n’était encore qu’un spectacle. Et il y a aussi une Ghislaine qui va par les rues, en auto ou à pied, une femme que les hommes admirent et que les femmes envient, une femme qui fait à ses robes l’aumône de les porter. C’est Ghislaine. Et cela n’est rien encore. Parce qu’il y a une Ghislaine, des Ghislaine, la petite Laine ui est près de moi, comme une toute petite fille… Une amie… Tu es mon amie. Et ma vie… Voilà ce que tu es…
Elle dit seulement :
— C’est vrai ?…
Jouannon était en voyage. Ce fut leur nuit. La remière étreinte dans la lumière n’apaisa que leur impatience. Ils se joignirent, contractés, opposés, résistant l’un à l’autre. La chambre leur semblait sonore et le moindre bruit y crispait le silence nocturne. Puis ce fut la plus douce illusion du piège sexuel. Leur désir ne s’isola plus dans le temps, n’eut plus ni commencement ni fin. Ils se désiraient comme on s’aime ou comme on respire. Il y eut une sorte de sérénité redoutable dans la constance de leur désir renouvelé. La chambre s’étoupa. L’atmosphère en fut pleine et sans vibrations. Le son même de leurs voix leur venait assourdi. Il leur sembla qu’ils étaient confondus et qu’ils ne sauraient plus dire qui était l’un, qui était l’autre. Et le petit matin n’eut pas sa nuance habituelle. Il était blanc, d’un lanc de fantôme, où nulle couleur ne mordait plus. Ils s’endormirent.
L’après-midi, ils firent dans l’auto de Ghislaine une promenade au Bois. Pierre Coudray n’aimait pas user de la voiture de Ghislaine. Mais, ce jour-là, elle l’en pria avec insistance et il consentit, parce qu’ils étaient trop las pour aller à pied et parce qu’il redoutait, pour elle et pour lui, la cahotante ferraille d’un taxi. Ils s’abandonnèrent sans parler, au glissement de la limousine. Ils accueillaient les courbes des allées, les pelouses, les frondaisons, ces coins de forêt sous un ciel de ville, tous ces beaux paysages qui ne sont pas de la campagne, ce charme de bergerie et de gravure qui est celui des parcs.
Ghislaine était heureuse. Elle n’était plus seule. Elle s’ennuyait souvent dans son hôtel trop vaste. Et elle se souvenait à peine des durs débuts. C’était le temps des repas froids dans la chambre garnie, c’était le temps où elle portait elle-même ses souliers chez le cordonnier « pour refaire les talons », c’était le temps du broc et du seau devant la table de toilette. Sitôt après, elle avait connu, chez son professeur de chant, Gilberte Périne, ancienne maîtresse d’une des plus belles marques d’auto, ancienne maîtresse d’une des plus grandes fabriques de chocolat, maîtresse de Ledème, associé de Jouannon. Autour de Gilberte Périne des divorcées et des veuves de souche bourgeoise s’essayaient à la galanterie et n’y réussissaient pas. Elles compliquaient trop. Elles calculaient trop. Elles croyaient trop à la psychologie. Ghislaine n’y mit que simplicité et application. Sa chance fut la mort de Marthe Dortagne, la meilleure amie de Gilberte Périne. Il y a un groupe de grandes entretenues, pour un groupe de grands entreteneurs. Une place était libre. Ce fut Ghislaine qui fut nommée.
Elle vivait au milieu des messieurs, c’était bien cela : des messieurs… et rien d’autre. D’abord, elle les admira pour leur air d’assurance. Elle en avait un peu peur. Elle se demandait comment il fallait être avec eux, comment s’y prenait Gilberte Périne. Elle sut vite que, pour exciter la générosité des hommes ou vaincre leur avarice, il n’est que de toucher leur vanité. La flatterie est la première étape. Elle est toujours efficace, parce que la fatuité de l’homme est sans limites. Il n’est pas de vieillard à qui une femme ne puisse faire croire qu’elle l’aime. Il n’est pas de monstre répugnant qui s’étonne qu’on l’aime. Ou bien, il se croit beau, ou bien il croit au miracle de l’amour. Et quel homme ne se croit digne de ce miracle ? Quel homme riche surtout ? Mais déjà elle avait franchi cette étape. Dès qu’une femme est riche et connue, elle n’a plus besoin de flatter. Devenir son amant, et qu’on le sache, suffit à la vanité de l’homme.
Elle était trop jeune encore pour prendre un vrai plaisir à jouer à la dame. Et maintenant, un compagnon était près d’elle. L’amant. Et entre eux l’égalité, cette égalité que crée l’identité du désir, du plaisir, de la caresse. Les autres la dominaient par l’argent. Elle les dominait par la ruse. Pierre et elle étaient des égaux. Devant les autres, elle se taisait, ou faisait semblant de s’intéresser à des livres, à des tableaux, à la musique. Ainsi, elle avait de riches reliures, des tableaux chers, un piano à queue. Mais, près de Pierre, elle était naïve, sans ruse, gaie. Avec les autres, elle faisait semblant d’être attentive, comme un enfant dissimule sa distraction en regardant son maître bien en face. Mais avec Pierre, elle jouait. Personne n’était gai comme lui. Et parfois ce ton subit de vénération qu’il avait pour lui parler. Comme à une idole. Et cela, elle le lui rendait en tendresse. Elle eût aimé le soigner, le veiller, le sauver.
D’abord, elle avait cru qu’il se moquait de tout. Mais un bouquet de violettes qu’elle avait apporté chez lui, il l’avait gardé, quand il fut flétri. Un jour qu’il cherchait des papiers dans un tiroir, et qu’elle était appuyée sur son épaule, elle avait vu le bouquet, le vieux bouquet fané, posé sur une pile de lettres.
— Alors, tu ne l’as pas jeté ?
— Non, avait-il dit simplement. Et il s’était levé. Et il l’avait embrassée doucement.
Et maintenant, elle aimait jusqu’à cette ironie, dont elle avait eu peur. C’était une arme et dirigée contre les autres. Mais, avec elle, il n’avait pas honte d’être tendre.
Elle l’aimait aussi comme le meilleur des biens que connût son corps. Avant, c’étaient les messieurs… une habitude. Elle ignorait le pouvoir de l’homme et sa séduction. Le plaisir était pour elle une sorte de paysannerie, dont elle avait perdu la curiosité.
Une fois cependant… mais elle rejetait ce souvenir de la mauvaise époque. Un homme l’avait abordée, un grand gaillard, au visage osseux, au dur regard, mais souriant, mais si calme, si hautain, si prévenant aussi. Elle avait consenti à l’amener dans sa chambre. Il ne lui restait plus que huit francs. Et elle devait une semaine à l’hôtelier. Ils étaient entrés. Elle avait fermé la porte et déposé son chapeau sur la commode. Il s’était avancé tout près d’elle, l’avait saisie par les deux bras et, d’une voix étranglée, il avait dit :
— Ton argent… vite… ou je te tue.
Elle n’avait même pas songé à crier. Elle était hypnotisée. Elle avait pris son réticule et lui avait dit :
— Voilà… c’est tout.
— Pas plus ?
Elle avait fait non de la tête.
— Dans l’armoire ?…
Elle avait ouvert l’armoire qu’il inspecta d’un œil soupçonneux.
Il eut une hésitation :
— Tant pis…
Il ne prit que quatre francs.
— Le reste est pour toi… dit-il Et maintenant…
Comme il voulait la jeter sur le lit, elle tenta de résister. Alors, il la secoua brutalement, la coucha d’une seule poussée et la prit.
Puis il ouvrit la porte et partit. Elle resta sans faire un mouvement, terrorisée, haineuse et cependant avec un sentiment qui ressemblait presque à de la gratitude… Et depuis, les messieurs, rien d’autre. Elle n’aimait ni les cabotins, ni les musiciens de dancing.
L’auto roulait. Ils se serraient l’un contre l’autre. Les masses des arbres sur les pelouses se succédaient, passaient les unes dans les autres selon la vitesse de la voiture. Ils ne regardaient point les gens dans les autres voitures, ni les promeneurs. Le paysage leur semblait un décor, les êtres des figurants. Et le monde flottait autour de la certitude qu’ils avaient de s’appartenir.
Le soir, Jouannon revint sans prévenir. Pierre Coudray dut se cacher dans le placard aux robes. Et cela doubla le sentiment qu’il avait d’être un amant.
— On vivrait à la campagne… disait Ghislaine… On irait à la chasse. On pourrait avoir une vache… deux vaches… Mais non… je ne dis pas de bêtises. Si tu crois que je ne sais pas traire les vaches… Je suis une paysanne… moi… Et d’ailleurs, c’est bien simple… Je vais l’acheter la maison, moi. Elle sera toute prête. Non… c’est impossible ? Ah ! oui… c’est de la galette de poule.
Pierre ne sut pas si elle exprimait un projet net, si elle voulait l’éprouver ou si elle s’abandonnait à un rêve amusant.
— Et si je venais chez toi… tout à fait. Je plaque l’hôtel… Jouannon… tout. Je vis avec toi… Veux-tu ?…
Pierre répondit doucement :
— Mon petit… mon petit…
Ghislaine se contenta de cette réponse. Mais la question de Ghislaine avait troublé Pierre. Dans sa béatitude sans problème, il ne doutait point qu’il aimât Ghislaine. Mais à la pensée que Ghislaine viendrait chez lui, qu’ils vivraient ensemble, qu’ils passeraient toute leur vie ensemble, il avait éprouvé quelque gêne. Pourquoi ? Certes, il n’eût point accepté qu’elle vint avec ses bijoux, avec l’argent qu’elle avait déjà, avec l’argent qu’elle pouvait retirer de la vente de son hôtel. Non, il n’eût point accepté cela… Il n’y avait jamais réfléchi d’ailleurs. Mais que cette répulsion de l’argent de Ghislaine fût un préjugé ou non, il l’éprouvait. Donc, si Ghislaine venait chez lui, elle viendrait pauvre. Il recueillerait une pauvre fille. Et voilà maintenant qu’il se demandait si une part de la séduction de Ghislaine ne venait pas de ce luxe, de cette prodigalité, de cette perfection des choses autour d’elle, de cet argent même que Jouannon et d’autres lui avaient donné. Mais, quelle façon bête de raisonner, d’analyser… L’argent de Jouannon et le luxe de Ghislaine sont dans la réalité deux choses distinctes. En devenant le luxe de Ghislaine, l’argent de Jouannon perd sa couleur Jouannon. Voyons… quand il égrène, comme un chapelet, le collier de perles de Ghislaine, quand il sent au bout de ses doigts la perle comme vivante de la tiédeur de la peau, c’est donc l’argent de Jouannon qu’il touche. Nom de Dieu… c’est trop bête. Pour un peu, il se traiterait de maquereau. Mais Jouannon a été créé et mis au monde par un décret spécial de la Providence, pour que Ghislaine eût des perles et pour qu’elle fût plus belle devant lui, Pierre Coudray. N’est-ce pas l’évidence même ? N’est-ce pas la loi ? Jouannon est le miché et lui l’amant de cœur. Ah ! non… l’amant tout simplement. Mais là n’est pas le problème. Le problème est celui-ci : Ghislaine réduite à elle-même, Ghislaine nue traversant Paris pour venir s’installer chez lui, rue Berthollet. Voilà le bon moyen de savoir ce qu’il veut : se représenter Ghislaine nue arrivant chez lui. Veut-il d’elle ? Oui ou non ? Mais ce n’est pas si simple que ça… Et puis… il n’a pas besoin de prendre une décision immédiate. Il a toute la vie devant lui… toute la vie… c’est cela même. Et voilà qu’il croit deviner obscurément que Ghislaine est dans sa vie un merveilleux accident, une éclatante parenthèse. Pourquoi donc ? Pourquoi ? Puisqu’il l’aime. Mais alors, ne l’aimerait-il pas ? Et elle ? Est-ce un caprice seulement, une fantaisie. Ah ! ça, non… il n’accepte pas cette idée. Ghislaine en ce cas ne serait qu’une garce… Pourtant elle a bien le droit. Non… une garce. Et cependant, lui se réserve. Même pour Ghislaine, il n’accepte pas de mettre un point final à son espérance d’innombrales amours. Au delà de Ghislaine, il y a peut-être d’autres Ghislaine et des femmes aussi, telles qu’il ne les soupçonne même pas. Son désir d’homme s’en va toucher les femmes, toutes les femmes en tous les points du monde.
Et cependant… si elle lui donnait cette preuve d’amour. Si elle plaquaït tout. Si elle consentait à la pauvreté… Alors… le mariage avec Ghislaine. Ou le collage, en ce cas, aussi grave, aussi liant que le mariage… puisqu’elle a tout abandonné pour lui. Alors Ghislaine descendrait la boîte à ordures dans la cour et causerait avec la concierge, quand elle l’aurait vidée… Sans doute, il aurait une femme de ménage. Mais une bonne, il ne pourrait pas. Ghislaine en robe de chambre de pilou… Quel salaud il est de ne se point contenter de cette Ghislaine nue, délivrée du passé, délivrée du luxe, toute à lui. Mais elle n’avait point attaché, sans doute, tant d’importance à sa question. C’était une parole entre les autres. Rien de plus. Et enfin, ce n’était pas pour demain.
Et comme Ghislaine lui disait :
— Pourquoi as-tu l’air triste… mon chéri ?
Il lui répondit, avec cette hypocrisie instinctive, qui est au fond de l’homme :
— Parce que tu n’es pas toute à moi et rien qu’à moi.
Gilberte Périne avait dit à Ghislaine :
— C’est une gaffe… je t’assure… Je t’aimerais presque mieux un petit gigolo. Un jour, ça te passerait… Ou il foutrait le camp. Tandis que ton oudray… c’est de la graine qui prend… c’est de l’homme qui s’enracine. C’est le sentiment… Il a cette maladie-là. Et je le crois contagieux.
Gilberte Périne détestait tout ce qui touchait à l’amour :
— Voilà vingt ans, disait-elle, que je couche avec des hommes. Et j’ai horreur de ça… (et pourtant, ne croyez pas que j’ai le moindre vice et que je leur préfère les femmes) je trouve abominable le contact de n’importe quel être, Si j’étais née riche, je n’aurais jamais été au delà de la poignée de mains. Voilà qui est chic… une poignée de mains, et net, et propre, et naturel. Mais le reste… Vous avez beau dire que ce n’est qu’ennuyeux… Non… Non, c’est absolument répugnant… C’est immonde. L’amour n’a qu’une excuse… et c’est l’argent. Une femme qui couche avec un homme, pour une autre raison que l’argent, je vous le dis franchement, c’est une salope…
Mais cetle sécheresse du sentiment se limitait chez elle à l’amour. Elle avait un cœur de vieille fille tendre. Elle fuisait arrêter son auto pour intervenir auprès d’un charretier qui brutalisait ses chevaux. Elle aidait de ses conseils, elle aidait parfois de sa bourse les jeunes femmes qui ne réussissaient pas. Elle leur indiquait des tactiques. Elle leur donnait des notions d’orthographe. Pendant une année entière, elle rédigea complètement la correspondance d’une jeune femme illettrée avec un industriel sentimental. Elle était cultivée d’ailleurs, lisait tous les livres, connaissait (un peu trop) les musées d’Italie et de Londres. Mais elle était intransigeante sur ce seul point : l’amour. Si l’une de ses protégées aimait ou se prenait d’un caprice, elle lui interdisait sa porte, elle la chassait.
Et Gilberte Périne pensa rompre avec Ghislaine, quand elle sut qu’elle était revenue de Bretagne avec Pierre Coudray. Mais Ghislaine, par le rang qu’elle avait acquis, méritait qu’on traitât avec elle d’égale à égale. Elle tenta de la persuasion :
— C’est au moment même où tu peux espérer le plus de Jouannon que tu t’embarrasses de ton Coudray… Je te dis que tu es folle… Pense à tes intérêts, si tu n’es pas capable de comprendre à quel point l’amour est dégoûtant chez nous. Oui, dégoûtant… J’ai horreur des femmes mariées qui se font entretenir. J’ai la même horreur des grues qui ont un béguin. Ce sont des choses qui se sentent. Nous devons savoir de l’amour ce qu’il en faut pour faire illusion aux hommes, c’est assez… C’est tout. C’est encore trop…
— Gilberte… mais enfin… tu n’as jamais ?…
— Ma petite… je suis ton aînée… Et si, dans ma Jeunesse, j’ai été une fois en passant une dégoûtante, ce n’est pas à toi que j’en ferai la confidence… Mais, enfin, qu’est-ce qu’il , dis-moi un peu ce qu’il a ton Coudray.
— Si tu savais…
— Hé ! je le sais bien qu’il est gentil. J’ai causé avec lui. Il est intelligent. Ça, c’est vrai. Mais n’est pas une raison…
— Enfin, qu’est-ce que ça peut te faire ?…
— Ça me dégoûte… Et tu ne sais donc pas qu’à ton âge, une femme dont la situation ne s’augmente pas est une femme fichue… Que Jouannon te plaque… que feras-tu ? Tu es belle… je sais. Eh bien, ma petite, pour la sécurité d’une maison, ta beauté, ça ne vaut pas quarante ans d’âge et un passé de dix amants cotés !… Si Jouannon s’en va… tu ne garderas pas, tu ne pourras pas garder ton hôtel.
— Jouannon ne s’en ira pas.
— Possible… Alors, il reste encore ça que si une grue qui aime me dégoûte, l’homme qui aime une grue me dégoûte bien davantage encore. Je préfère un maquereau, un vrai maquereau, un bon maquereau. C’est net. On sait à quoi s’en tenir.
Gilberte Périne ne montrait point à Pierre toute son hostilité. Du moment que l’homme était objet d’amour, il ne méritait pas la franchise. La ruse était l’arme nécessaire. Mais elle se plaisait à causer avec lui. Elle eût en d’autres circonstances entretenu avec lui des ra ports d’amitié, C’était l’originalité de Gilberte Périne que de recevoir des amis étrangers aux milieux d’argent ou de noce. Des amis et rien de plus. On citait un médecin des hôpitaux et un professeur de mathématiques à la Sorbonne, qui passaient chez elle une soirée chaque semaine. Elle les avait connus quand ils étaient étudiants. Et ces causeries hebdomadaires duraient depuis bientôt vingt ans.
Pierre Coudray, s’il n’avait pas connu Ghislaine, eût peut-être été d’une extrême sévérité pour ses amies. Les unes jouissaient en parvenues, les autres en conquérantes brutales de ce luxe où, soit hasard, soit adresse, elles avaient été transplantées. Quelques-unes étaient d’une étrange avarice, faisaient leurs compte de ménage comme une petite bourgeoise et discutaient âprement les gages des domestiques. Leur vanité avait des formes opposées : les unes tenaient à la respectabilité, et se composaient un personnage à l’image d’un être fictif qu’elles appelaient la femme du monde. Les autres au contraire mettaient leur gloire à affirmer leur rang dans l’échelle de la galanterie. C’était une sorte de sentiment hiérarchique. Ainsi cette Marthe Dortange déjà oubliée, qui avait coutume de dire, si elle se croyait offensée :
— Vous oubliez, monsieur, que je suis une grande grue…
Mais Coudray, en cette première période de son amour, reportait sur toutes les femmes qui approchaient Ghislaine un peu de l’émotion qu’il avait par elle. Par la femme qu’il aime, un homme a le sentiment qu’un univers tout neuf lui est révélé. Et Ghislaine répandait sur ses amies un peu de cette lumière de miracle, dont elle était elle-même entourée. Pour Coudray, la femme de chambre de Ghislaine n’était pas tout à fait un être comme les autres. Était-ce parce qu’elle portait d’anciennes robes de Ghislaine ? Un soir qu’elle les servait à dîner, il avait tremblé d’émotion en reconnaissant sur elle un corsage à raies bleues qu’avait porté Ghislaine. Mais ce n’était pas la robe seulement. Toutes les femmes autour de Ghislaine étaient comme un beau cortège de suivantes.
Les amies de Ghislaine ne jugeaient point avec indulgence sa liaison avec Coudray. Certes elles n’apportaient dans leur jugement ni la doctrine ni la violence de Gilberte Périne. Mais cet amour que Ghislaine confiait avec orgueil, elles l’accueillaient avec défiance et semblaient presque le réprouver. Était-ce une obscure jalousie, le regret d’un amour perdu, le regret de n’avoir pas connu l’amour ? Ou bien, ce sentiment, tout proche de celui de Gilberte Périne, que l’amour chez une femme galante est une sorte de faute professionnelle, le risque social le plus grave ?
Elles n’aimaient pas la conversation de Pierre Coudray. Il ignorait les noms des boxeurs et des jockeys, presque les noms des actrices et des acteurs. Il ne distinguait pas une Renault d’une Cadillac. Il n’était même pas gai, de la conventionnelle gaité du rapin. Parfois, il semblait se moquer d’elles.
La forme même de sa politesse leur était désagréable. Elles étaient accoutumées aux jeunes gens qui baisent la main et pratiquent une politesse rituelle, aux quadragénaires ou quinquagénaires des grandes affaires. Ceux-ci ou bien s’initient puérilement auprès d’elles aux mystères de l’amour et du sentiment, les apprennent comme on apprend une langue étrangère ou bien leur parlent net, avec ce mélange de familiarité et de respect que les hommes d’écurie ont pour des bêtes de cinquante mille francs, pour les chevaux qui ont gagné des prix. Mais Pierre Coudray n’avait ni la sorte de politesse des uns, ni la familiarité des autres. Parce que sa politesse d’abord lui était personnelle, et parce que, dans ses formes extérieures, elle participait d’un autre milieu. Pierre Coudray, en effet, appartenait par ses origines à cette bourgeoisie moyenne qui part du peuple ou de la boutique, mais qui perd son caractère si elle atteint à la grosse fortune. Cette sous-espèce de la bourgeoisie aura été tuée par la guerre et la vie chère. Elle connaissait l’aisance. Parfois avare, toujours économe, rarement cupide, elle était distincte, aussi bien du peuple que de la grosse finance et de l’aristocratie. En réalité, plus près du peuple par ce caractère essentiel qui fait complètement défaut à l’aristocratie : le respect et l’admiration de l’intelligence. Vers 1890, on y vénérait les bons sujets, et on les destinait aux carrières libérales. Touchant à la fois au peuple et à l’aristocratie par la simplicité des manières, et railleuse aux courbettes ataxiques ou langoureuses du rasta.
Quand Ghislaine venait surprendre Pierre, le matin, il l’emmenaït déjeuner dans un restaurant du quartier Latin, où il prenait ses repas avec quelques amis. Il eût été heureux d’une camaraderie entre elle et eux. Une telle camaraderie flatte l’amant. Elle exprime le respect des amis pour la maîtresse. Et l’amant garde sur ses amis, cette supériorité d’être l’homme élu entre tous.
Les amis de Pierre Coudray (parmi lesquels les plus intimes étaient un interne des hôpitaux et un rédacteur de ministère qui se destinait à la littérature) accueillirent Ghislaine comme le méritait sa beauté. Ils furent d’abord éblouis. On ne saurait dire qu’ils en aimèrent Coudray davantage. Mais l’amitié véritable s’exalte devant l’épanouissement comme devant le malheur. Bientôt, cependant, la présence de Ghislaine leur fut désagréable. Ils se fussent accoutumés plus facilement à une petite grue familière, choisie pour la commodité, à quelque vendeuse, bâillant à leurs propos et exerçant patiemment son métier de maîtresse. Elle se fût incorporée au groupe. Ils l’eussent aimée d’une amitié protectrice ou l’eussent flattée, comme un animal domestique qui appartient à un ami. Mais Ghislaine dissociait le groupe. Ghislaine était trop importante. Ghislaine les contraignait à une conversation qu’ils jugeaient factice et mondaine. Sa présence modifiait le ton de leur causerie, en supprimait les sautes et les bonds, cette heureuse alternance de l’obscénité énorme à la gravité. S’ils étaient seuls, et qu’ils usassent de mots grossiers, le ton guillemettait la grossièreté des mots, et les délivrait en quelque sorte de leur trivialité. C’était manière aussi d’exprimer leur intimité. Si quelque camarade plus lointain se fût mêlé à eux, ils n’eussent point employé ce langage qui pousse les mots obscènes à leur extrême limite et leur donne une classique sonorité de farce. Ainsi, l’obscénité même était un moyen de doser leur bonne éducation. Et c’était aussi la liberté que leur jeunesse prenait par delà les conventions. Et sans transition, ils abordaient les plus hauts problèmes. Leur jeunesse était capable du saut. Et il n’y a point pédantisme où la ferveur pénètre. Ils discutaient, s’opposaient, luttaient, philosophaient, touchaient aux problèmes de la société aussi bien qu’à ceux de la biologie. Sans système certes, plus soucieux de s’approcher d’une vérité que de mettre en ordre des notions. Élans du cœur et débats de l’esprit que la belle idole anéantissait.
Ils étaient à l’âge où l’amitié est ardente, où elle a sa pudeur, où elle est tenue pour impénétrable. (Bien souvent, les jeunes gens ne mêlent point leurs amis et leurs familles, ou tel groupe d’amis à tel autre.) Si bien que Pierre Coudray leur parut infidèle à l’amitié. Il sentit ce reproche inexprimé. Il n’en voulut point à ses amis. Mais il s’éloigna d’eux.
« Pauvres bougres, pensait-il, mais bande d’idiots… Ne comprennent-ils point que je suis assez fort pour leur garder leur place, tout en aimant Ghislaine. Et pour ce qui est des grands débats sur les origines et la destination du monde, sur William James ou Baudelaire, sur la question de savoir si l’Introduction de Claude Bernard n’est point aussi lyrique qu’un poème de Verlaine… sont-ils donc bêtes au point de ne pas saisir que mon élan dans un débat théorique ne vaut que par l’identique élan dont je vais vers Ghislaine… Double élan… élan identique. Chez qui l’un manque, l’autre n’est rien. »
Que les amies de Ghislaine aient de la méfiance envers Pierre Coudray, que les amis de Pierre Coudray croient reconnaître en Ghislaine une étrangère, cela les isole dans leur amour. Et cet isolement augmente leur amour, mais le modifiera. Il n’est pas de sentiment que la société ne pénètre. Il n’est pas de sentiment qui aïlle à son terme à la facon d’un cataclysme. Pour l’instant, ils s’aiment davantage de s’aimer contre une obscure hostilité des étrangers. C’est bien cela : tous les autres sont des étrangers. Ils s’enferment dans leur amour. Ils sont elle et lui qui se suffisent l’un à l’autre. Mais à la première défaillance de leur amour, si même cette hostilité ne le pénètre pas, rien ne le soutiendra, rien d’extérieur ne le ranimera, ne l’aidera pour un nouvel élan. Ils ne connaîtront même pas — ce vers quoi ils eussent été poussés par une hostilité ouverte — la peur de paraître ne plus s’aimer.
— Plus tard, on aura sa cabane… plus tard, on aura sa niche tous les deux, disait-elle. Et maintenant, on a son nid.
Le nid… c’était l’appartement de la rue Berthollet. Mais souvent ils s’enfuyaient, goûtant une autre sorte d’isolement dans la foule ou à la campagne.
Ils allaient quelquefois dans un bar. La salle étroite et longue faisait penser à l’intérieur de quelque étrange bateau. Sitôt la porte franchie, il semblait qu’on partait pour un voyage sous les mers, dans le yacht d’un milliardaire alcoolique. Contraste du tapis lourd de laine et lourd de couleur, des reflets durs sur les glaces, les gobelets et les bouteilles avec leurs cartes de visite armoriées sur le ventre, et les serviettes frangées en triangle dans les verres. Les deux ventilateurs étaient les deux hélices propulsives. Et le barman avait un visage de général anglais.
On montait au premier étage par un étroit escalier. Là, on dansait sous une lumière tamisée, pour rêves distingués de roman-feuilleton. Prodige d’un spectacle où règne la séduisante horreur de la carte postale en couleur, la pire langueur des pires romances et qui, étant cela, quand même est de la vie. Le fox-trott combinait son rythme de bielle ataxique et sa mélancolie.
Il l’emmena un après-midi à Saint-Cloud. Ils prirent le tramway. Ce fut comme s’ils rapprochaient leur bonheur de la foule, comme s’ils avaient renoncé à leur garde royale. Depuis des années, Ghislaine n’était pas montée dans un tramway. Elle s’émerveillait :
— On en voit des visages… disait-elle. Que c’est amusant… Jamais les mêmes têtes. Moi qui ne vois jamais que le col officier de mon chauffeur… On ira en tramway. On ira toujours en tramway.
Elle était assise en face d’une femme qui portait un enfant dans ses bras. L’enfant sourit à Ghislaine et Jui tendit les bras. Ghislaine se pencha vers l’enfant. Et elle se sentait attendrie. Et Pierre était ému, comme s’il avait un enfant de Ghislaine, comme s’ils le surveillaient ensemble, elle la mère, lui le père.
Ils se promenèrent dans le parc et s’assirent sous les arbres, sur deux troncs coupés au ras du sol. Ils avaient l’illusion d’être au profond d’une forêt. Une famille traversa la pelouse. Le père portait un panier d’où dépassaient le pain et les litres. Ghislaine se souvint de son village et d’Angoulême et de Confolens. Elle raconta à Pierre des histoires de son enfance. Qu’il eût aimé voir le village où elle joua ! Qu’il lui semblaït prodigieux qu’elle eût été une petite fille !
C’était la fête. Ils entrèrent dans une ménagerie misérable. Les bêtes étaient séparées du public par une palissade de planche : deux renards, un « croisé d’hyène et de chacal » — disait le dompteur en bottes et vêtu de kaki — quelques singes, un petit ours. Le dompteur seul avait l’air terrible. Sur les bêtes à peine hargneuses et dolentes, il faisait claquer son fouet au manche court. À même le sol, rongeant des os sans viande, attachées par des chaînes de fer qui grinçaient, elles crispaient l’échine sous les claquements du fouet. On eût dit l’enfer des bêtes. L’ours — l’ours des cocotiers — faisait le salut militaire, un triste salut militaire d’agonisant.
— C’est triste, dit Ghislaine. C’est trop triste.
Comme ils sortaient du parc, une diseuse de bonne aventure les accosta. C’était une petite femme jeune encore, cheveux huileux, regard sombre, teint de moricaude. Ils donnèrent leur main. Elle leur prédit le bonheur. Et tandis que l’orgue d’un carrousel brassait sa musique de boggies et que montaient des odeurs de friture et de foule, ils écoutèrent eette femme, comme des amants naïfs attendant leur destin. Elle dit à Ghislaine, sur un ton de prière expédiée :
— Vous avez le cœur bon, mais le caractère faible. Méfiez-vous des conseils et des personnes qui ont de mauvaises pensées contre vous. Le bonheur et le profit vous suivront partout. Mais pour réussir dans ce qui vous est prédit, méfiez-vous… Écoutez toujours ce que dit votre cœur.
Et Ghislaine eut envie de pleurer et se promit à Pierre :
La diseuse de bonne aventure prit la main de Pierre :
— Vous êtes entré avec honneur dans toutes les sociétés et vous en êtes sorti de même… Des personnes qui vous font bon visage ont.essayé de vous ôter le pain de la bouche. Mais vous les avez vaincues par vos capacités. Vous méprisez les commérages. Vous êtes jaloux et n’aimez pas le partage…
Et, l’espace d’une seconde, Pierre Coudray fut heureux, parce que cette femme avait affirmé la virilité de son caractère.
— C’est bête d’y croire… dit Ghislaine. Mais elles disent souvent des choses vraies…
— Il est impossible, dit Pierre, de n’y pas croire du tout… sur la minute. Et puis ce qu’elles disent est si général qu’il y a toujours une part de vérité. Et souvent, elles sont adroites. Elles savent interroger et quelquefois observer.
— Et puis, elle nous a dit que nous serions heureux.
Un autre jour, ils prirent le train jusqu’à Pontoise. Comme elle regardait la Seine et l’étagement des toits sur la colline, elle dit :
— Mais ce n’est pas du tout environs de Paris. C’est vraiment une ville comme en voyage. Et puis… nous… on est en voyage toujours… partout. Quand même… si nous pouvions quitter Paris.
Ils louèrent une barque. Elle voulut ramer. Ils abordèrent dans une île. Leur île… l’île déserte où ils allaient vivre loin des hommes. Ils enjambèrent des troncs d’arbres pourris, marchèrent un instant sous un ombrage épais. Ils trouvèrent une maison abandonnée, un ancien café. Les peintures se lézardaient, les papiers pendaient aux murs. Aucun meuble. Seul le bois du comptoir était resté. Palais de la Belle au Bois Dormant… Le souvenir des buveurs d’un dimanche d’autrefois, l’abandon, le silence.
Ils retournèrent à la barque. Le bruit de la chaîne, la beauté du départ et des navigations. Pierre prit les rames. Le soleil était chaud. Le soleil le visait. Il souquait de toutes ses forces. Il suait. Son coup de rame lançait la barque. Ghislaine le regardait en souriant, le corps un peu incliné en arrière. Quel capitaine de bateau, calme au milieu de la tempête, connut pareille ivresse de puissance et de domination ?
Ils dinèrent au bord de la Seine, dans une guinguette : Le Petit Chou. Une bonne aux bras puissants, au regard de guerrière, les servit. Ils burent une bouteille de pouilly. Aux tables voisines riait un monde du dimanche qu’ils ne cecnnaissaient pas : les villageois des chansons et des contes. Plus loin, des gens venus en auto : courtiers ou petits ingénieurs avec des femmes belles et gaies. Au lavabo, qu’ils voyaient de leur table, on s’embrassait. La bonne cria à la patronne qui faisait la cuisine :
— M. Léon n’a que les deux dîners de Mme Cyprienne.
Ils rentrèrent à Pontoise. Comme l’hôtel était plein, on leur indiqua une pension de famille : une grande demeure au bout d’un parc.
— Il faudra avoir l’air mariés… dit Ghislaine.
Ils sonnèrent. On les conduisit dans une immense chambre, qui dominait les arbres. Ils entendirent le sifflement lointain d’un train. Deux gros chiens aboyèrent dans le jardin. Ce fut le vieux château au fond de la province. Et quand, le lendemain matin, Pierre, levé le premier, demanda si l’on pouvait apporter le chocolat de sa femme, il sentit des larmes lui monter aux yeux. Elle aussi. Et ils avaient aussi cette grande envie de rire qu’ont les amants qui s’égarent en des maisons réservées aux familles…
Il la promena dans le quartier qui est au delà de la porte Clignancourt. Il se plaisait à la conduire en des lieux où la vie n’est point accommodée au caprice des riches, où la vie, disait-il, n’a pas pris sa gueule de larbin. Il était heureux de mettre entre elle et lui des paysages qu’ignoraient les gens du milieu de Ghislaine, des paysages qui leur appartiendraient en propre, à elle et à lui.
Avant d’arriver aux baraques de la zone, ils assèrent devant de funèbres bosquets, près d’un angar où se dressait un zinc. Sur le sol noir du jardin, des bancs et des tables s’alignaient, peints en brun, d’un brun terrible, d’un brun de décor pour assassinat dans un cabaret borgne. Deux femmes et une fillette étaient attablées : une énorme blonde au corsage saumon, une brune débraillée, perdue dans un corsage noir taché de raies poussiéreuses. La petite fille était blême et ses yeux étaient flévreux. Elles mangèrent des frites, burent un litre de vin, du café et du rhum.
C’était le marché aux hardes. Les marchandes avaient des mains noires, parfois chargées de bagues. Un petit fripier, au visage olivâtre rongé comme ses hardes, disposait à terre sur une couverture des chapeaux et des rubans. Une vieille femme se penchait, ramassait à terre un bibi et l’essayait. Sur des couvertures s’étalaient des débris de tout ce qui fut fabriqué avec du cuir ou du cuivre. Des gens circulaient, comme grignotés par la misère. Et un chien barbet était couché comme une nippe entre les nippes.
Elle s’attristait.
— Il faut, lui disait-il, connaître cette tristesse. Mais il faut la dominer aussi. Il faut tout dominer… Nous dominerons tout…
Vers les hardes au sol se penchaient des êtres si bizarres que l’étonnement dépassait la pitié. Coudray en avait vu de semblables dans les bas quartiers de Rotterdam. Il le dit à Ghislaine :
— Rotterdam… Amsterdam… Nous irons. Rotterdam… tu verras… les fumées des remorqueurs. Amsterdam, la ville où l’eau des canaux est lourde comme de l’huile et où les maisons sont noires, Amsterdam, la seule ville qui soit aussi belle qu’une image…
Des mois passèrent. Ils s’aimaient d’un amour que l’étreinte comblait et qu’elle augmentait aussi. Ni lui ni elle n’espéraient une joie plus grande que celle qu’ils avaient l’un par l’autre. Ils n’en espéraient que le renouvellement. Et ils ne souffraient que de l’absence. Encore s’accompagnait-elle de cette autre joie qu’était pour eux l’espoir du lendemain. S’ils n’étaient point ensemble, ce n’est point assez dire qu’ils pensaient l’un à l’autre, qu’ils étaient hantés l’un par l’autre. Mais leur amour était comme un objet qu’on touche, comme un présent mystérieux du sort. Ainsi qu’un enfant s’éveille en pensant au jouet qu’il a depuis la veille et que longtemps il attendit, ils s’éveillaient pensant à leur amour.
Pierre ne souffrait point à promener en lui ce bien qu’ils avaient en commun. Tout travail lui était devenu facile. Il l’accomplissait comme on fait sa toilette avant de sortir. Ghislaine était au terme. Il étonnait ses amis par sa verve, par sa curiosité nouvelle des idées et des choses, par l’effusion d’une sympathie et d’une compréhension renouvelées. Si Pierre Coudray eût été un philosophe, sa philosophie auraît dû beaucoup à Ghislaine. Et il n’est point sûr que l’optimisme n’ait parmi ses causes la puissance d’un désir qui n’hésite pas et qui sait qu’il sera satisfait. Pierre Coudray connaissait le bonheur de l’homme aimé. Il y avait de la tendresse dans son bonheur, certes, de la gratitude envers Ghislaine, de l’admiration pour sa beauté, de l’estime pour l’élan sans calcul dont elle venait à lui. Mais, il y avait aussi on ne sait quel plaisir d’ambition, le sentiment du satrape asiatique qui se croit le maître du monde, Et fe monde, pour lui, se résumait en Ghislaine. Et les hommes, esclaves lointains, l’admiraient lui le maître et Ghislaine son royaume.
Mais elle… comme en ce temps-là, elle pensait à lui plus humainement. Elle redoutait les dîners avec Jouannon et les amis de Jouannon, les visites de l’après-midi, les thés. Alors que Pierre Coudray pouvait projeter hors de lui le bonheur qu’il avait par Ghislaine, alors que sa malice d’homme lui permettait de marquer de ce bonheur les pensées les plus étrangères à Ghislaine, alors que sa vie tout entière, en dedans, en dehors, rayonnait de ce bonheur, elle ne connaissait, elle, que le regret d’être loin de Pierre, l’impatience de le revoir, la souffrance d’être près des autres. Et l’intimité avec Jouannon ! Son gardien… Il la tenait en prison… Il lui volait ses heures, son temps à elle, le temps qu’elle eût donné à Pierre. Ce temps-là, nul n’a le droit de l’acheter. C’était par méchanceté, sans doute, pour la faire souffrir qu’il restait près d’elle. Et elle se promenait devant lui, comme une bête en cage. Elle avait envie de le frapper.
Oh ! ce n’était pas pour les minutes du lit. Cela lui était bien égal, cela ne comptait pas. C’était la chose de troc et d’échange qui n’a point d’importance et ne donne ni dégoût, ni plaisir. Cela n’est comparable qu’à l’examen, auscultation, percussion, palpation, d’un médecin aimable, un peu familier, qui dit : « Ça s’arrangera… ma petite… » Non… sa haine pour Jouannon n’avait point cette cause. Jouannon ou un autre… cela lui était bien égal. Aussi souvent qu’il plairait à Jouannon, à condition qu’il ne touchât point trop à sa bouche. Parce que sa bouche… c’est sa bouche à elle, et non pas la chose de tout le monde. Parce que sa bouche, c’est elle encore…
Mais que Jouannon vive chez elle un jour sur deux, qu’il amène ses amis chez elle, qu’il fasse de sa maison à elle sa maison à lui, qu’il passe ses soirées chez elle en tête à tête, ou qu’il l’emmène avec lui au théâtre… cela non… Jouer son rôle, combiner son personnage : être à la fois une enfant joyeuse, une fille désirable, une chanteuse de music-hall, une femme du monde… Connaître les sports et les livres… Parler… raconter des anecdotes, doser la décence et la grivoiserie. Plaire… faire les honneurs de sa maison… Ah ! non ! Non. C’est Pierre Coudray qu’elle a en elle… Pourquoi Jouannon ne comprend-il pas ? Elle ne lui refuse rien de ce qu’elle lui doit. Qu’il la laisse donc à Pierre Coudray. Ainsi la présence de Jouannon lui devint un supplice et lui apparut comme un châtiment. Et elle enviait les filles de la rue qui, au moins, ne connaissent pas leurs clients.
Elle devait être chez Pierre Coudray à cinq heures. Mais Jouannon était venu au milieu de l’après-midi et l’avait emmenée chez Ritz. Pierre l’attendit jusqu’à sept heures. Elle avait trouvé un prétexte pour ne pas dîner avec Jouannon. Elle arrivait joyeuse de s’être échappée. Mais Pierre, qui l’avait attendue avec angoisse, délivré de son angoisse dès qu’elle eut sonné, la lui fit payer d’un peu de maussaderie :
— Tu es toujours en retard…
— Tu sais bien que je fais ce que je peux…
Et comme il se plaignait, comme il lui reprechait les heures perdues et ce rongement de d’attente qu’elle lui imposait, elle se jeta dans ses bras et lui dit :
— Mais tu ne connais pas mon rongement à moi… Tu es seul, toi… tu es seul… au moins.
Il ne répondit pas ce qu’il eût fallu. Et il n’aurait pas su plaindre Ghislaine, la plaindre pour les motifs vrais dont elle souffrait. Il n’osait plus regarder, en toutes ses images, la vie de Ghislaine. Et il n’y eût aperçu d’ailleurs que le livresque conflit de l’amour et de la vénalité… Peut-être n’était-il qu’un bourgeois. Une gouape eût compris peut-être, un gigolo…
Ils allèrent dans un café de Montmartre où des invertis s’exhibent. La porte passée, ils ne subirent d’abord que l’éblouissement de la lumière. Le rayonnement ferme de l’électricité frappe les murs nus tout blancs. Par le blanc des murs et le lisse des glaces, la fumée du tabac semble flotter plus dense et se pénétrer des couleurs proches. Ses spirales ont des courbes d’écharpe. Elle se répand en nuages roses sur fond de glaciers. Elle baigne tout le milieu de Ia salle. Un couple danse dans une fumigation lumineuse, qui mange les visages. Sur les banquettes, contre les murs, les consommateurs se découpent dans une clarté nette. Une musique violonneuse semble agiter les têtes dans la lumière et la fumée.
Deux personnages circulent au long des tables et passent agilement au milieu de la salle entre les clients, le couple dansant et le serveur en veste blanche. Leurs vestons dessinent la taille, excessivement. Ils tournent en marchant le buste autour des hanches. S’ils s’approchent d’une table, ils accompagnent leur danse du ventre d’une contorsion mièvre, tourmentée, caricaturale. Ils approchent les mains de leur tête penchée, selon un mouvement onduleux et saccadé tout ensemble, qui fait penser à la femme qui se coiffe, à la ballerine qui salue, à l’enfant qui raille en se gardant d’une claque. Ou bien leurs deux mains jointes dessinent des courbes dans l’espace, accompagnent la contorsion des hanches et du ventre. Leurs mouvements ne sont pas féminins. Ils ressemblent à la caricature d’un mouvement de femme ridicule. Le spectateur non initié ne sait pas dans quelle mesure ils jouent une comédie d’exhibition, dans quelle mesure ils accentuent un mouvement naturel destiné à séduire. Se moquent-ils d’eux-mêmes, des spectateurs ? Ou simplement leurs contorsions ne sont-elles rien d’autre que ce balancement des hanches, dont beaucoup de raccrocheuses ont pris l’habitude. Poudrés et fardés, on ne découvre en eux d’abord rien d’autre que de ridicule. Mais leur regard révèle qu’ils ne sont pas seulement des grimes, regard vieillot et brillant, fripé, plissé, clignant et virant en œillades.
Le plus âgé, blond et gros, large tête de jurisconsulte gastronome, s’approcha de Ghislaine, lui serra la main très simplement, en homme du monde camarade. D’un coup d’œil, il observa Pierre Coudray et saisit immédiatement qu’il n’appertenait point au milieu de Ghislaine. Mais qui ? Un ingénieur ? un peintre ? un provincial ? un millionnaire qui néglige de s’habiller en homme chic ? un type dans les théâtres ? un miché ? un béguin ? ou rien du tout ? Il ne fit qu’un signe de tête à Coudray et s’éloigna.
Ghislaine observait Pierre :
— Ça te dégoûte ?… Non… Hein… c’est rigolo ?
— Mais oui… dit Pierre.
Et, en effet, il n’éprouvait point de gêne. C’était vraiment un spectacle, come d’une autre planète. Peut-être le dégoût d’un vice implique-t-il qu’on en puisse être tenté. Et il n’eut envie que de rire quand l’autre personnage fardé vint à lui, agitant ses épaules comme disloquées, tordant les mains, tordant la voix…
Il s’amusait. Il était dans une baraque foraine du vice. Le vice était là comme l’anatomie et la tératologie dans les musées des foires. Et au delà de cette porte : la rue… Paris… le monde et les hommes En deçà : cette simagrée, quelques-uns dont les pensées se trompent de sexe, et les autres venus comme dans la baraque où l’on montre le monde à l’envers, des spectateurs dont les uns ont un vice qu’ils n’avouent pas, dont les autres contemplent un vice qu’ils ne comprennent pas. Et dans cette lumière réfléchie par les glaces et les murs blancs. Et l’accord provisoire entre tous ces gens, qui protesteraient sans doute au théâtre contre une audace véritable, qui ne résistent dans la vie à aucun préjugé, mais qui, là, contemplent docilement et s’amusent, parce qu’ils ont franchi la porte du vice. Et c’est à se demander si les hommes ne valent pas mieux, quand ils sourient devant le vice que quand ils prétendent à la vertu…
Ghislaine lui nommait des femmes :
— Germaine d’Avranches…
Il avait entendu ce nom quand il était encore un enfant. Elle était de l’époque où les courtisanes portaient la particule. C’était un personnage célèbre, auquel les revuistes d’autrefois faisaient allusion, et connu dans les plus humbles communes. Des expéditionnaires en province rêvaient à elle, comme on rêve à Phryné.
Elle avait une drôle de tête, moitié de clown et moitié de cochon, une tête rose de vieille blonde à malices, mais jolie encore de plénitude et de vivacité.
— Quel âge a-t-elle ?
— Soixante ans… dit Ghislaine.
— Il faudrait être une brute, dit Coudray, pour ne point admirer une telle jeunesse, fût-elle complètement fabriquée.
Germaine d’Avranches avait, à sa table, une jeune femme brune, en robe noire, dont les bras minces au poignet s’élargissaient aux épaules en anneaux magnifiques. Un jeune homme les accompagnait, contre lequel se serrait la jeune femme, un jeune homme d’une terrible beauté d’exotique. En son visage, plus clair que celui d’une femme, les yeux étaient d’une pureté de pierre précieuse. Et les traits nets s’assemblaient en une expression vide, blanche, et mollement voluptueuse.
— Elle voudrait bien danser avec les tapettes… Mais il ne veut pas… dit Ghislaine. Tu t’amuses ?
— Oui… Ils me reposent, ces trois-là… Je ne pense pas qu’ils aient jamais connu l’angoisse métaphysique… Je ne veux pas dire qu’ils n’ont pas inventé le sirop de gomme. Je dis qu’ils se foutent de l’invention du sirop de gomme. Et c’est ça qui m’amuse. Et ce jeune homme qui est beau comme un jeune chat. Mais quel genre de femmes ici… en général ?
— Des femmes chic.
Il regardait autour de lui. C’étaient de belles filles, pas très fines, assez rudes d’aspect. Il eût fallu n’être pas un homme pour ne pas les trouver désirables. Bras nus, et portant toutes des colliers de grosses perles et des bagues à solitaire énorme. Maintenant les yeux de Pierre étaient attirés par ces tournoyantes fulgurations aux mains des femmes. Ghislaine lui disait la valeur des bijoux. Chacune de ces femmes portait sur elle des billets de banque qui reflétaient le prisme.
— Cinquante mille, la bague de Nadège d’Aily… trois cent mille, le collier de Lucette Manneval.
— Ce ne sont pas des bijoux… dit Coudray… ce sont des galons.
Germaine d’Avranches, Nadège d’Ailly, Lucette Manneval, porteuses de bagues et de colliers, qui êtes-vous ?… se demandait-il. Êtes-vous différentes seulement par l’argent acquis des pierreuses dont j’ai pitié ? (D’ailleurs, je ne sais pas pourquoi j’ai pitié des pierreuses…) Êtes-vous seulement mieux nourries, mieux bouchonnées ? Vous buvez du champagne et non pas les petits rhums de la bouteille du patron. Devez-vous votre fortune à votre adresse ou au hasard ? Êtes-vous plus que les pierreuses ou moins ? Moins d’hommes, mais plus de vanité peut-être…
Il ne dit pas ces pensées à haute voix. Mais il ne mélangeait pas Ghislaine à ces femmes. Ghislaine était Ghislaine. Et cependant il eût considéré comme de la dernière indélicatesse de se présenter chez elle, quand Jouannon y pouvait être.
À la table voisine, deux couples mariés, aux airs de provinciaux en voyage, buvaient du champagne et contemplaient familièrement le vice. Après avoir visité le Louvre et le Tombeau de Napoléon, ils visitaient le vice. Un des hommes, jeune encore, n’était qu’une grosse masse ventrue. L’autre, n’étant même pas gros, ressemblait à tout le monde. Les deux jeunes femmes étaient aimables de gentillesse provinciale. L’une d’elle regardait devant elle avec une sorte d’égarement. Et l’autre lui murmuraïit, jouant la sérénité de l’expérience : « — Mais non… je t’assure… tout cela n’est guère intéressant. »
Un peu plus loin étaient assis un homme aux cheveux bouclés, ayant l’allure d’un petit chef d’orchestre, et une femme très brune au visage étonnamment aigu, pincé à tous les angles. Marquée déjà, agréable pourtant, non pas à la façon une femme, mais d’un homme au fin visage. Au reste, comme son corsage noir avait la forme d’un veston et qu’elle portait des manchettes, un faux-col empesé et une cravate, on pouvait s’y tromper. Du moins, on hésitait d’abord
— C’est Emilia, dit Ghislaine.
— Je trouve qu’elle ressemble plus à un homme que ces messieurs à des dames. Sans doute, c’est parce qu’une femme s’évadant de son sexe n’est plus guère une femme pour moi. Tandis que je ne pourrais jamais m’imaginer qu’un homme m’émeuve comme une femme. Mais quelle drôle d’idée de porter un uniforme, l’uniforme d’homme. Il est vrai que…
C’était la première fois que Pierre Coudray venait là. Sitôt qu’ils avaient été installés sur une banquette, Ghislaine l’avait observé, redoutant un mouvement de dégoût ou de mauvaise humeur. Elle fut heureuse quand elle comprit qu’il ne s’ennuyait pas. Un peu étonnée, elle en fut heureuse, comme si cela créait centre eux une familiarité nouvelle.
Les deux hommes fardés passèrent devant eux :
— Je préfère la blonde, dit Pierre. La brune a trop l’air d’une môme gouape. Mais la blonde décidément… il me plaît. Il observe du coin de œil… Pas bête. C’est un homme… ça. Ou du moins…
Ghislaine riait :
— Non… mais alors… si tu te mets à aimer les tantes.
— Ça m’est bien difficile de t’expliquer… J’aime assez ces tantes-là, ces braves petites tantes qui portent leur tantisme avec ostentation. Mais je déteste les tantes hypocrites (Oh ! je ne parle pas des hommes qui sont naturellement contre nature… ils sont ainsi et n’y peuvent rien). Mais je parle des tantes moralistes. C’est peut-être dégoûtant d’être tante… Ghislaine. Mais être moraliste… ça alors… Je t’expliquerai… Je parle de messieurs très bien. Eh bien ! ces tantes-là, ça finit toujours dans la cagoterie. Enfin, tantes pour tantes, j’aime mieux celles-là, pour la même raison que je préfère un sergent de ville à un mœurs en bourgeois.
La porte s’ouvrit. Celle qui entrait, quelle était-elle ? Une princesse de palace ? Elle entra comme chez elle. Elle serra la main des hommes fardés, qui lui parlèrent sans trépidation ni contorsionnement, avec un curieux mélange de respect et de familiarité. Elle s’avança avec une grâce fléchissante, Un visage de vingt-cinq ans, un profil canonique de Grecque et des cheveux tout blancs…
Ghislaine perçut l’admiration de Pierre.
— Elle a cinquante ans, lui dit-elle. Qui c’est ?… On ne sait pas… Ça n’en est pas une. Mais on dit qu’elle n’aime que les tantes. Je ne la connais pas.
« Que cette femme, pensait Pierre Coudray, soit une détraquée ou une curieuse, est-il donc quelque chose qui puisse valoir mieux que de l’approcher ? Ah ! oui la vérité et d’autres choses de cet ordre. Mais si elle les méprise ? Car elle ne peut être de celles qui les ignorent. »
Tout à l’heure, il pensait qu’une rôdeuse des boulevards extérieurs valait mieux que Germaine d’Avranehes. Et maintenant il se disait : « Germaine d’Avranches a mérité d’échapper à la misère des radeuses. Pour des raisons que j’ignore et qui dépassent mes petites évaluations de moralisme et d’apitoiement… Il y a le plan du luxe et de la volupté. Et pourtant… »
En cet instant le plus jeune des fardés arrondissait ses gestes tout près d’eux. À une question que Lucette Manneval, de sa table, lui jetait d’une voix chuchotée, il répondit :
— Oui… oui… J’ai vu ça… du temps que j’étais chanteuse…
Puis, il s’approcha de la table de Ghislaine et de Pierre. Il se pencha, à demi courbé sur la table, à laquelle il s’appuyait du coude. Puis il raconta à Ghislaine une longue histoire sur deux contemporaines de Germaine d’Avranches, dont l’une avait fait un gros héritage et dont l’autre se ruinaît à Nice, pour on ne savait qui. Ghislaine riait, s’indignait, s’apitoyait avec lui. Il lui répondait par des « Oui… ma chère » accentués, prolongés, chantés presque. Ils causaient comme deux enfants causent de l’école, deux soldats de la caserne, deux bourgeoises de leurs bonnes, deux domestiques de leurs maîtres. Ils avaient l’habitude des mêmes visages et des évaluations communes de la vie. Il riait et Ghislaine riait. Il s’étonnait, elle s’étonnait. Et cette familiarité… Ce n’était point un cas que Ghislaine observait, ce n’était point un monstre qu’elle regardait par goût du bizarre, de l’exceptionnel ou de l’horrible, par un sadisme de la curiosité. Pierre Coudray eut le sentiment que deux filles causaient ensemble.
Ils sortirent.
Dans la rue, il dit seulement :
— Nom de Dieu de nom de Dieu !
Ce n’était plus, dans la lumière blanche et la fumée rose, les monstres fardés et le profil grec aux cheveux blancs. Mais la rue…
Jouannon était un petit homme vif et rond, d’un visage net, sauf le ballant léger du bas des joues et des paupières inférieures. Absolument verticales parmi les directions obliques du visage, les paupières de Jouannon étaient sous ses yeux comme des moustaches sous un nez. Point du tout une ganache. Jouannon avait une valeur de technicien et les affaires pour lui n’étaient point hasard, mais précision. Avant la guerre, il n’avait guère que six ou sept millions, gagnés dans les constructions Jouannon, Lédème et Cie. Au sixième mois de la guerre, il pressentit la vie chère, constitua des stocks de tout et de n’importe quoi, utilisa des prête-noms, commandita des stockeurs et attendit. En 1920, il possédait presque cent millions. Il était riche au point qu’on songea à lui offrir un ministère.
Tout d’abord, il espéra de Ghislaine une initiation à quelque raffinement de volupté et à quelque subtilité de la tendresse, dont il supposait volontiers l’existence en dehors de lui-même, mais qu’il reconnaissait ignorer. Il aimait cordialement sa femme : « Mais sacré nom d’un chien, disait-il, pourquoi est-elle si femme d’entrepreneur ? » Avant Ghislaine, il n’avait pas le sentiment de l’avoir trompée. Quand il faisait un voyage d’affaires, il se renseignait au restaurrant auprès du maître d’hôtel, puis allait dans le café de nuit le mieux fréquenté ou dans la maison de tolérance la plus confortable. Ce n’était que façon d’employer ses soirées, parce qu’il était un homme actif et détestait perdre son temps au café. Chaque voyage lui laissait ainsi un souvenir, où se mélangeaient l’odeur des trains, les halls de gare, les escaliers d’hôtels, le portier et l’ascenseur, les usines visitées, les bureaux d’industriels et d’ingénieurs. Et des salles lumineuses où des personnes maquillées se présentaient à lui décolletées ou dévêtues.
Quand il eut ses cent millions, il se dit : « Quand même, il serait temps… » Il reprit le sentiment de l’amour au point où il l’avait interrompu étant adolescent. Il se souvint de livres qu’il avait lus. Il était tout décidé à aimer Ghislaine. Sa grande sagesse fut qu’il se contenta de l’aimer bien. Il n’était point sot — et jugea vite les hommes qui fréquentaient dans ce milieu, où son associé Lédème l’avait introduit : étrangers de palaces, rastas, fils de millionnaires, industriels prudents ou détraqués, intermédiaires véreux. Comme il n’était pas de leur milieu, il fut préservé de subir la légende, qui, de groupe en groupe, circule autour des femmes connues. Aucune n’eut auprès de lui beaucoup plus de prestige que les personnes plus maquillées qu’il fréquentait en voyage. Mais il fut séduit par la jeunesse et la beauté de Ghislaine…
Depuis quelque temps déjà, il s’était aperçu de l’impatiente humeur de Ghislaine. (Elle n’était presque jamais chez elle l’après-midi.) Un soir même, elle était sortie, lui disant :
— Non… ne m’accompagne pas… Je vais chez des amis mariés, très collet monté, qui ne me recevraient plus s’ils pouvaient supposer…
Ghislaine connaissait mal encore l’art d’utiliser sa nervosité et d’imposer aux hommes ses carices comme une séduction de son caractère. Ses mensonges, comme sa maussaderie, étaient sans grande adresse.
Jouannon eut la conviction qu’il était trompé. Plutôt que de la jalousie, il en eut d’abord de l’irritation. Ghislaine lui parut une ingrate. Jouannon n’était point avare. Mais bien qu’il eût cent millions, il ne savait point donner sans rien exiger. Et n’y avait-il point entre Ghislaine et lui une sorte de contrat ? Si son amant n’est point assez riche ou assez généreux, qu’une femme cherche ailleurs de l’argent… passe. Mais refusait-il jamais rien à Ghislaine ? Ce cadeau de trois cent mille francs… son collier de chien changé en un rang de grosses perles presque égales, ce collier qui la classait… les notes d’hermine et zibeline payées à part. Ghislaine ne pouvait avoir besoin d’argent. Jouait-elle ? Mais non… Pourquoi le lui eût-elle caché ? Ghislaine était une ingrate. Il était son bienfaiteur après tout. Mais si ce n’était pas pour de l’argent ?… Un amant alors. Un vrai amant pour l’amour ? Un gigolo… un maquereau peut-être Et Jouannon qui ne connaissait les femmes que par madame Jouannon et les personnes nocturnes de Bordeaux, de Marseille, de Nantes, de Lille ou de Bruxelles et par les livres aussi, se demandait si les femmes comme Ghislaine avaient coutume de donner de l’argent à leur amant de cœur. Un amant ? Qui ? un violoniste, un tzigane de dancing, un jockey ou un timide jeune homme lui apportant des fleurs ? Ou quelque rasta à l’œil de tourbe ? L’aimait-elle pour une pâmoison que seul il savait lui donner ? L’aimait-elle pour son air de canaille ambiguë ou parce qu’il était jeune et vigoureux ?
— Ghislaine, dit-il, j’aime mieux que tu me dises la vérité. J’aime les situations nettes. Je sais regarder en face. Et, même en affaires, je sais pardonner beaucoup à qui n’essaye pas de me mettre dedans…
Ni Ghislaine ni Jouannon ne saisirent le sublime du « même en affaires… »
— Mais vous êtes fou… dit Ghislaine. Qui vous a monté contre moi ?
Ik insista et n’obtint rien d’elle. Il interrogea maladroitement les domestiques, n’osant point leur poser des questions directes, demandant d’un ton de distraction affectée : « Il n’est venu personne ?… Savez-vous si Madame doit bientôt rentrer ? » Mais aussitôt il se disait : « Qui me prouve qu’il vient ici… ? Elle va peut-être chez lui… Ils peuvent ne rien savoir. »
Il n’était pas dans le caractère de Jouannon de s’empoisonner d’une obsession, sans tenter d’acquérir une certitude. Il voulait savoir. Mais comment savoir… ?
Jouannon souffrait aussi de ne pouvoir confier à personne son inquiétude et son irritation. À qui donc fût-il allé dire : «Je suis embêté… je crois que je suis cocu ». Et d’ailleurs, il n’avait pas de certitude. S’il avait eu une preuve, lass moindre preuve, peut-être lui eût-il été possible de trouver un confident. Et encore… Sans doute s’il eût été trompé par madame Jouannon, il aurait pu d’un ton tragique et contenu, avec une grande sobriété dans l’expression de la douleur, dire à quelque ami : « Mon ménage est brisé… je n’ai plus de foyer. » Un homme de son âge n’est point déshonoré par une telle confidence, s’il y met un peu de noblesse et de dignité. (Et d’ailleurs, il n’arrivait point à tirer le moindre désespoir de cette hypothèse à laquelle il ne croyait pas. Au lieu que l’idée d’être trompé par Ghislaine lui apparaissant comme vraisemblable, il l’accueillait avec amertume.) Mais à supposer qu’il fût certain de son infortune, il se croyait contraint à ne la point confier. Trompé par Ghislaine, il n’était que ridicule. Un jeune homme eût pensé : « C’est bien fait. » Un quinquagénaire lui eût dit : « Que voulez-vous… à nos âges. » Cette rumination le fit soudain sursauter : « Je ne peux tout de même pas regretter que ce ne soit pas ma femme qui… »
Et quelle maladresse de répéter sans cesse ses soupçons à Ghislaine. Mais à qui donc parler, sinon à elle… ?
C’est ainsi que Jouannon fut amené à se présenter une après-midi dans le cabinet de M. Vire, ancien inspecteur de la sûreté :
Missions délicates.
Le bureau de M. Vire étant tendu d’un brocard grenat. On voyait dans une vitrine un coup de poing américain, un poinçon, un marteau, des couteaux et des revolvers. Chacun de ces objets s’accompagnait d’une fiche en carton sur laquelle on lisait une date et le nom du criminel auquel il avait appartenu. Une autre vitrine était consacrée à l’outillage classique du cambrioleur : pinces-monseigneur, rossignols et lanterne sourdes. Mais Jouannon fut impressionné surtout par une porte à guichet dressée sur une sorte de chevalet et à laquelle pendait un écriteau encadré, sur lequel il iut : « Porte de la cellule de la prison de Montbrison où l’assassin Maresco fut enfermé jusqu’au jour de son exécution ».
Jouannon contemplait les ferrures et l’énorme clef de la porte. Il pensa soudain qu’il y avait des assassins, des prisons. Mais il y avait aussi des cocus. Il était homme de décision et peu accoutumé à s’abandonner à des cavalcades de sensations. Il fit effort pour maîtriser sa gêne. Mais il ne put empécher cette idée absurde de traverser sa tête : « Pourquoi n’y a-t-il pas aussi une vitrine avec les armes des cocus ? »
C’était la première fois que le mot de cocu sonnait en lui, net, avec ses deux syllabes et ses quatre lettres. Cocu… un vieux avec des cornes sous son bonnet de coton. Co-cu…, les deux syllabes séparées…, on dirait un mot d’une langue exotique, quelque chose comme du maori ou du japonais… « Alors, je viens dire à cet homme : Je crois que je suis cocu… aidez-moi à savoir si je suis cocu. » Mais il se ressaisit en pensant : « Il en a entendu bien d’autres… Et pour lui, c’est une affaire… »
M. Vire, ex-inspecteur de la Sûreté, était assis devant un bureau de style gothique sur un vaste siège au dossier très haut, également gothique. Vêtu avec beaucoup de soin, un soin évident, il portait du linge glacé et son veston noir était bordé. Les vêtements de M. Vire s’ajustaient avec une perfection quasi métallique. Certes, il n’avait rien du policier crasseux. Il était de ces hommes dont on distingue le costume, en même temps qu’on aperçoit leur visage. Châtain, de traits réguliers, les yeux clairs et sans apparente fripouillerie, M. Vire n’avait guère dépassé la quarantaine. Hors la rigide élégance du costume, M. Vire ressemblait plutôt à un fonctionnaire des Beaux-Arts. Ses manières étaient simples, celles d’un médecin sans pédantisme, habitué à voir beaucoup de clients. Et cette simplicité contrastait avec ce décor, dont les accessoires étaient une porte de prison et des surins. Il indiqua à Jouannon un fauteuil bas, en cuir, et posa sur lui un regard attentif, un regard qui attendait la confidence.
Jouannon avait préparé un exorde. Plusieurs même. « Si étrange que soit ma démarche, vous devez être accoutumé… » Ou bien au contraire, sur le ton de l’homme d’action parlant à l’homme d’action : « Voilà ce qui m’amène… C’est très simple… »
Le regard très calme de M. Vire rassura Jouannon. Cependant il ne se souvint d’aucun exorde. Tout d’abord, il eût préféré s’en aller. Mais il était là. Que ce fût de façon méprisante ou de façon cordiale, il fallait parler. Une banale parole de M. Vire l’aida. Dès qu’il eut entendu sa voix, il lui sembla que M. Vire était depuis toujours son confident, que M. Vire était capable de tous savoir immédiatement, que M. Vire lui dirait jovialement :
« Mais non… il n’y a rien » ou sur un ton compatissant : « Évidemment… il est à présumer, monsieur, qu’on abuse de votre confiance. »
— Je vous prierai seulement, dit Jouannon, ayant exposé ses soupçons, je vous prierai de ne confier cette enquête qu’à un agent absolument éprouvé… à quelqu’un qui ait… enfin… un certain sens… des nuances. Et quel que soit le résultat de l’enquête, vous voudrez bien m’en avertir sans tarder.
M. Vire, tout droit sur son siège gothique, dominant Jouannon épuisé par sa confession et presque étendu dans son fauteuil bas, lui dit avec autorité :
— Je ne vous conseille pas, monsieur, de suivre cette enquête. Et, pour mon compte, ne m’en veuillez point, si je ne désire pas m’en charger…
Comment… ? se demandait Jouannon, décu, cet homme refuse du travail. Il a donc bien des affaires ? Et un travail sans risques… Et que lui, Jouannon, payerait le prix qu’on voudrait. Pourquoi ? Alors un policier se mêlait de lui donner des leçons de délicatesse… Ou quoi… ? Ghislaine était-elle la maîtresse du Président de la République ?
— Mais, pourquoi, monsieur… ? dit-il, très mal à son aise, sortant une cigarette de son étui et n’osant l’allumer, malgré son envie de fumer.
M. Vire parlait d’une voix nette, un peu coupante :
— Monsieur… excusez-moi… Mais ce sont là des affaires excessivement désagréables, je dirai même : c’est là le type de l’affaire désagréable.
Jouannon fit un mouvement. Mais M. Vire ne lui laissa pas le temps de parler :
— Sans doute, monsieur, vous trouverez nombre de mes confrères qui accepteraient cette mission… Et ce n’est point, à proprement parler, une mission difficile. Mais permettez-moi de vous dire qu’il y a l’agence Tricoche et Cacolet, et qu’il y a l’agence Vire. La situation que vous venez de m’exposer n’est pas de celles où je pense qu’il soit convenable que j’intervienne. Comprenez-moi bien… monsieur, et veuillez, tout d’abord, excuser les hypothèses que je me vois contraint d’envisager. Si un client vient me trouver et me dit : « Je crois que ma femme me trompe » (ou réciproquement bien entendu), je n’hésite pas à prendre en mains l’affaire. Selon le milieu des personnes en cause, j’envoie en mission tel ou tel collaborateur. C’est parfait. Nous nous comprenons bien. I} s’agit de gens mariés, d’une affaire concernant des gens mariés.
M. Vire, pour appuyer sur le mot, lui ayant attribué trois syllabes, continua :
— J’éntends bien : mariés l’un et l’autre, mariés l’un avee l’autre. Si même le résultat est positif, si même j’acquiers la preuve de l’adultère, si même j’organise le flagrant délit, mon client a une marche à suivre toute rationnelle, toute préparée qui est le divorce. Si pénible que puisse être la certitude, mon client a une sorte de satisfaction. Mon enquête n’est que le commencement d’une procédure légale. Mes honoraires rentrent en quelque sorte dans les frais de divorce. Mais, monsieur, dans un cas semblable au vôtre… Supposons d’abord un résultat négatif… Rien… on ne trouve rien. Eh bien, monsieur, même dans ce cas-là, le client n’est pas content… je peux dire qu’il continue à être inquiet, à se tourmenter. Il vient se plaindre. Il dit que l’enquête a été incomplète. Et il n’a pas tout à fait tort, je vous dirai pourquoi tout à l’heure… Et si le résultat est positif, si mon client est un homme trompé, authentiquement trompé… Eh bien, monsieur, il en conclut simplement que nous sommes de sales individus qui fourrons notre nez où il ne faudrait pas… Et cela s’explique. En pareil cas, nous apportons un renseignement et non pas une solution… Il n’y a pas de divorce pour les gens qui ne sont pas mariés.
M. Vire se leva, fit quelques pas dans son bureau et donna une chiquenaude sur la vitrine aux armes coupantes et contondantes.
— Mais enfin… monsieur, dit Jouannon. C’est un renseignement que je voudrais avoir, c’est un fait sur lequel je vous demande une enquête… dont j’accepte à l’avance les conséquences sentimentales. Et si c’est question d’honoraires, si vous. redoutez mon mécontentement… par la suite… en cas de… Hé bien, monsieur… demandez-moi telle provision que vous voudrez…
— Je n’accepterais point, en effet, sans une très grosse provision. Mais je refuse, si avantageuse que puisse être pécuniairement une telle mission… je refuse. Et cela pour d’autres raisons, dont je puis, s’il vous est agréable, vous dire les principales. La première est que ces sortes d’enquêtes sont infiniment délicates dans tous les cas ressortissant à celui qui nous occupe. Il est arrivé à des agents infiniments adroits de n’y pas réussir, ou plutôt d’y mal réussir. On trouve, on trouve souvent quelque chose, mais rarement ce qu’on s’attendait à trouver, quelquefois plus, quelquefois moins. Quelquefois des choses incompréhensibles.
— Vous oubliez, monsieur, que madame Luchère.
— Je sais parfaitement, monsieur, quelle est la correction de la vie de madame Luchère et quelle situation elle occupe à Paris. À Dieu ne plaise que je veuille, à son propos, établir une comparaison désobligeante. Je parle en général, monsieur, tout à fait en général. Mais je vous dis qu’il est souvent fort difficile d’interpréter les enquêtes de cette sorte. Il y a quelquefois l’ancien amant qui revient. On est tenté de croire que c’est pour… vous comprenez… Ce peut être également par amitié. Tout récemment, à la suite d’une enquête de ce genre à laquelle j’ai eu la faiblesse de consentir, mon agent découvre qu’un amant, très ancien, un amant du début, venait chaque jour dans l’hôtel… enfin dans l’hôtel d’une personne… Mon agent fait son rapport. Je le communique. Scènes. Scandale… Menaces de rupture. Et l’on découvre, quelques jours après, que cette personne ignorait tout, et que ce monsieur, cet ancien monsieur plutôt, venait à l’office pour y manger avec les domestiques… Voilà… Je n’en finirais pas. D’autre fois, on pense trouver un amant clandestin. On en trouve dix… Et puis, il y en a tant de sortes d’amants, qu’on risque de commettre des injustices, de ne pas doser exactement les témoignages… Une autre fois, monsieur… on découvre qu’un homme passe les nuits dans l’hôtel surveillé. Rapport de mon agent. Un monsieur en habit qui entre dans l’hôtel à deux heures du matin et en sort à huit heures. Hé bien, monsieur, croyez-moi, si vous voulez… Moi, j’en ai acquis la conviction, la personne surveillée, qui se trouve en effet être un peu lourde, un peu forte, employait la fin de la nuit et l’aube à apprendre à danser… Oui, l’homme en habit n’était qu’un maître de danse clandestin…
— Mais, monsieur, dit Jouannon, c’est précisément ça que je veux savoir… la vérité… Si elle était facile à découvrir, je ne serais pas venu vous trouver.
— Une autre raison, qui me contraint à vous refuser mes services, monsieur, c’est le principe absolu que je me suis fait de ne point agir là où la police officielle a des intelligences…
Cette fois, Jouannon se leva et fut sur le point de gifler M. Vire. Il se contint, mais lui cria :
— Vous ne prétendez pas, monsieur, que madame Luchère. Vous insultez madame Luchère… Vous vous moquez de moi… Je ne supporterai pas…
M. Vire ne fut point déconcerté. Avec un calme persistant, il continua :
— À Dieu ne plaise, monsieur, qu’il soit dans ma pensée d’accuser madame Luchère de la moindre compromission. Je suis absolument convaincu que madame Luchère ignore absolument quelles sont, parmi ses connaissances, les personnes qui ont des relations avec la préfecture de police.
— C’est de la folie, monsieur.
— Mais non… monsieur. Dans tous les milieux… il y a au moins une de ces personnes…D’ailleurs, elles procèdent rarement à de véritables enquêtes. Et la maison de la rue des Orfèvres ne s’occupe guère des intrigues sentimentales. Mais il peut être utile, à monsieur le ministre de l’Intérieur, de savoir que tel député fréquente telle maison, ou que tel chef d’industrie en fréquente telle autre, où est installée une somptueuse fumerie d’opium… Enfin que sais-je ?… Cela sert à nourrir les dossiers des personnes en vue. Ainsi, je suis sûr que le vôtre…
Jouannon faillit à nouveau se fâcher. Mais peu à peu, il se sentait intimidé devant l’assurance calme de M. Vire :
— Alors quoi… moi aussi… j’ai un dossier… ? On sait que… ? Alors quand je dîne avec le Préfet de police, il sait.
— Il n’est point sûr qu’il ait eu l’occasion de se faire communiquer votre dossier. C’est tout ce que je puis vous dire, monsieur.
Comme Jouannon prenait congé, M. Vire le salua et lui dit :
— N’oubliez pas, monsieur, que je suis tout à vos ordres pour telle filature, enquête ou mission qu’il vous plairait, et qui ne soit point de l’ordre de celle-ci…
Jouannon retrouva quelque honte, quand il fut sorti du cabinet de M. Vire. Il eut aussi quelques remords envers Ghislaine. Si bien que, pendant quelques jours, il cessa de venir chez elle à des heures imprévues et de l’accompagner, quand elle voulait sortir. Comme il s’occupait avec activité d’une affaire de chemins de fer départementaux, sa vie sentimentale en fut diminuée. Les affaires n’étaient pas seulement pour lui de l’argent remué. Elles l’excitaient, « C’est comme une douche… disait-il. » Penser à une affaire, la calculer et la bâtir, cela le tendait. Il sentait aux tempes comme un mouvement du sang, qui lui était agréable. Il pensa à Ghislaine sans irritation et ne fut pas obsédé.
Pourquoi s’inquiétait-il ainsi ? Ne pouvait-il pas être un ami sceptique, un protecteur sans illusions ? Jouir de la vie enfin… Il avait bien accepté la fugue de Ghislaine avec Victor Lesquin. Ghislaine était revenue. Pourquoi donc se faisait-il tant de souci ? Ghislaine ne montrait aucune envie de le quitter.
Mais si faible que soit la jalousie, elle trouve dans l’argument même qui la soulageait motif à se tourmenter. Victor Lesquin, ça ne comptait as. Cet imbécile était un de ces figurants que les femmes prennent par intérim. Et à cette époque — c’était là l’important, c’était là l’essentiel — Ghislaine et lui se connaissaient à peine. Il n’y avait point entre eux le même lien qu’aujourd’hui. Tant de choses gentilles que Ghislaine lui avait dites et les soirées qu’ils avaient passées ensemble. Ces causeries : Ghislaine lui contart de petites histoires et, lui, apportant de plus graves anecdotes et nourrissant Ghislaine de son expérience de la vie. Était-ce illusion, cela ? Sans doute, il n’avait pas vingt ans. Mais une femme est-elle insensible à la douceur plus grave d’un homme énergique et vainqueur dans la vie ? Et n’avait-il pas lu que l’amant, c’est l’homme de quarante ans ? Et il n’en avait que quarante-huit, Ce n’est pas cinquante. Et l’argent… ? Ça ne compte pas l’argent ?… Oui… c’est entendu. Ce n’est pas très chic d’en parler. Mais à qui fera-t-on croire que ça ne compte pas ? Et Jouannon s’attendrissait à la fois, en pensant à Ghislaine et en pensant à l’argent qu’il lui avait donné. Donc, il y avait un lien entre eux, et, si elle avait un amant, ce serait bien plus grave qu’auparavant. Il était naturel qu’il en souffrit davantage.
Mais l’activité de Ghislaine préparant la soirée qu’elle donnait en son hôtel le rassura. Elle écrivait des cartes d’invitation. Elle discutait avec lui le choix des invités et le choix des artistes. Il l’accompagna chez une chanteuse de l’Opéra.
Ce fut un des beaux jours de Jouannon. La chanteuse incarna pour lui la volupté, l’importance et la gloire. Elle excitait en lui bien plus encore qu’un désir, une essence du désir, une mathématique et une musique du désir. Il éprouvait pour elle le respect qui est dû au personnes supérieures qui sont au-dessus de la morale, Et cette sorte de respect remplissait Jouannon d’admiration pour lui-même. Comme il fallait qu’il eût des « idées larges », pour être capable d’un tel sentiment comme au-dessus des lois !
Il admira cette puissance corporelle, cette majesté mi-royaleet mi-charcutière qui est fréquente chez les fortes chanteuses. Blanche Lombard fut avec lui d’une amabilité réservée, mais — si l’on peut dire — très soignée. Elle connaissait d’ailleurs toutes les firmes importantes.
Pierre Coudray avait d’abord énergiquement refusé d’assister à la soirée de Ghislaine :
— Ce n’est pas mon monde… disait-il. Tu seras entourée d’un tas de gens.
Ghislaine l’avait supplié :
— Je n’ai pas de monde. Mon monde, c’est toi. Je m’ennuierai tant, si tu n’es pas là…
— Mais tu t’ennuierais aussi si les autres n’étaient pas là…
Il n’avait dit cela que par mauvaise humeur, poussé par ce vague dépit de l’homme qui n’accepte point qu’une femme prenne quelque intérêt à ce qui n’est pas lui-même. Mais il eût aussitôt le sentiment d’avoir touché un point de vérité. Ghislaine l’aimait, mais ne pouvait se passer des autres… Elle n’était point tenue seulement par l’argent et le luxe. Eût-elle pu vivre seule avec lui, fût-il plus riche que tous les autres ?
Le jour même de la fête elle avait demandé l’auto, prétextant une commande oubliée chez le confiseur et elle était venue chez lui, l’après-midi. Elle lui prépara son smoking et choisit sa chemise. Et Pierre, quand elle fut partie, contempla, comme s’ils fussent devenus des objets magiques et chargés d’elle, le linge et de vêtement que les doigts de Ghislaine avaient touchés.
Quand il eut pénétré dans le hall, il fut gêné de sa solifude au milieu de ces gens qui, déjà s’étaient assemblés en groupes familiers. Ils étaient dans le courant de leur vie. Mais lui, comme s’il eût reçu seul la lumière des lustres, avait la sensation d’être éclairé comme un acteur en scène. Ghislaine vint à lui, si parfaitement belle qu’il en oublia tout. C’était une autre Ghislaine encore, plus souple, plus souriante, glissant entre ses hôtes pour venir à lui. Et lui-même n’était plus maussade. La fête lui sembla pour lui, Tous ces gens n’étaient que des comparses. Tout l’éclat des lumières, et la beauté des fleurs, et les épaules des femmes, cette somptuosité n’était point autre chose qu’un hommage du sort à Ghislaine. Et Ghislaine souriant et méprisant les autres, eût-elle ainsi souri, s’il n’avait été la ?
Une pianiste austère sembla prêcher au piano. Un violoniste ambigu, pommadé et fardé, ondula du bras, de la tête et du corps. Il semblait désossé et, au bout de son bras trop flexible, on s’étonnait de la ligne droite de l’archet. Blanche Lombard chanta. Une danseuse agita son écharpe.
Pierre Coudray observait les femmes, ces bras nus, ces bijoux, ces yeux qui brillaient dans le cadre d’un trait noir ou bleu. En lui, toute femme éveillait une secrète espérance. Cette ardeur de jeunesse, projetée sur toutes les femmes, avait la souplesse d’un jeu autant que la concentration d’un désir. La receveuse du tramway, la balayeuse des rues, la chiffonnière, qu’il voyait fouillant dans les poubelles, quand il rentrait à l’aube, la boutiquière, aux doigts noircis par le billon, la laveuse, dont les mains pèlent en moisissure rose, toutes, toutes, étaient des femmes pour lui. Et il croyait que cette universalité du désir jeune ne manquait jamais aux hommes généreux. Mais ici… toutes les femmes semblaient des idoles du sexe aux lumières. En quelque sorte redessinées et recréées par le costume, ornées, parées, tendues, pour que les riches, les oisifs et les débiles mêmes, pour que les plus pressés et que les plus inertes retrouvent auprès d’elles la femme et leur instinct.
Il y avait des actrices, des demi-actrices, des femmes qu’on voyait aux courses et dans les bars, d’autres qui ne se montraient dans aucun lieu public et qui formaient un faubourg Saint-Germain de la galanterie.
Assise près de lui, Gilberte Périne lui montrait Georgette Olonne, qui s’entourait toujours de belles filles sans malice qu’elle offrait à ses amants. Pour qu’elle ne fussent point dangereuses, quelle adroite sélection elle devait opérer ! Elle jouait à la procureuse et, quand on voulait d’elle, se refusait comme une pièce de choix : « Laissez-moi… il vous faut de fraîches enfants sans conséquence… Moi je suis une bête trop compliquée pour vous… » Ou bien, faisant semblant d’être fâchée : « Je ne puis supporter la comparaison. Vous ne pensiez guère moi… l’autre soir… Vous préfériez les petites amies d’Olonne… » Elle était d’une étonnante perspicacité. Jamais ses complices ne réussissaient à lui enlever un amant.
— Bonjour, Périne…
C’était Tremblay, la plus innocente des amies de Ghislaine. Servie par une extraordinaire chance, parlant très peu et ne disant que des paroles enfantines, insouciante et fraîche, elle n’avait jamais qu’un amant et l’accueillait comme une épouse. Il lui fallait quarante-huit heures pour s’habituer. Puis elle disait fermement : « Je l’aime ». Et elle ne pensait point que l’amour pût être autre chose que cette accoutumance.
Quand bien même l’instinct de Pierre Coudray ne l’eût point incliné à beaucoup d’indulgence pour les femmes, le spectacle des hommes y eut, par contraste suffi. La plupart des visages d’hommes étaient d’une molle vulgarité. Coudray distingua quelques « têtes fines », mais d’une expression louche, et souvent hébétée. En somme un groupe de maquignons en smoking, parmi lesquels quelques dégénérés d’apparence plus délicate. Des têtes de bœufs et quelques têtes de lévriers. Un personnage blond, à triple menton et joues couperosées, se vantait de tenir d’un barman de Londres la seule méthode véritable pour la préparation des cocktails. Un immense jeune homme brun, au nez bourbonien, semblait sous l’influence d’une commotion récente et parlait dans une espèce d’essouflement, par phrases hachées, suivies d’un bizarre rire de gorge. Et il avait toujours la tête de trois-quarts, comme si on l’eût tenu par la bride.
— Auprès de tels hommes, un Jouannon semblait un dieu de l’énergie et de l’intelligence.
Un grand Anglais promenait un regard d’une étonnante candeur. C’était une sorte de maniaque qui, ayant été trompé par sa femme, était venu droit de Londres chez Maxim’s et avait déclaré au groom, puis aux garçons, puis à tout le monde :
— Mon femme est une pioutain… Alors, je viens chercher une qui soye aussi…
Il avait étudié la classification des oiseaux et faisait parfois de longs voyages pour trouver un échantillon rare de sous-espèce. Il disait avec un accent admirable :
— Ma profession est ornithologiste.
Il y avait aussi un prince hindou.
— Il y a toujours un prince hindou… disait Gilberte Périne. Je vais vous présenter… N’oubliez pas de l’appeler Votre Altesse… Bas à l’oreille de Périne, capable de comprendre, il murmura :
— Non… mon pied dans le c…
Tremblay s’approchant, demanda :
— Qu’est-ce qu’il dit ?
— Rien pour les enfants…
Le violoniste passa devant eux, se dandinant. C’était un personnage gélatineux et bouffi, coiffé au petit fer, fardé et qui portait à trois doigts de chaque main des pierres enchatonnées et des diamants. Sur les doigts boudinés aux ongles en pellicule, les bagues s’accouplaient en reliefs inégaux. Et les yeux bleus étaient enfoncés dans la graisse fardée du visage.
— Quel œil de crotte… ! dit Coudray.
— C’est Rittal… Vous savez que c’est un des premiers virtuoses.
— Oui, dit Coudray, je connaissais son nom… Mais je n’imaginais pas… Son portrait n’est pas sur les affiches… ni ses fesses.
Rittal s’appuya au piano. Alors Pierre Coudray contempla un spectacle qui lui parut extraordinaire. Blanche Lombard la cantatrice, Olonne, Tremblay et d’autres, aux yeux clairs, aux beaux bras, ayant cet air de vaillance que la beauté donne aux femmes, entourèrent Rittal, qui leur montrait ses bagues. Olonne lui tenait une main. Et les autres touchaient les bagues, les faisaient tourner autour des doigts offerts, sans dégoût du contact, frémissantes de cette ignoble familiarité…
Jouannon oublia presque ses soupçons. Il fit à courts intervalles deux voyages d’affaires. Quand il revint à Paris, il décida de passer ses soirées alternativement chez lui et chez Ghislaine. Il venait souvent l’après-midi. Il s’imaginait montrer une rare délicatesse, en passant avec elle des heures qu’il ne consacrait point à l’amour. « C’est preuve d’estime, pensait-il, et dont elle ne peut manquer d’être touchée. » Cette preuve d’estime empêchait souvent Ghislaine de voir Pierre.
Une après-midi, Jouannon prévint Ghislaine, en la quittant, qu’il partait le soir pour Lille et que, peut-être, il resterait absent plus de deux jours. Le soir même, Ghislaine et Pierre dînaient ensemble. Après le dîner, Ghislaine décida qu’ils coucheraient chez elle et non chez Pierre.
Le lendemain, vers onze heures du matin, Pierre Coudray s’étirait dans le lit de Ghislaîne, les deux bras rejetés par delà la tête.
— Un peu de courage… mon petit, lui dit Ghislaine. Veux-tu prendre une douche ?
L’idée de douche lui fut agréable. Mais, quand il fut levé, il hésita entre le cabinet de droite à céramiques blanches — celui de Ghislaine — et l’autre, le cabinet or et bleu, la coupole byzantine.
— Idiot… lui cria Ghislaine en riant, veux-tu bien aller dans le mien.
— Ah ! je croyais.
— Brute.
Pierre Coudray prit sa douche en amateur. Il accepta, avec une souplesse penchée, le ruissellement de la douche en pluie et se redressa athlétiquement pour recevoir la douche en jet. Puis il s’enveloppa dans un peignoir, le quitta, et procéda à une gymnastique plus savante de séchage. En même temps il chantait :
Elle avait des yeux
Des yeux amoureux
Des yeux qui font perdre la tête
Elle avait des yeux'
Elle en avait deux.
Ce fut dans le moment où il chantait et où, par une alternative flexion des bras, il se frottait diagonalement le dos avec une serviette, que Jouannon ouvrit brusquement la porte. Pierre Coudray resta immobile, comme s’il avait voulu démontrer un temps de gymnastique suédoise, très exactement dans l’attitude de la statue du lieutenant J.-P. Müller, reproduite dans Mon système. Jouannon, une seconde, resta les bras pendants, dans l’embrasure de la porte, comme un homme qui a oublié quelque chose…
Quand Jouannon, qui n’avait pas dit un mot à Ghislaine, eut franchi la grille de l’hôtel, il portait en lui le sentiment de la colère et celui de la jalousie. Mais, si l’on peut dire, sous-jacents. Et il n’éprouvait de très clair que l’étonnement d’avoir découvert, dans le cabinet de toilette de Ghislaine, un homme nu.
Capable de violence, Jouannon souffrait de n’avoir pas agi, de n’avoir pu agir. Jusqu’à l’instant où il était arrivé à la porte du perron, il avait été dominé par un sentiment qui était celui de la pudeur, Traversant la chambre à coucher de Ghislaine et le couloir, descendant l’escalier, traversant le hall, Jouannon avait été jusqu’à la porte du perron, les yeux droits devant lui, sans regarder, afin d’être bien sûr de ne plus voir d’homme nu.
Quand il eut franchi la grille du perron, il eut la conscience claire que cet homme nu n’était point là par hasard, par un caprice de la Providence. Et il se dit à lui-même :
— La garce… elle m’a foutu un homme nu par la gueule.
Ainsi, dans ces premières minutes, Jouannon n’apercevait encore que les causes, en quelque sorte mécaniques, de cet événement et ne les traduisait point encore en souffrance sentimentale. Et telle avait été sa stupéfaction pudique qu’elle dépassait sa colère d’avoir été ridicule. Mais quand il eut fait quelques pas dans la rue, il eut une contraction dans la gorge, une crispation dans les épaules et les poings. Il s’imagina se vengeant, s’élançant… « Voilà, pensa-t-il, ce que j’aurais dû faire. M’élancer sur lui, le saisir… Mais, sacré nom de Dieu, par où le saisir ? Par où saisit-on un homme complètement à poil ? »
L’image de la nudité masculine fut plus forte que sa colère. Et il éprouva un dégoût comme si, effectivement, il avait touché la peau de l’homme, serré dans ses mains les bras de l’homme ; et la même horreur nerveuse que si, avec ses souliers américains, il eût marché sur les pieds nus de l’homme.
Et cet individu s’était baigné dans le cabinet de toilette personnel de Ghislaine, dont elle lui interdisait si absolument l’entrée à lui, Jouannon. Si encore il l’avait découvert dans l’autre cabinet de toilette, bleu et or, dans le sien, il lui semblait que sa peine eût été moins grande…
« Ah ! le saligaud, pensa-t-il, il en a eu de la veine de n’être pas habillé ! » Et, maintenant, sa colère allait à M. Vire qui n’avait pas voulu se charger de l’enquête, que ne lui avait point épargné de découvrir la vérité en des circonstances si véritablement particulières. Et bien qu’il n’eût pas l’habitude des comparaisons allégoriques, il ajouta en lui-même : « La Vérité dans son vrai costume, la plus certaine vérité qu’un homme ait jamais aperçue… » Ah ! il en avait de la veine en amour ! On découvre un amant dans un placard, dans un lit à la rigueur. Mais lui. Ah ! nom de Dieu ! Charmante anecdote : Jouannon… le Jouannon de Jouannon, Ledème et Cie… oui, celui-là même… auquel on voulait, six mois auparavant, confier un ministère, bien qu’il n’eût jamais fait de politique… Ce Jouannon-là… mais oui… Je vous assure… pas un autre…
Et puis avec Ghislaine… alors… c’était fini. Il pe pourrait plus jamais aller chez elle. Il ne lui entendrait plus parler de Gilberte Périne, d’Olonne, de Tremblay… Il ne lui donnerait plus de conseils. Il ne lui raconterait plus les aventures de sa jeunesse. Et ses joues, ses joues si fraiches…
Et Jouannon, ayant marché jusqu’à l’avenue Malakoff, pleura, pleura tout simplement.
Huit jours plus tard, Jouannon se demanda si, malgré tout, il ne conviendrait pas qu’il signifiât sa rupture par un chèque. Non pas que son ressentinrent fût apaisé. Bien au contraire. Jouannon, qui, en toute circonstance, était capable de quelque générosité, était plus prodigue encore, s’il s’agissait de se venger. Mais il délibérait afin de savoir si Ghislaine serait davantage punie par la rupture pure et simple, ou davantage insultée par l’envoi d’un chèque. Si le plaisir qu’elle pourrait avoir à recevoir de l’argent pouvait entrer en balance avec l’injure reçue. Jouannon se livrait à d’étranges calculs casuistiques. Sans doute, une femme comme Ghislaine est accoutumée à recevoir de l’argent. Mais ce chèque a une signification particulière : « Voilà pour vous grue. Je ne suis même pas fâché… un autre souffrirait… Moi je paye… je vous paye… »
Le lendemain, il sonnait chez elle. Introduit dans le grand salon, il l’attendit debout, son chapeau à la main. Elle entra, vint à lui très simplement, lui tendit la main et eut un geste royal pour lui indiquer un siège. Voilà déjà qui le déconcertait. Il avait imaginé une Ghislaine suppliante ou sanglotante, ou sautant à son cou, une chevelure se perdant dans son veston. Ou même une Ghislaine intimidée. Et elle le recevait comme un monsieur en visite. N’était-il plus chez lui… enfin dans son demi-chez lui ? Était-il chez l’autre, enfin habillé ?
Quand Pierre Coudray avait dit à Ghislaine, huit jours auparavant : « Ma petite, ma petite… je suis navré », elle avait répondu seulement : « Je l’emm… » Mais elle avait pris conseil de Gilberte Périne.
— Il ne faut pas bouger, avait dit Gilberte. Il reviendra. Beaucoup de calme… d’abord. Lui bien faire comprendre qu’il y a de la goujaterie dans son cas. Et puis fouailler… Après une histoire comme ça… la cravache…
Ghislaine sonna et fit apporter du thé. Quand la femme de chambre entra, Jouannon se demanda si elle savait, si du moins elle savait tout. Car il comprenait maintenant que le fait grave n’était point d’être trompé, mais qu’on sût la circonstance dans laquelle il l’avait découvert. Et la conséquence de cette réflexion fut que Jouannon, se détournant un instant de penser à Ghislaine, se dit en observant la femme de chambre : « Si je reviens dans cette maison, en voilà une qui n’y fera pas long feu. »
Le lendemain, il dînait chez Ghislaine et ne la quittait point après le dîner. Ils passèrent dans le petit salon, Jouannon se demandait, avec beaucoup de lucidité, s’il se montrerait hautain ou indulgent, s’il manifesterait l’autorité de l’homme qui paye et à qui il plaît, après tout, de revenir, ou bien le scepticisme d’un philosophe qui sait la vie et que nul incident ne trouble en sa sérénité. Il délibérait ainsi. Mais, quand il fut seul avec Ghislaine dans le petit salon, il lui dit simplement :
— Tu t’es bien foutue de moi… Qu’est-ce que c’est que ce gaillard-là ? Me promets-tu de ne plus le voir ?
— Je vous prierai, répondit Ghislaine, de ne pas me parler sur ce ton. Si c’est une explication que vous venez chercher, je puis consentir à vous la donner. Mais il ne faudrait pas l’exiger sur le ton d’un palefrenier qui fait tourner sa jument à l’écurie…
— Je vois… vous allez me dire que c’est un monsieur qui est venu essayer la baignoire.
— Je ne vous répondrai rien, si vous usez de ce ton et de ces plaisanteries… Et avant tout, je vous prie de considérer qu’un homme du monde n’entre point dans une maison, comme vous y êtes entré ce jour-là, et ne consent point à ces pratiques d’espionnage. Vous m’avez mouchardée… Et par quel moyen facile et usé. Le voyage à Lille !
— Et j’ai trouvé chez vous un homme tout nu…
— C’était vraiment la preuve que je ne me cachais pas.
Jouannon resta. Mais, de ce jour, il aima Ghislaine, comme aime un homme de quarante-huit ans qui n’a jamais aimé.
On pourrait croire que cette aventure transforma définitivement Jouannon en personnage comique, en cocu grotesque, dont l’image évoquée faisait subitement éclater de rire Ghislaine et Pierre Coudray. Ce n’est point aussi simple. Du jour où Jouannon se réinstalla chez Ghislaine, l’événement du cabinet de toilette ne fut plus qu’une anecdote, évidemment drôle, mais qui prit sa place entre d’autres. Elle se dépouilla de la personne même de Jouannon. Jouannon retrouva dans la maison sa part d’autorité.
La vie remplaca le vaudeville. Entre Jouannon et Ghislaine, il n’y eut plus un homme nu aperçu dans l’entre-bâillement d’une porte. Il eut un amant dont Jouannon fut jaloux. Ghislaine dut utiliser les larmes. Elle ne savait pas si elle pleurait pour plaire à Jouannon, ou parce qu’elle n’avait pas vu Pierre depuis deux jours. Elle disait à Jouannon : « Mais non. Je t’assure… rien… une espèce de folie… Je me sentais triste. Tu venais de partir. » Mais il ne pouvait se contenter de cette affirmation. Le mari de la pesante madame Jouannon, l’amant sans émoi des voyages d’affaires, qui croyait jusqu’alors que la jalousie était réservée aux artistes et aux personnes qui tuent dans les faits divers, connut le tourment d’être jaloux. Auparavant il n’était, soucieux de n’être pas berné, qu’un homme d’affaires désirant, même en amour, ne point placer ses capitaux dans une mauvaise entreprise. Il fut l’homme obsédé, qui souffre loin de sa maîtresse et n’est point apaisé quand il la retrouve.
Ce sentiment de Jouannon eut son effet sur l’amour de Ghislaine et de Pierre. Au début, leur liaison semblait tout dominer. Qu’ils fussent, elle et lui, dans le même espace, tout était résolu par delà l’argent, par delà toute convention, par delà toute relation qui puisse s’appliquer à l’universalité des hommes et des femmes. Ni mari, ni femme, ni entreteneur, ni entretenue. Elle et lui simplement. Et les murs de toute chambre les isolaient du monde. Et cette joie de jouer, celle des jeunes animaux qui ne se sentent point observés. Les deux chambres de Pierre, c’était le nid. L’hôtel de Ghislaine, où Pierre venait plus rarement, c’était la grande demeure où les enfants se perdent et découvrent des objets merveilleux.
Mais du jour où Jouannon fut véritablement jaloux, Pierre et Ghislaine ne se virent qu’à plus longs intervalles. Sur leur amour pesait une force étrangère. Ils n’étaient plus entre des murs isolateurs. Jouannon connut l’existence de Pierre Coudray, fut renseigné sur son identité, sa profession et ses habitudes.
— Si tu ne le plaques pas… je fous le camp.
La maladresse de Jouannon excitait l’amour de Ghislaine. Mais pour garder Pierre, il fallait maintenant qu’elle luttât. Et quand elle s’échappait pour l’aller retrouver, elle était différente, selon que Jouannon avait été confiant ou l’avait irritée. Un jour, elle arrivait joyeuse. Et Pierre, qui l’avait trop attendue, lui contait l’angoisse de cette attente. Et de la tristesse que lui donnait l’inquiétude de Pierre, elle était déprimée, comme de l’ennui ou de l’énervement que lui donnait Jouannon. Ou bien, après une scène de Jouannon, elle arrivait rue Berthollet nerveuse, avec un grand besoin de calme. Et Pierre, ce jour-là, l’accueillait d’une ardeur trop jeune et trop gaie. Et la violence sentimentale de Pierre la fatiguait alors autant que l’avait fatiguée la scène de Jouannon. De même, si Pierre avait été triste et qu’elle le quittât avec le sentiment de n’avoir pas été assez tendre, ou simplement, si elle était trop triste de l’avoir quitté, elle traitait Jouannon avec férocité. Si bien que Ghislaine, Pierre et Jouannon, étaient dominés par les lois d’une mécanique sentimentale à répercussions.
Les scènes entre Ghislaine et Jouannon avaient une cause qui était Pierre Coudray. Elles avaient une limite qui était cette même cause. Selon que l’image de Pierre s’éloignait de la pensée de Jouannon, ces scènes étaient plus ou moins violentes. Et Jouannon était à bout, quand il avait meacé de rompre ou quand il avait déclaré à Ghislaine que le maquereau n’est point seulement celui qui demande de l’argent à une femme, mais aussi celui qui prend et garde une femme, dont un autre assure l’existence.
Pierre Coudray n’était, pour Jouannon, qu’un épisode dans la vie de Ghislaine, un accident, dont il pouvait espérer la suppression. Mais les motifs de souffrance qui animaient l’un contre l’autre Pierre et Ghislaine n’étaient pas des accidents. Jouannon n’était pas un accident dans la vie de Ghislaine. Ghislaine n’était point concevable sans un Jouannon… Et si Ghislaine et Pierre souffraient, s’ils se désunissaient, les causes en étaient bien plus générales et bien plus en eux-mêmes. Ils eurent des heures de haine, parce que leur souffrance était fatale et qu’ils n’en voyaient pas les motifs. Et par accoutumance, par le besoin — comme d’un toxique — du choc nerveux, Ghislaine se liait, non seulement à Pierre Coudray qu’elle aimait, mais à Jouannon dont elle recevait de l’argent.
C’était dans l’appartement de la rue Berthollet. Ghislaine s’était échappée après le déjeuner. À cinq heures, elle devait retrouver Jouannon.
— Je ne te vois plus, disait Pierre… Tu viens entre deux trains.
— Tu sais bien, que je viens quand je peux… Que je fais l’impossible pour venir… Tu sais bien que je ne suis pas libre.
Autrefois, quand leur amour au début ressemblait encore à un jeu mystérieux, avant la crispation de l’amour installé, elle disait : « Je viendrai dans ton nid, et, nous aurons une cabane au bord de la mer ». Elle était libre alors. Ou du moins, elle se croyait libre. Et lui alors eût hésité à la prendre avec lui. Mas imaintenant il avait un tel besoin d’elle.
— Je ne peux plus, dit-il, ne pas être toujours avec toi…
— Veux-tu… dit-elle, veux-tu… ? Quand il partira, je louerai une villa loin… près de Cannes ou près de Biarritz. Et tu viendras… on sera seuls…
Voilà ce qu’elle lui offrait maintenant : des vacances, un intermède… Elle attendait que Jouannon la quittât. Et entre Jouannon et le Jouannon suivant, elle le recevrait dans son château. Et lui, il l’aimait, et la voulait comme sa femme, comme lui appartenant, tous les autres hommes effacés par lui.
Elle eut pitié de lui. Elle s’approcha tout près :
— Je ferai ce que tu voudras… Un jour, un jour que tu ne t’y attendras pas, je viendrai… je resterai.
Elle avait Ôté son collier. Elle jouait avec les perles.
— Tu ne viendras pas, dit Pierre.
— Pourquoi ?
— À cause de ça.
Et il montrait les perles.
— Et tu es aussi bête que ça… aussi bourgeois. Mais tu es pire que Jouannon… Quoi… ma galette, je ne l’ai pas prise aux pauvres…
— Mais c’est toi qui me mépriserais si. Ce préjugé que tu me reproches.. tu l’as, tu l’as toi-même.
Elle prit le collier et fit jouer les perles à la lumière :
— Et si je le foutais par la fenêtre…
Pierre, qui allait et venait dans la chambre, s’arrêta, les épaules courbées, et lui dit :
— On ne fout pas un coilier de perles par la fenêtre. Personne n’a jamais foutu un collier de perles par la fenêtre. Et ne disons pas de bêtises… ne jouons pas avec le collier. Ce n’est pas de ton collier que j’ai peur… C’est du besoin que tu auras demain d’un autre collier…
Leurs voix montèrent :
— Mais dis-le-moi donc… dis-le-moi, cria Ghislaine… que je suis une putain. Je le sais… et toi… sais-tu ce que tu es… ?
Elle utilisa dans sa colère l’argument de Jouannon.
— Tu es un maquereau… Ce n’est pas parce que tu ne touches pas à mon argent, que tu n’es pas un maquereau. Il faudrait ne pas me toucher… moi.
— Ah ! tu peux être tranquille… je ne recommencerai pas…
— Tu n’as pas dû toujours être si dégoûté… Je te connais, va. Tu as dû coucher avec de jolies roulures…
— Je regrette que tu ne sois pas une roulure… Une pauvre petite grue qui sacrifie sa soirée à un amant, celle-là lui donne une preuve d’amour. Une petite roulure ne veut que son pain quotidien… Et il y a bien des moyens d’avoir son pain quotidien… Mais toi, tu n’as pas besoin que de pain… Et l’argent qu’il te faut, tu n’as qu’un moyen de l’avoir. Tu es à cet argent… tu lui appartiens. Et parce que tu es la chose de cet argent, tu es la chose de Jouannon pour toujours. Pour toujours, tu m’entends… Et rien ne peut t’arracher à cette chose et à cet homme, ou un homme semblable à lui. Tu ne peux pas m’aimer, moi… ni aucun homme qui aime comme j’aime. Ce qu’il te faut, c’est un maquereau… un type qui accepterait tout…
— Et toi, qu’est-ce que tu n’acceptes pas ?
— Ce qu’il te faut, c’est un type dont l’amour serait dans ta vie comme un autre collier de perles, quelque chose comme uün bijou qu’on cache à son mich… un type qui ne gênerait ni toi, ni Jouannon… qui glisserait entre vous deux comme une couleuvre… Un mec… oui un mec… Voilà ce qu’il te faut…
— J’en avais un… dit-elle en le regardant. Mais je le plaque…
Elle voulut partir ou fit semblant. Il la saisit par les bras, lui plia le corps et l’assit de force sur un fauteuil. Elle se tut. Son silence exaspéra Pierre. Il cherchait des mots pour la blesser. Et tout à coup il sanglota et, se courbant d’un seul mouvement, jeta sa tête sur les genoux de Ghislaine.
— Pardon… dit-il, n’importe quoi… tout ce que tu voudras…
Elle prit la tête de Pierre et la caressa dans ses mains. Et longtemps, d’un seul souffle, elle répéta comme les mots d’une prière :
— Mon petit… mon petit… mon petit…
Ils eurent des scènes plus violentes. Le mensonge de cette logique de colère les irritait plus que n’eût fait l’injure fondée sur des griefs. Un jour, elle dit à Pierre :
— C’est fini… je ne reviendrai plus…
Et, le lendemain, Jouannon, plus jaloux, ne la laissa pas seule de toute la journée. Auparavant, cela l’eût exaspérée contre lui. Mais elle s’appuya sur la présence de Jouannon, pour s’aider à ne point revoir Pierre. Deux jours ainsi se passèrent. Puis trois. Jouannon parla de lui faire construire une villa à Nice. Elle s’amusa à dessiner un plan, pensa à changer la carrosserie de sa limousine, fit exécuter, par sa femme de chambre, un modèle de combinaison que lui avait confié Gilberte Périne. Elle s’abandonna à sa masseuse et resta des heures étendue. Pierre, qui s’obsédait à lui supposer quelque violente diversion, ne savait pas que la force des femmes est de savoir attendre sans bouger. Jouannon rassuré ne la tourmentait plus. Elle n’avait subi que le choc de la séparation, n’en était point encore à la privation et goûtait un bien-être de tranquillité.
Puis, elle se sentit si triste qu’elle eut envie de mourir. Mourir… Elle se fût tuée, si on pouvait mourir comme on prend une colère. Mais il fallait choisir. Comment s’y prend-on pour mourir ? Le réchaud au charbon de bois ? Cela ne se fait que dans les mansardes. Le laudamum ?… Les midinettes qui ont mal au ventre ont du laudanum. Mais, dans la petite vitrine chirurgicale où sa pharmacie était enfermée, il n’y avait pas de laudanum…
Et comme Jouannon s’approchait d’elle, elle comprit qu’elle était à Jouannon. Et cette certitude lui parut triste autant que son envie de mourir. Elle regarda Jouannon, comme si elle le voyait pour la première fois. Elle pensa qu’elle aurait dû le détester et s’étonna de ne trouver en elle nulle haine… Elle partit avec lui pour Nice.
Pierre Coudray, même dans sa chambre dont l’espace était tout rempli d’elle, avait le sentiment d’errer autant que par les rues. Même au petit monde de sa chambre close il était inégal. Lâcheté ou ostillation naturelle, il revint à tous ceux dont la tendresse, Ghislaine étant là, lui paraissait sans éclat ni saveur. Il se disait : « Est-ce ma faute ou bien non ? Ne fallait-il pas tenter encore de la prendre à Jouannon, sans lui reprocher son consentement à Jouannon ? Est-il sûr que je ne l’aurais point gagnée à moi ? Qu’elle devait céder aux lois qui emprisonnent les êtres faibles dans leur milieu ?… Apportait-elle avec. sa tendresse, on ne sait quelle méthode apprise en son métier ? Et pourtant ce génie qu’elle avait de faire jaillir de moi l’être fondamental. Est-elle simplement la nature ? Ou elle-même… ? Mais où es-tu ? Je voudrais savoir où tu es…
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