Gilland, le Serrurier-Député (Baillet)
Quelle existence remplie, que celle de ce brave Gilland. Combien de soubresauts, de peines imméritées, subies sans se plaindre, combien de dévouement dans le cours de cette vie qui n’a été que de trente-neuf années.
Parmi nos ouvriers-poètes, deux ont été représentants du peuple : Le breton, le calicotier de Rouen, à qui je consacrerai quelques mots plus loin, et Gilland, dont la notice et les ceuvres vont nous occuper.
Les grands parents de Gilland avaient été bergers de père en fils, son père le fut aussi. Ce métier proie à la rêverie les paysans croient que les bergers sont un peu sorciers, pauvres sorciers ils sont simplement observateurs.
J’ai connu le père ds Gilland, il n’avait rien d’un sorcier, il parlait peu et ne disait que des choses sensées et qu’il avait approfondies. Comme les neuf dixièmes des pauvres de son temps, cet homme de bon sens ne savait pas lire.
Gilland, Jérôme-Pierre, est né à Saint-Aulde, en Seine-et-Marne, le 18 août 1815, dans ces durs moments où la France en plein désastre était envahie par les armées étrangères que l’Empire nous ramenait pour la deuxième fois.
On n’était pas riche dans la famille du berger, cependant vers sa sixième année, l’enfant l’ut envoyé a l’école du village ; cela se renouvela pendant trois hivers, justesses pour apprendre à lire. Pauvres enfants, les congréganistes, seuls professeurs d’alors, leur apprennent les prières en latin quand ils ne savaient pas un mot de français.
Le petit Gilland, vers sa dixième année, sentit s’éveiller en lui l’amour de l’étude. Les moyens lui eussent manque complètement pour satisfaire son penchant sans un vieil oncle qui possédait quelques livres et les prêta à l’enlant.
Dès que son temps le lui permettait, il sautait sur un de ses livres, et sous l’influence d’un bonheur inconnu de tous ceux qui n’ont pis éprouvé ce besoin d’apprendre, en retenait tout ce que son âge et son peu de savoir y pouvait comprendre.
Un malheur survint dans la famille qui vint aggraver tout à coup la situation déjà pénible le père est atteint d’un mal terrible à la main, les médecins n’y voient aucun remède il faut lui couper le bras ! l’infortuné se résigne, il aura un bras de moins, mais il vivra ! il a autour de lui six enfants qu’il faut nourrir, en route pour Paris, où l’on doit faire l’opération, à Paris, ô miracle ! en quelques semaines le père de Gilland fut guéri.
Mais que faire dans ce grand Paris ? Cet homme n’a pas de métier, heureusement que le courage, ― cette ressource du pauvre ― ne lui manque pas, il s’emploie à tout ce qui se présente des commissions, des corvées souvent pénibles, des travaux rebutants, tout cela n’est rien pour lui : sa femme et ses enfants ont du pain.
Ô vous qui n’avez eu qu’à naître pour avoir en maniement l’or et les billets de banque, si vous réfléchissiez parfois aux souffrances endurées par les déshérités vous auriez pour eux moins de dédain et vous enseigneriez à vos enfants à les respecter comme ils le méritent, au lieu de les leur signaler comme des êtres inférieurs et de perpétuer ainsi l’antagonisme qui règne sourdement entre les classes et les empêche de se rapprocher.
Gilland, notre futur Poète, avait alors onze ans, il fut mis en apprentissage dans la bijouterie, le métier lui convenait assez, il touchait de temps en temps quelques sous de pourboire des clients où il faisait des livraisons, et il pouvait ainsi acheter sur les quais, le dimanche, en se promenant, un volume dépareillé de Voltaire ou de Rousseau, dont il savait faire son profit.
Malheureusement, il était sous les ordres d’un mauvais patron ils étaient dix apprentis dans la maison, tout cela était mené comme dans une prison. Les enfanls travaillaient quatorze heures par jour, et la nourriture était insuffisante. Il fallut changer de maison et renoncer à la bijouterie ― c’est alors que Gilland devint serrurier ― métier qu’il adopta et pratiqua jusqu’à son dernier jour, car nous le verrons mourir a son étau.
Gilland a vingt ans, il vient d’échapper à la conscription. Son imagination s’est développée des aspirations vers l’idéal le tourmentent, il veut donner cours à ses sentiments.
Le hasard place sur son chemin une fille sans moralilé, et déjà prise dans l’engrenage du vice trop avant pour s’en dégager. Qu’importe ! Une force irrésistible attire Gilland vers cette femme ; il veut la ramener au bien, l’amour la sauvera, dit-il. Croire à la perversité l’épouvante, la dégradation est le résultat d’une suite de circonstances malheureuses ; il aime cette femme !
Mais sa mère est là qui veille, l’expérience de la chère femme lui ouvre les yeux, et un matin la folle aimée disparaît au bras d’un riche entrepeneur. Quand la plaie est trop gangrenée, elle l’est plus cicatrisable. Gilland ressentit une vive douleur de cet abandon, et pleura. ― Il se dessine par ce trait comme nature d’apôtre ; ce fut sa vie.
Depuis longtemps déjà l’ouvrier serrurier confiait ses idées au papier dans le silence des nuits ― il travaillait la grammaire et parvenait, il force de ténacité, à écrire correctement la prose et les vers.
Il était alors en relation avec le tisserand de Lizy, son compatriote en Seine-et-Marne, qui venait de publier ses œuvres dont on faisait, grand bruit dans le département et à Paris.
Gilland doit faire une visite Magu, il est heureux : il va serrer la main d’un confrère en poésie… Mais… un contretemps fâcheux survient qui l’en empêche une commande de travail inattendu se présente, et pas de dimanche qui tienne ; il faut rester à l’atelier. Cette situation inspire à notre poète les vers suivants :
Palpitant de plaisir je vais à toi, mon maître ;
Demain dès le matin tu me verras paraître,
Timide, t’apportant le fruit de mes travaux,
Des vers… vers que je t’ais en faisant mes serrures,
Au millieu des clameurs, des rires, des murmures
De vingt voix s’unissant au bruit de vingt marteaux.
Croirais-tu que les miens m’accusent de démence,
Je les laisse parler, je garde le silence,
Plus tard, j’aime à le croire, on me jugera mieux.
Je vis avec moi seul en dévorant mes peines,
Et ce captif résigné, je supporte mes chaînes,
Espérant d’autres cœurs et des temps plus heureux.
Mais chassons loin de moi peine, dégoût, tristesse,
Demain je vais te voir… Déjà je sens l’ivresse
De mes projets formés pour passer ce beau jour.
Je compte tant sur toi, sur ta noble franchise,
Qu’il n’est pas de bonheur que l’âme idéalise
Qui ne me soit promis en touchant ton séjour.
Nous irons hors Lizy dont le parc est superbe,
Puis, tranquilles tous deux, à l’ombre, assis sur l’herbe,
Nous causerons, gapiment, ou, suivant le chemin,
Nous visiterons l’Ourcq et ses rives fleuries,
Aussi, bien loin, bien loin, tout au bout des prairies,
Certain endroit que j’aime appelé Vieux Moulin.
Revenant par Mary nous verrons le Calvaire ;
Auprès l’enclos des morts… sur l’humaine poussière,
Pour prier un instant, arrêtons-nous, ami.
Vois-tu sous ce gazon dont la terre est couverte,
Penchée, une humble croix, c’est la place déserte
Où repose à jamais mon aïeul endormi.
Mon aïeul, bon vieillard au triste et doux sourire,
Ulli me grondait toujours en me voyant éerire
Enfant, me disait-il, en quoi mais quel trésor
Trouves-tu dans un livre et dans la solitude,
Pour faire un ouvrier que te sert tant d’étude ?
Je feignais d’obéir, et j’écrivais encor.
Ainsi je le parlais, comme déjà ton hôte ;
Tournant ma meule aussi, j’oubliais, comme Plaute,
Un devoir qui jamais ne laisse de loisir…
On m’appelle au bureau, car le patron arrive ;
Il tient pour mon travail une expresse missive,
Et voilà que j’apprends que Je ne lieux partir !
Voilà bien la poésie ouvrière du naturel, du cœur, et un grain d’amertume, qui perce dans la strophe :
Croirais-tu que les miens m’accusent de démence,
Je les laisse parier, je garde le silence.
Cela est tristement vrai, le travailleur qui sort un peu du rang doit souvent lutter contre les siens autant que contre la classe bourgeoise.
Le vieux Magu avait la plume facile, et a, brève échéance, le jeune poète désenchanté reçut une charmante réponse à ses vers, en voici quelques passages :
Oui viens me voir quelque dimanche
Dans ma petite maison blanche,
La coquette aux contrevents verts.
Je t’y recevrai comme un frère.
Je sais l’accueil que je dois faire
Au poète, à ses jolis vers.
Ami ne restons pas au milieu du chemin ;
Que le moins fatigué donne à l’autre la main.
Il faut de grands efforts pour sortir de la route
Que suivent nos égaux je sais ce qu’il en coûte
Au pauvre, non lettré, qui vit en travaillant,
Avant que d’obtenir un regard bienveillant
Du riche, prévenu, qui pense que notre âme
Ne peut, du feu sacré, recéler quelque flamme.
Aux souffrances d’autrui, peu fait pour compatir,
Il croit nos cœurs peu faits pour aimer et sentir ;
Il nous croit étrangers aux douces rêveries,
Que font naître au printemps les bois et les prairies,
L’aspect d’un beau ciel bleu, le doux chant des oiseaux,
L’eau qui fuit en courbant de fragiles roseaux,
Et les grands peupliers que cette onde reflète,
Il croit que pour nos cœurs la Nature est muette.
Je te montre en ami la règle qu’il faut suivre,
Sans jamais négliger le travail qui fait vivre,
Et qui nous rend indépendant.
Le travail est certain la poésie un rêve.
L’un pourvoit aux besoins et l’autre nous élève
Vers Dieu, qui nous voit, nous entend.
Que de bon sens et d’expansion, dans ces strophes écrites d’un jet.
C’était l’époque où certains journaux s’occupaient des classes travailleuses, leurs intentions étaient bonnes, mais c’était toujours le bourgeois parlant de l’ouvrier. Il fallait entendre la voix de l’ouvrier plaidant sa cause lui-même, avec sa prose rugueuse et parfois incorrecte, mais exprimant sa misère, ses souffrances, et exposant les remèdes à ses maux, avec conscience et netteté.
Gilland conçut alors le plan d’un organe exclusivement rédigé par des ouvriers, il s’entoura d’un groupe d’amis intelligents et besogneux comme lui, et l’Atelier fut fondé.
Cette publication, qui vécut pendant plus de dix années, est un recueil précieux des revendications de la classe honnête et déshéritée. C’était une œuvre collective, on ne signait pas les articles.
Buchez, qui fut depuis Président de l’Assemblée Nationale ― catholique et papiste ― dirigeait l’Atelier, et lui avait inculqué ses principes c’était un genre de socialisme chrétien, Gilland est resté dans cette couleur, bien que s’occupant beaucoup plus des souffrances terrestres de ses semblables que des choses du ciel.
Il écrivit aussi à la Ruche populaire, autre revue ouvrière sous la direction de Duquesne, un ouvrier imprimeur, ardent et convaincu. Là on reconnaissait ses œuvres vers ou prose se terminait par le nom de l’auteur.
Entre temps, Gilland avait fait plusieurs visites à Magu et la fille du tisserand, une mignonne et charmante enfant de dix-huit ans, travailleuse et intelligente, avait inspiré au jeune serrurier, un amour qui s’était terminé par un mariage.
Plusieurs capitalistes offrirent alors à Gilland des fonds pour s’établir, il n’accepta pas, son rêve était l’association, qui seule, disait-il, doit affranchir le prolétariat. Ici encore nous retrouvons l’apôtre.
Voici une pièce publiée après quelques années de mariage du poète, elle a été très remarquée, le père est heureux, il dédie sa poésie à sa jeune femme, mais comme dans tous les bonheurs du pauvre, il s’y mêle un grain de tristesse.
L’hirondelle revient… voici des fleurs écloses,
Le miel et les parfums dans l’air sont confondus.
C’est la saison des chants, poète et tu reposes,
Tes attributs divins au mur sont suspendus.
La nature joyeuse étale ses merveilles
Le jeune agneau bondit sur les monts empourprés,
Des soleils chauds et doux ont remplacé les veilles,
L’émeraude scintille à chaque herbe des prés ;
Les roseaux caressants baisent l’eau murmurante
Au sillon encor vert sautille la perdrix,
Les chemins sont jonchés d’une neige odorante
Que le vent fait tomber des cerisiers fleuris.
De précoces bourgeons palpitent sur la branche,
Le souple chèvrefeuille aux arbustes s’unit,
La violette arrive et l’aubépine blanche
Couvre de ses rameaux les oiseaux dans leur nid.
Le ruisseau qui serpente au flanc de la montagne
Sur les cailloux d’argent roule tranquille et clair,
Une douce harmonie en ces lieux l’accompagne
Tout est musique au cœur, tout est parfum dans l’air
C’est l’espoir des beaux jours, c’est la saison première
L’aurore a salué son enfant adoré,
L’étoile a ravivé sa céleste lumière
D’or, de pourpre et d’azur le ciel s’est coloré.
La paix t’a ménagé de bien belles retraites
Au bois mystérieux fraîchement revêtu,
Chante et dans l’avenir tes couronnes sont prêtes
Poète viens à moi, doux ami m’entends-tu ?
― Oui mais je dois ma vie au labeur de la terre,
Ce que tu veux de moi, le ciel me le défend
Il faut, dans mon grenier du feu pour mon vieux père
Et chaque jour du pain pour nourrir mon enfant.
Auprès du travailleur la nécessité veille
Comme un serpent caché pour enlacer ses pas,
Partout elle le suit qu’il rêve ou qu’il sommeille,
Farouche déité qui voit mais n’entend pas.
On dit que le Poète a gardé dans son âme
Bien des trésors cachés que Dieu seul a connus,
Un ange a pris pour lui la forme d’une femme…
Mais les jours glorieux ne sont jamais venus.
Quand arriva la révolution de février 1848, Gilland qui s’était mêlé aux combattants et dont le caractère et la probité étaient connus, fut envoyé, par le gouvernement, en qualité de commissaire extraordinaire dans ce pays encore sous le coup de drames terribles et récents ; à Buzançais, il fallait craindre des représailles sanglantes Gilland prêcha la concorde et parvint, par de sages conseils, à maintenir ceux qui avaient des droits à la vengeance.
À son retour, il lut porté a la députation dans Seine-et-Marne, la réaction le combattit avec ses armes ordinaires : le mensonge et la calomnie. ― Il obtint près de vingt mille voix, mais ne l’ut pas nommé.
En juin ― 1848 ― quand éclata cette formidable insurrection où tous les partis politiques étaient mêlés, où l’on criait vive la République des doux côtés des barricades, pendant que les rues étaient jonchées de morts, Gilland ne voyant pas où ces scènes terribles nous conduiraient emprunta quelques francs à son ami Perdiguier, et, emmenant sa femme et ses enfants, partit pour Lizy chez le poète Magu son beau-père.
Arrivé à Meaux des exaltés se jettent sur lui, l’accusent d’être venu le dimanche précédent, à Meaux, distribuer des billets de mille francs pour exciter à l’insurrection, les têtes étaient montées dans ces moments la terreur rend les hommes fous, la femme et les enfants de Gilland sont bousculés et pour les sauver des fureurs de cette foule en délire, Gilland est arrêté et conduit a la prison de la ville, il y resta cinq longs mois, sans subir aucun interrogatoire. Pour utiliser ses loisirs forcés, il réunit en un volume une série de petits contes et ses poésies sous ce titre : les Conteurs ouvriers. Georges Sand écrivit la préface de ce livre publié en 1849.
Un juge d’instruction nommé Cadet Gassicourt, qui n’avait jamais interrogé, ni même vu Gilland lança contre lui un acte d’accusation base sur le mensonge et l’effronterie. C’est l’œuvre basse d’un ennemi politique qui n’ayant ni cœur ni courage, se venge sur le vaincu.
Arriva le jugement, la justice enfin triomphait, Gilland l’ut acquitté. On s’était trompé, on l’avait pris pour un autre ― et cœtera ― trompé pendant cinq mois ! durant lesquels le pauvre travailleur qui était le soutien de sa famille était resté éloigné d’elle.
Un peu plus tard le département de Seine-et-Marne le nommait Représentant du peuple par 26,308 voix.
Pour caractériser la nature loyale de Gilland, je dois rappeler ici le fait suivant :
Pendant la période électorale, Gilland faisait un jour sa profession de foi dans la grange d’un village ― la nuit tombait. On m’entend, s’écrie tout à coup l’orateur, mais on ne me voit pas ! qu’on apporte de la lumière et je continuerai ; la parole peut mentir, la physionomie ne ment pas ; il faut nous voir la conviction avait donné de la vigueur à sa voix, et les électeurs applaudirent chaleureusement cet acte de franchise.
Comme Représentant du peuple, Gilland vota toujours avec les républicains-socialistes, il s’acquitta de ses fonctions avec un courage et une ardeur fébriles, il ne manquait jamais aux séances de la Chambre, et pendant une partie de la nuit il écrivait pour La Feuille du Village des articles qui s’y publiait en feuilleton et contenaient l’enseignement du plus pur dévouement à la cause démocratique.
La Feuille du Village était un journal à l’usage des campagnes. Pierre Joigneaux, alors Représentant du peuple et qui vient de mourir sénateur, en était le rédacteur en chef, il savait quel langage tenir aux paysans, et, tout en causant d’agriculture avec eux, leur apprenait leurs droits et les initiait à la vie politique, la cause républicaine doit beaucoup à la feuille du village.
Parmi les articles de Gilland une série avait pour titre Les Contrastes sociaux, dérogeant cette fois à son habitude, c’est au journal Le Vote universel qu’il en donna la première étude, intitulée Les Petits Enfants. Ce plaidoyer plein de calme est un pur chef d’œuvre de sentiment, de style et de raison : il s’en dégage une poésie qui porte aux larmes. ― Il paraît que cela excitait à la haine et au mépris des citoyens les uns envers les autres, l’article fut incriminé et le gérant du journal condamné à six mille francs d’amende et six mois de prison.
Mais le procureur général, un sieur Suin ― qui disait le sieur Gilland ― aussi rusé que réactionnaire, pour ne pas demander à l’Assemblée nationale une autorisation de poursuites contre Gilland, Représentant du peuple autorisation qu’il pressentait bien qu’il n’obtiendrait pas déclara ― qu’il était impossible à un ouvrier de traduire sa pensée en un style digne des grands écrivains et que Gilland n’était pas l’auteur de cet article remarquable, bien que subversif.
Dans ses allusions, il désignait Georges Sand, comme auteur de l’œuvre incriminée ― il fallait alors la poursuivre ― il n’en fut rien. Gilland montra ses brouillons, sa copie envoyée au journal, tout fut inutile. ― L’article était tombé du ciel, aucun auteur ne fut poursuivi pour l’avoir écrit. Ce fait est peut-être unique dans les annales de la justice.
Lors du Deux Décembre 1851, de funeste mémoire, les quinze ou seize ouvriers qui siégeaient à l’Assemblée nationale furent arrêtés et emprisonnés. Un seul ne le fut pas, Gilland ! ― Cette situation le rendait fou. Pourquoi, disait-il, pourquoi ne suis-je pas arrêté ? et il se frappait la tête que doivent penser nos amis ? on me prendra pour un faux frère, et jusqu’au 15 décembre il ne voulut pas sortir de chez lui, espérant toujours voir entrer les agents il n’en fut rien.
Voici comment plus tard il m’expliqua ce qu’il pensait à ce sujet : ― Quelques mois avant le coup d’état, me dit-il le hasard m’avait procuré de causer, dans les couloirs de l’Assemblée, avec le vieux Gérôme Bonaparte, oncle du Président de la République. Je lui avais exposé la pénible situation des travailleurs, l’insuffisance des salaires et avec quel effroi le pauvre redoutait la vieillesse, qui ne lui laissait en perspective que l’Hôpital, quand on voulait bien l’y admettre. Notre conversation avait duré plus d’une heure et le vieux prêt-à-tout la termina par des éloges à mon adresse, en me disant « Vos idées sont des meilleures venez nous voir a l’Élysée, vous serez le bienvenu, nous pensons comme vous, et autres mensonges. » ― C’est certainement à cette conversation que Gilland dut de ne pas avoir son nom sur la liste des proscrits. Une minute de remords avait, traversé le cerveau des conspirateurs.
Ces trois années d’un surmenage consécutif de travaux de toutes sortes et la peine de voir tomber la République aux mains des traîtres qui ne cherchaient qu’à l’étouffer après lui avoir juré fidélité, la complicité des foules hébêtées et irréfléchies, tout cela produisit chez Gilland un état d’affaissement qui devait le conduire au tombeau.
Il se retira à Château-Thierry et reprit la lime et le marteau du serrurier. Mais cela dura peu, il mourut en mars 1854, âgé de 39 ans, il laissait une veuve et quatre garçons c’était la misère pour cette honorable famille. Mais le parti républicain comptait dans ses rangs des cœurs généreux : Charles Kestner, son collègne, député du Haut-Rhin, se charge de deux des enfants de l’ancien ouvrier député ; ils reçurent dans cette famille avec une instruction qui assura leur existence plus tard, les principes de haute sagesse qui font les hommes utiles, les hommes de progrès, ils occupent aujourd’hui des emplois d’une certaine importance.
Le plus jeune, Marc Gilland, élevé par sa mère est un bon ouvrier typographe, Poète a ses heures : il a publié des vers remarqués dans les Coquelicots, le Siècle Typographique, et un peu partout.
La veuve du Giiland, Mademoiselle Magu, est morte à Paris en 1886, le 2 décembre.
C’est à Château-Thierry que l’ouvrier ― représentant du peuple se repose des fatigues et des souffrances d’une vie toute de dévouement et de travail dans un tombeau élevé par souscription.
Quelques mois après sa mort, Gilland fut exhumé du caveau provisoire où il avait été déposé, pour être porté à sa place définitive. Ce jour-là, la petite ville de Château-Thierry fut assiégée de mouchards et de soldats envoyés de Paris ― et la préfecture du département avait ordonné que l’exhumation fut faite avant le jour ! ― l’Empire craignait même les morts !