Gilles/01/1
I
Par[1] un soir de l’hiver de 1917, un train débarquait dans la gare de l’Est une troupe nombreuse de permissionnaires. Il y avait là, mêlés à des gens de l’arrière, beaucoup d’hommes du front, soldats et officiers, reconnaissables à leur figure tannée, leur capote fatiguée.
L’invraisemblance qui se prolongeait depuis si longtemps, à cent kilomètres de Paris, mourait là sur ce quai. Le visage de ce jeune sous-officier changeait de seconde en seconde, tandis qu’il passait le guichet, remettait sa permission dans sa poche et descendait les marches extérieures. Ses yeux furent brusquement remplis de lumières, de taxis, de femmes.
« Le pays des femmes », murmura-t-il. Il ne s’attarda pas à cette remarque ; un mot, une pensée ne pouvaient être qu’un retard sur la sensation.
Les fantassins et les artilleurs, déjà domestiqués, s’engouffraient avec leurs parents dans la bouche du métro. Lui était seul et prit un taxi.
Où aller ? Il était seul, il était libre, il pouvait aller partout. Il ne pouvait aller nulle part, il n’avait pas d’argent. La seule personne au monde qui pût lui en donner, son tuteur, était en Amérique. Son tour de permission avancé par les pertes récentes qu’avait subi son bataillon, il n’avait pu le prévenir et il n’y pensait plus. Seulement sa solde. Bah ! c’était au moins une soirée. Demain, il verrait. Il avait des idées, et surtout une confiance passionnée : rien ne résisterait à la violence de son appétit. Il n’y résisterait peut-être pas lui-même. Mais les folies de l’arrière ne pouvaient être que de bien minces sottises : on serait toujours trop content de le renvoyer au front où un obus pouvait tout arranger.
Ce qui le préoccupait, c’était sa tenue. Très joli d’être un vrai fantassin, avec des brisques et une croix et de porter la fourragère d’un célèbre régiment de choc, mais encore faut-il montrer qu’on n’est pas un péquenot. Dans le train, il avait pensé à tout, à tout ce que lui permettait sa pénurie. Le taxi le déposa rue de la Paix ; il était tard et il entra de force chez Charvet, alors que le rideau de fer descendait.
— J’ai besoin d’une chemise, dit-il avec un reste de la rudesse joviale qui ne lui manquait pas dans les bistros du front.
— Nous n’avons pas de chemises toutes faites, monsieur, répondit M. Charvet lui-même, avec un grand respect pour le soldat et une pointe d’inquiétude sur le rang social que pouvait cacher l’uniforme.
Gilles rougit. C’était certes la première fois qu’il entrait dans une telle maison ; il en avait entendu parler par des aviateurs dans le train. Évidemment, les clients de Charvet ne commandaient les chemises que par douzaines, il aurait dû y songer.
M. Charvet eut pitié de son air désappointé.
— Écoutez, monsieur. Un client m’a laissé là une commande… Il est parti brusquement en mission aux États-Unis… Si ces chemises vous allaient…
Gilles fut ravi à l’idée de voir ce qu’avait choisi le client, sans doute un monsieur fort bien.
— Mais ce n’est pas pour porter avec… ?
Les clients de M. Charvet pouvaient être des héros, mais à Paris, ils avaient d’autres tenues que celle-ci.
— Non, j’arrive… C’est pour mettre avec un autre…
— Une vareuse ouverte ?
— … Oui.
Les chemises étaient d’un tissu bleu, très fin. La main de Gilles s’avança, caressante. Il y avait des cravates de chasse assorties.
— J’en prends une, s’écria Gilles.
— Une seule !
— Oui, j’en ai d’autres. C’est seulement pour ce soir.
Gilles rougissait et bafouillait.
— Mais vous ira-t-elle, monsieur ? J’ai peur que les manches…
Gilles était si fasciné par la finesse de la couleur et de l’étoffe, tout cela éveillait en lui une telle convoitise qu’il ne pouvait croire que tout n’allât pas bien.
— Oui, ça ira.
— Mais, monsieur…
Il fallait fermer le magasin ; M. Charvet laissa partir le nigaud. Dans la rue, Gilles regarda tout autour de lui avec un sourire de triomphe. Une femme passa, deux femmes passèrent, ravissantes. Mais il lui fallait maintenant un coiffeur. Son entrée fut remarquée. On n’avait pas l’habitude de voir un fantassin aussi grand, aussi délié sous la grosse capote. Il goûta l’atmosphère chaude et parfumée, autant que tout à l’heure la douceur de la chemise.
— Les cheveux, la barbe.
— Manucure ?
— … Non.
Il avait répondu machinalement : non, comme à quelque chose d’inhabituel. Il le regretta, puis s’en félicita, car la chemise avait coûté fort cher. Quand il sortit du délicieux linceul où il s’était si bien détendu, il était transformé. Bien rasées, ses joues étaient étroites, mais pleines et dorées. Ses cheveux blonds étaient moelleux sous le coup de vent. Les yeux bleus, les dents blanches. Peu importait le nez trop rond, un peu cuit.
Mais maintenant il fallait changer de chemise : il fallait donc prendre une chambre à l’hôtel. À quoi bon ? Ne coucherait-il pas avec une femme ? Il avait pris un bain à Bar-le-Duc. Il entra dans un chalet de nécessité. Hélas ! La chemise avait les manches trop courtes. En revanche, la cravate croisée en plastron faisait merveille et illuminait la tunique étriquée. Sur le boulevard, il regarda encore ses chaussures. Pas trop mal, achetées dans le Nord à un officier anglais pour quelques sous. Il les fit cirer…
Enfin, il se laissa aller à regarder, à désirer. Tout ce monde, dédaigné depuis de longs mois, lui semblait étrange. Il aurait pu haïr les hommes, mais il ne regardait que les femmes qu’il adorait. C’était un soir doux. S’il avait regardé le ciel, comme il faisait au front, mais oubliait aussitôt de faire dans la grande ville qui replie tous les sens de l’homme sur quelques fétiches, il aurait vu un ciel charmant. Ciel de Paris sans étoiles. C’était un soir doux, légèrement veiné de froid. Les femmes entr’ouvraient leurs fourrures. Elles le regardaient. Des ouvrières ou des filles. Les filles le tentaient plus que les ouvrières, mais il voulait jouer avec son désir jusqu’à grincer des dents ou défaillir. Tout le monde semblait aller vers un but. Et lui aussi, il avait un but dont la forme lui était encore inconnue. Tôt ou tard, cette forme allait se découvrir.
Il descendit la rue Royale et se trouva devant Maxim. Jamais il n’y était entré, mais avant la guerre il était passé devant non sans envie, quand, étudiant austère, il se risquait sur la rive droite. Aujourd’hui, il y entrait.
Il fut un peu déçu : le bar lui parut étroit et aussi le boyau qui mène à la salle du fond. C’était plein d’officiers, et surtout d’aviateurs. Là encore, il étonna un peu : on n’avait pas l’habitude de voir un « garçon bien » qui fût fantassin sans au moins être officier. Il y avait quelques poules : elles n’étaient pas belles, ni même élégantes. Mais elles le regardaient avec une audace dure qui lui imposait.
Il ne pouvait s’approcher du bar et réclamait en vain un martini. Une femme lui mit soudain son verre à la bouche.
— Tiens, si tu as soif.
— Merci.
— Et puis paye-m’en un autre.
Il fallait s’exécuter, mais il ne lui plaisait pas qu’on le prît pour un niais. Le barman soudain s’intéressa à lui et ils burent. Il n’y avait plus que cent et quelques francs dans son vieux porte-monnaie.
La poule ne lui plaisait pas et pourtant lui donnait chaud. C’était une brune encore jeune, mais déjà lourde, avec de la mauvaise graisse, un mauvais teint et des dents peu soignées ; elle était habillée comme une cuisinière endimanchée. Il but, et tout le délice de ce premier soir coula dans ses veines. Il était au chaud, au milieu de corps vivants, bien habillés, propres, rieurs ; il était dans la paix. La paix, c’était surtout le royaume des femmes. Elles ignoraient absolument cet autre royaume aux portes de Paris, ce royaume de troglodytes sanguinaires, ce royaume d’hommes — forêt d’Argonne, désert de Champagne, marais de Picardie, montagne des Vosges. Là, les hommes s’étaient retirés dans leur force, leur joie, leur douleur. Ils avaient quitté leurs ateliers, leurs bureaux, leurs ménages, leur traintrain, l’argent, les femmes, surtout les femmes. Et lui, qui s’était enivré de cette prodigieuse récurrence de la nature et du passé, qui avait longtemps serré sur son cœur le rêve soudainement, incroyablement réalisé des enfants fidèles aux origines, des enfants qui jouent aux sauvages et aux soldats, il revenait vers les femmes. Il avait faim des femmes, et alors aussi de paix, de jouissance, de facilité, de luxe, de tout ce qu’il haïssait, dont avec transport il avait accepté la privation dès avant la guerre, mais qui allait avec les femmes. Il avait faim des femmes, de cette douceur infinie du spasme qu’elles prodiguent. Autre aspect, qu’il ne connaissait guère, de la mort.
L’alcool le rapprochait des femmes ; l’instant d’après, il l’en éloignait. L’alcool le ramenait en arrière jusqu’à cette gare où il s’était embarqué le matin, encore plus loin que cette gare. « Il y a un petit chemin creux. Et puis un petit pont. Au delà du pont, il y a un pied de mitrailleuse boche tout rouillé. La mitrailleuse qu’ils ont laissée quand on a repassé le pont. Et puis à droite, le court boyau et la tranchée de deuxième ligne. » Et cet abri où il a tant dormi et lu Pascal avec un dégoût passionné. Dégoût pour ces mots si vrais, mais si impuissants devant une vérité d’un tout autre degré. Qu’est-ce que des mots à côté de la sensation ? « Ah ! nous avons vécu. Et évidemment ici, on ne vit pas, ce n’est pas la vie. Je le sais du plus profond de mon âme, du plus profond de l’alcool. »
Cette femme était immonde et il la désirait. Et c’était aussi du plus profond de son âme. De son âme d’enfant. Il avait tant besoin de la prendre dans ses bras pour être dans les siens et glisser dans le puits sans fin du plaisir. Ils appellent ça le plaisir, mais c’est le cœur qui fond, qui se brise, c’est comme les larmes. C’est le cœur qui s’épanche à l’infini, à jamais. Elle était immonde. Elle ne pensait qu’à bouffer, à boire ; elle avait besoin d’argent pour ses vieux jours. Elle avait de vilaines dents qu’elle n’avait jamais lavées quand elle était ouvrière. Maintenant, plus bourgeoise que tous les bourgeois : s’en fourrer jusque-là et puis rien d’autre ; il connaissait le peuple, sa faiblesse.
— Gilles, tu es là !
Quelqu’un le tirait par le bras.
Gilles était très étonné qu’on l’appelât Gilles, il ne se rappelait pas que quelqu’un qui ne fût pas mort eût ce droit sur lui. Il se retourna et vit un garçon avec qui il s’était lié pendant son court passage dans un hôpital de l’arrière-front. C’était un Juif algérien, qui était court sur pattes, large de reins et d’encolure, avec des dents très blanches et des yeux très bleus dans un visage très brun.
— Tiens, tu es dans les autos-mitrailleuses maintenant ! fit Gilles, un peu distant.
— Mon vieux, j’en avais assez des 120 courts. Qu’est-ce qu’on prenait depuis quelque temps.
Ils bavardèrent à bâtons rompus. Gilles était ravi d’avoir trouvé un camarade ; il avait une grande indulgence pour ce Bénédict qui plaisait aux femmes.
— Tu dînes avec moi, avança bientôt Gilles.
— Non, mon vieux, il faut que je dîne chez ma mère. Après le dîner, si tu veux.
— Mais non, dîne avec moi.
L’autre se décida à téléphoner. Tout cela, le matin, était dans cet enfer à cent kilomètres de Paris, mais, le soir, reprenait ses habitudes de bourgeois. La guerre ne marquait pas les hommes.
Ils s’installèrent à une table dans le couloir. Gilles se dit qu’ils faisaient bien ensemble. Bénédict avait lui aussi deux ou trois citations. Brave à l’occasion, il n’aimait pas la guerre. Il avait pour l’idée de la guerre encore plus que pour sa réalité cette répugnance déclarée qu’ont les Juifs. Il avait eu une cuisse bien déchiquetée, d’ailleurs. Gilles passait sans transition d’un ascétisme vécu avec réflexion à une parade nigaude, traîtresse. Il était un jeune militaire décoré qui accepte d’être payé — pour un acte pourtant si gratuit — par le regard des civils et des femmes. Il enviait le joli uniforme de fine cheviote de Bénédict.
L’autre, justement, lui dit :
— Tu es très malin, tu t’es composé un petit costume de « poilu » élégant.
Gilles eut un sourire de béatitude. Ils burent encore des cocktails. Gilles en était à son quatrième. Bien que depuis deux ans, il eût pris l’habitude de l’alcool, il partait. Les femmes autour d’eux, d’une autre classe que celles du bar, femmes entretenues avec leurs amants, n’étaient pas encore bien belles. Mais tout d’un coup, à la table voisine, deux femmes seules vinrent s’installer. Pas des poules. Mais qu’est-ce que c’était ? L’une était plus belle que l’autre et c’était celle à qui aussitôt plaisait Bénédict. C’était couru, c’était déjà comme ça dans la petite ville où ils s’étaient ébattus, en marge de l’hôpital. Une grande fille pleine à craquer. Elle était brunie par le soleil, ainsi que l’autre plus vieille, plus petite aussi. Elles arrivaient sans doute du Midi, les garces. La moins jeune avait plus d’autorité, l’air plus aventurier, plus vicieux. Gilles se mit à la regarder à tout hasard, mais c’était la belle grosse qu’il admirait. Il ne la convoitait pas puisqu’elle était pour son camarade. Elles avaient aussi un verre dans le nez et elles les regardaient beaucoup.
Ce fut Gilles qui engagea la conversation parce qu’il était plus éméché, plus affolé par la soirée et aussi, prêt à tirer les marrons du feu.
— Qu’est-ce que vous faites, ce soir ?
Il pensa aussitôt aux verres, au dîner à payer, à la soirée. Les parents de Bénédict étaient riches, mais ce n’était pas une raison. Bah ! tout s’arrangerait. Et puis si quelqu’un n’était pas content, il le dirait. Il aperçut, à travers l’alcool, que les préjugés étaient près de le reprendre. La guerre n’avait pas brisé les liens ; son égoïsme, sa convoitise, sa cupidité pourraient battre en retraite devant le qu’en dira-t-on.
La question fit beaucoup rire les deux femmes, à cause de la réponse qu’elles allaient faire :
— Nous allons au Français, voir l’Élévation, de Bernstein.
— Sans blague. Cette saloperie, s’exclama Bénédict.
— Ça doit être drôle, répondit la belle grosse. On les emmène ? demanda-t-elle à son amie. Nous avons une loge.
— Bien sûr, dit l’amie qui avait une sorte d’accent anglais et qui s’amusait d’une façon plus détachée.
Gilles entrevit que cela pouvait être des femmes de théâtre.
— Pour rien au monde, je n’irai voir cette saloperie, cria encore Bénédict. Mais enfin, si vous avez une loge, on peut s’arranger.
La belle grosse reçut son regard bleu et rit de toutes ses dents. On but et on bavarda beaucoup, on mangea aussi. Les hommes ne se souciaient pas beaucoup de savoir qui étaient les femmes, et réciproquement.
Le moment de l’addition arriva.
— Il est près de neuf heures, il faut voir un acte de cette…
— … saloperie.
Gilles se préparait sottement à payer. Sans doute Bénédict se rappela-t-il ses confidences de l’hôpital, qu’il n’avait pas d’argent ; ou bien agit-il pour le principe. Mais au moment où la plus vieille des deux femmes mettait un billet dans l’assiette qu’on avait posée devant elle avec l’addition, il avança d’une table à l’autre deux doigts et fit passer le billet dans une autre assiette où était leur addition à eux. La femme rit à peine et posa un autre billet, en disant :
— Je me demande si celui-ci va rester.
Gilles, suffoqué, admira beaucoup.
On rit, puis on se transporta au Français.
Dans le taxi, Bénédict et la belle grosse s’embrassèrent aussitôt à pleine bouche. L’autre ne plaisait guère à Gilles qui décida qu’il ne lui plaisait pas non plus.
La Comédie-Française était remplie d’un silence sépulcral. Sur la scène, le corps souffrant du soldat était présenté comme une hostie souillée à la pitié dévorante du public. La salle, bien que remplie pour la moitié de soldats et de parents de soldats, s’extasiait. Ce qui la scandalisa, ce furent les ricanements partis d’une loge où l’on voyait des femmes de mauvaise vie et des soldats trop élégants et railleurs pour n’être pas des embusqués de haut vol.
Gilles avait envie de la belle grosse ; mais elle regardait surtout Bénédict. Elle regardait pourtant Gilles aussi avec curiosité ; elle ressentait peut-être un certain mécontentement qu’il ne luttât pas avec Bénédict. Gilles avait trop rêvé dans les tranchées et il retombait dans son pli ; toutefois, il prit les regards de la belle grosse comme une invite à être poli avec l’autre ; dans la pénombre, cela devenait plus facile. Il s’efforça de l’embrasser, elle lui accorda une bouche experte et réticente. Tour à tour, les deux couples s’occupaient d’eux-mêmes et de la pièce. C’était une alternance de baisers, de murmures et de ricanements que combattait de temps à autre, venus de la salle, une vague de « chut » indignés.
Les « chut » furent soudain couverts par les sirènes d’alarme dans la rue. Un raid.
Gilles et Bénédict s’esclaffèrent.
— Une bombe au milieu de cette saloperie de pièce héroïque, s’exclama Bénédict, ce serait trop beau.
Il y a toujours un moment où un pacifique veut du sang.
— Si on allait voir dehors ce qui se passe.
Ils partirent. Le ciel n’avait l’air de rien, narquois. On entendit une explosion quelque part. Gilles se rappela une phrase toute faite : « Les dieux sont impassibles. » Une autre : « Dieu est un pur esprit. » L’idée de Dieu avait pris pour lui une singulière réalité, cette réalité qu’il lui cherchait en vain au collège, quand il s’acharnait à prier. Les prêtres avaient su lui faire comprendre ce qu’était la vertu, un effort contre tout, mais ils n’avaient pu lui faire comprendre Dieu. Pour lui, maintenant, c’était un mystère atroce, palpitant et palpable, qui n’était pas dans le ciel, mais dans la terre.
On tint conseil. Où allait-on aller ? On avait soif.
— Oh ! nom de Dieu, s’écria Bénédict, j’oubliais qu’on m’attendait. Écoutez, j’ai une amie charmante qui m’attend chez elle. Allons la voir.
— Ce n’est pas nous qu’elle attend, fit la belle grosse d’un air mordu.
— Elle sera ravie. Vous verrez. Elle a du whisky, du champagne, un tas de choses.
L’alerte finit très vite et on s’enfourna dans un taxi, où Bénédict et la belle grosse se dévorèrent encore. Plus tard, on arriva dans une rue du faubourg Saint-Germain, une rue digne et morne. Cela pouvait être la rue de l’Université. On sonna, on fut dans de la pierre froide et sonore. La petite troupe devint soudain silencieuse. Bénédict craqua des allumettes et trouva la porte de l’escalier dans un fracas de bottes.
En passant devant la concierge, il cria un nom qui jeta aussitôt de la gêne et de la révérence chez les autres, cependant que l’électricité jouait.
— Madame de Membray.
On monta un escalier large, lent.
— Je ne suis pas sûre que ce soit très drôle. Je n’aime pas beaucoup les visites, dit l’autre femme.
— Moi non plus, s’empressa de renchérir la grosse que Bénédict serrait à la taille et qui s’en écarta, un peu effrayée.
— Moi, je ne continue pas, fit soudain l’autre.
— Continuons, exigea Bénédict d’une voix altérée, mais obstinée.
L’électricité s’éteignit. Sur un palier, à la lueur d’une allumette, on vit une porte entr’ouverte.
On entra dans un appartement obscur comme toute cette maison. Bénédict tourna un bouton. On admira la hauteur des plafonds et la majesté des meubles.
Tout d’un coup, Gilles ne comprit pas tout de suite pour quoi, les femmes ne songèrent plus à reculer et avancèrent, fascinées. Bénédict ouvrit une porte et on tâtonna de nouveau dans le noir. Bénédict murmura d’une voix plus altérée.
— Je vous en prie, sur la pointe des pieds.
La recommandation était inutile.
Bénédict ouvrit une porte. Tandis que les autres attardaient sur ce nouveau seuil, il avança vite et en ouvrit encore une autre. Alors, dans cette dernière chambre, on entendit une voix de femme s’exclamer sourdement et la lumière se fit.
Une femme plus qu’à demi-nue se dressait sur son lit. Ils virent ce sein surpris et ce visage ahuri et, en même temps, dans la chambre où ils s’étaient arrêtés, deux enfants endormis. Ce sein de mère. Les deux femmes écarquillèrent les yeux, avec une curiosité furibonde pour le corps d’une autre femme, son intimité, sa faiblesse. Puis elles s’avisèrent d’en vouloir à Bénédict. Cependant, la femme qui avait crié : « C’est toi » avait bondi et fermé la porte ; ils se retrouvaient dans le noir avec les enfants, qui allaient se réveiller. Ils se tinrent immobiles, les uns contre les autres, une seconde ; puis, pris de panique, revinrent en arrière avec hâte, jusqu’à l’antichambre.
— Ce n’est pas permis, dit l’autre femme.
— Quel salaud, roucoula la belle grosse épouvantée, mais d’autant plus séduite.
Sur ce, les visiteurs sans doute revenus, les pompiers recommencèrent leur sérénade.
Ils descendirent l’escalier parmi les locataires qui se précipitaient à la cave.
— Allons à la cave, ça va être drôle, déclara Bénédict qui était enchanté du scandale qu’il avait causé dans les cœurs.
Toute la société du faubourg Saint-Germain se trouvait dans cette cave, seigneurs et valets. Et bientôt les enfants que là-haut ils n’avaient pas réveillés parurent, poussés par leur mère. Cette femme était belle, mais il y avait en elle une sévérité dérangée qui faisait peine à voir.
Bénédict souffla à Gilles :
— Elle a été mon infirmière. C’est une raseuse. Sauf au lit.
Tout le temps que dura l’alerte, elle demeura debout, non loin d’eux, sans parler, serrant ses enfants contre ses cuisses. Bénédict commença de lui parler. Elle répondit à haute voix :
— Venez me voir demain ; ce soir, je n’ai pas envie de vous parler.
Le ton blessé fit frémir Gilles. Il tombait dans un état de confusion causé par la baisse de l’alcool, l’ennui de cette cave aristocratique, la fatigue de suivre sa bande, la sottise de ces raids d’avions qui n’avaient d’autre résultat pour les Allemands que de rendre le défaitisme parisien impossible. Le soupçon que les Allemands étaient aussi bêtes ou plus bêtes que les Français l’attristait. Il s’approcha de la dame et murmura :
— Ce raid d’avions nous avait affolés, tous ; nous ne savions plus distinguer entre la cave et le grenier.
— C’est horrible d’aimer qui on méprise, répliqua au bout d’un instant la dame, avec un abandon qui toucha Gilles.
Cependant, il s’enfuit bientôt avec les autres.
Décidément, on avait soif et l’on se rendit dans un de ces hôtels louches où l’on pouvait boire à cette heure-là, en dépit de toutes les interdictions. Il fallait prendre une chambre, ce fut là qu’on leur apporta du champagne. Ils se mirent à boire sérieusement, en se regardant les uns les autres de plus près, d’un air désabusé. Gilles se demandait pourquoi il était venu à Paris et il projetait de repartir le lendemain matin pour la campagne, là où florissaient les obus et cette mort qui est vraiment le grand intérêt de la vie.
Tandis que l’autre femme avait l’air fort préoccupée de quelque chose qui se passait ailleurs, la grosse belle buvait beaucoup et, assise sur les genoux de Bénédict, elle roulait dans ses bras.
— En fait de saloperie, s’écriait-elle en écartant son buste de la bouche de Bénédict qui le mordillait et le suçait à travers l’étoffe, tu t’y entends aussi bien que le Bernstein ; c’est une jolie saloperie que tu as fait là. Tu es un joli salaud.
— D’ailleurs, cria Gilles d’un ton inattendu, je ne sais pas pourquoi tu vomis cette pièce. Elle est très exacte. Ce sont des sentiments qui existent et que beaucoup de gens vivent de cette façon.
— Ce sont des sentiments infects[2].
— Taisez-vous, protesta la grosse, embrasse-moi. Tu me plais.
— Et moi ? Je ne vous plais pas ?
Gilles demanda ça à l’autre, du bout des dents, sans la toucher.
— Je suis préoccupée. Il y a quelqu’un qui m’attend, il faut que je rentre.
— Pourquoi lui demandez-vous si vous lui plaisez, puisque nous ne vous plaisons pas.
C’était la grosse belle qui parlait, et qui étonna Gilles. Bénédict la regarda, perplexe. Toujours assise sur ses genoux, elle lui tournait le dos et regardait Gilles d’un air vexe.
— Mais moi, je te plais, cria Bénédict, qui, écartant les genoux, la fit choir par terre.
Puis, l’étalant sur le tapis, il se jeta sur elle.
Elle regarda encore, par-dessus l’épaule de Bénédict, Gilles qui s’étonna encore. Pourtant, il revint à l’autre :
— Voulez-vous que je vous raccompagne ? demanda-t-il.
— Non, je reste encore.
— Oui, reste, je vais me mettre nue. J’ai envie d’être nue, cria la grosse en s’arrachant avec force à Bénédict et en se relevant.
Elle regarda Gilles avec des yeux ivres, où vacillait une provocation fatiguée, mais obstinée.
Bénédict la tança. Il découvrait que Gilles l’avait intéressée toute la soirée.
La grosse retira d’un geste pâteux, mais soudain prompt, la robe qu’avait froissée Bénédict. Une chemise. Elle était nue. Comment une femme peut-elle être si grosse et si fine ? Elle dit d’un ton soudain dramatique :
— Je suis enceinte de huit mois. Mon amant a été tué. Je suis aussi une salope.
— Et moi, éclata l’autre soudain, il y a un homme qui repart demain au front et qui m’attend à l’hôtel. Je ne l’aime plus.
Gilles et Bénédict se regardèrent. Ils rirent comme des collégiens qui font leurs écoles de cynisme. Puis ils frissonnèrent, en pensant à l’amant mort. Gilles préférait si visiblement une pensée de mélancolie à un acte de joie que, jalouse, la grosse lui dit :
— Je te plais ?
Gilles regarda avec épouvante ce corps magnifique, plein, bien cuit comme un pain, qui, pendant un instant, lui avait paru enveloppé dans un reflet sacré.
Elle expliqua :
— Je viens de passer deux mois en Tunisie avec mon amie. Elle a été épatante, elle m’a consolée. J’ai eu beaucoup de chagrin, mais maintenant j’ai envie de faire l’amour. Prends-moi, salaud.
Elle se jeta sur le lit et Bénédict s’y jeta à son tour. Ses seins étaient inhumains de beauté, de plénitude, c’étaient des seins de déesse, où passe la force de la nature.
L’autre femme poussa un cri :
— Pense à ton gosse.
La grosse n’eut pas l’air d’entendre : elle avait détourné la tête et commençait de soupirer.
— Voulez-vous que je vous raccompagne ? dit Gilles.
— Oui, dit l’autre femme, qui soudain fut très triste et le regarda avec affection.
Avec affection, mais pas du tout avec amour.
Gilles et elles partirent. Gilles voulut chercher un taxi.
— Non, je suis à côté, au Crillon. Allons à pied.
Ils étaient près de la rue Scribe et ils suivirent la rue Tronchet, la rue Boissy-d’Anglas. Elle ne disait rien, mais lui donnait le bras. Gilles la regardait de temps à autre. Elle avait l’air morne.
Ils arrivèrent au Crillon. Comme ils tournaient sous la galerie, un officier, qui semblait faire les cent pas, s’avança vivement vers eux. C’était un commandant de chasseurs à pied. Visage fin, mais fatigué et douloureux. Gilles salua. Le commandant répondit machinalement, mais ne le regarda guère. Il n’avait d’yeux que pour la femme.
Celle-ci s’écria soudain avec une rage hystérique, sans se soucier du portier de nuit qui ouvrait la porte :
— Je vous dis que je ne vous aime plus, je ne peux plus, je ne peux plus. Ce n’est pas parce que vous repartez demain…
Gilles resalua et s’en alla.
Que lui restait-il de cette nuit ?
- ↑ N.-B. Les blancs à l’intérieur du texte, occupent la place des passages supprimés, par la Censure.
- ↑ Onze répliques censurées en 1939 :
« — Imagines-tu que personne ne croie à la patrie, au sacrifice, au dévouement ?
— Personne.
— Alors, qu’est-ce qui se passe ?
— On les force.
— Qui on ?
— Des gens.
— Quelles gens ?
— Barrès, le général Cherfils.
— Pourquoi ?
— Par idiotie.
— Idiot toi-même. » — Note Wikisource, texte de l’édition Folio, 1990, p. 39.