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Gilles/01/10

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X

— La révolution en Europe serait plus facile si le prolétariat avait devant lui une seule bourgeoisie, un seul militarisme, une seule oppression.

Ayant dit cela, Debrye ricana. Il avait de petites dents pointues qui déplaisaient à Gilles. Celui-ci préférait le front bas, qui, avant de fuir, montrait des bosses modelées par une main savante et tourmentée.

Il avait rencontré son ancien camarade de Sorbonne dans la rue. Ils ne s’étaient pas vus depuis juillet 1914. Aussi, depuis deux heures, parlaient-ils à perte de vue, en marchant au hasard.

Gilles lui demanda brusquement :

— Vous ne vous êtes jamais demandé si cette idéologie ne naît pas de la peur ?

Il s’arrêta et regarda Debrye avec anxiété. Il ne voulait pas le blesser, encore moins faire une erreur de jugement. Sans doute, cet homme avait eu peur comme lui-même, Gilles, avait eu peur ; mais son activité défaitiste, de plus en plus accentuée, lui composait un autre risque. Il ajouta donc, en hâte :

— Laissez-moi m’expliquer… Ce que je veux dire…

— Pourquoi ne tiendrais-je pas compte de la peur ?

— Je n’aimerais pas que vous n’ayez pas pris conscience de la peur comme élément certain de votre sentiment sur la guerre. J’ai horreur des idéologies qui partent d’une donnée inconnue de la sensibilité.

Debrye regarda Gilles avec cette curiosité sympathique, amusée, où passait un léger filet de regret qu’il lui manifestait déjà autrefois à la Sorbonne. Il considérait Gilles Gambier comme un esprit fin, trop séduit par les pensées et les actes rares.

— Mais vous, Gambier, de votre côté, vous construisez tout votre système contre la peur. Moi, je me dis : la peur est un instinct naturel, qui me désigne le mal. J’ai peur à la guerre, c’est que la guerre est un mal pour l’homme.

Gilles s’arrêta, étonné. Le courage était devenu pour lui quelque chose de positif. Il reprit :

— Vous ne vous êtes jamais demandé si votre idéologie ne légitimait pas, non la peur, mais… comment dirais-je ?… la paresse, l’incapacité… Oui, voilà, toute une incapacité. Vous n’êtes pas sportif, vous ne savez rien faire avec votre corps.

— Pardon, je…

— Oh ! avouez que ça ne va pas bien loin. L’homme moderne est un affreux décadent. Il ne peut plus faire la guerre, mais il y a bien d’autres choses qu’il ne peut plus faire. Cependant, avec son infatuation, son arrogance d’ignorant, il condamne ce qu’il ne peut plus faire, ce qu’il ne peut plus supporter. C’est comme l’art. Il est devenu scientifique parce qu’il ne pouvait plus être artiste.

— Joli art, cette guerre.

— Ah ! voilà, s’écria Gilles avec un soupir, on peut dire, en effet, que la guerre est devenue si laide que l’homme aurait le droit de la rejeter. Cependant…

Il s’arrêta. L’autre lui fit signe d’achever. Il remarquait qu’à la bouche de Gilles un pli délicat devenait une lippe de dégoût.

— Cependant, la guerre, si défigurée qu’elle soit, demeure nécessité. Vous êtes révolutionnaire. La révolution, c’est encore la guerre.

La lippe de Gilles s’était effacée ; son œil brillait. Debrye lui jeta de nouveau son regard amusé. Puis une image, un souvenir passa devant les yeux du défaitiste. Sa mâchoire se contracta malignement :

— J’ai eu peur, j’ai crevé de peur depuis août 1914.

Gilles regardait son ami. Car cet homme qui tenait ces propos méprisables était son ami. Et un homme digne d’amitié. À la Sorbonne, brillant étudiant, il fascinait ses maîtres et ses camarades par sa fringale d’autorité, fringale aussitôt satisfaite, car les hommes se donnent à qui veut les prendre. Dans ce cas, leur don si facile prenait de la grandeur, car Debrye leur donnait beaucoup en échange. Il avait des vues rapides, hâtives même qui devenaient incisives par la force de résolution dont il les confirmait. En plus de cela, de l’ironie, du sarcasme, la conscience fulgurante de tout ce qu’il y a d’indicible, de faux, d’impardonnable dans les rapports les plus généreux. Gilles l’aimait également pour ses dons et pour cette ironie qui lui semblait la garantie de son humanité. Il se préparait à le perdre le jour où Debrye s’enfoncerait dans l’action politique. Ce temps approchait[1].


Il pensait que si on refuse un combat, on ne peut qu’en engager un autre. On ne peut se dérober à la loi du combat, qui est la loi de la vie. Il avait trouvé dans la guerre une révélation inoubliable qui avait inscrit dans un tableau lumineux les premiers articles de sa foi : l’homme n’existe que dans le combat, l’homme ne vit que s’il risque la mort. Aucune pensée, aucun sentiment n’a de réalité que s’il est éprouvé par le risque de la mort.

Il redit encore :

— Vous êtes contre la guerre, mais vous êtes pour la révolution. Or, la révolution, c’est la guerre.

Au grand étonnement de Gilles, Debrye acquiesça, cette fois.

— Oui, mais une autre guerre. La guerre civile[2].


Gilles manifesta un scandale amusé.

— Le but de la guerre est toujours la paix… par l’extinction de l’ennemi. C’est cette paix-là qui est au bout de votre révolution comme de ma guerre.

Debrye, agacé, rompit et revint aussi en arrière :

— Vous avez trop peur d’avoir peur. Il se trouve que, pour notre génération, la guerre est la première expérience de la vie. Vous avez peur de n’y pas répondre généreusement. Alors, vous voilà construisant une philosophie de la vie sur la résistance à la colique.

Gilles demeura coi. Décidément, il s’intéressait à cette analyse de lui-même qu’il n’avait su faire. Contemplatif, Gilles, toujours à un moment donné, songeait à abandonner le combat pour considérer l’élément nouveau de connaissance qu’il lui apportait. Cependant son hostilité demeurait entière contre la sensibilité de l’autre.

Debrye n’avait pas une très bonne santé, c’était le grief essentiel de Gilles contre lui. Il avait été longtemps à l’arrière, puis il avait été dans les brancardiers quelque part. Maintenant il était réformé : Gilles, devant lui, souffrait de n’être pas au front, de n’être pas mort. Seule, la mort pouvait le séparer de cette race d’esclaves révoltés et grimaçants. Il jeta sur Debrye, sur le lieu où ils étaient un regard qui le séparait complètement de tout cela, comme une lame de couteau. Debrye était un peu voûté. Il était en civil, habillé dans un négligé laborieux où quelques restes du bourgeois ultra-intellectuel, mais compassé qu’il était avant la mobilisation quand il portait guêtres et monocle, venaient encore à la traverse d’une affectation nouvelle. Son pacifisme l’acoquinait depuis quelque temps avec les socialistes ; alors, sous son veston assez bien coupé, il y avait un gilet tricoté noir, carré, à deux rangées de boutons, comme en portaient alors les garçons blanchisseurs ou les laitiers. Cette rue Raynouard, qu’ils arpentaient interminablement dans les deux sens, cette rue Raynouard, étroite, tortueuse, paraissait à Gilles sournoisement défilée bien que si près du ciel. Ils passaient devant la petite maison de Balzac. Lui et Stendhal et quelques autres avaient accepté, sinon loué la violence sans rien ignorer de ses côtés horribles, difficiles à supporter pour un civilisé nerveux. Ils avaient écrit des pages lucides sur la guerre.

Gilles voulut quitter Debrye. « Je veux quitter Debrye comme je veux quitter Myriam. Je refuse tout ce monde. La guerre, c’est ma patrie. » C’était sa sûre solitude. Toutefois, il s’attardait. Il y avait des mois qu’il n’avait causé avec un homme intelligent, avec un esprit dont le raffinement flattait le sien. Enfin, il lui dit : au revoir, en se disant ; non, c’est adieu.

Au moment que leurs mains se dénouaient, Gilles sentit un scrupule rétrospectif.

— Si nous nous étions trouvés l’un à côté de l’autre au front ?

Debrye regarda Gilles, sans avoir l’air de comprendre.

— Si je vous avais vu mettre en pratique votre défaitisme ?

— Ah ! ça… si on ne m’avait pas mis dans les brancardiers, j’aurais refusé de me servir d’un fusil.

— Alors, moi, qu’aurais-je fait ?

Debrye regarda Gilles de son air amusé, un peu railleur.

— Mon cher, ne vous faites pas plus méchant que vous n’êtes.

— J’aurais tiré sur vous, prononça Gilles avec effort, en rougissant.

Debrye éclata de rire.

— Mais non, vous êtes beaucoup trop gentil.

Et il s’en alla.

Gilles demeura décontenancé. Puis il se courrouça.

Quand il vint pour dîner le soir chez Myriam, il y eut une nouveauté : elle avait une amie qui était restée de toute évidence pour faire sa connaissance. Myriam en avait parlé plusieurs fois à Gilles.

Ruth n’était pas belle, ce qui déçut Gilles. Il ne pouvait encore entendre parler sans espoir d’une femme. Il était toutefois flatté de la curiosité que manifestait Ruth. Gilles était sûr que Myriam n’avait pas parlé ouvertement de leur projet de mariage à son amie. Mais elle s’était laissée percer à jour.

La présence d’un témoin mit dans cette chambre une chaleur qu’on n’y avait jamais connue. Gilles fut bien plus gai et plus brillant qu’il n’avait jamais été. C’était à qui de ces deux jeunes juives caresserait le mieux son esprit.

Il était plein de Debrye et en parla tout le temps. À la grande surprise de Myriam, qui s’attendait à le voir dédaigner son amie, il voulut que Ruth dînât pour lui en parler encore. Elle-même excitée, Myriam ne regretta pas trop de voir par terre les murs où leur aventure avait été jusque-là si sévèrement claustrée.

Il fit un portrait long et minutieux de Debrye.

— Pourquoi ne l’avez-vous pas amené à dîner ? demanda Ruth.

Cette simple question sans malice laissa Gilles interloqué. Il rougit, se sentant coupable ; il n’avait pas eu envie de montrer Myriam à Debrye et de lui dévoiler le criminel secret de sa vie. « Et pourtant il faudra que je révèle ce secret à tout le monde. »

Ruth devina quelque chose de tout cela, mais elle l’interpréta comme Myriam par le goût du secret. Elle ne pouvait imaginer qu’on pût avoir honte d’une fille dont elle admirait pêle-mêle l’intelligence, la richesse et la lumineuse figure.

— Comme vous admirez ce Debrye ! s’écria encore Ruth.

— Oui, c’est effrayant, renchérit Myriam.

Beaucoup de choses l’étonnaient ce jour-là chez Gilles.

— Comment pouvez-vous l’admirer tant ? continua-t-elle. Il a dit qu’il ne toucherait jamais à un fusil. Et il a pu le faire parce qu’il est protégé par des gens qu’il a épatés.

— Oui… murmura Gilles.

Ruth s’exclama :

— Comme il a raison, ce Debrye.

Elle s’arrêta net, songeant aux frères de Myriam, et voyant Gilles froncer les sourcils.

— Il saurait se faire tuer à l’occasion sur un autre terrain.

— Mais les ouvriers qui n’ont pas de protection se font tuer sur ce terrain, en attendant.

— Les paysans plutôt, corrigea Gilles, tout en regardant Myriam avec orgueil.

Elle connaissait et aimait sa pensée intime, elle l’y ramenait, elle la précisait pour lui quand il l’oubliait. Il y avait peut-être un peu de malignité dans cette vigilance.

Elle sentit cela et ajouta :

— Vous avez peur de lui jeter à la figure vos citations, je comprends ça. Moi, j’aurais honte de lui jeter mes frères.

Ruth admira leur entente.

Elle parla de son frère qui était médecin au front et du grand ami de celui-ci, un certain Clérences, Gilbert de Clérences, qui était interprète à l’armée anglaise et viendrait bientôt en permission.

— Il faudra que vous le connaissiez, c’est un garçon très brillant.

Ils bavardèrent tous trois assez tard.

Myriam et Gilles étaient très animés. Pourtant Gilles continuait à penser à Debrye et, quand il fut seul avec Myriam, tout ce qui couvait en lui éclata.

— J’avais besoin d’une conversation comme celle que j’ai eue avec Debrye, commença-t-il, je n’en avais pas eue depuis si longtemps.

— Oui, répondit Myriam sans méfiance, encore toute à son plaisir d’avoir montré Gilles à Ruth.

Ce qui éperonna Gilles :

— Oui, une conversation franche et brutale.

Gaie, elle avait encore envie d’être malicieuse.

— Mais…

— Quoi ?

— En quoi avez-vous été brutal ? Vous ne lui avez pas dit, d’après ce que vous avez raconté, ce que vous pensiez de lui.

— Comment ?

— Vous ne lui avez pas dit qu’il était un tricheur.

Gilles haussa les épaules.

— C’est vrai. Mais je lui ai dit qu’à l’occasion, au front, j’aurais tiré sur lui.

— Oui, c’est vrai, ça revient au même.

— À peu près. Pourtant vous avez raison, j’aurais dû le lui dire.

Gilles se décontenançait facilement dans la discussion ; Myriam s’en apercevait nettement ce jour-là.

— Mais ce n’est pas cela qui importe… reprit-il.

Il la regarda avec un visage durci.

— Dites-moi…

— J’ai senti que j’avais tort d’être à Paris.

Myriam frémit et regarda Gilles avec un timide reproche. Elle était choquée que ce propos lui revînt, en contre-coup d’une discussion, par l’accident d’une rencontre.

— Eh bien ! vraiment, Debrye est le dernier qui…

Elle s’arrêta.

Si elle avait su à quels misérables prétextes parfois se frôlait Gilles : une vue du front au cinéma, l’article emphatique d’un journaliste patriote, une phrase dans un livre, tout cela aussi bien que la vue modeste d’un permissionnaire qui repartait, qui filait à l’anglaise…

— Je ne suis pas celui que vous croyez, murmura-t-il.

Depuis quelque temps, il se tenait à peu près convenablement, il avait voulu être fidèle à sa décision de rester à l’arrière, il avait réprimé les écarts de parole, les velléités, les complaisances nostalgiques. « Du moment que je veux Myriam plus que la guerre, aussi bien lui épargner mon regret. » Mais ce soir, il éclatait, il avait envie de céder à ce qui remuait en lui, sous le prétexte de la guerre, d’y céder rapidement, largement ; la volupté serait grande.

Myriam, soudain pressentant un danger, songeait. « Les hommes ont beaucoup plus de souci des autres hommes que des femmes. Il a suffi qu’il voit un de ses amis pour que… Il est vrai, c’est le seul qui lui reste, les autres ont été tués : cela explique aussi son émotion. Comme je l’aime. Il a raison de donner plus d’importance aux hommes. Pourtant les femmes… ah ! comme je voudrais mériter son intérêt. Il faut que je travaille, que je réfléchisse. Je suis si embrouillée, si maladroite… mais qu’est-ce qu’il dit ? Il veut me faire mal, il me fait mal. »

Gilles parlait :

— Je ne suis pas celui que vous croyez ; je suis menteur. Mon premier mouvement est toujours de mentir. J’y résiste quelquefois, mais pas toujours…

Brusquement, il se rappela Mabel.

— Vous m’avez menti ? Quand ?

— Oui… Ces temps-ci, j’ai eu une femme, une jeune fille, oh !… enfin, une femme.

— Et quoi ?

Myriam espérait encore que Gilles exagérait un scrupule, comme il avait feint de le faire quelquefois.

— J’ai couché avec elle.

Le beau visage clair se contracta dans son contour. Tout ce que la jeunesse et la pureté y masquaient apparut ; quelque chose de faible, la mâchoire trop forte avec une attache trop fragile. Elle avait une trop grosse tête. De grosses larmes gonflaient les grands yeux sombres, qui devenaient de gros yeux. Elle était désarmée, infiniment à sa merci. Le lâche, il était plus brutal avec elle qu’avec Debrye. Il se jeta sur elle, la serra dans ses bras.

Cela apporta aussitôt à Myriam une parfaite consolation. N’ayant pas songé une seconde à le repousser, elle se serra contre lui. En pleurant, profitant instinctivement de la circonstance, si abominable qu’elle fût, elle cherchait sa bouche. Il la lui donna avec transport.

« Oh ! la rendre heureuse. Je suis lié à jamais à elle. La première âme qui vous tombe sous la main. Et l’on est lié. On ne peut blesser à mort une âme. »

Mais la voix de la chair qui ne se leurre pas, qui ne s’accommode d’aucune feintise, qui s’en tient inexorablement à ses décisions fixées de toute éternité, criait en lui : « Que m’est cette bouche gauche et sans génie ? Elle a de grosses lèvres comme je les aime, et pourtant elles paraissent minces aux miennes. »

Cependant elle balbutiait :

— Pourquoi ? Comment ? Qui est-ce ?

Aussitôt chaque détail de l’aveu lui parut particulièrement cruel et impossible. S’il lui disait que c’était son infirmière, tout le temps de l’hôpital qui avait été beau pour elle serait terni.

— Une fille, une jeune fille.

— Qui est-ce ? insistait la voix plaintive.

— Je l’ai rencontrée avenue du Bois, des gens m’ont présenté.

Le mensonge revient sur vous, avec le visage tentateur de la pitié.

— Mais pourquoi ? Qu’est-ce qu’elle a ?

Et brusquement, violemment :

— Vous la voyez encore ? Vous l’avez vue aujourd’hui ?

Gilles eut plaisir à lui répondre :

— Non, je ne la vois plus, ça n’a duré que… deux ou trois jours.

— Mais pourquoi ?

— Pour rien.

— Comment ? Vous l’avez aimée ? Oh ! expliquez-moi…

— Non, je ne l’ai pas aimée, jamais. Elle m’a fait horreur. C’est une idiote ; elle est jolie, mais…

— Ah !…

Elle pleura encore.

— L’idiotie la rend laide.

— Mais…

— Je voulais faire quelque chose qui nous sépare.

— Comment ?

— Oui, je ne suis pas celui que vous croyez. J’ai peur de ne pas vous aimer… assez. J’ai peur de… d’aimer votre argent.

Soudain le visage de Myriam s’éclaira. Gilles se mordit les lèvres. Encore une fois sa tentative de sincérité tournait court, se transmuait en une habileté. Tout tournerait toujours à son avantage, il jouait sur le velours avec cette petite.

Après avoir pleuré quelque temps, elle se serra contre lui, elle murmura quelque chose :

— Pourquoi ne couchez-vous pas avec moi ?

Quoi ? Coucher ? Elle voulait coucher avec lui. Il lui prit la bouche pour l’empêcher de parler davantage. Puis, affolé, il lâcha :

— Il faut nous marier.

— Oh ! oui.

Il s’en alla beaucoup plus cynique qu’il n’était venu. Il s’en alla chez l’Autrichienne, la silencieuse. Sa peau avait les effets brillants du satin. Ses seins incurvés étaient plantés très bas. Ses reins sinuaient, si longs qu’on croyait qu’après cela elle aurait dû avoir des jambes très courtes. Mais pas du tout : ses jambes n’en finissaient pas. Cette femme n’en finissait pas. Avec elle, c’était le grand silence, il revenait à ses pensées les plus profondes. Il se saisit d’elle avec une autorité qu’il n’avait encore jamais montrée. Au moins pour celle-ci ce serait la joie. Tandis qu’il la caressait lentement, il dissimulait sa mélancolie sous le sourire tendre de l’ami qui connaît les moindres préférences de l’amie.

Cependant, plus tard, l’Autrichienne rêva tout haut.

— Tu sais pourquoi tu me plais ? Parce que tu ne parles pas. Les autres, les idiots, ils n’ont rien à dire, alors ils parlent. Toi, tu penses. Ça me fait une peur. C’est comme si je faisais l’amour avec un chat. Et tu es un homme, ma chatte… Ce que tu es triste. Non. Ah ! reste encore. Mais il s’en alla, en souriant distraitement.


  1. Deux paragraphes censurés en 1939 :
    « Gilles revint sur le premier point de leur débat.
    — Vous ferez de l’Europe, par la victoire de l’Allemagne, une immense Irlande, où les sentiments nationalistes seront renforcés, exaspérés, consacrés par la persécution. » — Note Wikisource, texte de l’édition Folio, 1990, p. 125.
  2. Quatre répliques censurées en 1939 :
    « — La guerre civile, parlez-moi de ça. Là on connaît ses ennemis.
    — Oh ! il y aurait des distinctions à faire entre les bourgeois comme entre les Allemands.
    — Elles sont plus faciles.
    — Croyez-vous ? Croyez-vous qu’on ait fait des distinctions en 1793, ou pendant la Commune ? » — Note Wikisource, texte de l’édition Folio, 1990, p. 125.