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Gilles/01/11

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XI

Il lui vint l’envie d’interpeller le premier témoin de son aventure avec Myriam qui s’offrait à lui, hors M. Falkenberg. Il téléphona donc à Ruth et lui demanda un entretien particulier. Elle parut surprise, mais fort gaiement intriguée par cette demande et lui proposa de l’attendre le jour même place de la Sorbonne, à la sortie d’un cours. Au dernier moment, il eut un instant de gêne et craignit qu’elle ne crût à quelque entreprise amoureuse, mais dès qu’il la vit il put constater que la simple fille était à cent lieues de pareille idée.

Il lui proposa de marcher dans le Luxembourg.

— C’est ça, dit-elle, j’ai besoin de me dérouiller les jambes, car je viens de passer trois heures dans le laboratoire du vieux Picot… Comme je n’ai pas déjeuné, excusez-moi.

Elle acheta un croissant et une tablette de chocolat.

— Alors, entrons dans un café.

— Oh ! non, j’ai horreur des cafés, surtout ceux du quartier. Ils sont remplis de feignants.

Un instant après, il cédait à son impatience.

— Que pensez-vous de mes rapports avec Myriam Falkenberg ?

— Ce que j’en pense ? Pourquoi me demandez-vous ça ?

— Que pensez-vous de mon mariage avec Myriam ?

Elle le regarda avec un grand étonnement.

— Vos rapports et votre mariage, ça fait deux choses.

— En effet, s’étonna Gilles… je n’avais pas pensé à ça.

Il frémit. Qu’il n’ait jamais songé qu’à épouser Myriam et pas à la prendre, ce fait pourtant bien connu de lui prenait soudain une signification criante.

Ruth le regardait avec des yeux ahuris et elle avalait avec difficulté son croissant.

— Voyons, vous êtes l’amant de Myriam.

Elle avait dit : amant, d’un ton fort affecté. Gilles la sentait vertueuse et seulement entêtée de liberté théorique.

— Hein ? sursauta Gilles.

— Comme vous êtes pudique, s’exclama-t-elle.

Elle ne comprenait pas son interjection.

— Vous êtes l’amant de Myriam, cela devrait vous suffire. Pourquoi vouloir autre chose ? Vous avez la chance inouïe d’être tous les deux parfaitement libres. Et si vous demandez aux autres leur avis sur votre mariage, c’est que vous n’êtes pas sûr que ce soit bon. Ce doute, c’est une seconde raison pour écarter une chose en elle-même inutile.

Satisfaite, elle frotta ses mains où des miettes graisseuses s’étaient incrustées.

— Vous étouffez. Au moins, prenez une limonade à ce kiosque.

— Si vous voulez.

Il remarqua une fois de plus qu’il était difficile d’être sincère : Ruth, aussi bien que Myriam, lui facilitait l’hypocrisie.

Cependant, il reprit le combat contre lui-même.

— Je vois bien que vous êtes hostile à notre mariage. Ce n’est pas chez vous une question de principe ? Vous n’êtes pas hostile au mariage en général ? Si ?

— Non. Mais pour vous et elle…

Brusquement, elle parut gênée. Gilles attendit. Elle reprit, sans s’avancer beaucoup :

— Vous êtes libres, tous les deux, vous pouviez attendre de vous connaître à fond. Alors, vous ne couchez pas ensemble ?

Gilles la trouva comique.

— Ruth, vous êtes vierge ?

Elle rougit et fit : oui, de la tête.

— Je ne vois pas le rapport, lança-t-elle.

Gilles n’insista pas. Elle continua :

— Pourquoi n’êtes-vous pas l’amant de Myriam ? Elle ne demande pas mieux. Ce n’est pas elle qui…

Elle rougit et fut mécontente d’humilier son amie en pensée.

— Je n’ai jamais pensé à ça, fit Gilles.

— Alors quoi ? C’est votre religion… Ce n’est certes pas ça. Vous n’êtes pas croyant ?

Ruth avait dit ces derniers mots, avec un regard assez aigu.

— Qui vous dit que je ne suis pas croyant ?

Gilles se dit : « Comme j’ai eu raison de parler à cette fille. Voilà que je me rappelle soudain que je suis catholique. Tiens, je ne me marierai pas à l’église. Myriam est catholique, je le sais. Mais elle n’a pas de goût pour les mascarades. » Il se surprit à se réjouir de cette idée. Cela lui mit la puce à l’oreille ; il découvrit qu’il ne se lançait si hardiment dans le mariage, qu’à cause d’une porte ouverte, le divorce. Il ne voulait pas se marier religieusement avec Myriam, pour pouvoir un jour se marier pour de bon.

Ruth le regardait d’un air assez grave, qui l’intrigua. Il demanda donc :

— Et vous ? vous êtes… juive, n’est-ce pas ?

— Dame, oui, figurez-vous. Et je suis croyante, très croyante.

Gilles s’étonna, réfléchit, entrevit quelque chose.

— Ça vous choque que Myriam soit catholique ?

Incidemment, Myriam avait raconté que ses parents l’avaient fait baptiser, elle et ses frères.

— Oh ! oui.

Il vit que c’était là que Ruth voulait en venir.

— Ce n’est pas sa faute, proposa-t-il. Ce sont ses parents…

— Oui, mais elle… D’ailleurs, personnellement, elle ne se considère pas comme catholique.

Gilles frémit, soudain il sentit qu’il se heurtait à quelque chose. Il regardait curieusement Ruth. Qu’était-ce qu’un Juif croyant ? Il demanda :

— Qu’est-ce que votre foi ?

Ruth rougit encore :

— Je vais vous paraître vieux jeu. Mais c’est comme ça. On doit se marier entre personnes de la même religion.

— Alors, vous ? Vous ne pourriez pas vous marier avec un catholique ?

Ruth, troublée, secoua la tête.

— Alors, vous ne pouvez pas vous marier avec les trois quarts et demi des… chrétiens, des Français.

— Non.

— Enfin…

Gilles se demanda soudain avec une violente curiosité ce qu’il pensait du fait que Myriam était Juive, et quel rôle ça avait joué dans leurs rapports. Il sentit avec étonnement que ça avait joué un rôle.

— Alors, vous ne voudriez pas que Myriam se marie avec moi ?

— Non.

— Vous le lui avez dit ? Qu’est-ce qu’elle a répondu ?

— Oh ! je n’ai pas de conseils à lui donner.

— Comment ? Vous êtes son amie.

— Je crois qu’elle sait ce qu’elle a à faire. Du reste, elle est plus intelligente que moi.

— Mais vous avez parlé ?…

— Incidemment. Mais…

Gilles, brusquement :

— D’ailleurs, ça n’est pas la question. Le fait important, c’est que Myriam est riche et que je suis pauvre.

Ruth s’étonnait, elle ne semblait pas du tout avoir songé à ça. Gilles vit qu’elle allait encore le renforcer dans son hypocrisie.

— Qu’est-ce que ça fait ? fit-elle légèrement.

— Cela fait beaucoup. Je me demande si je ne suis pas attiré par l’argent de Myriam.

— Quand cela serait. Cela ne fait qu’ajouter à tous ses autres avantages. Elle est jolie, supérieurement intelligente ; et surtout elle a de la personnalité.

— Oui, certes, acquiesça Gilles, en faisant effort.

Ces qualités, dont certaines étaient évidentes, n’agissaient plus sur lui. Avaient-elles vraiment agi, les premiers temps ? Quelle était la véritable cause de sa désaffection ? Dire qu’il ne l’aimait pas était vague. Il regardait avidement Ruth comme si elle allait lui fournir cette raison. Elle lui en fournissait une. Myriam était juive. Qu’est-ce que c’était que d’être juif ?

Soudain, il eut peur de lâcher la parole décisive : « Je ne l’aime pas, je n’en veux qu’à son argent. » Cette parole frapperait enfin Ruth qui la relaterait à Myriam. Gilles eut peur et par quelques transitions amena la conversation à finir. Ce qui était facile, car la jeune fille n’avait parlé que par instinct, sans beaucoup réfléchir, et elle restait pleine de sympathie pour Gilles sur qui elle étendait l’admiration qu’elle avait pour Myriam.

Gilles courut du Luxembourg à l’avenue de Messine. Myriam admirait la brusquerie des entrées en matière de Gilles où elle voyait la rapidité de son esprit, mais qui provenait du fait que Gilles fort enfoncé en lui-même et rêvant tout haut ne distinguait point toujours entièrement ses interlocuteurs les uns des autres, et continuait avec celui-ci la conversation commencée avec celui-là. À peine entré, il demanda :

— Savez-vous ce que c’est que l’argent ?

Myriam le regarda en souriant ; elle voyait là désormais un sujet de plaisanterie qui allait devenir habituel entre eux.

— Non, vous le savez bien, pas plus que vous.

— Ah bien ! j’ai réfléchi là-dessus, et nous nous trompons fort en croyant que nous nous en faisons la même idée.

— Comment ?

— L’argent, ce n’est pas du tout la même chose pour un pauvre que pour un riche.

Elle continua à sourire avec incrédulité. Voyant cela, il frappa du pied. Jamais il ne se dépêtrerait plus du personnage qui s’était peu à peu formé de lui-même en dehors de lui par l’effet d’une demi-sincérité, d’une demi-hypocrisie, de la distraction, de l’humour, et qu’il voyait se réfléchir dans les yeux de Myriam. Myriam se plaisait à ce clair-obscur. Et il n’en était pas ainsi qu’avec Myriam. Depuis quelque temps, il constatait qu’une fille qu’il n’avait vue que deux heures commençait de se référer à ce personnage inévitable, comme si elle entrait dans un complot universel. Tl ne comprenait pas que son caractère prenait forme.

— Allons, expliquez-moi ça, fit-elle gaiement.

— L’argent a beaucoup plus de valeur pour un pauvre que pour un riche.

— Voyez-vous ça.

Mais il voulait décidément que Myriam sût qu’il ne l’aimait pas. Ainsi, il aurait beaucoup moins à se gêner, à dissimuler. Il avait pris peu à peu le sentiment qu’il pouvait tout obtenir de son amour, sans le détruire.

— Je m’aperçois que je parle par énigmes.

Il s’arrêta encore. Il avait de nouveau sur les lèvres une phrase simple, brutale : « Je ne vous aime pas physiquement ; jamais je ne vous aimerai physiquement. »

— Vous vous moquez souvent de moi, commença-t-il, vous pensez que mon imagination me joue des tours.

— Bien sûr, et ce sont toujours les mêmes. Toujours, vous vous noircissez.

— Ai-je tort ? Je puis avoir raison une fois, terriblement raison. Vous ne me connaissez pas, vous m’aimez trop.

— Je croirai toujours à ce que l’amour me fait connaître de vous.

Elle était trop sûre des droits misérables que lui donnait son amour. Il craignit la puissance de cet amour humilié, mais acharné.

— Non, je parle sérieusement, je vous assure qu’il y a tout un côté de moi que vous ignorez.

— Bon, dit-elle, un peu meurtrie par le ton dur.

Gilles marcha de long en large dans la pièce.

— Bref, s’écria-t-il soudain avec une violence solennelle, bref, Myriam…

Il acheva tranquillement :

— Je suis épouvanté du goût que j’ai pour votre argent.

Il avait dit : je suis épouvanté, ce mot atténuait tout.

Elle répondit avec un nouveau sourire :

— Je comprends ça, moi aussi j’ai beaucoup de goût pour mon argent.

Cette réponse jaillit avec une si grande force d’innocence que Gilles en fut touché et rafraîchi. N’étaient-ils pas deux enfants, surpris par le bonheur, comme d’autres le sont par le malheur ? N’était-il pas le plus enfant des deux en prenant peur devant lui-même et croyant voir dans sa glace le loup-garou ? Il n’était pas si méchant.

Il prit sa bouche. L’émoi rendait encore ces grosses lèvres maladroites. Du moins l’abominable Gilles le croyait-il, qui ne prolongeait jamais ses caresses et ne la menait point jusqu’au seuil de toutes les métamorphoses.

Comme il sentait sa proche bouche se lasser, il songea à un geste plus énergique, à la renverser sur ce divan, dénuder ce buste délicat dont les grâces étaient évidentes, brusquer tout, la libérer de sa gêne d’être vierge. Le désir montait en lui comme une colère généreuse contre le mal dont elle était accablée par lui.

Mais elle frémissait terriblement ; elle fut prise d’un tremblement qui l’effraya, lui déplut.