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Gilles/01/12

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XII

Gilles vit que le sentier montait et il s’en réjouit ; il retrouvait ses jambes de fantassin qui avaient résisté aux épreuves de la Marne. Toutefois, ses souliers fins n’étaient pas faits pour cette terre âpre où partout le roc affleurait.

Il regardait de tous côtés avec un grand étonnement… non, il ne regardait que d’un côté ; car, à sa gauche, le relèvement de la falaise lui masquait la campagne ; mais à droite c’était la mer. Quand il y a la mer, c’est d’un coup toute la mer. Son étonnement était grand, parce qu’en dépit des derniers mois passés à Paris, c’était la première fois qu’il se sentait vraiment hors la guerre. Cette nature-là semblait exclure la guerre dans une ignorance, une indifférence totales. Ce n’était pas une nature pacifique, pourtant. Cette terre et cette mer menaient leur guerre, leur guerre éternelle. Mais enfin, cette guerre ignorait l’autre guerre, la guerre de la chimie et de la métallurgie, la guerre des idéologies et des bureaucraties.

Gilles regardait, sous la falaise qu’il escaladait, une mer glauque, qui offrait au regard des taches claires où elle se laissait pénétrer dans sa bonté jubilante. La mer a des accès de bonté voluptueuse, elle entr’ouvre son sein. Plonge, plonge mon âme. Reconnais ce sein, le premier qui t’a enivré.

L’âme de son enfance avait couru le long de ces falaises ; elle avait prodigué ce verbe infini qui jaillit de l’homme devant les éléments purs. De nouveau, à peine sollicitée, elle se mettait à murmurer, à scander ; elle retrouvait son abondance ivre de mots et de cris.

Il s’arrêta ; ainsi il avait possédé cette richesse et il l’avait perdue. L’homme des villes est consterné quand il se retourne à mi-chemin de son frénétique calvaire. Il retrouvait cette richesse, mais il sentait qu’il ne s’y reprendrait pas ; il tenait à Paris. Pourtant Paris redevenait lointain en un moment. Paris et la guerre. Deux choses si différentes qui se laissaient pêle-mêle rejeter au loin, pour un moment.

Il arriva en haut de la montée, et il vit sous ses pieds, dans une faille de la falaise, dans un vallon, la maison de Carentan. Une longue chaumière basse, absolument isolée. Le bonhomme était revenu là directement du Canada et il avait appelé Gilles. Cela aussi, cette solitude, c’était fascinant. Les forces de la solitude se conjoignent aux puissances de la nature. Ces puissances dont l’homme s’éloigne, on pourrait craindre qu’elles ne s’épuisent, s’il n’était quelques ermites, quelques veilleurs qui les maintiennent en haleine, qui les raniment.

Il était là, le vieux, dans sa chaumière encombrée de dieux. Gilles dévala le sentier et, n’y tenant plus, se mit à hurler. Nouvel étonnement : sa voix. Sa voix, beaucoup plus basse, beaucoup plus mâle qu’à Paris où elle s’aiguisait, se flûtait en petits rires et ricanements. Ici, il retrouvait sa voix du front.

À son cri, une femme parut sur le pas de la porte. La servante, la servante-maîtresse. Gilles ne sourit pas. Il aimait, il approuvait toute la conduite de cet homme, aujourd’hui bien plus qu’autrefois quand son adolescence s’exerçait à railler. Il est vrai qu’il faut bien se faire les ongles sur tout, même sur le meilleur ; il faut éprouver le meilleur. Nous autres jeunes hommes, nous devons nous méfier de tout, nous qui sommes prêts à aimer tout. Mais il revenait maintenant, avec son expérience. Lui, Gilles, revenait d’une autre solitude, celle des défilés infernaux, celle des zones atroces, où toutes les figures vacillent, se déforment de la façon la plus mystérieuse et la plus louche, et non pas seulement celles des hommes et des vivants, mais celles des morts et des dieux. Il avait connu la tentation des défilés infernaux, appelé le néant, poussé le cri criminel par excellence. Il est bien que l’Église, profonde héritière des antiques religions, stigmatise comme le plus grand péché, le péché contre l’esprit, l’appel au néant, parce que vain, absolument vain. La vie lui arracherait-elle encore ce cri contre elle-même, la vie qu’il prétendait adorer ?

Il revenait comme l’enfant prodigue vers le vieux père, demeuré au logis. Mais Carentan était aussi un ancien enfant prodigue. Pourtant lui qui savait tant de choses savait-il ce que Gilles savait ?

Gilles s’était arrêté assez loin de la maison et s’attardait, passionnément curieux de l’entrevue. Le vieux parut à son tour sur la porte. Comme il était haut, et la servante aussi. Cette haute race, sa race. En était-il sûr ? Que savait-il de sa race ? Bah ! Gilles s’approcha. Il voyait maintenant le vieux. Oui, c’était bien Carentan, le fascinant Carentan, le mystérieux et familier génie de toute sa vie, l’homme qui l’avait fait. Gilles savoura de ne plus ressentir cette peur farouche qui s’était emparée de lui dans les dernières années avant la guerre contre la terrible mainmise de son tuteur. Maintenant, le cordon ombilical était rompu. Il savait qu’il existait largement en dehors du vieux.

Plus près, la réalité de cette chair qui ne l’avait pas engendré l’émut aux entrailles. Il se rua vers les bras tendus, avec les touffes de poils roux qui sortaient des manches du vieux jersey. Il pleura et le vieux pleura. La grande servante pleura. Bain de larmes, lustration par les larmes. Nos ancêtres pleuraient beaucoup. Oh ! saintes larmes, que votre source sacrée ne se tarisse jamais.

Le vieux parla. Cet accent normand si traînant, si lent ; cet accent que le bonhomme savait prendre et quitter. Cette nonchalance tour à tour feinte et éprouvée, qui permet la ruse, l’ironie, la défense et qui prépare les contractions sourdes de la volonté, les dures attaques.

— Tu es vivant, mon fils. Ils ne t’ont pas démoli dans leur guerre. Je suis heureux. C’est la grande joie de mon existence.

Carentan l’entourait, l’étouffait dans ses gros membres et lui soufflait dans la figure, de son souffle puissant et puant. Quelle puanteur saine de tabac, d’alcool, de solitude, de méditation. Les grands marais sauvages ont un peu cette haleine-là.

Carentan ne finissait pas de l’accoler, de le colleter, de l’étreindre. Il le pétrissait aux épaules, aux hanches.

— Oui, oui, c’est ça, c’est ça.

Il continuait de parler de lui, à lui-même, comme pendant l’interminable et inévitable séparation. Gilles voyait qu’absent, il lui parlait sans cesse.

— Mon vieux, mon grand vieux, s’écria-t-il à son tour, fort exalté. Et, de ses mains plus frêles, que n’avaient guère durci la pelle et le fusil, il tâtait la dureté du vieux.

— Entrons.

Gilles dit :

— Non. Attends, vieux.

— Tu m’appelles vieux, maintenant.

— C’est le nom que je te donnais là-bas.

Gilles regardait autour de lui, il voulait voir les choses à leur place alentour. La barque en contre-bas dans le chemin creux, le verger en terrasse de l’autre côté du sentier, l’arbre dans le repli. La terre pauvre et la mer riche. La mer riche de taches sombres et claires, la grande tachetée, la grande compagne, la grande femelle divine à qui l’homme rêvant fait dire tout ce qu’il veut.

— Tu la regardes, tu ne l’as pas vue depuis longtemps. Mais tu l’as vue en Grèce, tu t’es battu sur les terres grecques, tu ne t’es privé de rien.

— De rien ni du reste.

Tout cela allait très lentement. Des mots de loin en loin, pour ponctuer de longs silences bourrés, craquants. C’est bon d’entendre craquer les silences. Ici, on entend craquer les silences, les incommensurables silences. La vie est bourrée de silences, par en dessous : aussitôt que tu t’écartes des villes, tu mets le pied dans ce champ de mines qui éclatent de toutes parts.

Le vieux, prompt observateur, changeant d’expression, le reprit soudain à longueur de bras, le regarda un très long moment, le fit virer, s’étonna, fronça les sourcils, grogna, sourit, haussa les épaules, fit :

— Tiens, tiens.

Changeant d’idée, il se tourna vers la servante, le poussa vers elle.

— Embrasse-la. Je l’ai assez fait endêver à cause de toi.

La servante, gigantesque, maigre avec des viandes considérables par-dessus sa carcasse, chauve, avec des mèches ardentes, clignant de terribles petits yeux bleus, ouvrit une grande bouche édentée, dans un rire confus, plein de sûreté intérieure. Elle était magnifique, vêtue de ses vêtements de travail, sans compter la coiffe.

Oh ! races, races. Il y a des races, j’ai une race. C’est bon de faire l’amour, c’est faire l’amour que de serrer sa race contre sa poitrine. Gilles se jeta sur cette viande qui ne sentait point bon, non plus.

— Eh bien ! voilà, voilà, fit encore le vieux. Ce n’est pas plus malin que ça. Du moment que tu es vivant on ne peut pas pleurer aussi longtemps que si tu étais mort, dame. Entre.

— Rentrons.

— Attends.

Le vieux l’arrêtait, tandis que fronçaient, semblait-il, ses joues colorées :

— Les temps sont changés. Des saisons ont passé. Des événements sont arrivés. Ce sont tes événements à toi, pas à moi. Tu n’est plus un enfant. Tu as voyagé, guerroyé. Moi, je suis resté là. Sache que je te respecte et te considère. Et que je t’écouterai.

Gilles fut émerveillé de cette sagesse. Cela lui donna de l’hilarité, de la gaîté.

— Vieux malin, s’écria-t-il.

Le vieux rit aussi.

— Carentan, je n’oublierai pas plus que toi que tu as été un jeune homme.

— Ah ! dame. Mais tu m’appelles : le vieux, Carentan ! Plus de respect.

— Beaucoup plus.

— Ouste, entre.

Il suffit d’un instant à l’intérieur pour que l’impression massive que Gilles avait reçue commençât de se diviser et de s’altérer. Cette altération lui vint par le nez. Il ne l’avait pas fort délicat, mais justement les rares sensations qu’il recevait par là, le frappaient d’autant plus. Il lui vint l’odeur sure de la province et des conditions médiocres. Aussitôt, le personnage assez emphatique qu’il avait vu en haut du sentier et encore à la porte fit place à un vieux raté et à un vieux garçon abruti dans ses habitudes plus ou moins fâcheuses. Il se raidit pour ne pas montrer ce changement d’humeur, mais qui a jamais pu dissimuler ses changements d’humeur ? Gilles le pouvait moins que quiconque. Cependant, le vieux ne pouvait guère s’en apercevoir pour le moment.

Il n’était pas si vieux. Sous son costume de rapin campagnard il montrait encore une stature imposante, et sous sa lourde moustache blanche un visage régulier et assez beau. Il avait de grands yeux bleus un peu dilatés et un peu troubles, un nez droit et fort.

Ils traversèrent la salle à manger, bien banale, et passèrent dans le cabinet de travail où il y avait un monstrueux entassement de livres sur tout un côté. De l’autre, sur le mur nu et grossièrement badigeonné de beige, il y avait « tout le bazar divin » comme aimait à dire Carentan. Il était féru de l’histoire des religions et il avait réuni là autant de figures qu’il avait pu des dieux de tous les temps et de tous les lieux. Il y avait des statues et des statuettes, des gravures, des photos (beaucoup de photos prises par lui-même, avec grand soin, au cours de ses voyages), des pages arrachées à des livres, des dessins faits pour lui avec une gaucherie qui tournait assez fantastiquement et humoristiquement à la caricature. Il y avait les dieux primitifs et les dieux évolués, des figures à peine ébauchées, d’autres grimaçantes, d’autres achevées, trop parfaites, presque froides. Tout cela était disposé selon une certaine généalogie compliquée, qu’embrouillaient des flèches et des accolades, peintes à même le mur.

« Voilà de quoi satisfaire Flaubert et Pécuchet », songea Gilles. Il se retourna vers la porte où la grande servante se tenait, une main sur la hanche. Elle devait boire beaucoup et Carentan aussi. Gilles lui-même aimait boire pas mal.

— Tu dois avoir soif. Eugénie, apporte.

— Bien sûr, monsieur, c’est du café qu’il lui faut.

Gilles savait ce qu’était ce « café ». Quel changement avec l’avant-guerre. Alors, Carentan était un homme hautain, un seigneur et qui tenait ses distances. Voilà ce qu’avait fait la solitude, et aussi le vieillissement. Et peut-être autre chose, le chagrin à propos de lui, à propos de la guerre qu’il méprisait pour des raisons fort peu accessibles aux contemporains.

Le vieux se tenait debout près de sa table où il y avait beaucoup de paperasses, des fioles, une grosse lampe, des pipes, un préjugé romantique de pittoresque, de saleté et de désordre. Il bourrait lentement une pipe qu’il avait choisie selon la circonstance et il le regardait longuement avec toutes sortes de sentiments où Gilles démêlait, parmi beaucoup d’amour et de fierté, un peu d’étonnement et d’inquiétude. « Ah ! c’est mon costume. Il ne comprend pas. »

Gilles sentit soudain qu’il y avait dans toute sa personne un luxe qu’il cessa de supposer sobre.

Le vieux dit lentement :

— Eh bien ! Gilles, tu as fait fortune.

La servante rentra avec un plateau où il y avait beaucoup de bonnes choses.

Gilles répondit tout à trac :

— Peut-être.

Et il regarda Carentan, en se promettant de vaincre par la vigoureuse profession qu’il ferait bientôt de ses passions la légère gêne qui lui venait.

Tout deux laissèrent de côté les propos sérieux pour un moment et Gilles mangea et but, pendant que Carentan allumait sa pipe avec un vieux briquet à amadou. Ils ne s’étaient pas vus depuis plus d’un an.

Gilles fit un récit de ses derniers mois au front, que le vieux écouta avec l’attention maladroite, incurablement inefficace des gens de l’arrière et que n’aiguisaient pas de problématiques souvenirs d’engagé volontaire en 1870, à dix-sept ans. Puis il en vint à son arrivée à Paris.

— Pourquoi ne m’as-tu pas télégraphié ? Je t’aurais envoyé de l’argent.

— C’est arrivé un peu brusquement. Et puis… je me suis débrouillé.

Le fait que le vieux n’insistait pas et que son regard caressait sa jolie tournure l’assura qu’il devinait.

— Alors, te voilà à Paris.

— Ma foi, dit Gilles[1].


Carentan était venu à Bordeaux en 1915 où Gilles avait été évacué pour sa première blessure et avait fortement bataillé pour qu’il passât dans le corps des interprètes, à l’armée anglaise, après lui avoir conseillé de se faire réformer[2].


Mais Gilles avait refusé, il était au plus fort de sa passion mystique et manifestait un attachement chrétien pour l’infanterie française. « Tu as des goûts canailles, protestait Carentan, tu as assez prouvé que tu étais brave. »

Gilles repensait à sa rencontre avec Debrye où Carentan lui aurait pourtant donné raison.

— Que veux-tu, on est plus fidèle à une attitude qu’à des idées. Es-tu si content de me voir habillé en embusqué ?

— Tu n’es pas habillé en embusqué, mais en dandy.

Le vieux faisait effort, et Gilles lui rit au nez.

Le vieux versa du calvados et ils burent.

— Enfin, tu n’y retourneras pas.

— Je ne crois pas, murmura Gilles.

— Et comment tout cela va-t-il finir, à ton avis ?

— Victorieuse ou vaincue, la France sera noyée.

— Elle l’est.

— Noyée dans ses alliés comme dans ses ennemis.

Ils se regardèrent. Gilles frémît en pensant aux idées du vieux qui méprisait son pays, le jugeait engagé dans une irrémédiable décadence.

— Alors, qu’est-ce que tu fais à Paris ?

— Je suis dans un bureau, ricana Gilles.

— Ça, c’est dur.

— La tranchée, tu sais, c’était déjà très casanier.

Gilles se leva et dit :

— La mer est basse, allons marcher sur la grève.

— J’allais te le proposer. Eugénie, nous reviendrons pour le déjeuner.

Ils se retrouvèrent sur leur grève. C’était le parloir, le promenoir du vieux. Là, en contre-bas de l’âpre roche, selon l’heure de la marée, il arpentait cet immense couloir.

Gilles le regarda marcher, son pas était toujours ferme. Il était voûté, mais seulement du haut des épaules, la poitrine se redressait et la tête aussi. Il marchait dans des espèces de mocassins de cuir qu’il façonnait lui-même, ses grosses mains rousses dans les poches de la vareuse.

Gilles était descendu avec l’idée de faire sa confession, mais soudain une impulsion le fit changer.

— De qui est-ce que je suis le fils ?

Carentan s’arrêta et le regarda bien en face.

— Pourquoi me poses-tu cette question ? Nous avons parlé de cela avant que tu ne partes pour le régiment. Je t’ai dit que j’avais été tenté de faire une fière expérience avec toi : je voulais faire de toi un homme libre. Non pas un homme sans racines, certes, bien au contraire. Mais un homme attaché seulement par l’essentiel, par des liens purs et forts. Je t’ai proposé par l’éducation que je t’ai donnée ces racines, ces liens ; ce que tu en ferais, ça c’était autre chose. Mais je ne voulais pas que tu fusses encombré du détail. Les parents immédiats, cela fait une figuration accidentelle, trompeuse. Tu avais compris, acquiescé ; tu m’avais enchanté. Voilà un petit, m’étais-je dit, qui me renouvellerait le goût à la vie si j’en avais besoin… Alors, maintenant, qu’est-ce qu’il y a ?

— Je suis assez fort maintenant pour tout savoir, pour tout comprendre, pour tout dominer. Je suis curieux, friand de tout détail humain. Et puis, il y a des êtres autour de moi qui peuvent avoir envie de savoir.

— Ils n’ont qu’à te connaître, c’est toi la seule réalité.

— Oui.

— Vois-tu, mon petit, mettre au monde un enfant, c’est accomplir au premier moment l’acte égoïste par excellence. Au moment où tu fais l’enfant, tu ne penses qu’à toi, et quelquefois à la femme à qui tu le fais. Voilà la vérité. Ensuite, ton égoïsme continue. Cet enfant, tu lui imposes forcément une éducation, une direction. Nous ne sommes ni l’un ni l’autre de ces imbéciles, de ces pâles navets du rationalisme, de ces Pilates qui se lavent les mains et qui disent : « Je ne veux rien imposer à mon fils ; plus tard, il choisira. » On ne peut pas faire le vide autour de son enfant, on peut tout au plus faire du mou. Qu’on le veuille ou non, on bourre son esprit d’un tas de choses et on donne de sérieuses pichenettes à son caractère. Alors ?… J’ai fait pression sur toi de toutes mes forces, hein ? Je suis ton père spirituel. Ne m’en demande pas plus. Il n’y a que ça qui compte. À supposer que je pusse te dire des choses sur ton père et ta mère, ce ne seraient que des données incomplètes, pas vivantes, qui t’embrouilleront… même encore maintenant… et que d’ailleurs tu interpréteras d’après les idées que je t’ai données ou celles que tu es en train de former en réaction contre les miennes. Ta vraie personnalité, qui n’est ni moi ni l’adolescent qui regimbait contre moi, tu ne dois pas encore en être conscient… Du moins, je l’espère. Tu commences à agir, mais tu ne peux pas encore établir la jurisprudence de tes actes. Hein ?

Gilles sourit.

— Tu dis que tu as pesé sur moi de toutes tes forces ! Tu es l’homme le plus libéral que j’ai encore rencontré. Montre-moi ta grosse patte, c’est la plus délicate de toutes les grosses pattes.

Il la serra dans ses deux mains.

Le vieux renifla dans le vent léger et fit bouffer sa pipe.

— Je suis un fanatique.

— Oui, mais fanatique d’une espèce de libéralisme mâle. Il n’y a rien de plus libéral que la virilité. Les soldats qui se battent bien ont une indulgence magnifique.

— Pas pour les lâches. Je hais les lâches de l’esprit.

— Moi aussi, n’aie pas peur : je trancherai toujours.

— Voilà notre devise : tranche toujours.

— Tu n’es pas mon père, par hasard ?

— Mais non, imbécile. Nous ne serions pas si bons amis.

— C’est que je t’aime physiquement.

— Justement.

— Bon. Alors, où en étions-nous ?

— Tu as l’air d’avoir des raisons particulières de me poser des questions. Ne me les dis pas. Tu es trop vieux ou trop jeune pour te confesser. Il y a surtout des moments où l’on n’a pas envie de s’expliquer même avec soi-même.

Gilles frémit.

— Vieux rusé.

— Mon petit, j’écris en ce moment un livre sur les apports grecs dans la religion chrétienne dont l’intérêt dépasse singulièrement tes petits avatars.

— Ouais.

— Oui, mon petit gars.

— Eh bien ! moi, je veux me confesser.

Le vieux s’arrêta un instant, fronça ses gros sourcils jaunâtres, prit conseil avec l’horizon, et dit :

— Si tu y tiens, raconte-moi tes anecdotes. A beau mentir qui vient de loin.

Gilles narra sa rencontre avec Myriam Falkenberg. Carentan l’écoutait avec une mine amusée. Il voyait le jeune homme céder tour à tour à la séduction du cynisme, puis du remords. Tantôt Gilles se présentait comme un ambitieux aux calculs parfaits, tantôt comme un hypocrite aux cruautés hésitantes et mesquines.

Enfin, Gilles s’arrêta et le regarda d’un air mécontent. Carentan tira sa pipe éteinte de sa bouche, la cogna contre son mocassin, se redressa, la plongea dans sa poche et se carra. Il regardait autour de lui la terre, le ciel, l’eau.

— Tu as remarqué que les poètes sont quelquefois des imbéciles, fit-il.

— Comment ?

— Oui, ils opposent le calme de la nature au désordre des passions. Tout ermite que je suis, je sais très bien que ce coin de terre n’est pas plus tranquille que ton cœur.

Gilles attendit la suite.

— Je n’ai rien à te dire d’autre.

— Vieux farceur, vieux rusé, vieux normand.

— Mon gaillard, tu ne me demandes pourtant pas des conseils pour mener ta vie.

— Non, mais…

— Mais quoi ?

— J’attendais de toi une réaction. Là-dessus, j’aurais mieux mesuré les miennes.

— Mon petit, je ne te connais pas, je ne la connais pas, et je ne connais pas ton époque. Alors si tu veux que je dise des bêtises…

— Je ne te demande pas si j’ai raison de faire un mariage d’argent.

— Il n’est pas question que tu fasses un mariage d’argent.

— Comment ?

— Ni elle, ni toi vous n’êtes des inconscients.

— Si, elle est inconsciente.

— Beaucoup moins que tu ne crois. Son argent est un de ses charmes ; une femme qui aime n’est nullement disposée à négliger aucun de ses charmes.

— Si c’est son seul charme ?

— Non. Le contraire ressort de tes propos.

— Oui, mais alors, si je l’estime, aurai-je la force de sacrifier sa vie à ma vie ?

— Mais oui. Et tant mieux pour elle. Elle souffrira, mais elle aura son aventure. À elle de se défendre. Tu n’es pas une nourrice.

— Je crois bien qu’elle n’est pas faite pour un homme comme moi.

— Va lui dire ça, elle ne te croira pas. Qui s’y frotte s’y pique.

— Je suis plus conscient qu’elle : je puis la sauvegarder contre une erreur qui faussera sa vie.

— Est-ce que cette mer s’occupe de sauvegarder cette falaise ?

— Je suis assez chrétien pour ne pouvoir pratiquer facilement ces assimilations de l’homme à la nature.

— Si tu hésites devant cette femme, tu n’hésiteras pas devant la suivante. Il y a beaucoup d’êtres qui doivent souffrir par toi.

— Oui.

— Tu t’amuses en ce moment. Mais qu’elle fasse mine de s’échapper, et tu te rejetteras sur elle.

— C’est vrai.

— Je suis tout à fait d’avis que tu fasses un mariage de ce genre. Cela t’évitera la médiocrité des débuts. Si l’on peut, il faut mettre de la distance entre soi et les hommes. Tu es comme moi, un peu ascète de l’esprit, mais pas de la vie. Il faut faire la part du loup. Je l’ai faite à ma manière, fais-la à la tienne. J’ai fait d’assez vilains coups dans mon temps pour m’assurer un magot.

— Avec Myriam, cela se présente comme un jeu trop facile.

— Les difficultés viendront, n’aie pas peur. Du reste, tu ne peux plus reculer. Tu as déjà pris goût à l’argent, au luxe. Si tu en étais privé, tu ferais des bêtises.

Gilles frissonna. Et aussitôt le regard aigu de Carentan se fixa sur lui.

— Là n’est pas la question.

— Non, répondit aussitôt et à son propre étonnement Gilles.

— Tu sais où est la question ?

Carentan prit un air sévère. Gilles hésita un peu, mais répondit enfin :

— Elle est juive.

— Voilà. Gilles sentit plus de gêne en lui, et en même temps de la méfiance et de l’éloignement à l’égard de Carentan.

— Je te vois venir, lança-t-il d’un ton désagréable qui avait été exclu jusque-là de leurs propos.

Carentan remarqua cela et s’arrêta. Ils marchèrent quelque temps en silence, se recueillant avant d’aborder la difficulté qu’ils avaient enfin rencontrée. Carentan commença prudemment :

— Écoute, il vaudrait mieux que nous ne parlions pas de cela. Parce que tu le sais aussi bien que moi, ici, il ne s’agira plus de toi, mais de mes idées, de mes marottes si tu veux. Tu les connais ; alors à quoi bon ?

Gilles répondit :

— Oui, évidemment. Mais je désire déterminer la part de moi-même qui me reste de toi. Alors, vas-y.

— Je ne suis pas antisémite parce que j’ai horreur de la politique. La politique, comme on la comprend depuis un siècle, c’est une ignoble prostitution des hautes disciplines. La politique, ça ne devrait être que des recettes de cuisine, des secrets de métier comme ceux que se passaient par exemple les peintres. Mais on y a fourré cette absurdité prétentieuse : l’idéologie. Appelons idéologie ce qui reste aux hommes de religion et de philosophie, des petits bouts de mystique encroûtés de rationalisme. Passons. L’antisémitisme, c’est donc une de ces ratatouilles primaires, comme tous les ismes. Passons. Reste l’expérience, ce que nous enseigne le contact avec les personnes. Eh bien ! moi je ne peux pas supporter les juifs, parce qu’ils sont par excellence le monde moderne que j’abhorre.

— Mais non, j’ai entrevu récemment que c’était un peuple conservateur, qui vivait sur des réflexes arriérés.

Gilles pensait à Ruth.

— Mais oui. Ce n’est pas à moi que tu vas apprendre ça. Leur religion est restée à un état assez archaïque. Elle n’est pas aussi rationalisée que le christianisme, le bouddhisme, l’islamisme. C’est encore une religion de tribu. Seulement plus les gens sont primitifs, plus éperdument sautent-ils dans le monde moderne. Ils sont sans défense. Un paysan qui passe par Normale peut se livrer entièrement au rationalisme le plus bas, tandis qu’un bourgeois trouve des défenses dans son éducation religieuse, ses préjugés. Les juifs sautent de la synagogue à la Sorbonne. Pour moi, provincial, bourgeois de campagne, qui, par l’instinct et par l’étude, me rattache à un univers complexe et ancien, le juif, c’est horrible comme un polytechnicien ou un normalien.

— Péguy, c’est tout le contraire.

— Péguy, c’est la fulgurante exception. Il voyait les juifs dans leur passé, comme une des grandes antiquités. Toi, ce n’est pas une antiquité que tu vas épouser.

Gilles s’assombrissait.

— C’est horriblement juste, ce que tu dis là sur le côté moderne des juifs. Myriam, c’est une « scientifique ».

— Oui, sans doute, je la vois d’ici. Elle est toute en abstraction.

— Oui. Enfin, faute de mieux.

— Bien sûr, elle est sûrement femme par en dessous. Par malheur, tu ne l’aimeras pas assez pour dégager la femme pure.

— Non, ma froideur la rend encore plus incurablement intellectuelle.

— Si tu étais son amant, elle n’irait plus au laboratoire, sans doute… Mais cela n’y changerait pas grand’chose. La plus féminine des femmes reste toujours un merveilleux véhicule des préjugés de son éducation. La plus frivole des juives vous jette à la figure la Bourse et la Sorbonne. C’est comme les Américaines… Tout cela, c’est le monde moderne terriblement réduit à lui-même.

— Alors ?

— Eh bien ! épouse, ça t’apprendra. Voilà une occasion prompte et profonde de connaître ton rapport réel avec le monde moderne. Vas-y dare-dare… Après tout, tu n’es peut-être pas du tout mon fils, ni mon frère, ni mon ami ; tu t’en accommoderas peut-être très bien.

— C’est fort possible.

Ils remontaient lentement vers la maison et Gilles craignait de nouveau l’odeur de renfermé.

— Il faut absolument que je m’arrange avec mon époque, s’écria-t-il.

— Il y a le présent et il y a l’avenir. Il n’est pas dit que Myriam Falkenberg représente l’avenir.

Ils étaient las et parlèrent d’autre chose.

Le déjeuner fut copieux, trop copieux. D’abord cela alla fort bien. Gilles reparla de la guerre, Carentan parla du Canada. Ils avaient beaucoup vu et beaucoup vécu. Les gens qui ont agi ne peuvent pas se chamailler beaucoup.

— Tu me vois en propagandiste ! Tu sais ce que je leur ai dit à ces braves Canadiens : il y a encore des Français, des êtres de chair et de sang, et d’âme, qui ne sont pas faits uniquement de livres et de journaux. C’est au nom de ces Français-là que je viens vous appeler… À part ça, c’est drôle de voir des Français, sur qui n’est pas passé 1789, ni le xviiie, ni même somme toute le xviie, ni même la Renaissance et la Réforme, c’est du Français tout cru, tout vif.

— Oui, mais ils sont américanisés.

— Oh ! bien sûr, ils commencent… Je leur ai parlé des paysans d’ici, massacrés au front par centaines de mille. Je leur ai dit : « Vous descendez de ces paysans-là, vous ne pouvez pas laisser arracher la souche. » C’était simple. Pas question de la guerre du droit.

— Enfin, tu es un très habile propagandiste.

— Ils n’ont pas fait exprès de m’envoyer là-bas.

La servante allait et venait, Gilles s’agaçait un peu. À travers ces boutades, il se rappelait toute cette magnifique, savante, variée critique du monde moderne qu’il avait entendue à cette table. Mais aussi quel exil, quel refus total du monde présent. Lui, Gilles, voulait entrer dans ce monde, le tâter. Après cela, il verrait.

Il était très décontenancé par l’acquiescement de Carentan à son projet de mariage. Qu’est-ce que cela voulait dire ? Le vieux n’était-il que coquetterie ? Ne songeait-il qu’à prendre le contre-pied de l’attitude normale d’un aîné ? Ou bien y avait-il une secrète condamnation, un mépris qui se manifestait par le vide ? La flèche du parthe, c’était cette dissertation sur la question juive.

Gilles buvait et une violence de cynisme s’emparait de lui. Il en avait assez de cette dérobade de tout le monde. Myriam, Ruth, Carentan, tous le renfonçaient avec une douce malice dans son hypocrisie.

Le vieux avait envie de parler religions. Il parlait de son livre en préparation, — qu’il ne finirait sans doute jamais, — de sa correspondance avec un grand savant anglais. Était-il un raté ? Qu’était-ce qu’un raté ? Carentan n’était-il pas un des derniers exemplaires de la lignée ancienne et hautement noble, celle de l’honnête homme, qui vit sa pensée et qui ne la réduit pas tout en bouquins. Sa vie était prière, oraison. Les grands moines muets furent-ils inféconds ? Gilles croyait à la puissance mystique de la solitude. Ne voulait-il pas lui-même courir ce grand risque ?

— Pourquoi écrire un livre ? demanda-t-il.

— Pour me prouver que je ne deviens pas gaga sans le savoir entre ma pipe, ma servante, mon alcool, mes bouquins, mes magots.

Il avait réponse à tout, il était grand.

— Je sais bien que tu doutes de moi, mon petit, ajouta-t-il en allongeant les jambes.

Les larmes vinrent aux yeux de Gilles.

— Mon vieux père chéri. Et toi, est-ce que tu ne doutes pas de moi ?

— Foutre non. Je n’ai pas voulu engendrer un petit saint.

— Mais je vais me salir terriblement.

— Tu te laveras après.

— N’y a-t-il pas des gestes irréparables ?

— C’est la question des pots. Tu verras bien quel est le pot de fer et quel est le pot de terre, de toi ou du monde ?

Gilles rêva un instant, tandis qu’ils allumaient leur pipe en prenant le café dans la bibliothèque. La servante était partie en fermant la porte, en leur jetant un long regard d’orgueil : elle était fière de servir.

Gilles avança :

— Sais-tu ? Le péché, c’est une chose à laquelle je ne comprenais rien. Eh bien ! maintenant, je commence à sentir cette idée.

— Mon petit, ce n’est pas une idée. Il n’y a pas d’idées dans les religions. Il n’y a que des faits d’expérience.

— Idée chrétienne.

— Bah ! le christianisme, c’est un ramassis de toutes les religions, il y a là dedans du plus primitif et plus évolué. C’est indestructible à cause de cela. Sous les mots grecs, juifs, il y a l’expérience des races, l’expérience la plus ancienne de l’humanité. Le péché, c’est une expérience inévitable. Le péché, c’est l’histoire d’Œdipe. C’est… Prends garde, mon petit, nous voilà dans mon bouquin, je ne m’en vais tout de même pas te le réciter.

— J’ai lu des notes de toi là-dessus, autrefois, sur les origines du sentiment du péché. Mais nous n’en sommes plus aux origines. Mais moi je vais commettre un crime en pleine conscience.

— Bah ! D’abord, tu crois qu’Œdipe était si inconscient. Tuer un homme, coucher avec une veuve mère de famille : ce sont des choses qui, rapides ou lentes, font un peu de phosphorescence. Quant à toi, les raisons que tu donnes, ce ne sont peut-être pas les vraies.

— Que veux-tu dire ?

— Rien du tout, absolument rien. Mon petit, ne crois pas que j’aie d’arrière-pensées. Je ne peux te dire que des balivernes, des oracles ; je ne sais absolument pas qui tu es devenu depuis la guerre. Il faudrait que tu vives plusieurs jours ici pour que j’entrevoie quelque chose, que je te surprenne.

— J’aimerais bien.

— Non, tu meurs d’envie de repartir. Tu repars ce soir ?

— Oui, murmura Gilles en faisant effort.

Il aurait pu rester deux jours, mais déjà il regrettait Paris, la drogue de Paris.

Le vieux pleura, simplement. Gilles ne pleura plus, mais s’écria frénétiquement :

— Je suis entré dans la vie de cette fille, comme la nuit un voleur et un assassin dans une maison, comme un lâche.

— Lâche devant elle, mais brave devant les dieux.

Gilles marcha de long en large avec agitation.

— Je ne veux pas la tuer dans l’ombre, je veux…

— Éclairer sa lanterne.

Le vieux regarda Gilles avec des yeux dilatés.

— Je veux lui dire que j’en veux à son argent — du reste je le lui ai dit — et que je n’ai aucune envie de coucher avec elle — ça, je ne lui ai pas dit.

— Et alors ?

— Et alors… si elle veut encore, je la prendrai.

— Bien sûr.

Le vieux regardait Gilles, en hochant la tête.

— C’est très laid, les scrupules. C’est ce qui défigure le criminel.

— Oh ! je sais.

— Gilles, je t’aime moins depuis cinq minutes. Je n’aime pas le sadisme.

Le reste de la journée fut assez pénible.


  1. Une réplique censurée en 1939 :
    « — Tu t’es occupé assez longtemps de cette besogne démocratique. » — Note Wikisource, texte de l’édition Folio, 1990, p. 151.
  2. Une réplique censurée en 1939 :
    « — Là, au moins, tu seras avec des gens qui ne sont pas dans la guerre démocratique comme des poissons dans l’eau. » — Note Wikisource, texte de l’édition Folio, 1990, p. 151.