Gilles/01/15
XV
Quelques jours après l’enterrement de M. Falkenberg, Ruth Rosenblatt téléphona à Myriam que l’ami qu’elle lui avait tant vanté était en permission à Paris ; il fallait aussitôt le faire voir à Gilles. Myriam l’invita donc à dîner.
Gilles apprit que ce Clérences était le fils naturel de l’homme politique du même nom, député de nuance indécise, vaguement centre gauche, mais affairiste déterminé, et d’une dame fort connue à Paris, assurait Ruth, Mme Florimond, qui avait eu un tas d’aventures et recevait un tas de gens dans son salon.
Clérences plut à Gilles : il était joli garçon et élégant dans son uniforme d’officier-interprète à l’armée anglaise. La croix de guerre prouvait que le passage qu’il avait fait dans l’infanterie avait été sérieux. Il était en même temps intelligent et semblait au fait de beaucoup de choses. Clérences, qui pouvait faire les mêmes constatations à propos de Gilles, parut aussi satisfait. Les deux hommes s’entendirent aussitôt dans une tonalité de demi-cynisme qui rappelait un peu à Gilles son commerce avec Bénédict, mais à un autre niveau. Clérences, en entrant, avait inspecté d’un coup d’œil rapide, discret et définitif l’aspect des lieux et de Myriam et il avait donné d’un autre coup d’œil à Gilles une souriante approbation. Il avait un corps bien développé par le sport et un visage trop fin, aux lignes un peu fuyantes. L’impression douteuse qu’aurait pu laisser ce visage était corrigée sans cesse par la fermeté voulue du geste et du ton. Pendant tout le dîner, il parla de l’ambition comme d’une chose qui allait de soi et qui mettait lui, et sans doute Gilles, au-dessus de la plupart des contingences humaines. Après la guerre, il comptait faire de la politique.
— Vous aussi, je suppose ? demanda-t-il à Gilles.
— Peut-être, répondit Gilles d’un air entendu qui laissa Myriam bouche bée, puis la fit sourire avec une indulgence amusée.
Elle commençait à savoir que Gilles avec les autres n’était pas du tout le même que seul avec elle. Il était donc capable d’entraînement, lui qui avec elle semblait si buté sur ses méfiances.
Clérences surprit le sourire de Myriam et, se retournant vers Gilles, il ajouta :
— Évidemment, d’autres choses sont tentantes dans la vie plus que la puissance. Il y a les voyages, la musique. Peut-être passerai-je quelques années en Asie, avant de me lancer dans la politique.
Gilles goûtait beaucoup l’assurance chez les autres ; il en souriait à peine. Il admirait chez ce Clérences qu’il fût riche — du moins semblait-il l’être — et qu’il fût actif en même temps. Il se félicitait d’épouser Myriam qui le mettait sur un pied à peu près pareil, au départ dans la vie.
Clérences, qui avait ébloui tout le monde, parlant de ses splendeurs de jeune homme fortuné avant la guerre, des façons aristocratiques de l’armée anglaise, des relations politiques de son père et de sa mère, proposa après le dîner d’emmener ses nouveaux amis chez celle-ci.
— Ma mère est une drôle de personne qui collectionne les célébrités. Elle aime aussi beaucoup les gens jeunes qui sont bien de leur personne : elle sera ravie de vous avoir tous les deux.
— Mais je suis en grand deuil, dit Myriam.
— Bah ! nous sommes au-dessus de ces choses, répliqua Clérences. Et d’ailleurs, c’est la guerre. Et puis, ma mère reçoit tous les jours et sans aucune cérémonie.
Ils arrivèrent dans une impasse d’Auteuil, et entrèrent dans un petit hôtel fort étroit. Il y avait plusieurs voitures à la porte et le vestibule était encombré de chapeaux d’hommes.
— Il y a toujours plus d’hommes que de femmes, c’est l’ennui, lança Clérences à Gilles, en savourant la soudaine timidité de celui-ci.
On entra dans un salon où il y avait plusieurs vieux messieurs fort décorés, un général et deux ou trois dames assez peu élégantes, mais pleines d’autorité et qui dévisagèrent Myriam d’un air dédaigneux.
Mme Florimond était une petite boulotte de quarante ans. Dans son visage couperosé et fripé, surmonté d’une batailleuse chevelure rousse, il y avait des yeux d’un cynisme et d’une curiosité si ostensibles, qu’ils en paraissaient naïfs. Elle avait une étrange robe démodée et provocante d’intellectuelle de province où une paire de seins très blancs et fort bien conservés étaient mis en évidence. Elle sembla les offrir aussitôt à Gilles qui en parut tout surpris, ce qui fit sourire Clérences.
Au milieu d’autres sourires goguenards, Mme Florimond prit à part Gilles. Elle lui posa les questions les plus indiscrètes sur lui, sur sa fiancée, sur ses projets d’avenir. Gilles répondit avec une liberté qui contrastait avec ses rougeurs ; il étonna presque son interlocutrice. Elle le dévorait des yeux et jetait de temps à autre des regards sur Myriam qui restait isolée et fort en peine, essayant de bavarder avec Ruth pour se donner une contenance.
Mais un homme important fit son entrée et Mme Florimond planta là Gilles qui s’aperçut alors de la présence de Berthelot dans un coin. Il alla vers lui. La façon dont son chef l’accueillit dégela aussitôt plusieurs visages jusque-là hermétiquement clos devant le jeune homme.
Dès le lendemain, vers midi, Mme Florimond téléphona à Myriam et la pria de venir la voir le même jour, un peu avant l’heure où l’on arrivait chez elle. Myriam, étonnée et flattée, accourut. Elle ne savait pas que l’intérêt que lui portait la dame était le contre-coup d’un incident qui s’était produit le matin, dans la chambre d’hôtel où Gilles vivait encore.
Alors qu’il sortait de son bain, il n’avait pas été peu étonné de voir Mme Florimond entrer tranquillement chez lui. Il était à peu près nu et avait esquissé un mouvement de retraite, mais la dame avait éclaté de rire et s’était écrié :
— Au contraire, en s’asseyant délibérément sur son lit.
— C’est que je suis très en retard pour le Ministère.
— Bah !
Au grand jour, il la regardait avec un certain effroi, car la couperose du visage était plus évidente, et pour le matin elle portait une robe du même style que celle de la veille au soir, encore plus décolletée et lâche.
— Vous n’êtes pas matinal, Gilles, fit-elle en lui jetant ce regard insistant qui l’avait déjà gêné, car il portait une lubricité aussi bien morale que physique.
Il était fort choqué qu’elle l’appelât par son prénom.
— Moi, je me suis déjà promenée une heure dans le Bois. Je ne dors jamais, j’ai tout le temps pensé à vous.
— Je vous demande pardon, mais il faut que je m’habille.
— Eh bien ! oui, mais pour s’habiller il faut d’abord se déshabiller. Vous pouvez très bien retirer cette robe de chambre devant moi.
Gilles n’en fit rien. Il alluma une cigarette, après lui en avoir offert.
— Non, je ne fume jamais, cela retire du goût aux meilleures choses. Êtes-vous sensuel ?
— Pas trop.
— Je n’en crois rien. Vous ne savez pas encore. La guerre a retardé les hommes, mais les a faits plus hommes, aussi. La guerre, le sport, j’adore notre époque.
Gilles hocha la tête.
— Savez-vous, Gilles, reprit-elle d’un air extrêmement intime, que je vais beaucoup m’occuper de vous. Berthelot est de mon avis : vous êtes appelé aux plus grands succès, dans divers domaines.
— Ah !
— Mais oui, vous entrez dans la vie dans des conditions merveilleuses. Le romanesque de votre origine. Je suis persuadée que vous êtes de très bonne naissance. Comme mon fils Clérences. Il n’y a qu’à voir vos attaches, donnez-moi vos poignets. Vous savez que j’ai un autre fils au front, Cyrille Galant, drôle de garçon très différent de Clérences, qui vous intéressera aussi beaucoup.
Gilles ne lui avait rien dit de sa naissance. Sans doute des bruits couraient ; on s’occupait donc de lui. Ahurissant.
— Vous avez fait une belle guerre. Et tout de suite, vous mettez la main sur cette petite qui est un trésor, à tous les points de vue. Enfin, Berthelot vous fera faire une carrière inouïe, il a tout de suite goûté votre esprit. Il m’a dit : « Ce garçon saura se faire un style de vie. »
Gilles était navré. D’un seul coup, son humeur naturelle devenait aux yeux des autres une attitude qui, dorénavant, s’imposerait à lui du dehors. L’impossibilité de n’y être pas fidèle lui ferait une vie fastidieuse.
Mme Florimond fut obligée de voir son mécontentement.
— Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?
— Je crois que vous vous faites beaucoup d’illusions sur moi.
Il dit cela d’un ton sec. Elle fut déconcertée, elle s’attendait à des transports de gratitude. Elle reprit d’une voix un peu dolente, mais d’autant plus convenable pour ce qu’elle en venait à dire :
— Vous ne vous rendez pas compte de ce que vous êtes. Jamais un homme n’a autant de chances réunies. Vous ne savez donc pas comme vous plaisez aux femmes ?
Elle était tout d’un coup plus rouge, sa voix se brisait et tout ce qu’il y avait en elle de trop mordant semblait l’abandonner. Elle avait repris avec du reproche et presque de l’angoisse dans la voix :
— Écoutez, Gilles, je ne suis pas aussi aveuglée que j’en ai l’air. Je vois tout d’un coup que quelque chose vous déplaît dans ce que je vous dis. Quel drôle de garçon vous faites. Vous vous butez depuis un moment. Ne regardez pas ma figure, elle est vieille et, du reste, elle n’a jamais été jolie. Mais si j’ai été aimée, c’est pour autre chose.
Elle abaissa les paupières vers ses seins.
Il tourna le dos et s’en alla dans la salle de bains, en disant :
— J’admire la franchise de vos paroles, mais…
Il avait mis le loquet à la porte.
Sans doute Mme Florimond était devenue son ennemie, car, à six heures du soir, dans son petit salon, elle disait à Myriam :
— Ma chère, ce garçon ne vous aime pas. Il ne sait pas vous apprécier. Sous ses airs fins, c’est une brute, un débauché, incapable de sentir ce qui est délicat, aussi bien au physique qu’au moral.
Myriam pâlissait lentement. Le fait que Gilles ne l’aimait pas était devant elle depuis quelque temps, mais elle avait attendu de l’accepter franchement ; elle l’acceptait depuis la veille au soir. À regarder Gilles vivre, remuer, respirer au milieu de plusieurs personnes, elle n’avait pu résister davantage à la certitude. Cela ne changeait rien à ses dispositions. Elle voulait encore épouser Gilles, et plus que jamais ; elle ne voulait plus que cela. Elle voulait l’épouser pour qu’il reste auprès d’elle, pour qu’elle puisse jouir encore de sa présence et pour agir sur lui, avec son argent, sa vigilance. Son désir physique pour Gilles, qu’elle s’avouait maintenant parce qu’elle avait été brusquement tourmentée de jalousie dans le salon de Mme Florimond, mettait en elle une profonde défaillance, un attendrissement qu’elle avait somme toute jusqu’ici ignorés. Certes, elle prétendait encore n’avoir point pitié d’elle-même, par habitude d’orgueil et de dureté, mais seulement de Gilles ; elle avait appris à le connaître. D’abord, elle n’avait vu en lui que la force ; c’était l’homme. Il était ombrageux, difficile, ne pardonnant pas plus à lui-même qu’aux autres son insatisfaction. Mais ensuite elle avait vu qu’il se blessait autant qu’il blessait. Et il était terriblement seul. Était-ce parce qu’il était orphelin ? Il aurait été, en tout cas, irrémédiablement seul. Cette solitude, elle ne pouvait en connaître toutes les causes, en pénétrer l’intime nécessité ; il lui paraissait d’autant plus pitoyable. Elle fris sonnait atrocement quand elle le savait à la rue, perdu. Elle avait deviné maintenant quelle était la vie du débauché. Quelle chaleur les autres femmes pouvaient-elles lui donner ? Une minute, il s’extasiait sur leur beauté ; mais la minute d’après ? En tout cas, il avait ces minutes ; elle ne voulait pas l’en priver. Gilles aimait la beauté ; il était prisonnier de la beauté. Il aurait bien voulu l’aimer. Mais elle n’était pas assez belle. En tout cas, il ne pouvait à cause d’elle oublier un seul instant tant de beautés qui l’appelaient de toutes parts, il ne le pouvait en dépit de sa gentillesse, de sa tendresse, en dépit de l’élan qui l’avait jeté vers elle. Car il y avait eu cet élan, elle ne l’oublierait jamais.
Cet élan pouvait-il revenir ? Qui sait ? L’espoir restait intact et remplissait encore tout son cœur.
— Non, il ne m’aime pas, mais je l’aime, répondit-elle donc à Mme Florimond.
— Ainsi vous le savez, et pourtant…
— Il a besoin de moi.
— Mais vous avez besoin de vivre.
— Je vis beaucoup plus depuis que je le connais.
— C’est entendu. Mais ça, c’est le passé ou le présent… De là à engager votre avenir.
— On divorce facilement.
— Oui, mais… Pourquoi vous attacher à lui davantage ? Vous vous diminuerez.
— Je fais ce que je veux.
Mme Florimond en voulait à Gilles, elle avait été humiliée par lui, humiliée dans sa chair. Dans son imagination, la chair fraîche de Myriam, humiliée aussi, se confondait avec la sienne. À travers Myriam elle voulait une revanche.
— Vous êtes très jolie, vous ne méritez que des hommages. Vous pouvez être adorée.
Elle rêvait qu’elle était Myriam ; elle avait eu une jeunesse pauvre, difficile ; elle se représentait tout ce qu’elle aurait pu faire alors, si elle avait eu l’argent de Myriam. Elle voulait communiquer tout son rêve bouillonnant à celle-ci.
Comme elle voyait ses efforts infructueux, elle s’exaspéra.
— Enfin, c’est une honte, vous avez un corps ravissant.
Mme Florimond jetait sur Myriam des regards indiscrets. Elle devinait des seins délicats et elle les voyait refusés comme les siens. Ce qui la jetait dans un trouble qui étonnait Myriam.
— Vous allez accepter que ce corps-là soit méprisé, négligé ?
— Comment ?
Myriam ne comprenait pas ; elle attendait des miracles de l’intimité conjugale ; la défaillance délicieuse et amère qu’elle s’avouait maintenant et qui ne la quittait plus lui rendait impossible de ne pas présager une défaillance pareille chez Gilles quand elle serait dans ses bras. Elle regarda Mme Florimond avec des yeux incompréhensifs. Mme Florimond sentit son impuissance pour le moment.