Gilles/01/16
XVI
— Dans six mois, nous divorcerons.
Voilà ce que Myriam lui avait dit, le matin, sur le seuil de la mairie du viiie arrondissement. Ce mot avait fait frémir Gilles d’une joie épouvantée.
Maintenant, dans un sleeping, ils roulaient vers le Midi. Le chef de service de Gilles s’était arrangé pour qu’il eût dix jours de congé.
Il était riche ; et il pourrait divorcer quand il le voudrait, car les choses étaient arrangées de telle façon qu’il pouvait quitter sa femme sans retomber dans la pauvreté. Il se demanda avec une curiosité amusée, en regardant à travers la vitre s’anéantir les villages où se terrait la médiocrité, qui avait proposé cette dotation ? Était-ce lui ? Ou était-ce Myriam ? C’était sans doute Myriam qui avait donné à l’idée un tour pratique ; elle avait décidé elle-même son dépouillement et l’avait limité. Un jour, Gilles lui avait dit avec une gravité burlesque :
— Naturellement nous allons nous marier sous le régime de la séparation des biens.
Elle avait répondu :
— Oui, mais je veux que vous ayez votre argent à vous. Comme cela, je n’aurai plus besoin de vous en donner.
Elle s’était arrêtée, craignant de l’avoir blessé. En fait, elle avait beaucoup joui de mettre dans ses mains des billets de mille francs. Chaque fois, il s’était contracté pour retenir un : non qu’il aurait laissé échapper comme un de ces mots conventionnels qu’on ne peut tout à fait exclure de la conversation. Il prétendait limiter l’hypocrisie ; d’autant plus que maintenant elle y était sa complice.
Il avait attendu le moment où elle lui révélerait le chiffre de la dotation. Il savait, du reste, que cela fondrait vite dans ses mains ; il n’avait pas l’âme d’un petit rentier. Mais qu’il fût prodigue ne l’empêchait pas d’être cupide. Par ailleurs, il avait le front de s’étonner que Myriam ne voulût pas se ruiner.
Le mariage lui-même avait été une épreuve assez durement punitive. On avait dans les premiers jours discuté la question des témoins. Myriam aurait un ministre, Morel, et son maître à la Sorbonne ; et lui ? Il demanda au vieux Carentan qui refusa, en écrivant : « Pour qui me prends-tu ? Tu me vois venir avec mes gros sabots ! » Gilles répondit : « Je veux que tu me voies faisant ça. » Le vieux répliqua : « Comme le bon Dieu, je te vois à travers la nue. » Gilles revint à la charge : « Il faut que tu voies Myriam. Elle veut te voir. » Derechef, le vieux : « Nous trouverons une autre occasion plus expéditive, par exemple mon enterrement. »
Gilles remarqua qu’il restait un isolé. Depuis quelque temps, chez Mme Florimond, il avait fait connaissance avec bon nombre de personnes connues ou célèbres qui lui avaient fait bonne mine. Le bruit venait du Quai qu’il était un brillant sujet, et que protégé par Morel et Berthelot il irait loin. Mais il n’avait poussé aucune de ces naissantes amitiés. Il demanda finalement à son chef de service et à Bénédict ; l’un et l’autre en furent étonnés et gênés. Ce choix médiocre choqua les Morel.
Gilles, en venant à la mairie, s’attendait à quelque pataquès ; il supposait que quelque incident ferait ressortir le caractère frauduleux de l’opération. Dans les derniers temps l’ironie faisait des progrès en lui, peu à peu audacieuse. Il y accoutumait Myriam ; à propos de n’importe quoi, elle levait les yeux vers lui en ricanant déjà.
Bénédict était là, railleur et maussade. Le chef de service se détournait, mécontent. Gilles pensait que cet homme rapporterait au Quai des réflexions qui ne le lâcheraient plus dans sa carrière, s’il en faisait une ; il s’écarta un peu pour considérer de loin Myriam, debout parmi les chaises. Pourquoi n’était-elle pas son orgueil ? Elle était jolie, pourtant. « Après tout, ce n’est pas ma faute, pas ma faute. Pourquoi, aujourd’hui, ne triomphe-t-elle pas ? Triompherait-elle mieux avec un autre ? Quel autre ? »
Depuis quelque temps Gilles avait considéré l’hypothèse d’un autre, il avait remarqué que Mme Florimond présentait beaucoup d’hommes à Myriam ; mais il niait cet autre, il le rabaissait, il le réduisait à rien. Qui voudrait d’une fille aussi peu féminine, aussi peu intuitive, aussi peu coquette, aussi peu lascive ?
Mais lui, triomphait-il ? Bah ! il se souciait bien de savoir la figure qu’il faisait dans cette salle anonyme, ornée de chaises, d’un comptoir et du buste de la République. Tout son désir, toute son imagination étaient en avant, au moment où il divorcerait. Avec ou sans argent, il s’en irait, il quitterait tout. Mais alors pourquoi tout ceci ?
Un huissier s’approcha de lui et l’assura que le maire désirait lui parler. Ah ! oui, il s’agissait de lui donner de l’argent pour ses pauvres comme on en donne aux curés. Myriam avait bien fait les choses. Mais le maire ne se contenta pas de palper les billets, il se mit à lui poser des questions. La présence de Morel le troublait, et il regardait Gilles, trop élégant, mais décoré, avec une perplexité hargneuse. Il s’étonnait de l’absence de toute famille de son côté ; de la discrétion de la cérémonie supposait quelque secret fâcheux.
— Il faut que je dise quelque chose sur vous, monsieur. Veuillez me renseigner.
Gilles découvrit avec horreur que le maire allait parler.
— Est-ce bien nécessaire ?
— Je ne peux pas ne pas saluer M. Morel. Du reste…
Et il regardait les billets posés sur la table ; il avait l’air de dire : il faut que vous en ayez pour votre argent.
C’était un petit fonctionnaire propre et aigre.
— Enfin, vous avez été au front, reprit-il, en se raccrochant à la croix de Gilles.
Par la suite son petit discours fut rapide, non sans tact. On voyait qu’il avait l’habitude de parler à des inconnus et de retirer à ses propos la moindre signification qui pût se transformer en gaffe. Le maigre rite se perpétra. Gilles rêva sur l’incroyable insensibilité de toutes les personnes présentes, y compris lui-même. Personne ne croyait à rien. Et pourtant, le mariage est l’opération fondamentale de l’existence. Il regarda Myriam qui souriait avec une fausse désinvolture. Il la haït pour cette pourtant bien timide réaction. Il pensa à ce qu’il aurait éprouvé dans une église. Là, au moins, son acte aurait été un sacrilège, un crime. Ici, ce n’était rien, simplement. Tous ces gens le regardaient avec un mépris extrêmement léger qui n’aurait pas demandé mieux que de se transformer en un sentiment plus indulgent, et même favorable, flatteur, s’il eût bien voulu s’y prêter ; mais il cherchait leurs regards à tous avec une insistance inconvenante. Les Morel supputaient le temps perdu. Mme Morel était immuablement belle.
À la sortie chacun s’enfuit au plus vite. Gilles se retrouva seul avec sa victime.
C’est alors qu’elle avait eu ce mot sur le trottoir, devant la mairie, tandis que des noces de petits bourgeois entraient par fournées :
— Dans six mois, nous divorcerons.
Gilles avait été abasourdi. En était-elle donc déjà là ? Était-elle donc si avancée sur le chemin qu’il était bien décidé à lui faire parcourir ? Ou bien brusquement ressentait-elle le contre-coup de cette mascarade ? La lecture par trop desséchante du code Napoléon l’avait-elle brusquement frappée ? Quelle idée se faisait-elle de ce qui maintenant allait se passer entre eux ?
Qu’allait-il se passer entre eux ? Maintenant, il était là dans le sleeping, enfermé avec sa femme. Être dans un sleeping, pourtant, était bien agréable. Il regardait avec plaisir ses valises neuves, leur beau cuir. Et de fuir dans le Midi en pleine guerre, c’était savoureux. Le regard du contrôleur, complice et haineux, avait été une véritable bénédiction nuptiale.
Qu’allait-il se passer entre eux ? Il s’inquiétait vaguement. L’échéance était encore retardée ; quelques jours auparavant, il avait jeté :
— La nuit de noces, c’est bon pour les imbéciles.
Myriam, bien dressée, l’avait regardé d’un air de reproche, pour lui faire entendre qu’elle n’avait jamais rien attendu de pareille cérémonie. Il prenait en horreur ce préjugé contre les préjugés où elle puisait sans cesse pour lui des excuses. Il avait ajouté, enhardi et enragé :
— Oui, beaucoup plus tôt ou… beaucoup plus tard.
Il n’avait pu lire plus sur son visage. Deviendrait-elle énigmatique ?
Le cœur de Gilles se serrait de plus en plus, à mesure que le temps passait. Maintenant, chacun de ses gestes prenait un sens irréparable. Qu’il ne la serrât pas dans ses bras devenait un moment interminable et fatal, d’une cruauté insupportable. Il n’osait plus la regarder, il n’osait plus parler, il n’osait plus se taire. Tout sonnait faux ; allumer une cigarette devenait une misérable tromperie.
Le dîner fut un rite funèbre, il lui semblait qu’ils se réunissaient une dernière fois avant d’enterrer leur aventure. Il ne voulut même pas boire. Il regrettait les soirées de Paris, ce moment délicieux de sept heures du soir, quand on est libre et qu’on peut choisir entre mille plaisirs et que l’ivresse s’offre comme une compagne folle et bavarde.
Après le dîner, il passa avec une horrible angoisse le moment où il lui fallait se déshabiller devant Myriam, déjà déshabillée et couchée. Tuer un être, ce n’est rien ; mais détruire son espoir. Car elle avait encore de l’espoir, elle était tout espoir.
Et lui soudain, il n’en avait plus aucun. Il n’y avait plus aucun avenir devant lui. Il ne pourrait plus jouir de rien. Il lui disputerait les heures, il lui disputerait ses pensées, il lui disputerait son corps. Et, loin d’elle, il serait ravagé par la pensée qu’elle l’attendait, espérant encore. La haïr. Pourrait-il la haïr ? Hélas, cette ressource se dérobait pour le moment. Il n’était plus que faiblesse devant son crime. De nouveau, il voulait se décharger de son crime ; il voulait le diluer dans la sincérité, dans la demi-sincérité, le pire des mensonges.
À demi vêtu, il s’abattit sur la couchette de Myriam et se serra contre elle, plutôt qu’il ne la serrât contre lui. Il était énervé au point d’appeler les larmes toutes proches. Elle était éperdue, elle roulait dans un abîme où l’extrême bonheur et l’extrême malheur épanchaient sur elle leurs masses indistinctes et confondues ; elle le sentait malheureux, tremblant, épouvanté. Elle-même maintenant avait honte, honte d’elle-même, elle avait voulu cela ; elle s’était faite sa complice dans le mal. Elle savait qu’il ne l’aimait pas, elle se représentait maintenant comment il avait été tenté, comment il s’était jeté sur la tentation, puis comment il avait frémi aux premières souillures du crime, aux premières atteintes de l’irréparable. Elle savait comment il s’était habitué à l’argent, au luxe, comment il s’était identifié à un personnage où il ne pouvait trouver un peu d’aise que s’il le poussait à l’extrême en forçant l’ironie et le cynisme. Certes, et beaucoup plus qu’elle, il était fait pour l’argent, les jouissances, les grâces, les charmes. En même temps rien n’était plus loin de lui, si toutes ces choses étaient destinées à le déterminer, à le fixer. Or, pour satisfaire sa propre passion, elles devaient le fixer.
Elle était bien sa complice, elle aussi faisait le mal en lui et en elle. Épuisée d’effroi et de désir, elle le serra faiblement dans ses bras, en murmurant :
— Dormez.
Il dormait déjà, car il avait dit au revoir dans la journée à l’Autrichienne.