Gilles/01/17
XVII
Gilles s’enchanta. Il n’était jamais venu dans le Midi. Toute cette côte des Maures était encore préservée et enveloppée dans sa couleur et son parfum naturels. Une route étroite contournait des petites baies entr’ouvertes au milieu de l’épaisseur mate de la verdure. Les troncs et les branches de pins tordaient leur élan brun suspendu parmi cette masse immuable d’une seule couleur sobre. On ne rencontrait qu’un village de pêcheurs, quelques villas. Le luxe de telles solitudes ne se trouve plus aujourd’hui.
L’hôtel enlevait sa masse au premier contrefort d’une colline, au bout d’une allée de magnifiques platanes. Il était désert et prenait de ce fait, en dépit des laideurs de son architecture, une noblesse à laquelle Gilles ne demandait qu’à croire. C’était un palais qui survivait à la fin d’une civilisation et qui s’effritait lentement, après que ses habitants fussent partis vers de peu croyables vocations. Toute cette bourgeoisie qui y avait fait son séjour, ayant tant bien que mal répondu à l’appel de ses devoirs, laissait le souvenir d’une aristocratie assez austère. Des ombres de morts au champ d’honneur, de veuves, de mères dépouillées faisaient passer sur ces terrasses un air de grandeur.
À leur arrivée, on entoura Gilles et Myriam de cette attention à demi grivoise, à demi amère, qui est accordée en France aux jeunes ménages. Ils demandèrent deux chambres : cela étonna un peu, mais parut l’effet de la richesse qui permet le jeu délicat des pudeurs feintes. Gilles avait envie de répondre à l’idée précieuse et romanesque que se faisait de lui le personnel du palace : le jeune patricien, entre deux combats, se défait de sa dureté et s’abandonne aux caresses de sa jeune épouse. Mais la porte s’était fermée sur eux. Les rites du confort s’offraient pour remplacer les élans dont son imagination inerte évoquait à peine la possibilité : au lieu de se jeter sur elle, il remarqua à haute voix qu’il était sale et parla de défaire les bagages, de prendre un bain. Elle acquiesça sans effort.
Pourtant, la terreur du train avait disparu. Des jouissances nouvelles agissaient une fois de plus pour lui faire croire qu’il se rapprochait d’elle. Le charme du lieu qui le caressait écartait l’idée d’une fausse note au milieu de tant d’accords suaves. La chair allait secourir le cœur. Est-ce que le tressaillement de la chair n’est pas irrésistible sur le cœur ? Dans les bras de la putain la plus fortuite, n’avait-il pas senti frémir la tendresse avec le plaisir ? Elle allait connaître cet attendrissement qui le pressait toujours quand il sentait les filles céder à la tentation. Alors un génie d’adoration animait ses lèvres et ses mains. Elles en gardaient un souvenir reconnaissant, alors même qu’ensuite ces mains allumaient avec une cigarette le feu d’oubli instantané et insolent.
Après le bain, dans la baignoire, il ne trouva qu’à imaginer un autre bain dans la mer. La matinée était déjà avancée. Il y avait un magnifique soleil d’automne qui semblait tiédir l’eau au delà d’une seule vague régulière. L’idée sembla émerveiller Myriam.
Quand elle entra en costume de bain dans la chambre de Gilles, il eut un choc : elle était à demi nue. Il la trouva impudique. Comme s’il n’avait jamais aimé les femmes, il fronça un sourcil sévère. Cependant il l’entraînait par la main en hâte, dans les couloirs, les escaliers, les sentiers. Il se jeta dans l’eau. L’eau était très froide, elle l’y suivit bravement.
Quand il sortit de l’eau, il la regarda avec une curiosité inquiète. Elle était charmante. Elle était assez grande. S’il aimait les femmes grandes, il pouvait à la rigueur apprécier sa taille qui était dans la bonne moyenne. Elle était mince. Sur ses jolies jambes fines ses hanches dessinaient d’un trait flexible et touchant par sa timidité son destin de femme. La chute des épaules était gracile. Tout cela formait un ensemble un peu chétif, mais délicat. Ses poses maladroites faisaient un appel naïf, un charme inconnu. Il la prit dans ses bras avec précaution, il embrassa sa grosse bouche pourpre et défaillante. Baiser humide, salé, léger. Elle frémit fort. Alors, il fit semblant de jouer. Puis brusquement il proposa une promenade en voiture pour l’après-midi. Heureuse, elle dit oui. En rentrant à l’hôtel, il commanda la voiture pour très tôt après le déjeuner. Il évita de remonter dans la chambre avant le départ.
La promenade fut un délice où ils s’oublièrent. À chaque détour de la route ils voyaient se déplacer dans un tournoiement paisible et lent les masses de la terre chargées d’arbres, enfermant ou relâchant les masses de la mer gonflée. Pour Gilles habitué aux austérités nues de la côte du Cotentin, cette eau n’était pas la mer, c’était une substance étrange et précieuse qui disait toutes les choses faciles et impossibles : le luxe, la paix, le bonheur. Il se tournait vers sa compagne. Elle tremblait doucement. Des gestes imprévus lui venaient. Elle s’ébrouait.
Après le dîner, tandis qu’elle l’attendait, il s’allongea une seconde dans sa propre chambre, sur son propre lit. « Mon lit, murmura-t-il, affolé, divaguant. Je vais sortir de mon lit comme une rivière. Je vais couler dans un autre lit que je n’ai pas choisi. » Il souhaitait d’être pris par le sommeil. Mais une vive inquiétude veillait autour de lui. Il alluma une cigarette. Il se dit encore : « J’ai déjà entendu parler de ça. La cigarette du condamné. » Soudain, il bondit et marcha dans la chambre. Les semaines précédentes il avait cru que le crime était consommé : tuer une âme. Mais il ne la tuerait vraiment que s’il tuait le corps. Allait-il donc la tuer dans son corps ? Il entra dans la chambre de Myriam. Il s’allongea à côté d’elle qui bruissait doucement dans la soie. Une idée illumina un coin de son horizon si resserré : en un instant, tout pouvait être changé. Il tenait dans ses mains le sort d’un être humain. En une minute, par le corps, elle pouvait devenir heureuse, triomphante, une femme.
Dès qu’il se rapprocha d’elle, il baigna dans une mer de douceur éperdue. Il était ému, apitoyé et effrayé comme s’il avait pris dans ses bras un nouveau-né. Une chair si tendre en proie à une confusion si embrouillée, un silence si oppressé car tout le poids de l’univers était soudain tombé sur ce faible sein. Un silence, puis un souffle, un souffle peu à peu vainement contenu. Un petit animal affolé envahi par une convulsion bientôt exorbitante. Voilà ce qu’est la chair, une âme à vif qui s’offre dans un élan irrémédiable. Il était pris d’admiration, de respect, de terreur. Lui qui aimait tant la chair, il ne la connaissait pas, il l’avait méconnue. Il n’avait touché que des femmes sans mystère, ou chez qui le mystère, quand la tendresse se réveillait avec le plaisir, ne passait que comme un fantôme reflété. Ici, c’était le mystère, le mystère du monde dans toute sa jeunesse farouche, épanouissant son énigme avec une force confondante. Avait-il donc été vierge, lui aussi ?
Cependant, au milieu de tout ce désarroi, une fierté le prit. Il était le maître, le dispensateur, le dieu. Il se remplit d’une jubilation altière. De fier il devint rude. « Puisque tu es faible, tu seras encore plus faible. Puisque tu es désordre, tu seras partagée. Tu seras anéantie. » Cette faiblesse qui fondait, qui se livrait dans un aveu de plus en plus servile, cette pudeur qui dans son tressaillement de plus en plus échappé devenait impudeur, tout cela l’agaçait, l’exaspérait, le faisait méchant.
Il se sentait une menace, un danger ; il était un ennemi, un ennemi joyeux, ivre de suffisance, de certitude qui de toutes ses molécules vibrantes se rit de l’autre. On le craignait, comment pouvait-on ne pas le détester ? Mais oui, on commençait peut-être de le détester : on luttait contre lui. Voici que la chair ne se livre plus à la chair, que la chair déteste la chair. L’univers ne s’entend pas si aisément avec lui-même. Ce n’est pas vrai que l’univers veut être heureux et uni il est divisé, opposé en ses parties.
Les choses sont disposées de telle sorte que les deux parties de l’univers ne peuvent se rejoindre, s’ajuster, s’harmoniser. Ô harmonie, où es-tu ?
La haine entrait en Gilles. La résistance le rendait furieux. L’horrible séduction d’être cruel avec les femmes lui revenait par une pente inattendue. Il se laissa aller à la haine qui le précipita avec la dernière violence contre cet être autrefois balbutiant, maintenant râlant ; il se consomma dans la douleur de l’autre et de lui-même.
Aussitôt après, il se rejeta en arrière, dans son for intérieur, dieu sombre, plein d’une immense répugnance rétrospective, dégoûté de la cruauté et du triomphe.
Cependant, peu à peu elle respirait, délivrée, délivrée de lui et aussi d’elle-même ; déchirée, saignante, souffrante, mais d’une souffrance charnelle qui était un soulagement en comparaison de la souffrance morale de tant de jours. Déconcertée du fortuit refus qui s’était emparé d’elle et qui s’était mis entre elle et lui, les vouant incroyablement à la mésentente et à la douleur. Comment, elle qui l’adorait, avait-elle pu le contester ? Tremblante encore de sa propre panique, de sa propre résistance, elle resta longtemps abasourdie. Puis timidement elle le chercha, voulant se serrer contre lui. Elle avait entr’aperçu sa colère et la craignait. Elle avait honte d’elle-même. En même temps, elle se demandait vaguement si elle ne devait pas se dire heureuse. N’était-elle pas de l’autre côté de l’univers ?
Il céda péniblement à son appel, faisant un effort atroce sur lui-même, pour ne pas demeurer immobile, mort. En la reprenant dans ses bras, il passait lentement d’un instinct à un autre instinct. Redevenir humain, alors qu’on est encore tout à la féroce sincérité animale ? Il éprouvait le même sentiment qu’à un enterrement, « quand tu sens en toi une turbulente indifférence et qu’en même temps tu luttes contre ce crime d’être indifférent. Alors, tu t’arraches une parole, un geste misérablement ténu, tu serres les mains de la famille et c’est tout le lien que tu as avec les hommes, avec la chair de ta chair. Étranges lacunes, angoissantes interruptions. Mais aussi, au même moment, quelle puissante chaleur ton égoïsme goûte au fond de ton ventre. C’est aussi être humain que de ne reconnaître un instant que ton seul poids d’animalité. »
Tout était consommé… et rien ne l’était. Il ne l’avait pas prise, ce n’était pas vrai.
Il la tenait serrée dans ses bras. Tout cet être était trop doux, trop délicat, trop faible, trop pur pour lui. Il était habitué à autre chose. Il avait besoin d’autre chose, d’une autre espèce de femmes. Mais n’allait-elle pas bondir bientôt dans le surgissement des divines métamorphoses ? L’attente en serait trop longue ; il avait un besoin urgent de femmes plus abondantes, plus fortes, à la réaction plus puissante. « Oublies-tu que tu ne l’as pas préparée, qu’au contraire tu as jeté un sort sur elle ? » Tant pis ; il y a des femmes, même vierges, en qui rayonnent d’avance les trésors de l’été parmi ceux du printemps. Sa mémoire rappelait les femmes faites, mûries, façonnées, les corps déliés, élastiques qui avaient peuplé ses derniers mois. Sourires altiers, soupirs sûrs.
Il arrêta net la fuite de son imagination. Un frisson d’inquiétude le parcourut. Dans une brusque alerte de suspicion, il se retourna contre lui-même. N’avait-il pas pris des habitudes ? Si elle était une enfant, n’en était-il pas un autre mais gâté, corrompu ? Pour elle, être enfant était normal. Il y a un enfant qui meurt chez la vierge aux abois, aussi bien qu’un animal farouche pour qui le rut est une panique d’épouvante. Mais pour lui ? Pourquoi préférait-il les femmes faites ? Pour ne pas avoir à les créer. Voilà qui était infantile. Effrayé, il se rejeta vers elle. Que devenait-elle ? Elle dormait.
Elle dormait. Il poussa un énorme soupir de soulagement. Il était bien seul avec lui-même. Il eut envie de se glisser hors de ce lit.
L’inquiétude l’y retint. Il n’était pas un homme, pas un homme ; s’il l’avait été il aurait foncé sur cette enfant, sans horreur. Et maintenant il ne sentirait que la gloire.
Il regarda dans le noir où le remords amassait un mythe.