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Gilles/01/18

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XVIII

À peine étaient-ils rentrés à Paris qu’un beau matin, Gilles, en arrivant à son bureau, sentit une impulsion irrésistible et d’une minute à l’autre il décida de repartir pour le front. Il entra chez son chef et lui demanda de le renvoyer au dépôt de l’auxiliaire où on le ferait repasser devant un conseil de réforme. M. de Guingolph fut scandalisé. Comment un homme pouvait-il lâcher tant d’atouts qu’il avait dans la main ? Comment un homme qui était définitivement à l’abri pouvait-il remettre sa peau en question ? Tandis que Gilles lui parlait, le diplomate jetait un regard inquiet sur les murs de son tranquille cabinet, sur les arbres du quai si parfaitement calmes, comme s’il craignait que par contre-coup tout cela ne vacillât. Ensuite, l’homme du monde reparut et jeta un regard simplement intrigué sur Gilles. Il se rappelait au mariage l’attitude forcée du jeune homme : la malignité vint à son secours. Enfin, il pensa que Gilles cédait à un simple mouvement d’humeur et que la moindre réflexion le ferait battre en retraite.

— Voyons, mon cher, commença-t-il de l’air le mieux averti des choses de la vie, vous n’y pensez pas…

Gilles coupa court d’un geste si pressé que l’autre fût froissé et aussitôt le méprisa. « C’est un garçon mal élevé qui ne se sent pas digne de rester dans notre monde. »

Gilles causa le même scandale partout, au dépôt, au conseil de réforme. Les soldats étaient encore plus indignés que les chefs. Les uns et les autres se creusaient la tête, ne trouvant pas assez de mauvaises raisons pour expliquer cette frasque ; ils y voyaient de la jactance, de l’amnésie (puisqu’il avait déjà été au front et savait de quoi il retournait), ou au contraire une envie démoniaque d’inquiéter et de troubler tout le monde. Gilles s’était mis nu devant les juges et avait montré son bras à demi atrophié, le médecin à plusieurs galons lui avait demandé :

— Vraiment, vous voulez repartir ?…

Il y avait eu un murmure parmi les pauvres bougres qui n’étaient point là pour leur plaisir, comme devant un acte d’immonde exhibitionnisme.

Ce médecin à galons qui présidait le conseil l’observait d’un air curieux, en consultant une note qu’il tenait à la main. Au grand dépit de Gilles, il le maintint dans le service auxi liaire, mais lui accorda qu’il était désormais « apte à la zone des armées ».

Gilles s’en alla fort honteux, ayant l’impression d’avoir joué les Tartarin. Il se douta que Berthelot était intervenu. Il ne savait que faire. Mais dès le lendemain il apprit qu’il était affecté comme interprète à une brigade d’infanterie américaine. Il comprit la pensée de son protecteur qui offrait une nouvelle carrière à sa curiosité, supposant que c’était dans la vie son but dernier. Il alla pour le remercier, mais l’autre ne le reçut pas.

Myriam supporta la nouvelle avec un visage muettement convulsé. Une abominable misère tordait son cœur.

Gilles ne s’était pas beaucoup rapproché d’elle depuis le premier soir. Dès le lendemain, il était revenu à son premier sentiment et avait oublié le doute qui s’était éveillé en lui sur lui-même. Il avait décrété qu’il avait raison de répugner à Myriam. Il n’aimait pas cette chair frêle, cette âme timide, voilà tout ; et il n’admettait plus de mentir. Vis-à-vis des femmes, sa sensibilité avait pris un certain aspect à Paris ; il n’y avait pas à sortir de là. Il était un homme de plaisir, un homme né pour le plaisir. Et il était lié aux femmes de plaisir.

Il avait continué de la ménager dans l’ordre des apparences sentimentales. Il avait même été beaucoup plus attentif qu’il n’avait jamais été. Au cours de la journée, il dissimulait parfaitement dans ses paroles et ses gestes la crispation hystérique de tout son être. Il semblait considérer comme naturel le fait qu’il ne revenait pas dans son lit. Elle pouvait se reposer un peu sur l’idée qu’il y avait un grand pas de fait. Elle craignait de lui déplaire en se montrant exigeante. Elle avait senti son infériorité et ne demandait pas mieux que de retarder une nouvelle épreuve où elle craignait de se montrer encore rétive. Enfin, elle attendait l’heure de son maître, en jouissant d’une intimité, tout le long du jour, assez délicieuse.

Un jour, après le déjeuner, Gilles l’avait reprise brièvement, brutalement. Cette fois, elle ne s’était pas cabrée, par un violent effort de volonté ; mais alors elle avait été inerte, anesthésiée par la terreur ; Dans une glace ensuite, elle avait surpris le visage dur de son mari. Elle s’était affolée et avait couru au-devant de l’irréparable ; la nuit suivante, elle était venue dans le lit de Gilles. Sa maladroite audace avait trouvé Gilles définitivement glacé.

Ils étaient rentrés à Paris, accompagnés par la terreur et le désespoir. Gilles s’était mis à boire. Il rentrait très tard, ivre ; elle l’attendait vainement à dîner. Le fait qu’ils habitaient à l’hôtel rendait la situation plus pénible. Le chagrin de Myriam avait éclaté. Devant ses larmes, ses protestations, ses supplications il avait laissé voir un visage où se figeait un refus obstiné.

Cela avait duré deux ou trois jours. Et puis, un soir, où il était rentré particulièrement tard, il n’avait pas pu résister à un pareil spectacle. Il avait éclaté en sanglots, criant :

— Je ne peux pas, je ne peux pas.

Elle l’avait éperdument interrogé, espérant dans ses larmes. Elle n’avait rien pu tirer de lui. Au même moment, la résolution de Gilles avait été prise, il retournerait au front. S’il devait être tué, à quoi bon lui crier : « Je ne vous aime pas, j’ai horreur de votre chair. » Sa conscience, qui n’avait pas reculé devant la découverte qu’il avait faite dès l’hôpital de Neuilly de ne pas l’aimer, s’était convulsée devant le fait précis d’un mensonge charnel. Il était bien passé de l’idée de crime moral qu’il avait cru pouvoir longtemps supporter impunément, à l’idée de souillure physique, à la véritable idée de péché.

Pendant les derniers jours, il faisait un effort acharné pour supporter sans hurler l’aveu incessant de son amour et de son désir, l’humilité échevelée et ardente qui la rendait enfin femme. Elle sanglotait toute la nuit et se donnait dans ce spasme sinon dans un autre.

Il serrait les dents pour ne pas crier : « Je ne vous aime pas. » Puisqu’il la quittait pour toujours, puisque sans doute il serait tué, pourquoi ne pas lui accorder quelques illusions ? Il pouvait tout rejeter sur sa nature, et non pas sur son particulier manque d’amour pour elle qui se transformait en une terreur de plus en plus vibrante. Les furieux excès auxquels il se livrait au dehors ramenaient la crainte qui l’avait assailli lors de la nuit de noces. Plus il faisait l’amour avec les filles, — et si normalement qu’il le fît, — plus fréquemment revenait un soupçon d’infantilisme, voire d’impuissance.

Cependant, une peine est parfois un remède pour une autre peine. L’idée du départ de Gilles, de l’horrible et totale séparation, vint bientôt dominer dans le cœur de Myriam le sentiment de son écrasante défaite. À travers ses larmes, elle accueillit de nouveau l’idée ancienne qu’il lui était arraché par un sentiment mystique. Elle crut encore à la fatalité de sa nature. Elle revint à se dire qu’il n’aimait pas les femmes, ni l’amour. Une fois de plus, elle eut de la pitié et de l’admiration pour sa vocation de solitude.

Ce fut alors une autre tentation pour Gilles, de céder à cette pitié. Il commençait de frissonner en songeant aux prochains déchirements du ciel, aux premiers fracas de l’acier, au sentiment renouvelé de l’irrémédiable quand il arriverait dans une gare du front, puis dans les deuxièmes lignes et qu’il se retrouverait dans la grande désolation de la terre, dans le grand paysage vide, sournoisement rempli d’hommes grelottants et durs. Il dut faire un effort bien misérable pour éviter ce leurre d’un attendrissement de quai de gare qui pouvait encore effacer tout, combler Myriam pantelante et adorante et totalement pardonnante.

Si serré qu’il se tînt à cet effort, il ne parvenait pas à exorciser Myriam du pouvoir enivrant des larmes. Les larmes qu’elle versait maintenant lui faisaient oublier d’autres larmes. Sa nouvelle douleur lui donnait le droit d’oublier que ce n’était pas un amant qu’elle allait perdre.