Gilles/01/19
XIX
Gilles fut attaché à l’état-major d’une brigade d’infanterie, ce qui le mettait, à son grand étonnement, à sa grande ironie et à sa grande curiosité, dans la situation d’un officier d’état-major, situation que, pendant des années, il avait méprisée et ignorée. Sa division venait de débarquer et avait été placée pour un temps sans doute long à l’extrémité du front, près de la frontière suisse. Il s’était aperçu aussitôt que son service lui vaudrait peu de risques et quelques loisirs, en attendant le déplacement vers des secteurs plus sérieux. Il s’amusait beaucoup à découvrir les mœurs de l’armée américaine et jouissait comme un enfant de toutes les nouveautés plus ou moins avantageuses qui étaient si parfaitement inconnues de l’infanterie française.
Un soir, il était venu à Belfort pour prendre un bain. Il fut heureux de trouver par hasard une chambre dans le meilleur hôtel de l’endroit. Comme il sortait de la salle de bains et à demi nu rentrait dans sa chambre, il croisa dans le couloir une infirmière française.
Le visage, cerné de blanc, était d’une grande beauté. Un nez important, mais magistralement modelé, de grands yeux clairs et libres, à la bouche une noble sensualité. Tout cela frappa Gilles d’un seul coup. Certes, il ne supportait plus naïvement comme autrefois la chasteté du front et, en entrant dans la pauvre petite ville, il n’avait pas été sans éprouver un grand trouble. Il songeait qu’il y avait des femmes dans les arrières de l’armée américaine, automobilistes ou autres. Il avait faim de n’importe quelle chair, mais ce visage n’était point fait que de chair. Par-dessus le désir bondit un autre désir qu’il n’avait jamais connu : le désir d’atteindre à cette destinée qui passait. Il vit que la femme était aussi bouleversée que lui par la rencontre. Il est vrai qu’ils étaient les seuls Français dans l’hôtel bondé d’Américains et que le couloir, par hasard, était à peu près désert. Elle s’était arrêtée comme lui. Il n’eut pas un instant d’hésitation et il ouvrit la porte de sa chambre. Il n’eut qu’à poser une main douce sur sa main et elle entra.
— Vous êtes Français, dit-elle en montrant des dents magnifiques, dans un sourire prodigieusement sincère.
Ce sourire était presque naïf et cette naïveté prenait une signification étonnante du fait que le tour des yeux, le front, les joues, le menton, dans la lumière de l’ampoule qui, du plafond, pendait à un fil, avouaient une femme de près de quarante ans. Elle avait cette voix profonde qui chez les femmes exprime une disposition rare pour la passion.
— Oui, répondit Gilles d’une voix tremblante.
Il tremblait de tout son corps. Il jeta n’importe où les menus objets qu’il rapportait de la salle de bains et la prit dans ses bras. Il le fit d’un mouvement si admiratif, si émerveillé, que cela semblait plus respectueux que de ne le point faire. Cependant, elle l’écarta avec des mains fortes, des mains qu’elle laissa posées sur ses bras.
— Oui, je comprends, mais…
Elle ne cherchait pas à cacher son trouble. Elle le goûtait avec une puissante aspiration.
— Oh ! je vous en supplie, dit-il, j’adore votre voix, mais taisez-vous.
Elle lui livra son visage, tout en lui refusant sa bouche. Elle savait que son visage était beau, avec de grandes prunelles mouvantes sous les paupières battues, sous le front d’un blanc aride, mais pur. Il baisa ardemment toute cette argile creusée par l’expression ardente de la maturité.
Elle l’écarta encore, mais ce fut pour défaire son voile. Tandis qu’elle levait ses grandes mains aux veines un peu saillantes, il la regarda au corps. Comme c’était bon de désirer avec une absolue confiance ce corps si enveloppé, si prodigieusement inconnu, et dont la présence était déjà si ancienne auprès de lui.
En délivrant ses cheveux abondants où il y avait des filets d’argent, elle lui dit d’éteindre. Il le fit, et ils se dévêtirent l’un après l’autre, sans se toucher. La chambre n’était peuplée que de leur double souffle.
À un moment, il la sentit nue.
Elle murmura d’une voix étranglée :
— Vous êtes ici, avec eux ?
— Oui.
— Vous avez déjà été au front ? Oui. Vous aimez tout cela.
— Oui.
— Moi aussi.
Ils tombèrent sur le lit, si sûrs l’un de l’autre.
Quand ils revinrent au monde, ils purent s’émerveiller, car ils savaient que cette étreinte si brusquée n’était qu’un commencement impérieux. Rien de plus beau et de plus pur dans l’amour qu’un tel début. Ils se regardèrent et se reconnurent. Lors de l’entrée dans la chambre, en une minute, ils avaient eu une vision l’un de l’autre qui en embrassant l’essentiel prévoyait le particulier : ainsi Gilles ne s’étonnait pas de la forme de son oreille. Il ne pouvait que relire sur ce visage le détail d’une pensée qu’il avait perçue en un clin d’œil. Dans sa vie était entré un être fort, libre, sincère, un de ces rares êtres qui sont entiers, à qui la nature a beaucoup donné et qui lui rendent abondamment.
Elle avait salué dans Gilles un homme qui, beaucoup plus jeune, s’annonçait comme étant de sa race, tant il avait été direct. Au lit, le geste dont il l’avait enveloppée n’avait été que le prolongement de sa tranquille mainmise sur elle quand il l’avait regardée.
La plus grande joie d’une femme, dont elle peut tirer les conséquences sensuelles les plus profondes, c’est la certitude que lui donne un homme de sa virilité morale. Gilles, revenu au front, pouvait fournir cette certitude. Certes, les femmes dans leur estimation du caractère des hommes sont capables d’errer infiniment, mais le choc merveilleux qu’elles reçoivent d’une promesse un peu forte prouve que, si leur jugement est passif, il est tourné vers le meilleur. Cela est vrai, à l’occasion, de la femme la plus frivole comme de la plus sérieuse. Gilles, depuis quelques jours, avait perdu une vieille peau et il en était sorti avec de jeunes muscles trempés par toute son expérience de Paris, par le contact avec l’âme des filles qui a le poli et la résistance d’un tissu de cicatrice et par le contact avec une âme de jeune fille qui habitue au vertige. Le plaisir amer des unes, le malheur délicieux de l’autre pouvaient préparer la joie profonde d’une troisième. Joie profonde, mais aussi douloureuse, car cette femme de quarante ans, au moment où Gilles ralluma l’électricité, s’exposant nue dans ses longs cheveux argentés, au regard d’un homme dont elle savait maintenant que si jeune il était dangereusement armé, avait frémi profondément. Pour la première fois de sa vie, elle sentait sa victoire comme le premier pas d’une inexorable défaite.
Pourtant Gilles était le plus modeste, le plus respectueux, le plus admiratif, le plus reconnaissant des vainqueurs. Il était transporté. Toute la misère des dernières semaines, le doute insidieux qui s’était introduit en lui et qui avait fait office de remords, tout cela ne tressaillit encore une seconde que pour prêter un contraste à sa présente éclosion dans la certitude et dans la force. Il revivait ou plutôt il commençait à vivre. Il sortait des ténèbres, d’une longue parturition douloureuse, sale. C’était avec un cœur averti qu’il estimait la grande droiture de son élan.
Ils n’avaient point envie de parler, ils retardaient le moment d’en venir aux spécifications triviales de l’état civil, du récit qu’ils pouvaient se faire de leurs incarnations passées. Quand un amoureux de la musique vient d’avoir la révélation, à travers un bon orchestre et un génial conducteur, d’une symphonie dont à tâtons, depuis des années, il cherchait la clé spirituelle, il rejette le programme qui lui offre des renseignements formels, tels que la date, l’humeur supposée de l’auteur au moment où il l’écrivait, ses ennuis d’argent, ses relations avec les imbéciles maîtres du monde. Gilles et cette femme étaient soudain en possession de la science la plus précise, mais aussi la plus rétive aux formules.
— Comment voulez-vous que je vous appelle ? Peut-être vaudrait-il mieux que vous ne me disiez pas votre nom, fit Gilles.
— C’est cela, fit-elle.
Les dents rayonnèrent. La première phrase de son amant avait l’absolue saveur morale qu’elle était en train de goûter dans son cœur.
Plus tard, dans la nuit, elle s’appela Alice.
Alice était infirmière dans un hôpital du front des Vosges qui n’était pas très éloigné de Belfort. Comme ce secteur était presque aussi tranquille que celui de Gilles, elle n’était pas fort occupée. Ils se retrouvaient donc deux ou trois fois par semaine. Il leur arriva d’avoir toute une nuit ou toute une demi-journée. Elle s’était faite infirmière après la mort au front de son dernier amant et déjà auparavant l’attachement qu’elle avait eu pour cet homme, qui était capitaine de chasseurs à pied, l’avait tendue vers le front.
Le souvenir fidèle d’Alice à la passion militaire que cet homme avait nourrie de tout son sang et qu’elle avait toujours respectée et encouragée, le songe de sacrifier à ce souvenir les dernières belles années qui lui restaient, le dégoût de Paris et des mœurs qui y régnaient, tout cela satisfaisait Gilles magnifiquement. L’amour n’est grand, après quelques étreintes, que dans la communauté de passions autres que l’amour. Tout s’accordait pour que leur amour fût grand, et la brièveté même de leurs rencontres qui prouvait leur dévouement à quelque autre cause que celle de leur joie.
Alice avait fait tout ce qu’une femme peut faire pour le capitaine de chasseurs. Il était mort après une longue liaison qui avait épuisé tout ce que les audacieux peuvent espérer de l’amour. Elle l’avait pleuré bien longtemps et avait cultivé sa mémoire après que les larmes étaient taries. Au moment où elle avait rencontré Gilles, elle ne se savait pas prête pour une suprême métamorphose ; elle croyait à son renoncement. Or, il y avait beaucoup de ce sentiment dans l’offre qu’elle faisait à ce passant que bientôt la jeunesse lui arracherait violemment, si ce n’était la mort.
Pour Gilles, elle était tout ce qu’il avait cherché parmi les soldats et les filles. Son beau corps fatigué, mais d’un tissu si robuste, son visage qui maintenait sa beauté sur la parfaite structure des os et qui devait donc supporter sans humiliation profonde toutes les atteintes de l’âge, l’un et l’autre réveillaient cette idée de la force et de la fierté qu’il avait cherchée à la guerre et dans quelques carcasses à l’abandon. Il voyait maintenant quelle secrète ambition lui avait fait choisir les filles du modèle le plus ample : elles figuraient cette magnanimité du cœur à laquelle il avait cru son destin tout dévoué. Alice lui apportait cette magnanimité, une force complètement épanouie et complètement livrée. Elle s’était épanouie et livrée avant lui. Mais les dons où elle s’était prodiguée avaient été si entiers qu’ils l’avaient trempée pour d’autres dons. Après un mari qui avait été une erreur de jeune fille, elle avait eu trois amants dont chacun avait rempli sans mélange plusieurs années de sa vie.
Il oubliait ses surprises, ses épreuves, ses alliages de Paris. Il aimait Alice avec toute sa force de guerre revenue, mais fourbie par le cynisme et par le remords. Elle qui ne savait encore rien de ce bref et affreux passé, était étonnée par le mélange indéfinissable de candeur et d’acuité qu’il montrait. La candeur semblait dominer. Il avait d’abord vers elle un élan élémentaire de jeune garçon, car il n’avait pas eu de mère. Du reste, les jeunes gens, surtout ceux qui ont été absorbés par un grand tumulte, une grande épreuve virile, guerre ou révolution, sont toujours devant la première amante comme des enfants. À vingt-trois ans, à cause des servitudes et des épreuves de la vie militaire, il avait en tout domaine des ignorances ou des intuitions qui la surprenaient et la ravissaient avec une fraîcheur et une force miraculeuses. Miracle les unes et les autres, de lui verser sa science. Tous les mouvements qu’avaient fait naître ses anciens amants reparaissaient avec une fraîcheur et une force miraculeuse. Miracle de la métamorphose qui est plus puissant sans doute chez les femmes vouées à la passion du cœur que chez les hommes qui ont la même vocation, parce que les femmes ont une grande faculté d’oubli qui les fait rebondir plus haut.
Ce miracle, Gilles en recevait les merveilleux effets ; mais il était trop jeune pour le comprendre et, au bout de quelque temps, il souffrit de son incompréhension. Il se trouvait inférieur à Alice en tout ordre de choses. La guerre même, elle la connaissait presque autant que lui ; elle avait connu Paris par bien des côtés, car ses amants avaient eu des situations fort différentes. Devant sa science du cœur, il se voyait sans cesse en défaut : il devait s’avouer rude, sommaire. Une douleur l’étreignait en pensant qu’au printemps, il mourrait peut-être sans que son cœur ait eu le temps de mettre au jour de plus délicats trésors. Mais la pureté de ligne qui consacrait le destin d’Alice, c’était surtout ce qui le confondait. Alice, dès vingt ans, s’était entièrement livrée à l’amour. Sans le sou, elle avait quitté un mari riche pour soumettre son sort à celui d’un peintre qui avait une renommée fort combattue, fort peu d’argent et qui ne pouvait abandonner une femme et des enfants. Plus tard, elle était redevenue assez riche avec un autre amant qui était écrivain. Elle était redevenue pauvre avec celui qui avait été tué à la guerre. Elle gardait un souvenir parfaitement égal de tous ses avatars. L’esprit de Gilles était profondément séduit par cette rectitude, ce qui le ramenait à la guerre. Craignant sa faiblesse dans la paix, il pensait que sa mort, lors des offensives du printemps, pourrait seule le remettre dans le droit fil que lui montrait Alice.