Gilles/01/2
II
Quand Gilles se réveilla, il s’étonna de ne pas avoir froid. Il n’était pas au front, il était à Paris. Hélas ! le charme de Paris était rompu ; il avait la bouche amère et il était dans un lieu maudit.
Il sut qu’un corps était près du sien, il perçut une présence indifférente, horriblement indifférente. Il était dans un lieu maudit et une femme maudite était auprès de lui. Elle dormait comme une morte, une morte qui croit au néant ; elle l’ignorait, comme une pierre n’ignore pas une autre pierre. Il n’était qu’un soldat, une brute, il était allé se jeter ivre contre le néant. Toute la nuit lui parut une plaisanterie niaise, sommaire. La pièce était noire, mais il savait qu’il faisait grand jour par les bruits qu’il entendait. La femme maudite sentait fort un parfum vulgaire, aussi la sueur, le tabac refroidi. L’odeur dans le nez de Gilles était aussi horrible que le goût dans sa bouche.
Pourtant, il l’avait trouvée belle. Il aimait une telle beauté brute ; il ne pouvait pas se plaindre : elle était plus belle à ses yeux que la grosse belle et l’autre et la dame surprise au lit. Il était donc content de ce côté-là, mais il avait mauvaise bouche, et soudain il souhaita d’être ailleurs, dans un lit où il aurait été seul et aurait dormi douze heures. Et puis, il aurait pris un bain. Et puis…
Qu’allait-il devenir ? Où allait-il aller ? Où allait-il trouver de l’argent ? Payées la femme et la maison ici, que lui resterait-il ? Il n’avait pas de famille et il ne regrettait pas de ne pas en avoir. Ce n’était pas des choses pour lui. Son tuteur, en mission de propagande au Canada, était lui-même un isolé. S’il écrivait à sa maison en Normandie, la servante aurait peu de chose à lui envoyer. Son tuteur avait un notaire à Paris… mais non, Gilles voulait se livrer au hasard. Au hasard délicieux des rencontres. Il ne s’agissait pas de tendresse, mais de désir. Le désir, la convoitise étaient en lui. De tout. Et de rien. Il fallait trouver de l’argent. Le seul moyen était d’en demander à ceux qui en avaient. Cela était une nécessité certaine, nullement humiliante. Après tant d’obus et d’aplatissements dans la boue, qu’est-ce qui pouvait l’humilier ? Il repensa aux Falkenberg ; il y avait déjà pensé dans le train. C’étaient les seuls gens riches qu’il pût atteindre. Les fils avaient été tués dans son régiment. On ne pouvait rien lui refuser. Il était sûr que l’argent était à la portée de sa main. Pourquoi lui fallait-il de l’argent ? Pour manger, pour boire, pour dormir, pour se laver, pour remuer, s’arrêter. Et surtout pour les femmes. Il voulait des femmes qu’on payât. Des femmes perdues pour un homme perdu, des filles pour un soldat.
Il fallait se lever, aller chez les Falkenberg. Il se débarbouilla, s’habilla.
— Tu t’en vas, mon chéri ?
Par un réflexe de chienne, la femme émergea du sommeil à demi pendant une seconde. Sa main prit l’argent.
Dehors, c’était la liberté d’aller en tous sens.
Il fut un peu intimidé quand il monta chez les Falkenberg. Il ne prit pas l’ascenseur, il voulait savourer le calme de l’escalier — encore un bel escalier, il y en a de beaux escaliers dans la vie — et surtout sa furtive volonté, sa gêne légère, sa confiance lourde
Une émotion tendre et heureuse le prenait : il se rappelait qu’il y avait des filles chez les Falkenberg. Il en avait rêvé dans le train, la rêverie revenait. Il sonna. Il avait préparé une phrase pour le domestique. Ce fut une femme de chambre qui ouvrit et qui tressaillit en voyant le numéro sur sa capote. Puis elle se troubla, en le regardant au visage.
— Je voudrais voir Mme Falkenberg.
La femme de chambre plia sous le poids des paroles qu’elle avait à dire.
— Monsieur ne sait pas. Madame, monsieur, est morte. Elle est morte après la mort de ces messieurs.
Voilà ce qu’il y avait aussi dans les maisons de Paris. Il ne se sentit plus dans la même ville que la veille au soir.
— Ah !
Il oublia l’argent et fut prêt à s’en aller.
— Mais Monsieur pourrait voir Mademoiselle.
Quelque chose de trivial et d’énergique revint en lui.
Il était si rassuré qu’il dit : non. Pour jouer.
— Non, je ne veux pas déranger… Je reviendrai.
— Mais non. Je vois que monsieur était au régiment de ces messieurs. Mademoiselle regretterait tant… Qui dois-je annoncer ?
— Monsieur Gilles Gambier.
— Ah ! oui, monsieur…
On avait parlé de lui dans la maison, on le connaissait.
Il fut introduit dans une bibliothèque. Noble, confortable, tiède et triste. Au pied d’un fauteuil, une chancelière bayait. Il pensa au père, M. Falkenberg, un des plus grands hommes d’affaires de Paris. Soudain, il pensa qu’il était chez des Juifs. Il n’avait jamais connu de Juifs avant les fils Falkenberg. Gilles dévorait tout des yeux et il était aussitôt repris de l’envie de lire. Il avait lu autrefois, éperdument, il n’avait pas même cessé de lire au front, dans les hôpitaux, dans la boue, le froid, parmi les beuglements du troupeau, le retournement de la nature piochée par les obus. Il repensa à la tranchée de deuxième ligne où avant-hier il lisait Pascal. C’est bon de lire, c’est un immense plaisir tranquille, la grande abolition de la peine. Ces livres rangés de toutes parts, quelle harmonie, quelle paix.
La porte s’ouvrit. Gilles se tendit dans une soudaine violence d’espoir, de désir, à tout hasard. Gilles fut enchanté.
Un visage s’avançait vers lui. Un visage lumineux. Tout y semblait vaste, parce que la lumière y régnait. Gros yeux, front découvert, prolongé par une chevelure d’un noir éclatant. Avec tout cela faisait contraste une bouche épaisse, sombre, qui était comme une allusion enfantine à la volupté. Ce ne fut qu’au bout d’un moment que Gilles perçut que sous ce visage il y avait un corps, un corps frêle. Le buste était délicat, les jambes fines.
D’une seconde à l’autre, l’éclairage de la vie changeait. Lui qui était un homme du front, privé de tout à jamais, un homme de solitude, d’indifférence, de fuite, lui qui n’était venu là que pour se saisir d’un billet léger et s’en retourner à sa rêverie ou à sa noce, il était saisi, cloué. Cloué par le désir. Toute cette chose lumineuse était intelligence et argent.
La certitude entrait en lui aussitôt et violentait son caractère, que tout cela pouvait être à lui.
Elle s’avançait, une mince personne, bouleversée et tendue. Ce fut en vain qu’un sourire gauche, naïf, absolument pas contrôlé parut pouvoir déranger la lumière du visage : il y manqua. La voix était trop haute, mais si livrée. Avec les mots français, l’exotisme du visage devint tendrement familier.
— Bonjour, monsieur.
Gilles se rappela alors qu’il y avait quelque chose de douloureux sur ce visage au moment où il était apparu dans l’entre-bâillure, ce quelque chose qui revenait tandis que les yeux lumineux se fixaient sur l’uniforme, sur le numéro de son col.
Elle était mal habillée. Cela faisait un deuil pire que son deuil. Et pourtant cette austérité troublait Gilles, car elle ne pouvait rien contre une peau si fraîche, si absolument pure. Cette peau faisait un contraste prodigieux, sans qu’il y pensât, avec la peau sale de la putain d’avant.
— Jacques et Daniel me parlaient de vous, surtout Daniel.
Elle ne pleurait pas ; sa figure se durcissait.
Tout d’un coup Gilles entendit sa voix, sa propre voix éclater :
— Je ne suis pas venu pour vous parler d’eux, je suis venu pour vous demander de l’argent.
Il s’arrêta, et il était surpris, mais nullement épouvanté. Il avait le goût du désastre et aussitôt acceptait l’idée de rompre avec ce sort inespéré et de s’enfuir tout seul dans le néant, le délicieux néant des rues, des endroits anonymes. Le bordel, c’est le sein même de l’anonymat.
Dans une arrière-pensée féline, il se disait aussi qu’il venait de frapper un coup de maître.
En effet, la jeune fille ne s’étonnait pas. Le visage lumineux s’ouvrait davantage.
— Ah ! oui, bien sûr.
Elle trouvait ça naturel et ne s’y arrêtait pas. Elle le regardait avec un intérêt immense.
Il ne pensa plus à l’argent, il fut tout à cette âme exprimée par un visage lumineux.
Il se renversait vers lui et se donnait à la seconde même, sans la moindre réserve, avec une ingénuité effrayante. Parmi cet appartement ravagé, il y avait une telle panique d’abandon, jusqu’à la mort, dans cette voix d’abord haute, ensuite plus grave, un peu gutturale, que Gilles dut concevoir qu’il était soudain maître d’une âme et d’une grande fortune. Il se marierait sans doute avec cette fille. Il était un homme marié. Il repensa à son angoisse la veille au soir autour de ses cent francs. Car, maintenant, il lui semblait qu’il y avait eu de l’angoisse autour de ses cent francs, en dépit de sa fanfaronnade d’aventurier.
Il entendit cependant sa voix, sa propre voix faire encore des siennes.
— Vous avez une sœur ?
Si elle avait dit : oui, une fringale d’inconnu aurait rebondi en lui. Mais elle dit : non, et il se trouva beaucoup plus riche. Fille unique.
Ils parlèrent des deux frères tués, et il voyait avec une dilatation, une hilarité extraordinaires de toutes ses fibres cyniques qu’elles les enterrait avec lui une seconde fois. Ils enterraient ses frères ; ils en parlaient presque tout de suite avec trop de finesse, de détachement. Il y avait déjà entre eux une complicité. Toutefois, cette complicité ne dépassait pas une certaine limite. Était-ce son innocence ? Était-ce un reflet froid dans le regard de Gilles qui l’arrêtait sans qu’elle le sût ? La jeune fille ne semblait pas savoir comme sa bouche frémissait.
— Je suis seule, seule avec mon père… Oui. je travaille, je fais de la biologie.
Gilles frémit. Ce mot austère contrasta encore plus fort que la robe grise avec les belles dents, la bouche de pourpre. Soudain, il eut envie de mordre à cette bouche le mot biologie.
Il repensa au bordel et il eut peur ; il était sale, il aperçut un abîme entre elle et lui. Peut-être cette nuit avait-il attrapé la vérole, autre fatalité du soldat. Brusquement, il songea à s’en aller. Il se leva très soudainement.
Comme l’enfant avait peur, comme son visage se contractait, il balbutia :
— Vous me permettrez de revenir vous voir.
— Oui, mais oui. Je suis là souvent : je travaille, je n’aime pas sortir.
Il lui avait serré la main et il filait. Elle demeura décontenancée, ravie et déchirée.
Gilles se retrouva dans la rue, sans argent. Il pesta un peu contre la prodigieuse insouciance des gens riches, mais il lui fallut aussi pester contre la sienne. Insouciance ? Non, enchantement. Dieu merci, il s’était passé quelque chose qui lui avait fait oublier l’argent. Remonter l’escalier ? Cela lui parut encore plus que discordant, fatigant ; après une démarche aussi heureuse et aussi décisive, il pouvait se reposer. L’argent viendrait tôt ou tard par le commerce le plus noble avec cette personne délicate ; l’argent viendrait avec le bonheur. En attendant, le bonheur était déjà là.
Il alla vers l’avenue du Bois. Il était léger, et rempli de l’enthousiasme le plus fin. Il se baignait dans la pureté de cette fille. Plus aucune lourdeur sensuelle.
Dans la grande avenue, il vit marcher de brillantes et fières jeunes filles. La première sensation qu’il avait éprouvée, quand elle était entrée dans la bibliothèque, se rabattit sur lui, plus violente, écrasante. Il était écrasé par l’urgence de la conquête. Lui qui, deux jours plus tôt, sommeillait sur la paille humide d’un abri, libre de tout souci et de tout effort, il était maintenant ravi à un autre monde. Ravissement terrible, douloureux. Les beaux livres de M. Falkenberg, les dents éclatantes de sa fille, ses mains fragiles, le calme hautain du grand appartement, l’argent dans les banques, tout cela violentait la sainte indifférence de son cœur. Il faudrait prendre tout cela ; le dérangement lui faisait mal, était insupportable. Déjà, il s’épouvantait d’avoir quitté la jeune fille. Tout ses nerfs vibrèrent à l’idée qu’en la quittant il l’avait peut-être perdue, qu’elle allait lui échapper. Elle allait se reprendre, on allait la lui reprendre. Elle appartenait à un monde qui n’était pas pour lui. Tout allait rentrer dans l’ordre. Il ne voyait plus partout que cruautés, menaces, inexorables condamnations. Il frissonna et les larmes lui vinrent aux yeux, il eut pitié de lui-même comme au front dans les débuts. Tout ce qu’il voyait contribuait tour à tour à creuser sa blessure et à l’effacer. Pour une seconde, il était charmé par une passante, et c’était une promesse de bonheur. Puis, de nouveau, l’idée de bonheur était écrasante. La lumière et le froid avaient des pointes agaçantes. L’avenue du Bois, loin de la guerre, assez large pour que la masse de ses ramures noires restât basse sous un grand ciel calme, ouvrait sa perspective courte. Avant la guerre, il s’y était parfois promené, se refusant avec un effroi passionné à un piège où il revenait. Après tant de rafales, il s’attardait de nouveau à considérer le monde des riches : femmes, enfants, chiens, chevaux, arbres, et les gens du peuple qui sont attachés au monde des riches, balayeurs, sergents de ville. Gilles n’était pas insensible à la présence des pauvres, mais il accordait avec volupté la suprématie aux riches. La paix se confondait avec la richesse. Bien des choses s’emmêlaient énigmatiquement à la richesse : surtout la sagesse hautaine et douce qui se marquait en lettres d’or sur les livres de M. Falkenberg, précieusement reliés. L’or des titres revenait sans cesse devant ses yeux. C’était la même substance qui faisait cette fourrure exquise au cou de cette jeune femme. Il y avait les jeunes femmes et ces grands arbres de luxe, si bien soignés, qui arrondissaient leurs dômes dans la quiétude domestique. Quel contraste avec les arbres de Verdun. L’injustice s’étalait partout, souveraine, sereine.
Gilles oublia un peu son angoisse, il était pris dans le rythme de va-et-vient des promeneurs et des promeneuses, dans le réseau de leurs regards, de leurs gestes, de leurs sourires. Il se tenait très droit et il voulait croire qu’il ne manquait d’aucune élégance.
L’angoisse revint. Tout cela même, s’il le tenait, ne serait jamais à lui. Il serait toujours étranger dans ce monde installé depuis toute éternité dans son aisance. Pourtant, elle, elle n’était pas comme les gens de cette avenue. Elle montrait la gaucherie que cause l’intelligence et par là elle pouvait sympathiser avec lui, le comprendre, le soutenir.
— Vous pourriez saluer, jeune homme !
On le saisissait par la manche. Gilles sursauta. Par réflexe militaire, sa main fut à son képi, tandis qu’il se retournait.
— Ah ! docteur…
C’était le docteur Vaudémont, un vieil ami de son tuteur, qui le tirait de sa rêverie par la manche.
— Je te dérange ? railla encore la voix blanche.
Sous le vieux képi à quatre galons ternis, Gilles reconnaissait ce visage austère, ironique et passionné. Le chirurgien le regardait avec la bouche amère et les yeux tendres qu’il se rappelait bien.
— Eh bien ! mon petit, il y a quelque temps que tu es là-bas ?
— Oui, répondit Gilles, avec un frisson soudain.
— Et pas d’anicroches ?
— Oh ! non. Si…
Gilles montrait distraitement son bras gauche.
Le chirurgien lui demanda des nouvelles de son tuteur.
— Comment va le vieux Carentan ?
— Il est au Canada, en mission de propagande.
— Carentan, à la propagande !
Le chirurgien avait souri sarcastiquement. Et Gilles s’était rappelé deux ou trois conversations entre les deux hommes, avant la guerre, qui l’avaient frappé profondément. Les deux hommes se connaissaient depuis toujours et s’estimaient définitivement, sans aucune aménité. Ils discutaient des choses divines. Le chirurgien, catholique pratiquant, semblait l’esprit le plus sceptique du monde. Il parlait de la science avec un agacement bougon, comme d’une chose délicate et absurde, qui faisait autant de mal que de bien et il se fermait avec rage aux spéculations occultistes de Gildas Carentan qui, dans son grenier bourré de livres, évoquait dans un concert subtil et mystérieux tous les dieux autour de Dieu. Quand le chirurgien s’en allait, Gilles s’étonnait d’entendre Gildas Carentan dire de cet homme si caustique :
— C’est un cœur exquis.
Le chirurgien était malheureux en ménage. Il gagnait beaucoup d’argent que sa femme et ses enfants lui arrachaient pour leur luxe. À l’hôpital, ses disciples et ses malades adoraient avec effroi et pitié un prodigieux artisan de guérison, qui semblait douter du bien qu’il faisait et n’en retirer aucun adoucissement à sa sécheresse. Carentan ajoutait :
— Il va à la messe, très tôt, tous les matins. C’est là sans doute que son cœur crève.
Le chirurgien, cependant, tâtait le bras de Gilles, si maigre, sa main morte.
— Carentan, en propagandiste. Cette guerre persécute l’esprit comme le cœur. Je ne vois pas ce qu’il peut dire aux Canadiens.
Il ressaisit la main de Gilles. Son œil redevint soudain froid.
— Quand as-tu eu ça ?
— Il y a trois mois.
— Où ? Comment ?
— Une balle de revolver dans un coup de main.
— Et ensuite ?
— Pas de plaie, je n’ai pas été évacué. À l’arrière seulement.
— Les imbéciles.
— Quoi ?
— Mon petit, si on ne t’opère pas, tu auras le bras paralysé.
Un quart d’heure après, Gilles, transfiguré, entrait au Fouquet. Il allait être hospitalisé à Paris, à la fin de sa permission et, en attendant, il avait cent francs dans sa poche que Vaudémont lui avait offerts, devinant les besoins du soldat. C’était aussi la première fois qu’il entrait dans cet endroit qui lui semblait, tout comme Maxim, un paradis où l’on ne pouvait coudoyer que la fine fleur de l’aristocratie. Il fit un énorme déjeuner, but deux coktails et une bouteille de Corton. Il regardait tout le monde avec gratitude. Contemplant de magnifiques aviateurs, il regretta de n’avoir pu, à cause de sa maladresse, entrer dans leur arme, où l’on pouvait combiner le risque et le luxe.
Son regard revenait sur une femme. Il n’oubliait pas la petite Falkenberg ; par moments il se reposait doucement sur son sein dont il avait remarqué qu’il était d’une forme ravissante, mais modeste. Même, plus il buvait, plus il avait le sentiment intense de l’existence de la jeune fille. Cette existence était un point, un point exquis, miraculeux, où brillait une gloire d’intelligence, de tendresse, de dignité, mais c’était un point. Tandis que la femme sur laquelle revenait son regard était une figure de plus en plus considérable. Elle étalait ce mérite qui, chez les filles, fascinait Gilles : cette générosité de la viande qui pouvait lui faire croire à la générosité de la vie. C’était sans doute pourquoi il ne remarquait pas les bourgeoises, en général d’un gabarit plus mesuré. Pourtant, il savait bien que cette générosité n’était qu’une apparence, et que les filles étaient entièrement vouées, comme tout le peuple dont elles sortaient, à la mesquinerie bourgeoise. Sur celle-ci comme sur les autres régnaient une relative propreté, la décence, la placidité. Aussi ses œillades faisaient une allusion peu croyable à la licence. Plutôt que de la suivre, il préféra retourner au bordel. Là, un parfait mécanisme excluait tout froissement. Tout était ordre, silence. Un peu comme dans la bibliothèque de M. Falkenberg.