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Gilles/01/20

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XX

Quand Gilles fut parti, la souffrance pour Myriam fut intolérable. Elle qui, étudiante, avait rêvé d’indépendance et avait imaginé comme une joie de vivre sans parents et sans même le besoin d’un homme, appuyée sur son seul travail, elle refusait maintenant de tout son être la solitude qui lui était imposée.

Le fait que Gilles était au front dominait tous ses autres motifs de souffrance, mais ne les avait pas abolis.

En dehors de Ruth, Mme Florimond était seule à s’occuper d’elle. Cette dame avait été extrêmement frappée par le départ de Gilles. À la différence de beaucoup de personnes, elle y avait trouvé autre chose qu’une occasion de se scandaliser. Elle avait pour la variété des caractères non pas une curiosité universelle, mais cette largeur d’acception acquise par les gens médiocres qui, dans leur métier ou dans leur situation, sont obligés de tenir compte de cette variété. Bien que cela n’enrichît pas plus sa philosophie que celle d’un médecin pressé, l’intrigante, recevant à la fois des gens du monde et des politiciens, les uns plus cauteleux que les autres, des hommes d’affaires et des hommes de lettres, les premiers vivant encore plus dans l’imaginaire que les seconds, des pauvres et des riches, des gens célèbres et des gens qui pouvaient le devenir ou qui avait manqué de l’être, elle était habituée à suivre la courbe irrégulière des destinées et, connaissant les détours des caractères et les sursauts du sort, elle avait coutume de se méfier plus des détracteurs que de leurs victimes.

Un de ses habitués, Sarrazin, musicien assez naïf, mais qui jouait les cyniques, lui avait dit :

— Je vous l’avais bien dit, votre Gambier n’était qu’un grand daim. Il est reparti pour le front parce qu’il est tellement bête qu’il croit ce que disent les journaux et qu’il est bien porté de se faire tuer.

Elle avait répliqué :

— Sarrazin, vous n’y êtes pas du tout. Il ne s’agit pas de cela, mais de ses rapports avec sa femme.

— Elle est gentille, cette petite-là. Très jolie gorge et beaucoup de fafiots. J’espère qu’elle sera veuve bientôt. En tout cas, il faut s’occuper d’elle, dès maintenant.

— Bah ! vous pouvez toujours essayer, elle l’adore.

— On peut bien lui expliquer qu’il est idiot… Mais du reste, ma chère, qu’est-ce que vous dites ? Vous dites que c’est à cause d’elle qu’il est reparti. Elle ne veut plus de lui, peut-être ?

— Non, vous n’y êtes pas.

— Expliquez-vous.

— Non.

Mme Florimond était tantôt très discrète, tantôt très indiscrète, selon son humeur ou ce que celle-ci lui montrait comme son intérêt. Dans le cas présent, elle avait tout de même gardé de Gilles un souvenir assez attendri bien que rancunier pour ne pas le livrer tout cru aux méchantes langues ; et elle voulait aussi maintenir un certain mystère autour de Myriam. En fait, elle supposait que Gilles était reparti au front pour prouver son désintéressement. Il voulait donner, comme Berthelot l’avait dit, un style à sa vie et ayant si tôt mis la main sur « le gros sac », comme on disait encore dans ce temps-là, il s’était hâté de démontrer qu’il ne resterait point studieusement attaché à ce premier avantage, qu’il était capable de le risquer pour passer à d’autres.

Quand elle en parla à Berthelot, il prononça :

— C’est un amateur de mysticisme. Les gens intelligents nourrissent leurs pensées avec les expériences les plus imbéciles. Je l’ai mis dans les interprètes, cela lui permettra de mener son jeu.

Tout en prisant Gilles, Mme Florimond était décidée à détacher de lui sa femme. Il fallait qu’elle posât sa marque sur les gens, à tout hasard et n’importe comment. Elle harcelait donc sa jeune amie de coups de téléphone et d’invitations.

Mais Myriam se confinait dans une solitude absolue. Elle avait obtenu la promesse que Gilles lui écrirait et elle attendait les lettres qui arrivaient, rares, courtes, sybillines, affectueuses et désespérément lointaines. Cependant, en dépit de sa frêle apparence, elle avait bien la nature robuste de son père et elle était retournée à son laboratoire. En même temps, il lui fallait s’occuper de l’appartement qu’elle avait loué et où elle campait. Ce n’était pas la moins atroce des conjectures présentes que celle-là : installer ce logis où peut-être jamais le compagnon appelé ne mettrait les pieds. Et pourtant, elle y trouvait un secours. Il est vrai qu’elle n’avait pas perdu tout espoir. L’espoir ne meurt qu’avec la vie, disent les imbéciles. Ils ne songent pas que c’est, au contraire, la seconde où il s’épanouit décidément. Une grande déception transpose un désir dans le rêve avec une force de fixation insensée et, chez les êtres de volonté comme Myriam, le rêve se nourrit de besognes. Le côté positif de la nature des femmes leur est d’un grand secours dans les afflictions. Un homme tâche d’oublier en se rejetant dans son travail, mais ce travail est si éloigné du souci de son cœur, qu’il réserve la place du souci. Une femme, en se livrant à des soins qui prolongent son souci, le trompe beaucoup mieux.

Cependant, les lettres de Gilles devinrent brusquement d’un laconisme tel que la souffrance de Myriam dépassa les limites du possible.