Gilles/01/21
XXI
Comme Gilles arrivait à l’hôtel de Belfort fortuitement, un jour en dehors de ceux où il y pouvait voir Alice, il se trouva nez à nez avec Myriam. N’y tenant plus, elle avait obtenu un sauf-conduit, grâce à Morel.
Un grand frisson le traversa, la voyant, au milieu des officiers américains, si frêle. Elle était transformée par la souffrance, quelque chose de dur doublait la délicatesse de ses traits. Gilles revit cette souffrance dont l’idée ne lui traversait plus le cœur que de loin en loin. Et ici, au front, il était chez lui, il ne dépendait plus de Myriam. Il était protégé contre son reproche par ses bottes boueuses, par les hommes qu’il coudoyait dans l’étroit vestibule de l’hôtel, par ce bruit de cuisines roulantes dans la rue.
— Oh ! murmura-t-il, vous êtes là.
— Oui, répondit-elle dans un souffle.
— Venez.
Il la conduisit vers l’escalier. La patronne de l’hôtel le regardait avec une admiration navrée. « Quel homme protégé pour faire venir une femme au front. Mais la pauvre Mme Alice. Moi qui croyais qu’il l’adorait. »
En montant l’escalier, il savait qu’il allait enfin lui porter ce dernier coup qu’il retenait depuis des mois. Il s’était reproché comme une lâcheté de l’avoir retenu, et maintenant qu’il était sûr de le porter, il n’avait plus de dégoût de lui-même, car, par Alice, il se connaissait autre qu’à Paris, mais il se voyait, avec tristesse, comme l’instrument de hasard que la destinée avait saisi. « Je suis entré dans cette jeune vie comme la mort. » Il était persuadé qu’il portait à Myriam une blessure irrémédiable.
Au moment d’entrer dans sa chambre, il eut une sueur froide, il craignait qu’un objet traînant révélât trop tôt à Myriam l’existence d’Alice. « Une parole, mais pas un objet. Un objet fait trop mal. »
Myriam entra et jeta aussi dans la chambre un regard craintif. Bien qu’elle ne pensât pas précisément à ce qu’elle allait apprendre, elle jeta un regard d’effroi sur ces murs et ces meubles qui pouvaient être, dans un instant, témoin de sa plus grande souffrance. Et s’ils allaient l’être du plaisir, du bonheur, tout au moins du plaisir ? Ah ! de n’importe quoi, mais pas de cette souffrance atroce qui était depuis des semaines dans son cœur, mais dont elle pressentait soudain qu’elle pouvait se multiplier encore, monstrueusement.
Gilles ferma la porte. Son regard continua de fouiller partout, tandis qu’il défaisait son lourd imperméable fourré. Non, rien. Il s’avança vers elle au milieu de la chambre où elle se tenait debout, raidie. Elle s’était dit en partant qu’elle saurait au premier coup d’œil, et elle ne savait pas encore.
Ils souffrirent un instant l’un devant l’autre une de ces minutes dont les humains vieillissent plus que des années.
Il dit :
— J’aime une autre femme.
Voilà, ce n’est pas plus difficile que cela.
Il n’y a pas de mots pour décrire un grand chagrin et celui-ci n’a pas de gestes pour s’exprimer. Peut-on décrire le sentiment du néant ? Or, c’était le sentiment du néant qui s’étendait sur tout ce qui était Myriam, visage et vie. Il se rappela l’aveu tardif qu’il avait fait de Mabel ; cela n’avait rien été. Maintenant, elle était touchée, frappée dans sa vitalité, dans sa jeunesse, dans sa confiance. « Bien pire que la mort, aucun rapport avec la mort. »
Pour combattre l’atroce sentiment de néant qu’elle lui communiquait, il essayait de se raccrocher au souvenir des joies d’Alice. Mais c’était en vain, c’était un autre univers dont il était sorti pour le moment ; il avait beau se dire qu’il y rentrerait, cela ne lui faisait pas chaud au cœur. Il était glacé.
Myriam était stupide, morte. Elle tombait dans un puits sans fond. La vibration infinie de la souffrance la remplissait. Il y avait des bruits dérisoires qui la traversaient comme des petits cailloux accompagnant sa chute. « Je me tuerai. Qui est-elle ? Je te hais. Je t’adore. Tout est perdu. Rien ne sera jamais perdu. Je suis morte. Rien, jamais… »
Gilles, le lendemain de sa rencontre avec Alice, avait, dans un éclair de lucidité, entr’aperçu ce moment. « Et je lui dirai : je suis plein de vie, de désir. Il n’y a plus rien en moi de cette mort, de cette maladie qui m’ont accablé près de vous. Que ne ferait-on pour cela ? Vous vouliez donc que je restasse mort près de vous ? » Il ne se souvenait pas de ces mots préparés. Et c’était tout l’effet de sa sympathie pour Myriam, effet purement négatif et qui ne pouvait être à celle-ci d’aucun secours. Rien, rien au monde ne pourrait jamais tout à fait effacer cela dans le cœur de Myriam, si ce n’est Dieu qu’elle ignorait. Et lui était marqué du stigmate de Caïn.
Cependant, Myriam de quelque manière reprenait goût à la vie ; sa blessure ouverte était affamée et suçait gloutonnement le couteau. Elle se souleva du lit où elle était vautrée.
— Qui est-elle ? Où est-elle ? Elle est ici ? Comment peut-elle être ici ? Vous la voyez à Paris ? Vous y allez sans que je le sache ? Qui est-ce ?
Gilles répondit mécaniquement :
— Elle est infirmière ici.
— Ah ! alors, vous la voyez tout le temps.
— Non, rarement.
Myriam secoua la tête avec dérision.
— Comment est-elle ?
— Belle.
— Moi, je ne suis pas belle ?
— Il y a quelque chose en moi… Voilà tout.
Il coupa les mots : « Qui fait que je ne peux pas vous aimer d’amour. » Mais elle les rétablit.
— Vous ne m’avez jamais aimée.
Décidé à toutes les extrémités, Gilles dit :
— Non.
— Et vous l’aimez ?… Ah ! oui, vous me l’avez dit.
Elle s’arrêta une seconde, et puis enfin elle cria :
— Vous aimez coucher avec elle et pas avec moi.
C’était le mot final qui devait lui être arraché.
Gilles se raidit :
— Oui.
Elle se rejeta sur le lit et sanglota abominablement. Ni l’un ni l’autre ne songeaient que sur ce lit Gilles avait possédé Alice. Les hommes, qui pourtant pleurent parfois, regardent pleurer les femmes avec une étrange épouvante. Pour cette épouvante, un jeune homme a tout au moins une excuse : depuis son enfance, il avait oublié le chagrin.
Myriam accouchait de son chagrin, en râlant dans l’oreiller. Au comble de l’émotion morale dans l’être humain, l’animal reparaît avec toutes ses forces, qui sont des forces de délivrance. Tandis que Gilles pensait qu’elle allait succomber, car les spasmes croissaient, Myriam s’assouvissait et allait à ce soulagement qu’est l’épuisement.
Il leur fallut attendre l’heure du train. Gilles craignait qu’Alice ne fût blessée à travers Myriam.