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Gilles/01/22

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XXII

Cependant, il la rendit parfaitement heureuse dans les semaines qui suivirent. Chacun goûtait l’autre dans ce qu’il était présentement, dans ce qu’il était si fort, sans se soucier de ce qu’il avait été ou de ce qu’il deviendrait. Le front s’engourdissait de plus en plus ; ils n’avaient plus de travail ni l’un ni l’autre ; ils avaient de plus longues heures.

Ils s’arrangèrent pour aller à Lyon passer ensemble deux courtes permissions. Mais alors, comme s’il leur avait été interdit de sortir d’un cercle qui les protégeait, le charme se rompit. Il commença à la confesser. Elle lui raconta vaguement sa vie, avec cette incapacité de la femme amoureuse à se retourner vers son passé, une fois qu’elle l’a lâché. Avec l’acuité de l’intellectuel et l’intolérance du jeune homme, il n’en fut pas satisfait. Il devint méfiant, jaloux du présent, des médecins avec qui elle vivait dans la promiscuité de l’hôpital et du passé, des amants qui avaient dévoré sa vie, surtout du passé. La jalousie est d’abord étonnement. Si jeune, il s’étonnait devant la vie ; il n’y voyait soudain que de l’irréparable ; il regardait avec effroi un être qui avait donné sans retour ses années. Il la considérait comme un beau monument, qui survit aux hommes par on ne sait quelle force fantômale. Mais, contre cet irréparable, il se rebellait. Il lui fallait au moins posséder par l’imagination tout ce temps qui n’avait pas été sien. Il l’obligeait à un récit minutieux. Il cherchait aussi par instinct à s’incorporer toute cette expérience et cette science.

Il souffrait, d’une souffrance turbulente. Aussitôt, elle souffrait plus qu’il ne souffrait. Elle s’effarait, devant ces jeunes yeux accusateurs, elle s’apercevait qu’elle avait vécu, qu’elle avait quarante ans ; elle se réveillait d’un long rêve. Elle avait besoin de toute sa force pour recevoir sans crier tant de coups et de caresses. Il la désirait sans cesse, il ne s’interrompait de désirer son corps que pour convoiter son passé comme son plus grand trésor.

Après cela, ce fut autre chose. Une autre épreuve fut infligée à Alice. Las de la faire parler d’elle, il voulut lui parler de lui ; il lui parla de Myriam. Elle tomba de son haut quand elle apprit qu’il était marié et le récit qu’il lui fit des derniers mois de sa vie la fit suffoquer. Voilà donc ce qu’il y avait derrière le regard fier de ce jeune soldat.

Elle réagit avec sa grande franchise.

— Je ne croyais pas qu’il pût y avoir en toi un Parisien… un bourgeois…

Il la considéra avec une craintive et lointaine admiration.

Tout cela était si loin d’elle : ces calculs, ces détours, ces noirceurs, et aussi cette maligne lucidité. Elle était de la noble race, race protégée, à jamais ignorante d’un certain mal. N’était-il donc pas de cette race-là ? Il avait cru qu’avec elle il y était revenu.

Alice avait trop d’expérience pour n’être douée d’une pénétration qui s’exerçait malgré elle. L’observant sous ce nouveau jour, elle vit qu’il n’avait pas rompu avec sa vie de Paris, depuis qu’il la connaissait. Il ne romprait jamais. Il continuait à faire venir de Paris des cigarettes et des cigares de luxe, du champagne, du whisky. Il lui reprochait de condamner tout ce monde qu’il avait entrevu à Paris, chez Mme Florimond, qui l’avait étonné et séduit. Il trouvait ces esprits secs, mais parfois drôles et aigus. Elle en parlait avec le sans-gêne des gens qui ont vécu et qui n’hésitent plus à vomir presque tout ce qu’ils ont connu aussi bien qu’à louer sans retenue le peu qu’ils ont goûté. Lui qui avait tout à connaître, il se rebellait contre les façons de cet esprit, non pas blasé certes, mais saturé, qui contractait en deux mots mille nuances ramassées en vingt ans.