Gilles/01/24
XXIV
Alice s’était depuis longtemps détachée de Paris ; il lui était même venu de la haine pour l’arrière. Maintenant, elle craignait Paris pour Gilles. Il lui dit d’abord qu’il ne passerait pas sa permission à Paris ; puis il fit valoir sournoisement tout ce qu’il sacrifiait en n’y allant pas.
— Après tout, je ne serai peut-être pas tué d’ici la fin de la guerre. Il faudrait donc que j’aille entretenir mes amitiés au Quai.
— Pourquoi louvoyer ? Tu as envie d’aller à Paris et tu iras.
Gilles fronça les sourcils, se sentant percé à jour. Il s’écria sur un ton enfantin :
— Je ferai ce que je voudrai.
— Mais oui. Moi aussi. Moi, je n’irai pas.
Il sentit la première déchirure entre elle et lui. Celle-là aussi, il allait la faire souffrir, elle qu’il trouvait belle, qu’il admirait. Il s’examina ; il ne vit pas seulement, dans son désir d’aller à Paris, un mouvement naturel, nécessité par sa condition d’homme qui devait faire la part de la curiosité, de l’ambition et du travail, à côté de celle de l’amour ; il se demanda si ce qui l’attirait à Paris, ce n’était pas surtout Myriam.
Que devenait-elle ? Se détachait-elle de lui ? L’avait-il perdue ? Il fut déçu de voir que son amour pour Alice n’excluait pas de telles questions. Cependant, la joie était toujours entre leur corps et recouvrait les doutes et les inquiétudes. Alice avait eu pourtant des amants plus expérimentés, plus subtils, pour qui le plaisir était une énigme plus lente et plus cuisante. Gilles, dans ses bras, oubliait beaucoup des leçons qu’il avait reçues à Paris. Ce n’est pas souvent avec la femme qu’ils aiment le plus, que les hommes, surtout les hommes jeunes, et dans les débuts d’un amour, sont les amants les plus caressants. Les femmes ainsi aimées acceptent volontiers ce lot. Ce que faisait Alice, comme partie de sa mansuétude, de sa magnanimité ; elle aimait Gilles avec les résignations d’une mère. L’amour des êtres mûrs pour les êtres jeunes se confond de gré ou de force avec la bonté.
Au dernier moment, elle vint à Paris avec lui.
Gilles ne dit rien à Myriam et alla à l’hôtel. Sa maîtresse, ayant laissé son noble habit d’infirmière qui défendait son âge, se trouva vêtue comme une artiste pauvre, propre, mais abusivement méprisante des effets de la pauvreté, pas jeune. Cependant, son admirable visage dominait tout. Pendant quelques jours il fut tout au plaisir de Paris partagé avec elle. Douée d’une superbe santé, elle aimait manger et boire ; elle connaissait les bons endroits. Gilles n’aimait guère qu’on se souciât de cuisine, mais il aimait boire. Tous les soirs ils étaient gris, comme tant d’autres à ce moment-là à Paris. Ils se levaient tard, sortaient pour déjeuner, rentraient pour faire l’amour, ressortaient pour traîner aux bords de la Seine qui sont tout Paris. Ils buvaient, dînaient, allaient au cinéma, rebuvaient dans les boîtes où s’entassaient les permissionnaires et les autres.
Le troisième ou quatrième jour, Gilles fit des réflexions. À quoi ressemblait cette vie ? L’argent, qu’il dépensait abondamment et qu’il avait pris à son nouveau compte en banque, colorait encore cette vie. Alice regardait ses mains au moment où il prenait un billet dans son portefeuille. Que pensait-elle ? Il savait bien ce qu’elle pensait. Pourtant, cette pensée s’arrêtait, ne passait pas ses lèvres. S’il n’avait pas eu d’argent, qu’aurait-il fait ? Il l’aurait emmenée chez Carentan. Ils se seraient promenés le long de la mer d’hiver, aussi sauvage qu’une déesse avant la naissance des hommes. Le soir, au lieu d’aller au beuglant et de rouler dans les bars, ils auraient écouté le vieux bonhomme parler d’Osiris, de Dyonisos, d’Orphée, de Mithra, de Jésus, et de tous les grands enchanteurs qui souffrent et meurent pour sauver les hommes. Mais aussi pour qui si ce n’est pour un jeune soldat les sourires faciles de la vie ? Il n’est guère évitable que l’argent, les femmes, l’alcool, tout cela vienne à lui plutôt qu’autre chose. Et puis, dans trois jours, il retournerait à Belfort. L’hiver allait finir, le printemps allait revenir, la saison des offensives ; sa division américaine l’emmènerait dans un secteur ardent.
Alice lui apprenait doucement à danser.
Mais Myriam ? La curiosité remontait en lui. Que faisait Myriam ? Elle lui parut soudain se mouvoir dans une zone mystérieuse, interdite. Aussitôt, il fit son plan pour rompre cette interdiction et il raconta à Alice qu’il devait dîner l’avant-dernier soir avec son chef de service au Quai. Elle répondit posément :
— Profites-en pour voir ta femme aussi.
Elle n’avait jamais encore dit : ta femme.
— Je n’ai aucune envie de la voir.
— Tu en meurs d’envie.
— Tu es jalouse ?
— Tu ne l’aimes pas, mais tu lui appartiens.
— L’argent ?
— Oui, l’argent et toutes les autres choses.
— Les autres choses ?
— Toutes ces autres choses auxquelles je ne tiens pas plus qu’à l’argent.
— Mais tu les as connues et moi je ne les connais pas. Et tu as été riche.
— Bah !
— Ah ! cela fait toute la différence.
— Je ne crois pas. J’ai aimé un homme qui avait de l’argent. À la seconde où je l’ai moins aimé, je l’ai quitté.
Gilles se mordit les lèvres.
— À la seconde. Tu trouves que je devrais quitter Myriam ?
— Tu ne pourras jamais la quitter.
— Trop faible ?
— Tu aimes trop le luxe… Non d’ailleurs, ce n’est pas le luxe, car j’ai connu des hommes beaucoup plus raffinés et difficiles que toi… Non, c’est l’idée du luxe.
— Crois-tu ?
— Oh ! oui, je le crois.
— Quand la guerre sera finie, qu’est-ce que tu crois que je ferai ?
« Je ne songe plus à mourir », nota-t-il.
— Tu retourneras chez ta femme.
— Et toi ?
— Moi… Nous nous sommes aimés là et quand nous pouvions nous aimer.
Gilles étouffait toute dénégation. En la voyant en civil, il avait songé qu’au retour de la guerre elle serait vieille. Or, il avait caressé quelquefois à Belfort l’idée que, s’il n’était pas tué, il quitterait Myriam et vivrait avec Alice. Quand il avait parlé dans ce sens, elle avait résolument haussé les épaules. Seule, si cette pensée la visitait, elle allait à une glace, scrutait son beau masque et le faisait lentement craquer.
La pitié venait à Gilles pour Alice comme pour Myriam ; il se désola du retour de ce sentiment. Mais aussi, Alice faisait trop bon marché de ses appétits ; elle trouvait trop facile qu’il renonçât d’un coup à tant de chances. Elle était saturée, pas lui ; elle avait eu tout, lui avait encore tant de choses à découvrir. Il avait envie de connaître l’appartement de Myriam. N’était-ce pas son appartement ?
Alice avait pour elle-même trop peu de besoins. Il ne songeait pas que si elle s’en était reconnu davantage, elle aurait été sans doute dans la puissance d’un homme et qu’elle n’aurait pu lui donner son libre amour. Il se serait sans doute incliné, il ne pouvait certes se sentir en mesure d’assurer la vie d’une femme. Était-ce le fait de la guerre, l’idée de gagner de l’argent ne lui venait jamais. Pour lui, il n’y avait que cette alternative : Myriam ou la pauvreté. Les nerveux sont si surpris et si bouleversés par la première circonstance venue qu’ils se laissent fixer par elle. Cependant, il serrait Alice dans ses bras et il se réjouissait en elle comme si elle avait été sa femme pour l’éternité. Il raffolait de cette chair forte parce qu’elle lui disait les vertus morales dont il gardait la hantise.
Il la quitta le soir qu’il avait dit. Dînant chez Maxim, il se retrouva brusquement dans la solitude comme dans sa fatalité. Comment avait-il pu laisser, fût-ce pour quelques heures, cette Alice dont la présence était si chaude ? Pourquoi ne pas courir la rejoindre ? Il demeura. Il reconnaissait le sentiment qui l’avait saisi autrefois, à son arrivée à Paris, le sentiment de ce qu’il devait non pas tant à l’ambition qu’à l’aisance sensuelle de sa vie.
Ce n’était pas la même aisance que celle d’Alice. Elle n’avait besoin dans la vie que d’une baignoire pour se laver, d’un lit pour dormir et d’un paquet de caporal. Il ignorait qu’ayant acheté quelques menues choses à son arrivée, elle n’avait plus un sou dans son sac. Il n’avait eu point l’idée gentille de lui faire le plus petit cadeau. Pour le reste, elle s’en remettait à la grâce de Dieu, si toutefois elle pouvait retrouver tous les jours l’homme qui lui plaisait et à qui elle plaisait.
« Mais qu’est-ce que la grâce de Dieu ? » se demandait Gilles. Il avait eu là-dessus un éclaircissement fâcheux, la veille au soir. Ils avaient eu envie d’aller voir une pièce de théâtre et Gilles avait parlé de prendre des billets. « Tu es fou, s’était-elle écrié, je vais en demander à Lévy. » Elle avait téléphoné à ce monsieur qui n’avait point paru si content de la requête, mais enfin y avait accédé. Tout cela dans un échange de grande familiarité. Là, Gilles avait entrevu le fait que l’indépendance d’Alice se payait et s’accommodait de mainte petite tricherie. Cela le ramenait à l’idée première qu’il avait eue, qu’il valait mieux concentrer toutes les difficultés du commerce avec autrui, tous les frottements de conscience qu’entraîne la circulation des richesses sur une seule personne, surtout si elle était aussi délicate que Myriam.
Il devenait sceptique sur l’attitude d’Alice, il n’y voyait plus d’autre supériorité que celle d’être soutenue par elle avec une ferme passion.
C’était cela qu’il prisait vraiment chez elle et qui s’exprimait si bien dans son beau visage ou entre les dents blanches et les grands yeux amoureux, un nez significatif projetait une ligne libre et voluptueuse, qui se retrouvait autour de la matière excellente de sa chair. Cette ligne fléchissait à peine à la limite exubérante de la maturité. Évidemment, Alice ne lui offrait que la suggestion rétrospective des formes qui l’avaient faite si belle. Mais la ligne un peu fléchissante d’un sein, un peu redoublée d’une hanche, si elle ne s’est point trop écartée des points où elle assurait hier son triomphe, semble, par un tremblement hallucinant, y repasser dans les moments magnétiques où une femme qui a toujours plu se redresse pour plaire encore. Ainsi, la beauté devient émouvante ayant perdu la froideur du premier coup de ciseau presque idéal, et chez celui qui la regarde et la possède la dure admiration se transforme en une tendresse magnifiquement mélancolique, car non seulement il voit ce qu’elle est devenue, mais ce qu’elle était.
Ces réflexions amenèrent Gilles à se rappeler que Paris pour lui était le lieu des filles. Que dirait-il d’un corps plus parfait que celui d’Alice ? Après tout, il était libre. Il voulait aller chez Myriam, mais il en avait le temps. La pensée de Myriam le remettait dans le pli de l’infidélité. Il n’était que neuf heures de demie. Il téléphona à l’Autrichienne. La voix servile lui fit horreur. Il raccrocha.
La pensée d’Alice flétrissait tout cela.
Enfin, il alla chez Myriam. En route, il se répéta avec un plaisir étonné et gourmand que, chez Myriam, c’était aussi chez lui. Après tout, il avait un appartement, un intérieur où peut-être une femme l’attendait encore. Cette femme n’était-elle pas à lui ? Pensant l’avoir perdue, il désira violemment, impérieusement la reprendre.
Le taxi le déposa devant une maison. Avant d’y sonner, il traversa la rue pour considérer la façade. C’était le long du Cours-la-Reine, un immeuble tout neuf, qui avait été terminé pendant la guerre. Un peu lourd et prétentieusement compliqué, mais assez imposant. En tout cas, de l’air, de la lumière, du calme. Il revint sonner. Il entra ; à ce moment il s’avisa qu’il ne se rappelait plus l’étage. Myriam lui avait écrit que c’était tout à fait haut, mais était-ce le cinquième ou le sixième ? Il lui fallut réveiller le concierge qui se fit prier, puis vint le reconnaître.
— Monsieur demande Mme Gambier ? fit l’homme qui semblait méfiant à l’endroit de tout ce qui concernait sa nouvelle locataire.
Sans doute les façons de Myriam, si peu avertie des petits usages, l’avaient-elles déjà choqué.
— Oui, je suis M. Gambier.
Le concierge ouvrit de grands yeux, et il marqua à la fois de la commisération et du respect. Gilles s’en inquiéta quelque peu. Depuis un instant, l’inquiétude grandissait en lui.
— Est-ce que Madame est là ?
— Je crois que oui, répondit le concierge d’un air assez hésitant.
— C’est au cinquième, n’est-ce pas ?
— Non, au sixième.
Le concierge était troublé par la circonstance de ce mari qui arrivait chez sa femme comme un étranger. Mais n’y avait-il que cela pour le troubler ? Que faisait Myriam ? Qui était chez elle ? Gilles prit l’ascenseur avec gêne et n’eut point le cœur d’en apprécier la rapidité.
En arrivant, il regretta de n’avoir pas de clé et de ne pouvoir achever la surprise ; il trouva ridicule d’avoir à sonner. La sonnette émit un bruit élégamment tempéré. Personne ne vint. Gilles y trouva une espèce de soulagement. Il se dit que l’absence de Myriam lui évitait sa peine, ses pleurs. Et, du reste, comment aurait-il fait pour s’en aller peu après et rejoindre Alice qui l’attendait à l’hôtel à minuit ?
Comme il allait partir, il ressonna par acquit de conscience. Et soudain, il entendit du bruit. On se cognait à un meuble dans l’antichambre et une voix d’homme résonnait. Gilles s’esclaffa ; voilà qui était inattendu. Inattendu ? Nullement. Comment avait-il pu croire qu’il trouverait Myriam l’espérant ce soir-là comme cent autres soirs, seule et pleurant comme une fontaine. Il se considéra soudain sous des espèces tout à fait nouvelles ; il ne s’agissait plus de drame, mais de comédie. Et il était ridicule, bien avant que la porte s’ouvrît.
Cependant, la porte ne s’ouvrait pas. Gilles se hâta de ressonner, plein d’une vive curiosité sur la tête qu’il se verrait dans les yeux d’un inconnu.
Enfin, la porte s’ouvrit. Il se trouva en face d’un militaire plus grand que lui, sensiblement plus large. Gilles, qui voulait rire, s’étonna derechef, car le visage de l’inconnu était hagard et exprimait un sentiment dramatique.
Gilles s’entendit parler du ton le plus hautainement détaché.
— Je crois que je me trompe d’étage. Est-ce que je suis chez…
L’autre, en hâte, s’écria :
— Non, non, vous êtes bien chez Myriam. Vous êtes Gilles Gambier ?
Gilles hocha la tête.
La figure de l’inconnu, contractée et pâle, exprimait à l’égard de Gilles une aversion extrême.
Gilles s’avançait dans l’antichambre. L’autre ne recula qu’après une seconde, en sorte qu’ils se touchèrent. L’un et l’autre frémirent :
Gilles brusquement commença une phrase :
— Eh bien ! vous lui direz que j’étais venu en coup de vent et que, somme toute, je n’ai pas le temps de la voir.
Il lui semblait sauter ainsi sur la manière la plus sobre et la plus cruelle de tirer sa vengeance et en même temps sa révérence.
Mais à ce moment-là, Myriam apparut. Non point nue, mais toute habillée ; elle regarda Gilles avec des yeux où il y avait autant de désolation que de surprise.
— Je regrette de ne vous avoir pas prévenue.
Elle regarda l’inconnu, semblant à la fois le haïr et le craindre. Gilles le regarda aussi. L’autre semblait tout à fait égaré. Il s’écria soudain :
— Pourquoi revenez-vous pour la faire souffrir encore ? Vous ne l’aimez pas, laissez-la.
Aussitôt Gilles eut de la sympathie pour cet homme qui allait droit au fait, et, du reste, disait la pure vérité.
Il s’écria :
— Ma foi, vous avez peut-être raison.
Cette réflexion rendit furieuse Myriam, mais contre l’autre. Elle lui dit :
— Allez-vous-en.
Gilles s’écria :
— Pourquoi cela ?
Cependant l’autre ne semblait nullement goûter l’impartialité de Gilles. Tandis que Myriam le regardait d’un air plus inquiet et, derrière lui, faisait signe à Gilles d’avoir à se contenir, il s’avançait vers Gilles, menaçant et d’autant plus menaçant que son agitation ne semblait pas due seulement à la circonstance présente, mais à un état de nerfs habituellement excessif :
— Vous méritez une balle dans la peau, voilà ce que vous méritez.
— Sans blague, fit Gilles.
Il voulait maintenant défendre les droits du cynisme plus que tout autre chose.
Myriam se plaça vivement devant l’inconnu et lui cria :
— Taisez-vous, allez-vous-en.
Elle semblait avoir très peur. Elle se tourna vers Gilles et lui fit encore un signe comme pour lui indiquer que l’autre n’avait point sa raison et que toutes les extrémités étaient à craindre.
Gilles tout d’un coup retrouva toute sa colère contre elle et s’écria :
— Enfin, puisqu’il est là, laissez-le s’expliquer…
« Je vous prie de vous expliquer, qu’est-ce que c’est que cette histoire de balle dans la tête ? demanda-t-il à l’autre.
— On n’a pas le droit de se conduire avec une femme…
Gilles l’interrompit :
— Est-ce qu’elle vous aime ?
Il se retourna vers elle :
— Aimez-vous ce garçon, maintenant ?
— Non, dit Myriam, après une hésitation qui venait visiblement de la peur.
— Alors ? dit Gilles, en se retournant vers l’inconnu.
Celui-ci parut désespéré. Il regarda Myriam, mais ce regard le ramena à sa folie. Il se jeta sur Gilles et le frappa violemment des deux poings. Gilles riposta. Gilles n’avait jamais boxé de sa vie et il était assez frêle. En frappant, il se découvrit maladroitement et soudain il eut la sensation de n’avoir plus de tête, en même temps que le reste de son corps allait à terre infiniment.
Quand il se réveilla, il était le derrière par terre, seul avec Myriam. Sans rancune, il trouva qu’il y avait une providence et qu’elle faisait bien les choses.
— Eh bien ! il y a une justice, murmura-t-il.
Myriam caressait son front avec une folle tendresse.
Il se leva, rageur.
— Évidemment, je n’avais pas besoin de venir ici.
— Taisez-vous.
— Je vais m’en aller.
— Mais comment, vous êtes en permission ? Pourquoi ne m’avez-vous pas prévenue ?
— Ah ! voilà, il faut vous prévenir.
— Mais non, mais…
— Alors, vous avez déjà un amant ?
Jusqu’à ce mot il ne la regardait pas ; le disant, il la regarda, et il se dit : « Voilà un nouveau ridicule ; cocu, je ne suis pas même sûr de l’être, c’est le propre du cocu. »
Myriam paraissait blessée jusqu’à l’âme. « Et quand je pense que ceci ne m’est peut-être qu’une occasion de plus d’insulter à son amour. »
— Ce garçon vous aime ?
— Dame.
— Et vous ?
Elle le regarda comme morte.
Il renonça d’un seul coup à toute question, à toute explication.
— Je m’en vais.
Les yeux de Myriam se remplirent de larmes. C’était le comble.
— Je suis si heureuse que vous soyez là, bégaya-t-elle. Pourquoi êtes-vous venu ?
— Pour vous dire bonjour, mais je pars : je n’ai que quelques heures. Je repars dans un instant dans une voiture américaine qui ne faisait que toucher Paris.
Aussitôt elle le croyait. Toujours cette crédulité faite d’inexpérience autant que d’amour. Elle contenait un mouvement frémissant vers lui.
— C’est gentil d’être venu, balbutiait-elle.
Soudain, elle sembla se rappeler.
— Vous aimez toujours cette femme ?
Gilles, surpris par la question, laissa voir une hésitation. Elle frémit d’espoir.
Lui aussi. La reprendre, la reconquérir, rétablir son droit. Mais pâle, amaigrie, incapable de tirer parti de la situation, dénuée à tout jamais de toute coquetterie et de toute défense contre lui, elle ne lui plaisait déjà plus ; alors que l’instant d’avant elle lui était apparue dans la porte, parée de toute cette beauté louche que l’adultère prête un instant à la femme la plus modeste.
Il assura qu’il lui fallait partir.
— Vous avez bien une heure. Vous n’êtes pas venu pour cinq minutes à Paris.
À tout hasard, il mentit :
— Je vous ai téléphoné : vous n’étiez pas là.
Un grand chagrin l’écrasait. Elle se jeta sur un fauteuil de l’antichambre et sanglota.
Il jeta un coup d’œil autour de lui. Eh bien ! cet appartement ? L’antichambre était assez agréable. Une rancœur terrible le prit : « Je n’y habiterai jamais. » Il alla vers la porte. Elle bondit, se jeta sur lui.
— Non, restez.
— Mais non, je ne peux pas et je ne veux pas.
— Mais vous ne voyez pas que je suis horriblement seule à Paris.
— Oh ! oh !
— Ce garçon est un fou. Je l’ai rencontré chez Mme Florimond. Il a été gravement malade en Orient. J’ai eu pitié de lui.
Il se contint pour ne pas dire : « Et alors ? » Une rage sèche le tenait. Il s’arracha à elle, ouvrit la porte, se précipita dans l’escalier.
Elle poussait des gémissements terribles, l’appelait.
En bas, il eut une peur tremblotante de la trouver sur le pavé.