Gilles/01/3
III
Les parents de Myriam Falkenberg étaient riches et avaient cru prendre grand soin de son éducation. Mais ils ne s’aimaient pas et ne l’aimaient pas. Sa mère n’aimait pas plus son père qu’aucune autre personne au monde. D’abord, elle avait voulu être riche ; ensuite, faire de la peinture ; puis, connaître des duchesses ; plus tard encore, être pauvre (cela consistait à fréquenter de riches ministres socialistes). Elle admirait qu’un homme fût un grand médecin, ou fît un grand voyage ; mais l’être sensible derrière la parade des gestes, elle l’ignorait. Comme l’astronome prêt à tomber dans un puits, elle était éblouie par un firmament de signes sociaux. Elle s’était tôt désintéressée de sa fille qui ne saurait pas acquérir une situation brillante. Ses deux fils, qu’elle préférait, elle ne les avait pas plus approchés. Toutefois, elle avait jugé convenable de mourir de chagrin quand leur nom avait paru dans la liste des morts, au Figaro.
M. Falkenberg, ayant conquis une position dominante dans plusieurs grosses affaires, avait quelques curiosités que n’ont pas, en général, les hommes d’affaires. Mais cet homme, qui aimait les femmes et qui avait un goût libéral de la vie, avait un jour décidé de se marier et s’était ainsi condamné à trente ans de tortures. Il avait cru pouvoir se lier impunément à une créature qu’il se savait incapable d’aimer ; ayant fait preuve d’insensibilité dans son choix, il avait ensuite payé de toute sa sensibilité cette défaillance ; il se détestait et se méprisait d’avoir commis une pareille erreur. Il avait aimé plutôt ses fils que sa fille. Myriam ne fut pas chérie. Personne autour d’elle ne se soucia de son cœur qui s’enferma dans une écorce. La féminité n’avait pas été doucement appelée en elle pour être formée sur des objets gracieux ; elle fut livrée à la seule intelligence. Quand elle se plaignit plus tard de ses parents, ce ne fut que de leur incompréhension intellectuelle ; elle ignorait autant qu’eux son cœur et ses griefs.
Les deux frères de Myriam étaient inégalement doués. L’aîné, sans moyens et paresseux, aurait été charmant s’il s’était tout à fait accepté, mais il cherchait dans un humour laborieux et grinçant une compensation aux grandeurs dont l’absence, somme toute, le gênait si peu. L’autre était mieux pourvu, mais une sensibilité erratique retirait sans cesse à son intelligence l’objet qu’elle venait de lui imposer. La mort qu’ils avaient trouvée dès le début de la guerre convenait à peu près à l’aîné, moins au cadet, destiné à l’intrigue et au succès, selon la fatalité si monotone et si stérile de sa race. L’aîné aimait Myriam, qui se consolait un peu près de lui de l’indifférence de son père et de sa mère. Le cadet déjà n’aimait pas les Juives.
Myriam n’eut pas d’amies intimes. Elle, qui avait été arrêtée dans sa pleine croissance par le manque de tendresse, reculait devant la fadeur des attendrissements féminins. Elle était attirée par la virilité ; par une fausse conséquence, elle s’attacha à l’une de ses maîtresses, esprit sec, qui lui prêcha le féminisme, la forme la plus fâcheuse de la prétention moderne. Cette mademoiselle Dafre eut l’influence la plus pernicieuse sur Myriam. Laide à faire peur, elle lui offrait des maximes d’austérité et de solitude comme si Myriam devait être laide aussi. Alors que son visage commençait à être visité par la lumière, Myriam, par imitation, se tenait mal, s’habillait mal ; elle ignorait les grâces, les plaisirs, les élans de la coquetterie. Les destinées des hommes et des femmes se faussent si vite qu’on a peine à ne pas imaginer un dieu jaloux qui, après avoir créé, se raviserait et briserait dans sa créature l’élan vers la perfection qui s’accomplit apparemment dans les plantes et les animaux.
Après la mort de sa mère, Myriam prit grand soin de son père, mais elle ne surmonta pas sa propre rancœur, ni l’idée qu’il se faisait d’avoir tout perdu en perdant ses fils. Elle commençait à voir un peu de monde à la Sorbonne, où elle avait passé une licence de chimie et travaillait maintenant dans un laboratoire : garçons et filles admiraient ce cas, encore assez neuf, d’une personne si riche et si jolie qui travaillait.
Son visage devenait beau. Ses traits, qui n’étaient pas parfaitement réguliers, étaient égalisés et magnifiés par la lumière.
Les jours qui suivirent leur rencontre, Gilles vécut en extase devant Myriam. Lui, qui n’avait jamais senti qu’indifférence et dédain pour les puissances, leur accordait tout d’un coup à travers elle une grande vénération. Il relevait la tête avec fierté en se disant que ces puissances mystérieuses et hautaines se penchaient vers lui et l’élisaient. Cette assez longue personne, timide et frêle, était pleine de majesté. La matière de ses dents si blanches était matière précieuse. Ses mains étaient subtiles. Tout ce qu’elle disait lui semblait lourd de la science du monde, des affaires, des secrets d’État que possédaient les siens. Il y avait un peu là dedans de l’enfantine terreur des chrétiens devant les Juifs. Il ne vit plus du tout Paris avec les mêmes yeux, il ne fut plus un corps perdu, livré aux convoitises les plus basses et les plus modestes. Il fut entretenu dans cet état d’âme par une parfaite pauvreté. Ayant pris une misérable chambre d’hôtel, il utilisait les derniers francs du docteur à ne pas mourir de faim.
Il passait de longues heures avec Myriam, mais c’était à peine s’il l’embrassait. Il avait une envie de faire l’amour qui lui donnait des vertiges autant que la faim, mais il n’imaginait pas qu’on pût coucher avec une jeune fille. Et les choses qu’elle représentait, qu’elle lui offrait étaient si nombreuses et si désirables qu’il en oubliait son corps.
L’adolescence de Gilles avait été indifférente aux privations, occupée par les jouissances qui, mises à la portée de tous, ne sont goûtées que par quelques ombrageux : les livres, les jardins, les musées, les rues. Aujourd’hui, après avoir longtemps rêvé à distance des autres biens de ce monde, il les trouvait tout à coup à sa portée et il en recevait un coup inattendu. Sa nature passive était bouleversée, retournée. L’entrée des choses en lui faisait naître une violence tardive et irritée. Il voyait avec dépit que l’ambition, le triomphe n’avaient été que des thèmes qui ornaient sa rêverie à propos d’une statue, d’un morceau de musique ou d’un roman ; l’art ne lui avait rien livré.
Myriam, de son côté, désirait éperdument Gilles, mais les premiers baisers de Gilles suffisaient à son innocence qu’ils accablaient même. Elle voyait une marque d’amour dans le respect qui les arrêtait. Ivre de félicité, elle ne songeait pas au plus ou au moins.
Cet état de choses dura bien deux ou trois jours. Gilles s’était flatté qu’il durât jusqu’à son entrée à l’hôpital. Mais, le soir, il était sans Myriam, qui ne croyait pas pouvoir sortir ni le recevoir. Alors il errait à la porte des cinémas, des bars, des music-halls. Il désira de nouveau les filles et l’argent qui procure les filles. Il ne pensait pas du tout aux femmes autres que les filles, il n’en connaissait pas et ses yeux ne s’élevaient pas jusqu’à elles. Cela lui faisait comme une double vie dont les contrastes lui donnaient le vertige. Tantôt il se promenait avec Myriam dans une grande limousine, pourvue d’un vieux chauffeur fort imposant, ou il était chez elle dans le somptueux petit salon où elle le recevait. Il attendait avec impatience l’heure du goûter, qui faisait le plus clair de son repas avec le petit déjeuner du matin à l’hôtel et quelques croissants çà et là. Tantôt il errait seul dans les rues, tâtant dans sa poche ses derniers sous.
Un soir, Myriam lui proposa de le raccompagner jusqu’à son hôtel, ce qu’il avait refusé avec terreur les premiers jours. Dans l’instant, il accepta, pressentant, souhaitant ce qui allait se produire. En effet, quand elle vit la sordide façade, elle comprit.
— Mais… balbutia-t-elle, en le regardant avec honte.
Alors il éclata. En un instant, il rattrapa tout le temps perdu ; il avait peur de n’en pas dire assez.
— Eh bien ! oui, je n’ai pas un sou, je n’avais que ma solde en arrivant. Je n’ai pas fait un repas depuis trois jours.
Il attendait avec une vibration des nerfs qu’elle ouvrît son sac, où il n’y avait rien. Il accepta qu’elle fît un saut chez elle pour y prendre de l’argent : il ne pouvait attendre une minute de plus.