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Gilles/01/4

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IV

Il entra à l’hôpital et fut opéré. Le bras dans un appareil, il se prélassa dans des draps blancs entre quatre murs blancs. Jouissant d’une chambre à part, il menait la vie qui convenait à sa paresse, à son goût de la solitude, à son sentiment pour Myriam. Autour de lui tout était blanc, pur, calme. Après le déjeuner, comme il achevait sa sieste, l’infirmière entrait et arrangeait tout pour qu’il reçût mieux Myriam. La plupart des infirmières appartenaient à la colonie américaine dont dépendait cet hôpital élégant de Neuilly. Miss Highland était une grande fille blonde, maigre, mais éclatante de fraîcheur. Parfaitement enclose dans son vêtement blanc, abaissant de vastes cils sur ses yeux un peu vifs, elle était très attentive, mais très réservée. Tandis qu’elle soignait les fleurs que Myriam avait apportées la veille, Gilles pensait qu’elle méprisait Myriam parce que celle-ci était timide, habillée sans élégance. Il ne songeait pas à désirer cette grande figure blanche, la croyant aussi interdite que la Vénus de Milo.

— Aimez-vous mes disques nègres ? demandait-elle. Je croyais que vous ne les aimiez pas. Mais vous en avez joué longtemps, hier. Alors ?

Il avait d’abord pensé que cette musique aurait le tort de rompre son silence, faisant une allusion troublante à des lieux et à des plaisirs inconnus ; mais il avait trouvé fraternels ces rythmes naïfs où se confondaient la peine et la joie de vivre. De la même façon, il jouissait de ses pensées sans les fixer et des signes printaniers qui atteignaient sa fenêtre : une branche tachetée de vert tendre, un jet de soleil. Il se complaisait dans les soins des femmes, la gentillesse des voisins qu’il tenait à distance, les livres feuilletés, les fleurs, les longs sommeils. Les journaux apportaient des contrastes pervers. La nuit, il couchait en plein air sur une terrasse. Des plaintes distantes évoquaient d’une façon ouatée le souvenir du front, l’angoisse de ne pas y être, l’angoisse d’y retourner.

— Vous dansez ? demandait miss Highland. J’ai été danser, hier au soir.

— Où ?

Elle dit un nom, inconnu de Gilles.

Il ne savait pas danser, il ne savait rien faire de ce que font les gens qui ont toutes les aisances. Il regrettait, puis se résignait dans une délectation qui ne restait pas longtemps morose.

Elle n’insistait pas. Elle regardait les livres sur sa table de nuit avec de l’étonnement et de la circonspection. Elle lui racontait les histoires des autres blessés avec beaucoup de naïveté. Elle était fière de ses blessés comme elle devait l’être de ses chiens, de ses chevaux ; elle étendait à eux sa joie de vivre et de posséder.

Soudain, elle disparaissait. Elle prenait grand soin de s’en aller avant que Myriam n’arrivât.

Gilles attendait Myriam. Il oubliait de nouveau Paris et ce qu’il y était venu chercher : la foule des femmes. Dans ces draps blancs il avait retrouvé la pureté. Il y avait eu l’opération, le choc de l’opération, la souffrance, il ne restait qu’un peu de gêne, même plus d’insomnie. Il pouvait d’autant mieux se laisser aller à sa dilection spirituelle de Myriam. Toutefois il n’aimait pas le moment où Myriam entrait parce qu’elle marchait avec gaucherie et que sa robe de demi-deuil était laide. Son sourire timide, un peu humble à miss High land, quand, le premier jour, celle-ci s’était laissée surprendre, le gênait. Dès qu’elle était assise, que la porte était refermée, qu’il était seul avec elle, il était repris par elle.

Ils ne parlaient pas d’amour. Lui, du moins, n’en parlait pas et elle le suivait volontiers ailleurs. Il lui parlait d’idées et elle l’écoutait avec une dévotion ardente. Elle ignorait les hommes. Les camarades de travail étaient laids, négligés, peu soucieux d’amour. Elle n’avait jamais rêvé d’hommes beaux et élégants. Or, Gilles, qui n’avait aucune beauté, montrait une sorte d’élégance naturelle. Ses traits étaient irréguliers, mais leur assemblage faisait un charme. Qu’il fût plaisant en même temps qu’il était intelligent avait surpris Myriam.

Cependant, elle cherchait ses défauts par instinct critique ; elle les acceptait d’ailleurs avec le réalisme des femmes amoureuses.

— Comme vous avez le nez rond, s’était-elle écriée la deuxième fois qu’ils s’étaient vus.

À dire vrai, pour le moment elle n’était capable de saisir chez Gilles que les traits extérieurs. Gilles sursautait à ces petits accès inattendus d’âcreté, mais s’emparait avec curiosité du moindre renseignement sur lui-même.

Elle se trouvait faite pour lui, elle pensait avoir en commun avec lui le même goût d’intellectualité. Travaillant beaucoup depuis longtemps, elle n’avait pourtant presque rien lu ; elle était à peu près restée confinée dans la pratique du laboratoire. Avec l’intempérance de la jeunesse, il répandait tout ce qu’il croyait savoir. Elle croyait que tout s’apprend.

Il lui parlait aussi de ce qu’il connaissait bien : la guerre. L’âpre sincérité de Gilles paraissait d’autant plus remarquable à Myriam qu’elle éclairait des sentiments inconnus d’elle. Dans son milieu, on ignorait toute expérience physique : que ce fût le sport, l’amour ou la guerre.

Après leur première conversation sur ce sujet, elle s’écria le lendemain en arrivant :

— J’ai repensé, toute la matinée au laboratoire, à ce que vous m’avez raconté hier sur la peur et le courage. C’est passionnant, c’est à regretter d’être femme.

— Ne dites jamais cela, s’exclama-t-il avec dépit.

— Cette idée qu’on ne peut jouir vraiment de la vie qu’en la risquant toute, tout de suite, dès vingt ans, dès qu’on est conscient, c’est formidable, c’est ce que je cherchais. Comme une imbécile, je n’avais pas su me formuler ça.

Son visage était si contrasté en comparaison de celui de miss Highland. Mais ce qui finira toujours par paraître dur dans un visage juif ne fait d’abord que mettre un accent léger, étrange et séduisant sur les douceurs de la jeunesse.

— Je n’aurais jamais compris cela, sans la guerre.

— Mais moi, mes frères, mon père… j’aurais dû y penser.

Elle regrettait d’avoir été prise en flagrant délit d’ignorance.

— Mais c’était bien un risque que vous cherchiez, reprit-il avec une flatterie tendre, en vous donnant complètement à votre travail.

Elle lui prit la main, elle vibrait à sa moindre gentillesse.

— Oui, au laboratoire, c’est ce que je cherchais ; je travaillais comme une brute. Seulement je n’avais pas l’idée… comment dirais-je…

— Il n’y a pas de philosophie qui guide vos recherches… Nous pourrions… Évidemment je ne connais rien à votre science. Mais…

— Oh ! maintenant, il y a tant de choses qui s’éclaircissent.

Elle avançait de nouveau la main vers la sienne. Il l’attira vers lui. La blancheur de ses dents le touchait. Mais à cause de son appareil leurs baisers ne pouvaient être que légers. Ils avaient beaucoup à se raconter. Elle lui racontait son enfance. C’était la première fois qu’elle en parlait ; elle avait souffert sans comprendre ni se plaindre ; elle s’étonnait de découvrir tant de choses dans son passé, et si horribles. C’était à lui qu’elle devait cette lumière. En dehors de ses questions, ses silences quand il écoutait la hélaient. Elle éprouvait un soulagement, une douceur inconnus ; en même temps que son esprit s’ouvrait, son cœur crevait. Il lui apportait la vie. Aussi supportait-elle facilement les petites déceptions obscures que lui valait la grande réserve physique de Gilles.

Elle n’avait pas tant de curiosité pour l’enfance de Gilles. Du reste, celui-ci n’était pas fort loquace sur tout ce qui concernait son passé. Orphelin, il avait été élevé par une nourrice sous la lointaine surveillance de son tuteur, M. Carentan, puis tôt enfermé au collège. Elle aurait pu s’émouvoir de ce sort exceptionnel, mais il ne s’en plaignait nullement. Il parlait de sa solitude avec orgueil, comme d’une source rare où il avait bu le dédain de tout ce qui n’était pas son enchantement mystérieux. Elle ne se souciait guère de son origine, elle n’avait pas le sens des choses sociales ; elle jouissait qu’il fût haut placé à ses yeux par ses qualités propres. Elle était plus curieuse du temps où il avait commencé de penser par lui-même. Avant la guerre, il avait connu moins des hommes que des esprits sur lesquels il avait aiguisé son esprit. Seul, Carentan l’avait frappé, comme un caractère, extraordinairement libre. Pour les jeunes, ils avaient tous été tués, sauf un certain Claude Debrye.

Ils parlaient aussi de l’avenir. Si pendant quelques jours, ils n’avaient pas prononcé le mot mariage, ç’avait été par jeu. Gilles se donnait le plaisir de jouer avec cette certitude, mais Myriam attendait dans des défaillances délicieuses le moment où le mot serait prononcé.

Gilles le lança un jour d’une manière assez inattendue. Elle parlait de son père qu’il n’avait pas vu, dont elle avait l’air de craindre un peu l’intervention.

— Votre père, qui ne permettra jamais notre mariage…

Elle pâlit de plaisir.

— Mais non… D’ailleurs, qu’est-ce que cela fait ?

Elle pâlit encore, se gonfla de larmes, s’épancha et tomba sur sa main.

— Pourquoi croyez-vous cela ? demanda-t-elle plus tard, les yeux brillants de curiosité.

— Parce que je ne suis rien.

— Mais vous ne pouvez pas encore… vous n’aviez même pas fini vos études… et puis la guerre…

Il s’assombrit un peu.

— Ce n’est pas ce que je voulais dire…

Elle l’interrogeait du regard, sans crainte.

— À propos, vous ne me l’avez jamais demandé. Que croyez-vous que je ferai ?

Elle répondit d’un trait :

— Oh ! vous ferez de la politique.

— Tiens, vous croyez, fit-il, fort mécontent.

Elle s’arrêta, inquiète.

— Je me trompe ?… Oui, c’est vrai, je ne sais pas… Vous écrirez ?… Vous écrivez déjà.

Son mécontentement grandissait.

— Je n’écris pas.

Elle montra la table de nuit.

— Tous ces papiers…

— Ce sont des notes. Ça ne signifie rien.

— Enfin, vous aurez une grande influence sur les gens.

Gilles parut gêné. Elle fut terrifiée de n’avoir pas mieux compris.

— Bah ! fit-il, d’un air décidément déçu.

— Pourquoi cet air ?

— Écrire… On n’écrit que parce qu’on n’a rien de mieux à faire.

— Que voudriez-vous faire ?

— Quelque chose qui trahisse toutes les étiquettes. Comment pouvez-vous me classer si vite ?

— Vous avez le temps, murmura-t-elle, déconcertée et penaude.

Sur ce mot, il la regarda avec soulagement, s’allongeant avec volupté dans son lit. Il s’allongea si bien que son bras lui fit mal et qu’une plainte lui fut arrachée. Elle s’empressa autour de lui.

Quand elle fut partie, miss Highland apparut bientôt. Quand elle revenait après le départ de Myriam, elle interrogeait toujours son visage d’un coup d’œil rapide, pénétrant ; puis elle paraissait plus que jamais absorbée par ses soins et par le propre charme de ses gestes.

Quand Gilles commença de se lever et de circuler dans l’hôpital, le printemps éclata. Il se fit deux ou trois camarades ; il regardait les infirmières d’un peu moins loin, les visiteuses ; il songea un peu au dehors.

Cependant de longues torpeurs lui faisaient goûter de nouveau son emprisonnement, de longues torpeurs entrecoupées de brefs éclairs. Il réfléchissait et de temps à autre sa main se crispait pour écrire. Et il écrivait. Se lisant ensuite, il était comblé d’étonnement. Car, avant la guerre, sa pensée, qui avait été primesautière pendant l’adolescence, bientôt accablée par les études diverses, était devenue hésitante, timide, inerte. Loin des livres, depuis trois ans, elle s’était déliée et musclée. Il méditait sur son expérience de la guerre et voyait qu’elle lui composait une figure de la vie.

Le printemps, la promenade, les brusques inspirations le mettaient, sans qu’il s’en doutât, dans un rapport nouveau avec Myriam. Un jour, comme il l’attendait dans le parc, il la vit arriver vers lui. Elle venait au bout d’une longue allée. Nous voyons rarement dans une longue perspective les êtres avec qui nous vivons. Ce qu’il avait auparavant légèrement noté fut sévèrement souligné : elle marchait mal. Un instant auparavant, la longue taille de miss Highland, sa longue démarche dégingandée, mais si sûre, avaient fait merveille au même endroit. Gilles eut un choc : quelque chose d’essentiel ne lui plaisait pas dans Myriam. Il fut stupéfait, puis un mouvement de rage lui fit faire un pas brusque en avant.

— Qu’est-ce qu’il y a ? Vous souffrez encore ? Je croyais que vous ne souffriez plus, s’écria Myriam en pâlissant.

Il se rassura : il croyait l’avoir perdue.

La candeur de Myriam lui parut inaltérable : il pourrait bien facilement lui dissimuler ses sentiments, et il l’épouserait tout de même. Il ne pouvait pas ne pas l’épouser : gâcher une chance pareille. Il la prit par la taille et la serra contre lui, et, avec une ambiguïté farouche, il s’écria :

— J’ai besoin de vous.

Il se sentait au bout des doigts une agilité de dissimulation irrésistible. Elle haussa vers lui son visage si clair, si livré.

Il resta deux ou trois jours à se débrouiller sous le choc qu’il avait reçu. Il chercha à s’en prendre à lui-même. Est-ce qu’il ne réprimait pas sournoisement tous les élans de Myriam ? Est-ce qu’il ne créait pas autour d’elle une atmosphère où elle ne pouvait que se replier ? S’il l’avait voulu, elle aurait déjà pris de l’audace, de l’autorité. Sa taille, légèrement fléchissante, se serait redressée, ses longues jambes frêles se seraient déliées et affermies. Il n’est pas de femme pour qui l’amour ne puisse être un miracle. Il avait horreur de penser qu’il privait Myriam de ce miracle-là. Il aurait suffi pour cela de la désirer, mais il s’apercevait qu’il ne la désirait pas, qu’il ne l’avait jamais désirée.

Myriam avait fait pour lui-même un miracle, celui de l’argent. L’apparition de l’argent dans certaines vies peut être un miracle comme celui de l’amour : il agite puissamment l’imagination et la sensibilité, du moins dans le premier moment.

Mais déjà Gilles s’y habituait. Depuis qu’il était à Neuilly, il vivait sans un sou, mais comblé du grand nombre de cadeaux que lui faisait Myriam. Chaque jour, elle arrivait chargée de livres, de fruits, de fleurs ; elle lui avait apporté aussi des pyjamas, du linge, des mouchoirs, de l’eau de Cologne, des petites choses pour la toilette. Il avait pris l’habitude d’être choyé.

Mais ce n’est pas la même chose de recevoir des objets et l’argent qui paie les objets. Il avait maintenant la permission d’aller en ville. Un jour, Myriam lui dit :

— Demain, puisque vous sortez, achetez vous-même ces livres. Vous savez mieux que moi où l’on peut les trouver.

Et elle mit l’argent sur la table de nuit, sous un livre, un mince papier, un papier si mince qu’on pouvait ne pas le remarquer.

Gilles sortit et se demanda s’il achèterait les livres ; il avait soudain une brûlante envie d’aller au bordel ; il y alla.

Gilles allait sortir de l’hôpital, passer dans un centre d’électrothérapie où il serait très libre, il pourrait coucher dehors. Où habiterait-il ? À l’hôtel. Mais comment payer l’hôtel ? Ces questions ne tracassaient nullement Myriam qui lui apporta 3 000 francs.

— Vous allez avoir beaucoup de dépenses. L’hôtel, les repas. Il faut vous habiller, vous n’avez rien. Vous ne pouvez pas rester dans cette capote des tranchées, cela a l’air d’une affectation.

Elle était toute au contentement d’agir sur sa vie, et de l’élargir. Gilles songeait avec regret que tout cela aurait été charmant et louable, si son cœur avait été pur.