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Gilles/01/5

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V

Il fallait bien que, tôt ou tard, il vît M. Falkenberg. Le jour où enfin cela devait se faire, il sortit, fort énervé, du centre d’électrothérapie qui était installé au Grand-Palais. Deux ou trois heures de présence, c’était encore trop. Et, aujourd’hui, il avait été de service à la porte ; au lieu de sortir dès midi, il n’avait pu s’échapper qu’à cinq heures. Il fallait jouir maintenant, rattraper le temps perdu. Hélas, le temps de la jouissance allait encore lui être disputé ; il faudrait tout à l’heure aller chez Myriam. Mais il allait d’abord s’accorder un temps de répit. Il prit un taxi et donna l’adresse de son tailleur.

Il défiait les règlements avec une inconsciente audace. Sa tunique à l’anglaise de teinte ardoise était ouverte sur une cravate de chasse bleu-gris que retenait une épingle d’or ; ses pantalons longs avaient un pli ; son képi pouvait être envié par l’aviateur le plus galant. Mais ses bottines de confection décelaient que son luxe était appris et laissait passer de fausses notes.

La vie était pour lui maintenant une houppe de jouissances frivoles, où ne se mêlait que comme une odeur éventée le souvenir des sensations fauves des mois précédents, quand il allait dans la boue, entre la peur et le courage. Quels étranges jeux menaient cette compagne et ce compagnon.

Il entra chez le tailleur avec le même frémissement intime et lent que chez les filles. Il aimait cette caverne d’Ali-Baba où, de tous côtés, les étoffes anglaises s’empilaient et retombaient à longs plis. Il se retenait de se rouler dans cette matière solide et souple, n’en jouissant pas assez du nez, des yeux, du bout des doigts. Comment pour ce tailleur si sot, chacun de mes gestes décèle-t-il que je suis un parvenu ? Gilles essaya un manteau de ratine ; en sortant de la cabine d’essayage il se laissa tenter par un léger chandail bleu dont il n’avait nul besoin. En voyant un veston civil posé sur une table il se rappela son dernier veston d’avant-guerre, d’une affreuse coupe faussement élégante, et qu’il avait eu tant de peine à faire payer par son tuteur. Avait-il pu vivre d’une autre vie que celle d’aujourd’hui ? Certes non.

Il était temps d’aller avenue de Messine. Il en prit le chemin à pied, paresseusement. Il entra chez un marchand de tabac, acheta des cigarettes américaines dont l’arôme nouveau l’enivrait. Cette petite ivresse le fit penser à une plus grande, fallait-il attendre ce soir ? Il vit l’heure à une boutique. S’il allait voir quelque fille il ne pourrait revenir que pour un quart d’heure avenue de Messine, car ensuite il avait rendez-vous chez Maxim, avec Bénédict. Il fallait mieux se garder pour cette femme qui, à minuit…

Il songea à Myriam qui l’attendait anxieusement ; son cœur se serra, contenant un peu la fureur du désir. Il continua de marcher vers l’avenue de Messine. Il était contraint : non pas qu’il n’eût plus aucune envie d’être avec Myriam, mais c’était autant de pris sur sa solitude voluptueuse qu’il caressait aux rues, aux bars, aux cafés-concerts. Et pourtant tout cela lui venait d’elle, et en la perdant il était persuadé qu’il perdait tout cela. La perdre, il ne faisait qu’y songer, cette songerie le rejetait frissonnant vers elle.

Il monta chez Myriam. L’ample et calme escalier était devenu à demi familier. La femme de chambre, qui l’avait reçu la première fois et qui faisait presque seule le service dans le vaste appartement, car M. Falkenberg n’avait pas voulu remplacer les domestiques mâles mobilisés, lui sourit d’un air amoureusement complice. Il n’était pas à son aise : la pensée de M. Falkenberg, dont Myriam disait qu’il traversait une terrible crise de rhumatismes, lui pesait.

Maintenant, Myriam ne le recevait plus dans le petit salon, mais dans une pièce à côté de sa chambre, qu’elle avait arrangée pour lui plaire, mais sommairement. Gilles, qui ne connaissait aucun intérieur élégant, mais qui avait l’œil affiné par la peinture et qui entrait chez tous les décorateurs pour tromper une faim qu’il ne pouvait encore assouvir que chez les tailleurs et chemisiers, regardait d’un œil sévère ce bric-à-brac où deux ou trois choses d’intention Moderne se chamaillaient avec le faux Renaissance dont Mme Falkenberg avait autrefois encombré toute la maison.

Une fois de plus, Myriam suivit avec effroi le regard de Gilles qui vérifiait l’horreur du lieu, mais son inquiétude était augmentée du fait qu’elle portait une robe nouvelle dont elle craignait qu’elle déplût à Gilles. Elle ne croyait pas avoir mauvais goût, elle n’était pas sûre que Gilles eût bon goût ; mais l’idée de son déplaisir lui était insupportable et la livrait à lui. Son air de crainte fit sentir à Gilles qu’il avait détesté la robe avant de l’avoir vue : il eut honte de sa prévention. Il posa sur la robe un regard plus indulgent.

— Vous ne l’aimez pas ? fit Myriam d’un ton où perçait déjà la résignation de ne jamais lui plaire tout à fait.

— Mais si, mais si. Je trouve cette ligne autour du cou très jolie.

Il loua avec application la ligne autour du cou et ne parla pas de la couleur qu’il trouvait tout à fait fâcheuse : ce gris triste.

— Et la couleur ?

— C’est très difficile de s’habiller en demi-deuil.

La pensée soudaine qu’au contraire le demi-deuil pouvait être exquis le surprit et lui fit froncer les sourcils. Zut, pour quoi était-elle si maladroite ? Cependant il éluda.

— Vous allez y arriver.

Pourquoi n’y arriverait-elle pas, après tout ? Il fallait l’aider, tirer le meilleur parti de tout.

On frappa. La femme de chambre entra, affectant un air grave :

— Monsieur…

— Oh ! oui, oui, merci…

La femme de chambre disparut.

— Il est assez bien disposé en ce moment, il faut en profiter.

Que lui avait-elle dit ? Que s’était-il passé exactement entre le père et la fille à son sujet ? Myriam n’avait dit qu’une chose à son père, ce qui la touchait le plus et qui pouvait le toucher le plus dans Gilles : son intelligence. Par malheur, M. Falkenberg, bien qu’il eût lui-même un esprit scientifique, n’avait nullement été enchanté de le retrouver chez sa fille. Dans son absence de féminité il lui semblait retrouver non pas du tout son propre héritage, mais la sécheresse de sa femme. Il pensait que, comme sa mère, Myriam n’avait aucun sens des êtres ; le bien qu’elle lui avait dit de Gilles l’avait indisposé contre lui.

Gilles était fort effrayé de cette entrevue, il ne doutait pas d’être percé à jour en un instant par cet homme supérieur qui avait sûrement le sens des caractères. Cependant, il avait oublié une circonstance qui pouvait brouiller le regard de M. Falkenberg : celui-ci pleura en voyant le compagnon de ses fils. Cet homme, qui montrait les restes d’une grande vigueur corporelle et qui avait sur le visage tous les signes encore vivants de l’intelligence et de l’énergie, gémissait au fond de son fauteuil dans cette note enfantine qui, au front, venant des blessés, avait toujours gardé le pouvoir de terroriser Gilles. Le désarroi s’empara du jeune homme. Ses deux anciens camarades, Jacques et Daniel Falkenberg, se dressèrent aux deux côtés du fauteuil du vieux monsieur et lui dirent :

— Qu’est-ce que tu fais là ? Tu profites de notre disparition. Si nous avions été là, tu n’aurais jamais osé. Tu as quitté le front pour venir à l’arrière piller notre maison.

Gilles s’aperçut que le remords d’avoir quitté le front n’avait pas cessé de vivre au fond de lui. Que faisait-il ici ? Toute cette vie n’était que faiblesse et lâcheté, frivolité inepte. Il ne pouvait vivre que là-bas ; ou plutôt il était fait pour mourir là-bas. Il n’était pas fait pour vivre. La vie telle qu’elle s’offrait à lui, telle qu’il semblait pouvoir seulement la vivre, était inattendue, décevante de façon incroyable. Il n’était capable que d’une seule belle action, se détruire. Cette destruction serait son hommage à la vie, le seul dont il fût capable. Il avait envie de fuir devant M. Falkenberg, et sa fuite empruntait l’aspect semi-héroïque de la nostalgie du front. Il se promit : « Je partirai demain, sans tambour ni trompette. Et Myriam ne me reverra jamais. »

Gilles resta longtemps debout, muet, devant M. Falkenberg. D’autres pensées sévères lui vinrent. En un éclair, il aperçut les profondeurs de la vie, où un mariage étend à l’infini ses conséquences, les âmes nouées, les enfants, la tare ineffaçable, le crime perpétué. Mme Falkenberg avait voulu épouser M. Falkenberg comme lui voulait épouser Myriam. Les êtres laborieux sont la proie des êtres de frivolité ; il se sentait flotter comme un fantôme pernicieusement léger, fallacieusement transparent autour de Myriam et de son père que la vertu rendait opaques.

Myriam était debout près de son père, le regardant. Son égoïsme d’amoureuse l’empêchait maintenant, aussi bien qu’autrefois la rancune, de secourir de son bras et de sa joue ce vieil homme naufragé, son père, c’est-à-dire un homme qui souffrait avec un cœur assez semblable au sien. Enfin, M. Falkenberg revint au monde des vivants où il ne tenait plus sa place qu’avec lassitude et répugnance. Il regarda et vit devant lui un jeune élégant, un peu frêle, qui l’observait d’un air maussade et curieux. Il en eut de la surprise et de la mauvaise humeur. Avec un sourire sarcastique, voulant trancher, il se dit : « C’est un coureur de dots. La sotte. » Cependant, il avait râlé à haute voix :

— Non, je ne veux pas que vous me parliez d’eux. Tout le monde les a oubliés, sauf moi qui vais entrer dans l’oubli.

— Papa.

Ce cri échappa assez vif à Myriam pour que Gilles crût qu’elle était plus attachée aux siens qu’il ne pensait. Cela lui donna de la crainte et raviva son désir de la captiver. M. Falkenberg se tourna une seconde vers sa fille.

— Toi…, commença-t-il rageusement.

Mais il continua, après avoir longuement repris sa respiration :

— Oui, je sais, tu m’as parlé de monsieur… Vous avez été blessé…

Toujours ce cri des parents atteints. « Pourquoi vous, en êtes-vous sorti ? »

Brusquement quelque chose réagit en Gilles. Ce père regrettait passionnément que ses fils ne fussent pas là à sa place ; ce père aurait donné aisément sa peau d’inconnu pour la leur, puisqu’il faut que quelqu’un soit tué. Et pourtant, c’était injuste. Ce M. Falkenberg, c’était visiblement quelqu’un de très bien, mais ses fils ? Non. Les deux frères cessèrent d’être des symboles imposants ; ils redevenaient aux yeux de Gilles ce qu’ils avaient été, des médiocres. « Des médiocres. Et moi, je suis quelqu’un de bien. Il y a quelque chose en moi qui mérite de vivre. Pourquoi n’aurais-je pas droit plutôt qu’eux à la vie et à votre argent ? Je les mérite plus qu’eux. Vous ne pouvez pas comprendre cela ? Tant pis, je vous y forcerai par la ruse. Je veux vivre. Et pour moi, la vie, ce n’est pas de me débattre pendant des années dans les bas-fonds et d’épuiser ma force à en sortir. Je veux m’épanouir tout de suite. Il me faut votre argent pour sauver ma jeunesse. Je ne veux pas retomber dans mes petits restaurants d’étudiant où je m’éreintais à nier une accablante laideur. Je veux être de plain-pied tout de suite avec les gens libérés, arrivés. Et je veux penser tranquille. Oh ! penser tranquille, dans un endroit pur, noble, isolé, comme cette bibliothèque. Donnez-moi vos livres ; votre argent, ce sont vos livres. Et votre fille, vous savez bien que… »

— Vous allez mieux, monsieur ? On vous a opéré ?

M. Falkenberg parlait d’une voix polie, monotone, brisée, qui faisait effort pour se prolonger dans un monde dépeuplé. Il feignit quelques instants de parler à un soldat blessé dont sa fille s’occupait par une sorte de charité.

Puis soudain, il eut l’air de se souvenir de quelque chose.

— Ma fille trouve grand plaisir… grand intérêt à votre compagnie… Quelles études avez-vous faites ?

Brusquement, il était au fait. Admettre ce fait n’était que le moindre frémissement de son pessimisme.

Myriam regarda Gilles avec anxiété. Depuis un instant, il se repliait, sans doute froissé.

En fait, il continuait de méditer sauvagement.

« Ta fille. Oui, je prendrai ta fille. Tu ne l’aimais pas, tu la méprises. Et pourtant, elle est mieux que tes fils, elle aussi. Pourquoi la méprises-tu ? Tu méprises tout. Et tes fils, c’est un prétexte pour mépriser et haïr la vie qui se retire de toi. La vie qui se retire de toi, mais qui reflue en moi. Je suis plein de vie. Toi qui as été plein de vie, pourquoi n’approuves-tu pas ce flot de vie en moi ? Tu es intelligent, je suis intelligent. Pourquoi ne pas m’être favorable ? Je te rendrais favorable si je le voulais. Je peux tout. »

Myriam vit la figure de Gilles s’éclairer progressivement. Il répondait avec un empressement tranquille.

— J’ai essayé de diverses études pour connaître les possibilités de… de ma pensée.

Ce mot contrastait tellement avec une apparence de soldat de bar que M. Falkenberg le fixa avec scandale. On n’est pas sérieux avec ce costume, et cette figure de fille. Pourtant, il s’était battu, il avait des citations.

— Votre pensée… Quelles études ?

— Histoire, philosophie, philologie.

— Et alors ?

— J’hésite entre l’archéologie et la sociologie.

Là-dessus, Gilles se décontenança au grand dam de Myriam. Ces mots ridicules, c’était plus qu’il ne pouvait. Il les avait jetés, en se disant que M. Falkenberg, qui mettait du temps à le comprendre, ne méritait pas plus qu’un pédant pour gendre.

— Peut-être, si vous voulez, reprit-il non sans effort, que je souhaite de comprendre mon époque. Je veux m’éloigner des problèmes de mon temps pour y revenir, les expliquer par des comparaisons très vastes… pour que d’autres en profitent… ceux qui sont dans l’action.

— … Oui, grogna M. Falkenberg en plissant les lèvres. Enfin, vous voulez écrire.

Myriam tressaillit et regarda Gilles : voilà qu’il paraissait admettre aisément la droiture de cette conclusion.

— Sans doute, approuva-t-il, avec cette nouvelle voix posée qu’elle ne lui connaissait pas et qui la déconcertait.

— Ce n’est pas un métier, coupa M. Falkenberg, qui se renfonça dans ses rhumatismes, à moins que…

Au moment où Myriam pensait que Gilles perdait de ses moyens par timidité, le jeune homme, avec une aisance subite et saugrenue, fit trois pas, s’empara d’un livre sur la petite table près du fauteuil et dit :

— Vous lisez ça.

Ça, c’était un ouvrage d’histoire sur la révolution de 89.

— C’est excellent, continua-t-il. C’est malheureux que les historiens d’aujourd’hui ne soient plus que des professeurs sans art, sans style, sans invention poétique.

M. Falkenberg parut un instant touché, son œil brilla, il fut sur le point de donner la réplique ; mais comme Gilles ne semblait s’animer qu’à cause de ses propres pensées et ne sollicitait pas son opinion, il s’en tint à bouder.

Gilles soudain s’inclina devant lui.

— Permettez-moi de vous laisser.

Revenue dans sa chambre, Myriam qui avait été fortement interloquée ne fut plus qu’anxieuse de savoir ce que Gilles sentait. Il était entré avec un air fort sombre. Sous son regard interrogateur, il changea soudain et parut transporté.

— Comme il est bien, s’écria-t-il.

Elle fut heureuse ; d’avoir un père intéressant lui donnait un attrait.

Puis il s’enquit :

— Comment ai-je été ?

Un frisson revint à Myriam, la froideur de Gilles avait été telle qu’un instant elle s’était demandé s’il n’était pas que froideur.

On frappa. La femme de chambre entra.

— Monsieur voudrait dire un mot à Mademoiselle.

Ils furent effrayés, tous deux.

Gilles se retrouva seul, dénudé par le regard de M. Falkenberg. C’était la première fois qu’un regard sérieux se posait sur lui, depuis qu’il était à Paris. Il se regarda dans la glace de Myriam : les traits du soldat s’étaient détachés comme un masque ; au-dessous il ne retrouvait pas non plus ceux de l’étudiant austère qu’il avait été. Le doute s’étendait à tout son passé. Il essayait vainement de se rappeler comment il avait été un étudiant passionnément absorbé par les découvertes de l’esprit. En ce temps-là, les passions refoulées formaient au-dessus de sa tête une masse de nuages orageux qui déchargeaient des idées rapides comme des éclairs.

Myriam revint. Gilles souhaitait le pire, d’avoir horriblement déplu, d’être chassé.

Mais Myriam dit :

— Non, c’est le médecin qui vient d’arriver.

Gilles sauta sur le prétexte pour s’en aller. Il avait rendez-vous chez Maxim avec Bénédict.

La situation était bien changée entre eux. C’était maintenant Bénédict qui regardait Gilles comme un embusqué ; il l’enviait et surtout pour son éclatante transformation ; non sans plaisir, il flairait quelque chose de louche. Pourtant, il ne lui posait pas de questions, il était sûr que Gilles lui conterait tout. En effet, celui-ci en mourut d’envie. Soudain, devant Bénédict, avec un cocktail au poing, il avait le sentiment qu’il avait fort bien fait ce qu’il avait fait, qu’il était entré bravement dans la vie, qu’il avait remué des matières riches et curieuses ; il oubliait totalement son trouble et son doute de tout à l’heure devant M. Falkenberg. Redevenu cynique, jouir en paroles de son aventure lui semblait un élément indispensable à son luxe grossier.

Pourtant, il se ressaisit. Il sentait que tout ce qu’il dirait à Bénédict, cela deviendrait dans cette oreille irrémédiablement bas. Ce ne fut qu’à la fin de la soirée qu’il se livra à demi.

— Tu vois beaucoup de gens ? demandait Bénédict.

— Oh ! non.

— Mais enfin, qu’est-ce que tu fabriques toute la journée, en dehors des poules ?

— Je ne sais pas.

— À l’hôpital, c’était effrayant ce que tu lisais et écrivais. Qu’est-ce que tu feras, quand cette garce de guerre sera finie ?

Gilles éclata.

— Mon vieux, j’ai horreur des gens. Or, pour gagner sa vie, il faut passer sous la coupe des gens. Je ne veux pas.

— Alors ?

— Oui. Je vais faire un mariage d’argent.

Bénédict eut un sourire appréciateur et à peine désobligeant.

— « Les gens » se résumeront en une seule personne, et cette seule personne ne sera guère gênante. Comment est-elle ? Une idiote, forcément.

— Pourquoi ?

— Il faut une idiote pour épouser un coureur comme toi. Une idiote, ou…

Bénédict s’arrêta, craignant que le mot ne lui retombât plus tard sur le nez, quand il fréquenterait le ménage.

— Achève.

— Heu… un laideron, trop contente de…

Gilles savait que Myriam était jolie, mais le mot le toucha, car peu à peu il la voyait comme un monstre. N’étant pas désirée, elle n’était plus qu’un amas informe. Bénédict eut un sourire plus désobligeant, voyant Gilles baisser le nez.

Celui-ci se secoua et songea à châtier Bénédict.

— Tu ne crois pas qu’une fille belle et intelligente puisse s’aveugler sur mes défauts ? Je ne déplais peut-être pas tant aux femmes que tu le crois.

Bénédict changea de ton.

— Elle doit être très bien, et beaucoup mieux que tu ne le dis.

— Je ne dis rien.

— Justement.

Quand Gilles quitta Bénédict, il pensa avec horreur dans son taxi que, pour la première fois, il avait trahi Myriam. Tout ce qu’il avait dit à Bénédict d’elle l’avilissait à jamais. Les mots étaient sortis de lui comme les vers d’un corps pourri. Il passa sa main sur sa bouche, écrasa ses lèvres. Il gémit :

— Myriam.

Il s’étonna d’avoir prononcé ce mot pour la première fois, étant seul. Ah ! que n’était-ce un cri d’amour ! Hélas ! ce n’était qu’un cri comme celui qu’arrache la vue d’un accident au passant égoïste. « Je n’ai même pas d’amitié pour elle. Si elle avait un ami, il lui ouvrirait les yeux sur moi. Elle est aveugle, mais son aveuglement est fait de son amour. » Il ne pourrait pas supporter longtemps encore qu’elle fût là devant lui tendrement confiante, ignorante de tout ce qui se tramait en lui contre elle.

Cette pensée dangereuse ne l’empêcha pas, bien au contraire, de suivre son plaisir. Le taxi s’arrêta. Il sonna à une porte cochère, prit un ascenseur, ressonna. Une femme vint ouvrir. Dans la pénombre de l’antichambre, c’était une belle silhouette, opulente, à demi nue, qui se pressa un peu vers lui mais qui s’écarta aussi doucement comme il ne répondait par aucun geste.

Il entra dans un appartement où régnaient le plus grand calme, la plus grande dignité et un goût excellent. Un mobilier ancien dans un cadre frais, tout cela fondu dans un confort anglais. Quelle était la part de l’entreteneur dans ce luxe tempéré ? Il regarda la femme. C’était une matière magnifique. Une peau blanche fleurie de bleu, les cheveux blonds les plus fins et les plus abondants, des yeux d’une belle eau, les dents de la qualité la plus sûre.

L’Autrichienne était une poule d’avant la guerre. Une poule magnifique comme il y en avait dans ce temps-là. Elles avaient le goût du luxe, elles se considéraient comme des parures pour la société. Elles croyaient au prestige de l’aristocratie qui n’avait pas encore tout à fait renoncé, et de la bourgeoisie riche qui imitait cette aristocratie. Elles se souciaient d’avoir une allure, de jeter un défi. Elles avaient appris à bien dépenser l’argent qu’elles recevaient, et il fallait qu’elles en reçussent beaucoup pour consentir à en mettre de côté. Maintenant, la guerre plus que l’âge les obligeait à se ranger.

L’Autrichienne — qui avait échappé au camp de concentration, grâce à son amant, homme du monde répandu dans la finance et la politique — était devenue, mieux qu’aucune autre, une femme d’intérieur. Sage, elle accueillait le trouble que lui apportait Gilles sans crainte, car elle savait qu’il ne faisait que passer et ne lui donnerait pas le temps de perdre la tête.

— Je suis en retard, assura-t-il.

— Je n’ai jamais cru que tu viendrais plus tôt.

Il la préférait, bien qu’il fût sans cesse empêché d’arriver chez elle à cause de toutes les autres qu’il rencontrait en route. Quand elle l’avait connu, elle l’avait regardé d’abord du coin de l’œil avec gêne. Les solitaires font peur. Elle se demandait qui était cet étrange garçon qui téléphonait, puis ne venait pas ; où, longtemps après, téléphonait une seconde fois par scrupule d’arriver en tiers. En entrant, il lui disait bonjour de la façon la plus distante, parlait de la pluie et du beau temps en regardant une gravure, et soudain l’enlaçait. Il ne parlait guère, si longtemps qu’il restât. Quant il ouvrait la bouche, il débitait des mensonges évidents sur ce qu’il faisait et ne faisait pas. Il s’arrêtait soudain, éclatait de rire gentiment et s’en allait sans se retourner. Elle s’était habituée, ce qui était dans son caractère comme dans son métier, à ne pas le comprendre. C’était un distrait, un lunatique. Il n’était pas le moins du monde sentimental. Sensuel ? Un peu. Il aurait pu l’être plus, s’il y avait prêté attention. Au lit, par moments, cette tendresse subite, ce n’était plus seulement celle de l’enfant dans les bras de sa mère ; mais quelque chose d’aigu qui voulait l’atteindre, un souci de ce qu’elle sentait de ce qu’elle était — chose rare chez les garçons de cet âge. Mais cela ne durait pas, et il se relevait distant, muet ou menteur. Pourtant il n’était jamais hargneux, méprisant, blessant avec elle, comme ses amies qui en avaient aussi tâté le prétendaient.

Depuis quelque temps, il chassait une autre espèce de filles, Bénédict l’avait poussé dans cette bande de femmes entretenues. Il aimait leur science des corps et des cœurs. La plupart toutefois étaient bavardes, vantardes ; l’Autrichienne seule était paisible et muette comme les filles du commun, et plus belle, plus raffinée. Cette grande coulée de chair blanche. Il continuait à n’avoir pas du tout l’idée qu’il y eût autre chose que les filles. Il ne connaissait personne à Paris et il n’avait nul besoin de connaissances. Aimant à la fois la solitude et les femmes, il semblait voué aux filles qui ne dérangeaient pas sa solitude. Bien qu’après de longues errances où il s’était trop gonflé, il se jetât comme un affamé sur le premier homme venu, capable de soutenir une conversation, et qu’il eût même une latente curiosité du monde viril de l’ambition, il vivait comme s’il n’en avait rien été. Les femmes, il les voulait nues, débarrassées de leur coque sociale, simples et fortes expressions de leur sexe, prêtes à accepter de lui une présence aussi nue. Il aimait celles qui étaient à tout le monde, et ainsi nullement à lui. Il n’avait nulle envie d’avoir une femme à lui. Il ne croyait pas même que Myriam fût à lui, il pensait toujours qu’elle allait ouvrir les yeux sur lui et lui fermer sa porte. Alors, il serait vraiment seul.

Mais, au fond, est-ce que cette silencieuse nudité de rapports ne laissait point se former peu à peu un commerce, assez intime, aux modulations brusques mais inoubliables ? Peu à peu son rapport se modifiait avec les filles, sans qu’il s’en doutât. N’y avait-il pas des accrochages entre elles et lui ? Peu à peu, il apprenait l’amour. Elles sentaient qu’il en avait l’instinct. Ces brusques effusions sortant du silence les émouvaient et elles songeaient à l’enseigner pour sinon l’attacher, tout au moins l’attarder un peu auprès d’elles. Par là, une sorte de communication sans cesse interrompue, sans cesse reprise s’établissait entre lui et ce sexe adoré, inconnu et outrepassé. Une sorte de connivence s’établissait entre lui et les femmes, hors Myriam. Mais devant elle, alors même qu’il était le plus froid, il lui restait de tout ce commerce une puissance latente où elle baignait.