Gilles/01/6
VI
Myriam ne put pas ignorer plus longtemps la distance que Gilles mettait entre elle et lui et qui allait grandissant. Sous le regard de son père, cette distance lui était apparue. Elle lui assigna une bonne raison : le regret de la guerre. Quand elle le voyait entrer chez elle, toujours plus tard et pour moins longtemps, sombre ou distraitement humoriste, impatient des petites choses, parlant avec une brusque ardeur ou un brusque dégoût de n’importe quoi, puis silencieux et feuilletant un livre, regardant sa montre, elle pensait connaître sa rivale.
Il est vrai que Gilles se disait que sa blessure ne serait bientôt plus une raison suffisante pour rester à Paris. Bien que son bras restât en mauvais état, il savait bien qu’il pourrait se faire accepter dans diverses armes avec un seul bras. Il avait oublié un peu ses sensations du front ; celles qu’il y retrouverait seraient donc comme nouvelles ; il ne doutait pas qu’elles seraient plus fortes que celles qu’il connaissait à Paris depuis plusieurs mois. « Maintenant que je connais Paris, je puis d’autant mieux mourir. »
Mais ne serait-ce pas aussi montrer quelque liberté d’esprit que de rompre ses vœux ? En mettant fin délibérément à ses « exercices militaires », comme il disait, il leur retirait le caractère d’un devoir qui ne finit jamais, il leur attribuait rétrospectivement une pure valeur d’expérience personnelle. Et la France ? Cette sombre poursuivante se laissait dépister. Les furies vous laissent parfois du répit, si on le veut bien.
En tout cas, Gilles devina comme Myriam était vulnérable sur ce chapitre et vit le parti à en tirer. Et il y avait d’autres motifs grâce auxquels il pourrait détourner de la jeune fille l’idée cruelle qu’il ne l’aimait pas : la soif de la solitude, la crainte de l’argent. Mais, pour le moment, il laissa la rêverie du retour à la guerre masquer seule sa gêne, sa grandissante gêne.
Deux ou trois fois, il donna cours à des propos menaçants. Myriam, habituée depuis toujours dans sa famille à se contenir, ne desserra pas les dents d’abord ; puis, ayant fait provision de force, elle lui donna la réplique.
— Naturellement, vous ne trouverez jamais la part que vous avez faite assez large.
— On ne peut arrêter sa part, on ne chipote pas.
— Bien sûr.
Elle songea à ses frères ; elle leur disputait avaricieusement un compagnon aux enfers. Elle sentait le regard sardonique de son père sur elle quand elle entrait dans sa bibliothèque, venant de raccompagner à la porte l’aimable blessé. Elle se forgea une théorie commode sur le respect qu’on doit à l’indépendance des cœurs, pour justifier son manque de pouvoir sur lui. Gilles était un homme voué à une étrange méditation sur la mort comme d’autres autour d’elle l’étaient à la folie de la science. Il ne pouvait lui donner qu’une attention distraite. C’était encore beaucoup.
Il y eut un jour où elle prit peur ; elle en vint à se dire que, s’il voulait repartir au front, c’était parce qu’il ne tenait à rien ni à personne à l’arrière ; elle eut très froid. Elle attendit avec anxiété sa venue du lendemain, il lui sembla qu’au premier coup d’œil elle verrait clair.
Or, Gilles arrivait ce jour-là chez elle dans des dispositions dangereuses. La nuit d’avant, il s’était affreusement saoulé, traînant partout jusqu’au jour avec deux filles dont le rire ravageait tout. Il s’était promis : « Je vais tout lui dire. Et tout de suite. »
Toutefois, quand il se trouva dans le petit salon, il vit un très joli fauteuil bleu qui était, enfin, d’un goût charmant, ce qui le déconcerta quelque peu.
— Mais, Myriam, quel joli fauteuil. Mais, ma parole, où avez-vous trouvé ça ?
Elle regarda le fauteuil, aussi étonnée que lui ; elle l’avait oublié. Elle l’avait commandé avant la rencontre de Gilles avec son père. Aussitôt, son cœur fondit et celui de Gilles un peu aussi.
Pourtant, après qu’il eut fait le tour du fauteuil, il se secoua et chercha des mots durs.
Les difficultés lui apparurent. « Je vais lui dire tout. Mais quoi ? Je vais lui dire que je ne l’aime pas. Mais… je n’aime personne d’autre. » Tout de suite une ligne de fuite lui apparaissait : « Je ne peux pas lui dire que je ne l’aime pas, je peux tout au plus lui parler du vide de mon cœur. Il me semble que je n’aimerai jamais, alors ce tendre respect que j’ai pour elle, c’est peut-être tout ce que je puis donner à une femme, à une femme propre. Le désir que je donne aux autres ? Autant dire que je suis amoureux de bouteilles de whisky ou des statues dans les squares… Les statues dans les squares. En tout cas, il faut qu’elle sache ça, quel goût s’est emparé de moi pour les filles. Je ne puis lui cacher une aussi énorme particularité qui lui paraîtra incompréhensible, horrible, impardonnable. De sorte qu’elle sera délivrée de moi. »
Il s’arrêta, souffla, échappa à cette nouvelle extrémité : « Lui dire que je suis sale, que je me plais dans toute cette tripaille, comme je vais la blesser. » Il eut horreur de la blessure qu’il allait lui faire. Il entrevit le terrible pouvoir de la faire souffrir qui s’accumulait entre ses mains.
Alors il préluda par un très vague accord.
— Je suis un être étrange.
Le regard aiguisé de Myriam s’émoussa : il était allé au-devant de son inquiétude ; il ne fallait pas plus à Myriam que cette mince preuve de sympathie.
— Il y a en moi un goût terrible de me priver de tout, de quitter tout. C’est ça qui me plaît dans la guerre. Je n’ai jamais été si heureux — en étant atrocement malheureux — que ces hivers où je n’avais pour toute fortune au monde qu’un Pascal de cinquante centimes, un couteau, une montre, deux ou trois mouchoirs et que je ne recevais pas de lettres.
Il se faisait peur à lui-même et lui jeta un regard noyé. L’espoir rentra en elle à flots avec la pitié. Une idée la soutenait, que la guerre finirait peut-être à temps ; elles comptait les jours. Elle ne parlait plus de mariage, elle croyait qu’ils en avaient parlé trop tôt et que cela avait donné à Gilles un effroi bien compréhensible chez un jeune homme de vingt-trois ans, mais elle y songeait sans cesse. En cela, elle était femme ; en dépit de graves moments de découragement, elle reprenait toujours ses calculs. Par exemple, elle profita de la réussite du fauteuil pour revenir sur une conversation qui les avait enchantés auparavant : ils imaginaient ensemble un intérieur. Gilles, oubliant ses manœuvres, ne pensa plus soudain qu’à visiter le décorateur qui avait fourni le fauteuil ; il parla de sa passion du bleu. Elle l’écoutait, elle le voyait se réenchaîner. Elle commençait d’apercevoir que ces chaînes n’étaient pas celles qu’elle avait crues, les premiers jours. Ce n’était pas celles de la passion, mais plutôt de l’habitude naissante. Mais tout lui était bon, elle sentait le pouvoir de sa patience. La présence de Gilles lui paraissait un but suffisant.
— Je ne comprends pas que deux êtres vivent dans la même chambre, insinua-t-elle au milieu d’une dissertation de Gilles.
Ni l’un ni l’autre ne sentirent l’horreur probable d’un tel propos. Il acquiesça, enchanté.
S’il repartait, elle pourrait lui demander de l’épouser auparavant. « Si vous ne m’épousez pas, on pourra croire que j’ai craint d’avoir un mari tué à la guerre. » Elle n’admettrait pas le scrupule inverse de Gilles.
Il lui fallait l’autorisation de son père. Elle voulait éviter de se marier contre son gré ; elle avait besoin qu’il prît Gilles en amitié ; elle tâtait inlassablement le terrain et avec plus de prudence et d’habileté que ne semblait comporter son caractère. Passé le grief sauvage qu’il nourrissait contre le fait que Gilles était vivant, M. Falkenberg, qui voyait Gilles quelquefois, se faisait de son caractère une idée de plus en plus hostile :
— Ce n’est pas un homme sérieux, répéta-t-il un jour, d’un ton plus sévère que d’habitude.
Il voulait dire : « Un homme n’épouse pas une fille qui a de l’argent. Du moins, avant d’en gagner lui-même. » Mais il ne l’aimait pas assez, il était trop las des voies de la vie, pour espérer lui ouvrir les yeux.
— Et d’abord un homme ne se marie pas pendant la guerre. Il est vrai que…
— Quoi ? Tu ne trouves pas Gilles assez blessé.
M. Falkenberg regarda sa fille avec remords : elle défendait son bien comme il aurait dû défendre le sien. Un de ses fils au moins n’avait pas la santé pour être soldat ; il aurait dû le faire réformer. Ce fut d’une voix mieux contenue qu’il reprit au bout d’un moment :
— Pourquoi ne te parle-t-il pas de sa famille ?
— C’est lui qui m’intéresse.
— C’est une façon d’éclairer quelqu’un sur soi-même que de lui parler de la famille dont on sort. C’est curieux qu’il n’ait pas ce souci-là.
Myriam ne répondit rien. Elle avait prévu cette remarque et par esprit de contradiction s’acharnait à ne point interroger Gilles. Le peu qu’elle savait, elle ne voulait pas le lui répéter. Il lui avait dit un jour, en l’air :
— Mes parents, je puis les imaginer comme je veux.
Une autre fois :
— J’ai la chance de ne pas avoir de famille, de ne savoir rien de ma famille. Cela me fait une fameuse virginité. Non, je me vante puisque mon tuteur s’est occupé de moi plus qu’un père.
De loin en loin, il faisait allusion à son tuteur et décrivait un personnage qui charmait Myriam. Il s’agissait d’un vieux célibataire qui habitait pour la moitié de l’année au quartier Latin et pour l’autre en Normandie dans une masure de pêcheurs en un point sauvage de la côte du Cotentin. Ce vieux monsieur avait parcouru le monde dans son jeune âge, faisant tous les métiers et amassant un magot. Il était passionné de l’histoire des religions. Il avait surtout vécu aux Indes, quand il avait eu assez d’argent, étudiant les sectes. Il avait publié un ou deux livres sur ces matières absconses.
— Il a une gueule magnifique. Un vrai Normand, grand, l’œil bleu, une charpente forte, un nez considérable par l’os et par la chair. Il s’habille en velours comme un maçon, va en sabots. C’est un être exquis, très triste, très content et très bon.
— Je voudrais le voir, s’était écrié Myriam.
— Oui, avait murmuré Gilles évasivement.
Enfin, un beau jour, il lui dit :
— Vous devez croire que je vous cache des choses sur ma famille. En fait, il n’y a rien. Je fus confié à lui parce qu’il avait une sœur qui devait prendre soin de moi. Mais elle mourut très tôt. Il m’avait reçu des mains d’un ami à qui il avait juré de ne jamais rien chercher à savoir. En même temps, il avait été muni d’une somme qui devait servir à mon éducation et qui a été épuisée bien avant la fin de mes études. Et puis, voilà tout. J’ai eu de la curiosité, un moment ; depuis elle est tombée. J’ai vaincu la vanité qui voulait me faire croire le fils de quelque grand personnage et je me crois plutôt le bâtard de quelque notaire ayant mis à mal quelque fille de ferme.
— Après la guerre, nous irons le voir ?
Gilles remarqua qu’il n’avait aucune envie de montrer Myriam au vieux bonhomme.
— Vous l’aimez ? reprit-elle.
— Je l’adore, dit Gilles avec une émotion qui humecta délicieusement le cœur de Myriam.
« Il est tendre, au fond, se dit-elle ; il me cache sa tendresse, par pudeur, par humour, par mélancolie. »
— Je l’adore, parce qu’il est intelligent, encore plus original, et surtout très bon. Ceci dit, voici ce qu’il faut rapporter à votre père : je suis le fils d’une fille de ferme et de n’importe qui.
Myriam le regarda avec perplexité et Gilles rit.
— Est-ce vrai ? Ou n’est-ce pas vrai ? railla-t-il. Comme c’est le plus vraisemblable et que votre père a besoin de certitude, je vous en prie, dites ça.
— Mais pourquoi : d’une fille de ferme ?
Gilles interrompit la plaisanterie et s’étendit sur son adolescence. Il avait été pensionnaire pendant dix ans dans un collège religieux des environs de Paris ; il venait à Paris une fois par mois. Le vieux le promenait dans les musées, les théâtres ou le tenait enfermé dans sa mansarde, le comblant de théories sur l’occultisme, la magie, la franc-maçonnerie, les religions primitives. Il passait ses vacances dans la masure normande.
— Vous n’avez jamais eu de femme autour de vous.
— Je me demande si une mère aurait pu être aussi tendre que le vieux.
— Laissez-moi lui écrire pour le remercier.
Ce jour-là, Myriam fut très heureuse car Gilles, attendri par le souvenir, la serra soudain dans ses bras avec une force qu’elle n’avait connue qu’aux premiers jours.