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Gilles/01/8

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VIII

Le traitement de Gilles arrivait à sa fin et il lui fallait aviser. Allait-il se laisser renvoyer au dépôt de son régiment, puis au front ? Son bras gardait une infirmité légère qui pouvait, grâce aux relations de Myriam, être facilement exploitée et lui valoir, sinon la réforme temporaire, tout au moins le passage dans le service auxiliaire. Il se décida soudain pour ce dernier accommodement et sans débat, au grand étonnement et à la grande joie de Myriam.

Son mariage lui ouvrait de telles perspectives dans la vie qu’elle devenait aussi ou plus attirante que la mort. Depuis 1914, il avait palpité entre ciel et terre, dans une continuelle tension entre la vie et la mort. Maintenant il était repris par la vie. Était-ce par la vie sociale dont les puissants mirages masquent à l’homme les horizons ultimes de la nature et de la mort ? Non, cet ambitieux ne l’était pas des objets ordinaires de l’ambition. Ce cupide ne voyait dans l’argent qu’un moyen de rendre ces objets inutiles.

Il savait qu’aux yeux de Myriam, l’argent qu’elle lui apportait, c’était la facilité de travailler à sa guise. Elle ne savait pas ce que serait ce travail. Le savait-il ? S’il se livrait à son penchant naturel, il n’imaginait pas des actes ou des œuvres contrôlables par le succès ; il sentait en lui un penchant infini à l’immobilité, à la contemplation, au silence. Il s’arrêtait souvent au milieu d’une rue, au milieu d’une chambre pour écouter. Écouter quoi ? Écouter tout. Il se sentait comme un ermite léger, furtif, solitaire, qui marche à pas invisibles dans la forêt et qui se suspend pour saisir tous les bruits, tous les mystères, tous les accomplissements. Il souhaitait de se promener pendant des années dans les villes et dans les forêts, de n’être nulle part et d’être partout. Le rêveur à le goût divin de l’omniprésence.

Pouvait-on appeler cela : travail ? Certes non, dans le langage ordinaire des hommes. Ils veulent des manifestations qui tombent sous le sens.

Il avait adoré la lecture, maintenant il la rejetait un peu comme une drogue qui absorbe tous les charmes de la vie. En tout cas, ç’avait été une étude qui l’avait préparé aux études intimes, originales, aux expériences. Il reprenait parfois cette étude liminaire ; au milieu d’un bar il sortait un livre de sa poche. Il n’ignorait pas que sa conduite se cherchait à travers le désordre des tâtonnements. Quand il s’était mis à écrire à l’hôpital, il avait été étonné. Il avait été tenté de considérer ce geste fortuit comme un aboutissement, d’en faire un achèvement. Mais il avait secoué la tête, méfiant. Quand il avait relu, au bout de quelque temps, ce qu’il avait écrit, il n’y avait pas trouvé cette contraction essentielle qui fait la poésie, seule vraie littérature. C’est pourquoi il avait froncé les sourcils quand Myriam lui avait dit : « Vous écrirez. » Non, faute de génie, il se tairait et se contenterait de contempler, de méditer. Cela ferait une prière lumineuse qui capterait plus que les bavardages du talent et qui serait un plus sûr accompagnement aux rares voix de ceux qui ont le droit de parler. Il écouterait, il regarderait les hommes. Il était leur témoin le plus actuel et le plus inactuel, le plus présent et le plus absent. Il les regardait vivre avec un œil aigu dans leurs moindres frémissements de jadis et de demain, et soudain il prenait du champ et ne les apercevait plus que comme une grande masse unique, comme un grand être seul dans l’univers qui traversait les saisons, grandissait, vieillissait, mourait, renaissait pour revivre un peu moins jeune. Il sentait avec angoisse, et avec volupté dans l’angoisse, l’aventure humaine comme une aventure mortelle… à moins qu’elle ne se renonce, se désincarne et, avouant son épuisement, se rejette en Dieu.

À quelques instants, pendant la guerre, il avait senti la vie, non plus comme une plante ou un animal qui croît, puis décroît avec de ravissantes inflexions, mais comme un frémissement spirituel prêt à se détacher, immobile, mystérieux et désormais indicible. C’était à ces instants-là qu’il avait été le plus tenté par la mort comme plus secrètement vivante que la vie. Au delà de l’agonie l’appelait une vie intime. Il avait eu, dans les tranchées, des heures d’extase ; il avait fallu les plus terribles convulsions pour l’en réveiller. Lors des premières permissions, il n’avait eu envie ni des femmes, ni de Paris. Comme hébété, chez son tuteur, en Normandie, il regardait la mer ou bien il marchait interminablement dans l’église du village, jetant de temps à autre un coup d’œil sur la vierge, mère du Dieu, sur le Dieu qui se fait homme pour prendre par la main l’homme et l’emmener dans les profondeurs infernales. Il se sentait entraîné dans le cycle divin de la création et de la rédemption. C’était, plus exquise, sa béatitude des tranchées : le soupir imperceptible de l’éternel au sein de l’être.

Mais, maintenant, il était repris par le séduisant mouvement de hanche de la vie charnelle. Il avait revu le Louvre, la place de la Concorde, les Champs-Élysées, Versailles. Il entrevoyait les trésors de plasticité qui gisent au sein de la femme, le déchirant jeu de la politique, mille et mille choses. Mille. Je vivrai mille minutes, je respirerai cette touffe de fleurs dans ma main.

Myriam appréciait cette rare disposition chez le jeune homme. Elle-même modeste, intérieure, ayant le goût du travail pour le travail, elle comprenait que Gilles, flâneur, distrait, divers, promenât dans les lieux les moins attendus comme les bars ou les promenoirs de music-halls un recueillement digne des laboratoires. Cependant, elle était femme et elle supputait le fruit de cette élaboration. Elle comptait que Gilles écrirait des livres ; elle se glorifiait d’avance dans cet accomplissement. Le regard de son père la pressait aussi de songer aux résultats.

— C’est agaçant. Papa me demande tout le temps ce que vous allez faire dans la vie. Je lui réponds que vous avez le temps et qu’il n’a qu’à s’en remettre à la confiance que j’ai en vous. Mais il a de la peine à comprendre ; à votre âge, il sortait de Polytechnique.

Gilles ressentait aussi, et bien plus que Myriam, le regard de M. Falkenberg ; il en venait alors à se soupçonner. N’était-il pas un paresseux ? Après tout, il était sensible aux œuvres chez les autres. Ne faut-il pas à la fin du compte s’appuyer sur des œuvres pour porter plus loin la rêverie qui sinon tourne sur elle-même et devient vide et néant ? Il ne voulait pourtant pas se perdre dans le néant. On ne peut pas s’abstenir absolument de donner des preuves, de s’engager, de se compromettre. Vivre, c’est d’abord se compromettre.

Elle risquait quelques questions.

— Que prépariez-vous avant la guerre ?

— N’importe quoi. Non, à peu près ceci : je voulais être consul ou archéologue quelque part en Asie.

En attendant, il fallait aviser et obtenir, dans l’auxiliaire, un poste qui le garde à Paris et qui lui laisse du loisir. Pour cela, il fallait s’adresser aux Morel.

Myriam parlait souvent des Morel. Et c’était un de ses prestiges. Les Falkenberg participaient de la puissance des Morel. M. Morel était alors ministre sans portefeuille dans le Cabinet de la Défense nationale. Ancien socialiste, il était un des plus fermes soutiens de Clemenceau. Il était un ami intime de M. Falkenberg, et lui et sa femme marquaient au père et à la fille la plus affectueuse sollicitude. M. Falkenberg avait toujours été pour M. Morel un conseiller vigilant, et non pas seulement dans l’ordre financier.

— Je vais vous présenter à Marcelle Morel.

Ils débarquèrent tous deux devant un de ces ministères qui sont installés dans les vieux hôtels de la rive gauche. Il nota qu’il ressemblait au plus sale petit fantoche qui vient solliciter une embuscade ou une place. Il rappela toute sa lucidité pour réprimer sa gêne et sa révolte. En tout cas, il fallait dépendre de quelqu’un. Plutôt de cette fille intelligente et sensible que de quelque protecteur arrogant et humiliant. Personne ne peut faire sa vie seul, par ses propres moyens ; à un moment ou à un autre, le plus pur des ambitieux est à la merci de quelqu’un qui ne peut qu’abuser de lui. Se laissant amener par une main délicate dans ce ministère, il prenait la porte la plus dérobée pour se soustraire aux sales attouchements des intermédiaires. À une époque de civilisation saturée, il y a ainsi beaucoup d’êtres qui prétendent garder blanche comme l’hermine la frauduleuse illusion de leur égotisme, parce qu’elle est subtile. Mais les hermines ne sont intactes que dans les contes de fées.

L’éducation réactionnaire qu’il avait reçue de son tuteur et de ses maîtres au collège lui permettait d’ailleurs d’entrer dans ce ministère avec un sentiment de mépris et d’ironie. Tous les personnages qu’il allait voir, depuis l’huissier jusqu’à Mme Morel, étaient des usurpateurs. Le monde démocratique était un monde d’usurpation. L’huissier était un petit usurpateur qui, comme tous les usurpateurs, était pénétré d’onction, entièrement enveloppé du caractère sacré de la place prise ; avec pourtant une pointe de jovialité et de rouge au nez. Ils marchèrent à travers l’ancien régime qui signait partout en maître tapisseries, fauteuils et tapis. La démocratie avait posé à jamais son derrière dans les Gobelins. Gilles regarda du coin de l’œil Myriam qui était triomphante. Les Juifs s’avancent, mêlés aux rangs de la démocratie. Ils ne sont que rarement choqués d’un tel triomphe ; ou cela ne les empêche pas d’en profiter, bien au contraire.

« Du reste, où a commencé l’usurpation ? se dit Gilles. Nulle part. Hugues Capet lui-même… Il n’en reste pas moins drôle de voir d’époque en époque déboucher les usurpateurs. »

Gilles se rappela à temps qu’il était pour les usurpateurs, tous, quels qu’ils fussent. Colbert avait sans doute plus de substance que M. Morel, mais M. Morel, petit bourgeois qui s’était dans sa jeunesse déguisé en homme de gauche, avait le mérite de mettre quelque chose dans un fauteuil vide, dans un fauteuil laissé vide par tous ces grands bourgeois arrogants, poltrons et stériles dont Gilles avait bien connu les fils au collège. Il fallait bien que quelqu’un donnât des ordres à qui éternellement les attendra, à la foule.

Quand Mme Morel entra, Gilles devint encore plus complaisant. On ne considère pas assez l’histoire sous l’angle de la femme. La femme aménage tout. Gilles vit aussitôt l’histoire de la IIIe République sous l’angle de Mme Morel. Mme Morel était belle. Elle avait même de la grâce et de la bonté. Gilles rejeta définitivement son ironie réactionnaire sur les usurpations. La République dissimulait des trésors de gentillesse.

Gilles crut voir que le sourire de la ministresse, bon, était par là même désabusé. Cette supposition l’enchanta. Il lui prêta une âme complice. N’était-il pas prisonnier de Myriam mal habillée comme cette belle femme était prisonnière de M. Morel, qui avait une barbe mal taillée, d’après les photographies ? Sa nonchalance se plaisait à cet aveu supposé de Mme Morel que si le mensonge est le seul moyen de vivre dans certaines sphères, on y perd autant qu’on y gagne.

« Le trompe-t-elle ? » se demanda-t-il, avec une curiosité anxieuse et d’ailleurs tout à fait désintéressée.

Cette curiosité devait lui revenir dans la vie. Comme pour la belle Mme Morel, les rares fois qu’il rencontrerait une personne distinguée, il admettrait qu’elle jouât le louche jeu de la société à condition qu’elle trichât.

Cependant, tandis qu’il prêtait les effets romantiques du mensonge à cette dame, en fait plus ennuyée que triste, il ne songea pas à lui mentir à elle, et, la regardant dans les yeux, il lui avoua tacitement qu’il n’aimait pas Myriam. Aveu qui choqua la ministresse. Gilles en fut bien déçu. « Voit-elle que son devoir, vis-à-vis d’elle-même, comporte au moins de s’abandonner deux ou trois fois par semaine à un amant ? » Il craignit que la vie n’eût pas donné là-dessus à Mme Morel des leçons suffisantes ; il avait déjà remarqué que les êtres répugnent à la joie, à moins qu’on ne les y force.

Cependant, la rencontre suivit son honorable cours. La belle dame apportait à la perpétuelle diplomatie de ses journées une douceur fatiguée, mais exacte. Elle posa quelques questions à Gilles et vit tout de suite qu’elles étaient inutiles. Elle se dit : « C’est un étourdi. Avec une nature aussi impulsive et aussi naïve, il torturera, puis lâchera bientôt cette pauvre Myriam. Je suis plus charitable avec M. Morel. »

Mme Morel fit le nécessaire pour aider Myriam à se perdre. Quelques jours après, Gilles fut versé dans l’auxiliaire, puis affecté au Ministère des Affaires étrangères comme rédacteur supplémentaire pour la durée de la guerre.

Il écrivit à sa bienfaitrice une lettre de trop ardent remerciement qu’elle ne distingua guère des plates déclarations auxquelles elle était encore habituée.

Gilles se trouva installé au Quai, dans un petit bureau sous les combles. Il avait été fort bien reçu, avec beaucoup de curiosité et de complicité, car on le savait protégé par Morel et sans doute par Berthelot, qui, en effet, se l’était fait présenter et l’avait trouvé de son goût. Les gens de la carrière le rangeaient aussitôt dans cette catégorie des protégés de Berthelot qui devaient leur chance à des qualités scandaleusement fantasques.

Le chef immédiat de Gilles s’appelait M. de Guingolph. C’était un homme fort long et fort maigre, à la figure blême et épuisée. Il était habillé avec une élégance élimée, qui tenait du reste plus à l’avarice qu’à la pauvreté. Le timide cynisme de son sourire, l’interrogation anxieuse de son regard eurent bientôt renseigné Gilles sur le personnage et sur les dernières raisons de son affabilité renchérie.

Le travail qu’on lui donna ne présentait aucun intérêt : il s’agissait de tenir à jour la correspondance avec les consuls de l’Amérique du Sud. Ces consuls ne faisaient pas grand’chose et c’était tout ce qu’on leur demandait.