Gilles/02/1
I
Dans la petite salle à manger aux murs trop nus, quelques personnes dînaient chez Gilbert et Antoinette de Clérences.
Mme Florimond regardait sa belle-fille avec des sentiments mêlés où il entrait de l’admiration pour sa beauté fuyante d’animal domestique rêvant parmi les humains et d’agacement pour cette nonchalance de plus en plus accentuée qui reléguait dans les lointains toutes les personnes présentes, à commencer par son mari. Que voulait-elle ?
La vieille femme d’un caractère si décidé devenait perplexe par instants ; elle ne comprenait pas ces jeunes êtres qu’elle rencontrait chez son fils.
Elle n’était pas même tout à fait sûre de son fils. Elle l’avait poussé à épouser Antoinette, la fille de Maurice Morel, rencontrée chez Myriam Gambier, peu avant que son père ne devînt Président de la République, et elle pensait qu’il l’avait fait autant par goût que par ambition. Mais Dieu sait comme il s’était conduit avec cette fille ravissante et comme il l’avait amenée promptement à l’infidélité. Quelles mœurs dans cette nouvelle génération ! Du temps de Mme Florimond, il lui semblait qu’on n’avait connu qu’une droite et robuste galanterie. Mais, maintenant, tous ces micmacs. Gilbert souffrait-il des désordres de sa femme ? Il l’avait voulu et maintenant il le regrettait. Mais alors pourquoi affectait-il cette complète indulgence ?
Couchait-elle encore avec Gilles, qui avait été son deuxième ou troisième amant ? Non, puisque celui-ci était avec une Américaine, disait-on, la femme d’un diplomate. Antoinette semblait le regretter ; ce soir, elle le regardait de temps à autre avec son air exaspérant d’anonyme convoitise. Gilles ne répondait pas à ces regards et semblait souvent ailleurs, bien qu’il parlât beaucoup. Il buvait encore plus.
Comme il avait déçu Mme Florimond, celui-là. Après la guerre, il avait vécu encore deux ans avec Myriam, la négligeant complètement, courant la gueuse, ne restant chez lui que pour y improviser des soirées infernales, invitant n’importe qui, se saoulant énormément, humiliant Myriam et s’humiliant lui-même.
Myriam avait fini par prendre un amant et il était enfin parti, d’un air soudain offusqué. Il était toujours au Quai où il avait complètement gâché ses chances, se mettant mal avec tout le monde, fatigant Berthelot à qui il s’était permis d’écrire en privé et de lui conter ses idées sur la politique mondiale. Après qu’il eût échoué à son examen d’entrée dans la carrière, Berthelot l’avait gardé au service de la Presse. On se demandait comment il pouvait y être encore.
Gilles, à travers la table, tenait, avec Gilbert, les propos les plus saugrenus sur la politique. Mme Florimond se demandait, par moments, comment son fils pouvait être vraiment ambitieux, avec ses façons. Certes, il fallait que jeunesse se passât et il fallait bien que, au retour de la guerre, il rattrapât le temps perdu. Et puis, il avait trop d’argent. Antoinette Morel lui en avait apporté un peu, mais surtout il avait hérité à peu près toute la fortune du vieux Clérences, qui était mort de congestion au milieu d’un conseil. Cet argent fondait.
Gilbert avait d’abord fort bien manœuvré et vite. Il était député radical et dans les petits papiers de Chanteau, le futur président du Conseil. Il manœuvrait encore ; mais il se faisait en même temps une fort mauvaise réputation dans les milieux politiques. Sur le moment, il étonnait et séduisait, mais, le dos tourné, on le déclarait insolite et prétentieux. Il était trop dandy, dépensait trop, avait une femme trop jolie, un appartement étrange, réussissait trop vite et trop bruyamment et s’entourait de gens extravagants. Sans compter ces orgies auxquelles il mêlait Antoinette.
Qu’est-ce que tout cela donnerait ? Saurait-il se discipliner ? Se laisserait-il entraîner par tout ce fatras d’idées qu’on agitait autour de lui ?
— Cyrille va amener Caël tout à l’heure, annonçait Antoinette.
Voilà maintenant qu’elle recevait ce Caël, une espèce de charlatan qui s’était fait une réputation à Montparnasse.
Mme Florimond demanda d’un ton discret, un peu sec :
— Quelles sont les idées de ce M. Caël ? J’ai essayé de me les faire expliquer ; j’avoue que je n’y ai rien compris.
Gilbert de Clérences regarda sa mère d’un air amusé :
— Vous voyez trop d’académiciens.
— Je suis pour les esprits solides.
— Vous ne vous êtes pas renseignée auprès de Cyrille ? s’écria Gilles.
Cyrille Galant était le deuxième fils de Mme Florimond. Elle l’avait eu non moins naturellement que le premier, mais d’un vice-président du Sénat qui, marié et père de famille, n’avait pas pu le reconnaître comme M. de Clérences avait fait pour Gilbert.
Ce n’était pas son préféré et elle ne s’était guère occupée de son éducation. Cependant, le garçon avait fait preuve des qualités les plus brillantes. Il avait été reçu à Normale tout de suite après la guerre, mais il n’y était pas entré et il s’était jeté dans la plus inquiétante bohème.
Il était vaguement secrétaire d’un écrivain et s’était complètement acoquiné avec ce Caël. Il était avec lui, après lui, à la tête d’un groupe bizarre qu’on appelait le groupe Révolte, dont l’activité bruyante demeurait vraiment incompréhensible pour Mme Florimond. Était-ce de la littérature ? de la politique ?
En sortant de table, on passa dans l’atelier qui était presque aussi nu que la salle à manger. L’œil ne rencontrait sur les murs immenses que deux ou trois toiles cubistes, d’une austérité révoltante. Mme Florimond vit arriver Ruth, la vieille amie de Myriam Gambier. Ruth qui n’était pas jolie avait épousé un fils de rabbin affreux, qu’elle traînait après elle, ce soir. Pourquoi inviter des Juifs, s’ils ne peuvent servir à rien ?
Quand Sarrazin, le musicien, entra, Mme Florimond, soulagée, se jeta sur lui. Il était le seul de son salon qui fréquentât chez Gilbert. Sarrazin était un peu de tous les milieux. Il se promenait à travers toutes les nuits de Paris comme un vigile maniaque, à la fois distrait et attentif, hargneux et caressant.
Au bout d’un moment, M. de Guingolph, l’ancien chef de Gilles Gambier au Quai, s’approcha de Sarrazin et se mit à l’interroger avidement sur ce Caël dont on annonçait la venue.
M. de Guingolph, qui avait beaucoup fréquenté le salon des Gambier, s’acharnait à se faire inviter chez les Clérences. D’abord, pour la notoriété naissante de Clérences et son importance auprès de Chanteau qui pouvait devenir, en même temps que Président du Conseil, ministre des Affaires Étrangères d’un jour à l’autre ; ensuite, pour l’air de scandale qu’on y pouvait respirer, tant dans l’ordre des mœurs que des idées. Son esprit inquiet et masochiste de conservateur en mal d’adaptation le portait à se frotter à toutes les nouveautés. Il portait aux points les plus blessants sa mentalité si sensible, comme il disait, qui, depuis la guerre, s’était couverte de plaies.
— Caël est marchand de tableaux et fondateur de religion, lança Sarrazin.
M. de Guingolph écoutait Sarrazin avec un grand respect, car il le savait favorisé de relations suivies avec deux ou trois duchesses et installé dans le salon de Mme Florimond, dont il se demandait ce soir avec tremblement si elle jugerait bon de lui ouvrir enfin la porte.
M. de Guingolph ricana :
— Une religion, à notre époque.
Sarrazin, qui faisait les yeux doux, depuis le début de la soirée, au macaron du ministre plénipotentiaire, au point que Gilles lui avait murmuré : « Vous aimez trop les petits fours », mais qui n’aimait pas qu’on s’occupât des autres, expliqua d’un ton assez négligent :
— Nos contemporains sont aussi nigauds qu’ils en ont l’air. Celui-ci se croit dieu ou pape…
Il s’arrêta une seconde pour laisser pouffer M. de Guingolph.
— … et il croit à sa religion comme un curé de village.
— Enfin, cher monsieur Sarrazin, ne me laissez pas languir. Qu’est-ce que cette religion ?
— Que voulez-vous que je vous dise ? Vous avez entendu parler des apôtres et de la Pentecôte…
M. de Guingolph fit la grimace et Sarrazin craignit d’être allé trop loin dans le dédain :
— Je me permets cette comparaison parce que vous me paraissez un brin sceptique.
— Pas du tout, je suis un bon catholique.
Sarrazin toussota et continua :
— Eh bien ! les apôtres reçurent ce jour-là le don du Saint-Esprit. Aussitôt, ils eurent la facilité de parler dans toutes les langues. Vous voyez cette école Berlitz en folie. Cent vingt interprètes, lancés…
— Cent vingt ?
— En comptant les disciples, ils étaient cent vingt crânes dans cette académie. Caël a changé tout cela : lui et ses disciples ont reçu le don de parler sans que ce ne soit plus dans aucune langue humaine.
Il s’arrêta et M. de Guingolph fit de nouveau la grimace devant la pose de sphinx que l’autre affectait. Aussitôt Sarrazin reprit :
— En d’autres termes, Caël a supprimé la syntaxe, la logique, le discours. Il a inventé la parole frénétique, l’extase laïque, l’inspiration athée. Dans les réunions de sa secte, les adeptes entrent en transe et éructent des mots sans suite, qui sont enregistrés par des sténos, imprimés ensuite et considérés comme évangile. C’est encore, si vous voulez, la grève générale de l’esprit. D’ailleurs, le groupe de Caël s’appelle Révolte.
Il espérait l’effrayer, mais M. de Guingolph reçut le coup avec volupté. Lui qui craignait la Révolution, finissait par se rassurer en voyant que l’accident qui menaçait, c’était la Fin du Monde même, cataclysme si complet que devant lui toute crainte s’envolait et laissait la place à une sorte de goguenarde ébriété.
Au bout d’un instant, il regarda Sarrazin d’un air radieux et lui dit :
— C’est épatant, expliquez-moi ça plus en détail.
Sarrazin fronça le sourcil, en songeant : « Encore un succès pour l’avant-garde. »
— Vous devinez, risqua-t-il. Caël a entendu dire que le génie était un délire. Il en a conclu que, s’il délirait, il aurait du génie. Ou que, du moins, tout le monde se mettant à délirer, cette question gênante du génie n’existerait plus.
Il s’arrêta, mécontent. M. de Guingolph lui en voulait de son ironie et prenait visiblement parti pour Caël. « Si j’ai besoin d’un service aux Affaires Étrangères, je suis refait. »
Cependant, M. de Guingolph disait du bout des dents :
— Continuez, continuez.
— Tirons l’échelle.
Il oublia M. de Guingolph soudain et fut tout à la rage que lui donnaient ces nouveaux venus dans la littérature.
— Ils n’ont rien inventé, s’écria-t-il, ce sont simplement des derviches, des derviches sans Allah. Et c’est ça, l’avant-garde, la littérature moderne.
— Mais, en politique ?
— Ce sont des anarchistes ou des communistes.
— Ah !
M. de Guingolph frissonna, enfin. Décidément, la Révolution l’effrayait plus que la Fin du Monde.
Sarrazin avait l’oreille fine qu’il faut avoir aussi bien dans un salon que dans la clairière d’une forêt ; pourtant il n’avait pas remarqué que Cyrille Galant, arrivé depuis un moment et sans Caël, s’était approché à pas de loup. Galant, soudain dressé devant lui, prononça d’une voix sèche, en tendant son faible menton :
— Sarrazin, vous trahissez la poésie.
Sarrazin se retourna, effaré ; il craignait les coups.
— Pas du tout, bégaya-t-il.
— C’est du propre, continua Galant, tournant son menton comme au-dessus d’une imaginaire cravate à trois tours et le braquant vers M. de Guingolph qui lui offrit aussitôt un sourire éperdument complice.
Sarrazin essayait de se remettre, en vain.
— Dans les salons, vous savez, il faut faire de la vulgarisation.
Trop occupé de Galant, il ne se soucia guère du courroux probable de M. de Guingolph qu’il évita de regarder.
— Vulgaire, voilà le qualificatif que vous vous octroyez. J’espère que votre musique vaut mieux que cela.
— Ma musique vous salue.
Sur cette riposte insuffisante, Sarrazin s’éloigna et de Galant et de M. de Guingolph qui admirait le front pur et blanc du jeune impertinent.
— M. Caël n’est pas venu avec vous, comme on nous l’avait promis ?
— Non, il n’a pas voulu venir.
— Le peu que je connais de vos idées, monsieur, m’intéresse vivement.
Galant n’abaissa qu’une seconde les yeux sur lui.
— Voyez-vous ça, laissa-t-il tomber ; puis il promena ses yeux pâles sur le salon des Clérences.
S’approchant de Galant, un grand gaillard aux épaules lourdes lui dit :
— Que regardez-vous ?
Il le demandait non sans ironie, une ironie qui voulait menacer Galant aussi bien que n’importe qui. Galant déplaça son regard trop clair : l’autre aurait pu y discerner un peu de mépris et quelque convoitise. Il était indispensable à Galant de dominer avec les moyens convenables tout venant et il lui semblait que ce ne serait pas très difficile avec celui-là. Ce n’était jamais très difficile avec personne. « Et Gambier qui m’avait annoncé un ennemi. Il n’est pas plus mon ennemi qu’il n’est son ami. Cette brute est très féminine. »
— Qu’est-ce que je regarde ? Tout, naturellement.
— Vous regardez le décor, gouailla le grand et lourd garçon qui s’appelait Lorin, Grégoire Lorin.
Il proposait à Galant une complicité dans la feinte indulgence, le dédain et même le mépris pour l’élégance si étudiée du grand atelier. Il ne fut pas encouragé par Galant qui voulait bien utiliser la bassesse, mais à son heure. Il regardait beaucoup sa belle-sœur Antoinette. Elle était longue, silencieuse, sombre, insaisissable comme une chatte. Il pouvait interpréter son indolence comme un dédain pour son mari, sa belle-mère. Son dédain allait-il jusqu’au mépris ? Méprisait-elle aussi son père, le Président ? Et Gambier, qui avait été son amant ?
Grégoire Lorin était apparemment le plus agressif dans cet atelier où de tous les côtés pourtant on échangeait des égratignures et des piqûres. Il lança brusquement à Galant qui, du reste, attendait la passe d’arme :
— Vous savez, ce que vous faites dans votre groupe me paraît tout à fait anodin, enfantin.
Galant ricana à peine. Lorin voulait pourtant qu’on sentît son fer.
— Oh ! mais, je ne ris pas. Et je trouve tout de même que vous trompez misérablement votre monde.
Sur ce mot « misérablement », Galant cligna des yeux et ses paupières s’abaissèrent vers la grosse lippe goulue de Lorin qui se tordait impuissante sous une lèvre supérieure très plate, très effacée. L’absence de quelque chose coupait ce visage. L’absence de quoi ? Peu importait à Galant qui savait seulement que cela lui donnait barre sur cet énorme imbécile, qui poussait vers lui des antennes malhabiles.
Il badina :
— Alors, comme ça, vous faites de la politique, Lorin.
Lorin aima qu’il l’appelât par son nom. Cela lui garantissait une minime notoriété.
— Je ne « fais » pas « de la politique ». C’est bien ça, vous ignorez tout dans votre groupe de ce qui vous importerait le plus de connaître. Je suis marxiste. Le marxisme, voilà ce que vous ignorez. Ça n’a rien à voir avec « la politique ».
Galant, cette fois-ci, ne retint pas un sourire dédaigneux.
Lorin continua de plus belle :
Le marxisme, c’est beaucoup plus que ce qu’on entend par « politique », je vous prie de le croire. C’est là qu’est la révolution et non pas dans les petites simagrées de votre groupe « Révolte ».
Gilles, qui, à l’autre bout de l’atelier, écoutait Clérences, jetait de temps en temps des regards curieux vers les deux hommes. Il finit par aller vers eux ; il demanda à Galant :
— Il t’attaque ?
— Enfin…
Gilles ne cachait pas son mépris pour Lorin qui, de son côté, lui souriait avec une amicale haine. Galant notait la trahison toute prête chez les deux amis. Comment en aurait-il été autrement entre deux hommes ? Mais, avec Caël, lui était dans une complicité démoniaque bien au delà de la difficulté blessante des sentiments humains.
Gilles avait bu et buvait encore. Galant ne buvait ni ne fumait : ce qui paraissait calcul à Gilles. Lui, était à cette heure de la journée où il renonçait à tout calcul plus aisément encore qu’à toute autre.
Gilles demanda :
— Caël n’est pas là ?
— Non, il n’a pas voulu venir.
— Il a le préjugé du café. Il croit qu’un café, c’est plus sérieux qu’un salon. Préjugé. Ça se vaut.
— Idiot.
— Il y a café et café, reprit Lorin. Je disais à Galant que leur idée de révolution me fait rigoler. Il n’y a pas de révolution en dehors du marxisme.
Gilles répondit :
— Il n’y a pas de révolution du tout.
Lorin regarda Gambier avec une contrainte rageuse.
— Tu sais très bien ce que je pense du moment historique, concéda-t-il. Depuis 1923, depuis l’échec en Allemagne, les chances de la révolution mondiale se sont éloignées. Le capitalisme est de nouveau dans une période de prospérité. Mais quand le moment historique…
Gilles, regardant Galant, s’écria sur un ton de dérision :
— Le moment historique… Oh ! ce jargon. Je me demande ce que serait un moment qui ne serait pas historique.
Lorin se tourna vers Galant comme un arbitre. L’arbitre marqua par un assez long silence l’avantage de sa position, puis il laissa tomber :
— Moscou me semble un endroit assez suspect.
Lorin était fort empêtré devant les deux autres qui étaient plus fins que lui. Mais son orgueil avait le cuir épais ; manquant de talent, il pouvait du moins mettre son orgueil dans sa foi.
— Naturellement, pour le moment, Moscou est suspect ; mais c’est un moment à passer.
— Encore un moment, reprit Gilles avec une vivacité plus sérieuse. De moment en moment, les siècles passeront et tu attendras encore ta révolution. C’est commode.
— En attendant…
— Oui, en attendant, tu l’avoues…
— En attendant, le travail que je fais…
— Quel travail fais-tu ? coupa Gilles d’un ton blessant.
— Je fais mon petit travail, grommela Lorin.
Lorin appartenait au parti communiste depuis peu, après avoir été longtemps simple sympathisant.
Galant regardait avec un amusement pervers les deux amis. Gambier affichait toujours ainsi le plus profond mépris pour Lorin qui le haïssait, et, pourtant, il le voyait souvent ; il avait même fait de lui son confident intime et, à cet instant où il le traitait de la façon la plus pénible, quelque chose dans son geste et dans sa voix marquait une affection involontaire. Cela satisfaisait Galant qui, incité par Freud et tous les murmures de l’époque, croyait sentir la lascivité couver sous les rapports de tous les êtres.
— Ton petit travail, soupira Gilles.
Il connaissait la paresse incoercible de Lorin, qui se donnait le change par toutes sortes de rendez-vous et de conciliabules, et la puissante propension à la médiocrité qui faisait vivre à l’aise ce géant dans un horizon nain.
Lorin, cinglé, rétorqua :
— Mon petit travail vaut bien celui de tes amis.
Le groupe de Caël vivait dans une incroyable fainéantise. Sans argent, sans femmes, refusant le travail, avec la pauvre éducation de leurs temps, attachés à quelques idées extrêmes et obscures, ils étaient toujours une vingtaine sous la domination étrange de Caël. Y avait-il là autre chose que le goût forcené de la destruction et de la pénurie ? Gilles, tout en évitant les contacts trop fréquents et trop étroits qui provoquaient son ennui et son dégoût, suivait avec curiosité, à travers les propos de Galant, les contorsions de ce réduit de couleuvres. Lorin en était jaloux. Mais Gilles voyait que la jalousie pourrait aisément faire place à la coquetterie.
— Toutes vos petites histoires n’ont aucun intérêt, reprenait Lorin.
À ce mot de « petites histoires », Gilles ricana. Les entreprises de ces faibles énergumènes étaient minuscules. Galant, lui, en avait conté quelques-unes qui l’avaient consterné par le sentiment qu’elles lui donnaient d’une consternante impuissance dans l’excès le plus inouï des mots. Pour le moment, ils en préparaient une qui lui semblait pourtant d’une portée saisissable et il était repris par la rêverie qui l’avait rapproché de Révolte ; leur complète pourriture d’esprit peu à peu dénoncerait ce monde délabré où il languissait fébrilement depuis son retour de la guerre.
Après une assez longue et obscure diatribe, Lorin conclut :
— Toutes vos histoires, ce sont des histoires d’agents provocateurs.
« Agents provocateurs », ce mot éveilla un lointain écho dans l’esprit de Gilles. Il se rappela l’avoir entendu dès la première bagarre où il s’était mêlé au quartier latin. Brusquement, quelqu’un avait crié dans un groupe : « C’est un provocateur. » Le groupe s’était rué sur un individu. D’un seul coup, Gilles avait lu sur un visage décomposé le reflet effarant de l’ambiguïté humaine.
Quels étaient les plus secrets dessins de cet ambitieux effréné qu’était Galant ? Sa bouche se tordait un peu, mais, plus haut, son front pur et délicatement modelé demeurait sans nuages.
— Vous me semblez avoir un vocabulaire très restreint, se contenta de dire Galant qui était à cent lieues de se considérer comme insulté par un Lorin.
Il fut heureux de voir Lorin dans la gêne ; il pourrait se saisir de lui dans un instant, grâce à ce léger remords.
Gilles tourna à demi sur ses talons. Il rencontra le regard d’Antoinette. Le visage de Gilles se ferma ; il n’était plus sensible à la beauté d’Antoinette s’il l’avait jamais été vraiment, et il ne l’avait pas approchée depuis son arrivée. Il regarda avec inquiétude du côté de Clérences qui fronçait les sourcils tout en affectant le plus cordial détachement.
Gilles, qui aimait une autre femme avec violence, n’aimait pas se rappeler dans quel faible lacis de sentiments l’avait fait trébucher ce ménage.
À ce moment, entra Paul Morel, le fils du Président et le frère d’Antoinette de Clérences.
Mme Florimond était toujours troublée par l’apparition d’un membre de la famille Morel. Elle avait vu les grands avantages pour son fils qu’il se mariât dans la politique, et la plus importante ; mais bientôt la jalousie avait été plus forte que le calcul. Elle avait envié terriblement Mme Morel qui était si belle et dont la beauté résistait si bien à l’âge. Elle avait vite renoncé à se forcer, elle qui savait si bien le faire, et n’avait point pénétré chez les parents de sa belle-fille. Du reste, les Morel n’étaient plus d’aucune utilité pour Gilbert, bien au contraire.
Gilbert avait lié son sort à Chanteau, chef du parti radical. Or, depuis que M. Morel était devenu Président de la République, il usait de toute sa faible autorité pour empêcher Chanteau d’arriver au pouvoir, comme trop à gauche. Gilbert avait rompu bruyamment avec son beau-père et avait essayé de se faire un succès parmi les radicaux de cet éclat.
Au fond, Antoinette pouvait bien divorcer maintenant. Mais, pourtant, Mme Florimond, qui avait une certaine passion de gauche et qui, à cause de cela, haïssait presque autant M. Morel que Mme Morel, ne détestait pas que leur fille vécût encore comme otage parmi leurs ennemis. Elle se réjouissait d’entendre Antoinette se moquer de l’Élysée et désespérer ses parents par sa conduite et ses propos.
Mme Florimond considérait aussi avec satisfaction le jeune Paul Morel. Comme sa sœur Antoinette, ce garçon de dix-huit ans avait honte du personnage que jouait son père à l’Élysée et était prêt à se jeter dans les bras de ses ennemis.
Gilles, qui ne l’ignorait pas, craignit pourtant que ce garçon à la sensibilité oscillante ne fût déconcerté par les propos trop brusques de ses amis. Rien ne se passa comme il l’avait craint. Galant se montra d’une grande prévenance pour le jeune homme et celui-ci put manifester tout à trac une joie désordonnée de le connaître.
Cependant, Gilles affectait, fuyant Antoinette, de n’avoir d’intérêt que pour Clérences avec qui il reprit la discussion sur la Révolution commencée avec les autres. C’était difficile de coincer Clérences qui, avançant à pas lents et prudents dans la vie, n’avait de fermeté que dans la poursuite de ses intérêts parlementaires. Très ignorant, sous un léger vernis, et non moins méfiant, les idées ne lui offraient que de l’incertitude ; il ne se souciait guère de montrer cette faiblesse dans un débat gratuit. Pourtant, pour répandre le sentiment autour de lui de sa possible audace, il se permettait, de temps à autre, quelque écart de langage sur un point particulier. Cela ne faisait pas le compte de Gilles qui n’en était pas éclairé et cherchait, avec quelque naïveté, à cerner la figure de cet autre ambitieux.
— La Révolution, pourquoi pas ?
— Tu m’étonnes. De quelle révolution parles-tu ? s’exclama Gilles, ce qui fit prêter l’oreille à Galant, Lorin et Paul Morel. Si tu t’es fait député radical, c’est pour saisir tout de suite le pouvoir. Qu’est-ce que cela a à faire avec une révolution comme la révolution communiste qui demande une infinie préparation, laquelle vous tient pour longtemps et sans doute pour toujours éloigné du pouvoir ?
Les autres ricanèrent et se rapprochèrent.
Clérences s’était entraîné avec minutie dans les réunions publiques à répondre à toutes les interruptions, surtout à celles qui le gênaient intimement. Du ton amusé d’un homme d’action qui se délasse parmi les rêveurs, il jeta :
— Mais on ne gouverne jamais si bien qu’après une révolution.
— Bravo, jubila Gilles, aussitôt entraîné dans cette diversion, chaque révolution refait le plein de la tyrannie que demandent les hommes. Les vieux pouvoirs sont les moins lourds, seulement ils nous dégoûtent.
Clérences considérait Gilles comme un charmant olibrius, dont les traits pouvaient être dangereux, car ils perçaient les attitudes, mais aussi parfois profitables, car ils illuminaient son horizon étroit de politicien.
Gilles ajouta, excité et prêt à frapper de tous les côtés :
— C’est pourquoi ces messieurs ici présents devraient parler de révolution plutôt que de révolte, car ils ont un goût effréné de la tyrannie.
Galant eut un sourire de fatuité cynique.
Lorin prenait toujours une phrase au pied de la lettre.
— La tyrannie, s’écria-t-il, il n’y a pas de plus grands ennemis de la tyrannie que les marxistes. Marx veut la suppression de l’État.
Tout le monde pouffa.
— Je crois que c’est une pierre dans mon jardin, siffla enfin Galant entre ses dents, ce que tu dis, Gilles.
— Bien sûr. Votre groupe est fondé uniquement sur la passion de la tyrannie. Vous n’avez qu’une idée, c’est d’aveugler les gens et de les mener vers des précipices. Comment peut-on mieux prouver son pouvoir qu’en perdant les gens. La destruction, c’est le comble de la tyrannie.
— Tout cela prouve une grande débilité, jeta soudain Mme Florimond tout en regardant de la façon la plus désobligeante son fils cadet.
Là-dessus, Paul Morel, qui n’avait encore dit un mot, mais qui attachait sur Galant un regard idolâtre, s’exclama :
— Pourquoi parlez-vous tous de la tyrannie à venir ? Il s’agit de la tyrannie présente. Nous la haïssons, nous voulons la détruire coûte que coûte, peu importe les moyens que nous employons.
Gilles se tourna vers lui d’un air rêveur, puis revint à Galant.
— Même si ce sont ceux de la tyrannie.
Galant considérait Paul Morel avec satisfaction : une fois de plus, son autorité faisait son œuvre. Il sentait en lui une assurance infernale, un cynisme dévorant qui le porteraient haut. Ce sommet ne serait rien, si, de là, il ne pouvait accabler tout le monde. Il accablerait d’abord Gilles qui était riche ou l’avait été, plaisait aux femmes et que tout à l’heure Antoinette regardait ; et il accablerait Clérences, cet héritier, ce démagogue pour temps calmes. Il faudrait bientôt utiliser ce petit Morel qui se trouvait situé à un point utile de la société.
Mme Florimond avait paru aussi très frappée par l’intervention du fils du Président. Il haïssait encore plus son père que ne le faisait Antoinette. On en pourrait tirer parti bientôt, quand il faudrait venir à bout de Morel et le chasser de la Présidence.
Gilles n’avait pas été moins étonné de la boutade de Paul Morel. Elle décelait, chez ce jeune garçon si frêle, une espèce de passion qu’il ne lui avait pas soupçonnée. Cependant, il rêvait tout haut :
— Il s’agit d’exercer ses passions et rien d’autre. Le résultat est toujours désastreux, au regard de la raison.
Mme Florimond le regarda avec mépris.
— Oh ! vous, que ne diriez-vous pas pour plaire à Cyrille.
— Je ne dis pas cela pour plaire à Galant, reprit-il avec une confusion puérile, en voyant briller les yeux de tous ses amis, je dis ça parce que c’est tout ce que je crois. Mais, ajouta-t-il avec amertume, Galant n’avouera jamais ça.
Il savait que Galant était à jamais fermé à tout aveu. Celui-ci lui jeta un regard enjôleur et ironique. « Voyons, disait le regard, nous n’en sommes plus là, nous n’avons plus dix-huit ans pour philosopher sur le fond des choses. Crois-tu que je vais tomber dans le piège et jeter mes armes. »
— De quelle tyrannie parle-t-on ? lança soudain Antoinette, qui ne semblait jamais parler que pour marquer ses longs silences indifférents.
S’étant entendu parler, elle tressaillit.
— Je ne crois pas qu’on pense à votre père, se permit Mme Florimond, en jetant un bref coup d’œil à Antoinette, puis à Paul Morel.
Le petit visage mou de Paul se contracta.
— Mon père est le valet des tyrans, murmura-t-il, en regardant Galant avec passion, avec une passion chétive, suppliante.
Lorin s’avança vers lui avec sa fureur pédante.
— Ce que vous dites est parfaitement juste : votre père, comme tous les politiciens sans exception, est l’agent du capitalisme.
— Oh ! sans exception, ricana Clérences.
Clérences et Lorin étaient de vieux camarades de guerre. Plus Lorin connaissait les gens, plus il avait de griefs contre eux ; mais, n’ayant point le goût de la solitude, il s’attachait par ses griefs comme d’autres s’attachent par la sympathie. Il cria donc à Clérences, dans un énorme rire :
— Oh ! toi, tu es pire que les autres, parce que tu es de gauche, et de la gauche la plus sournoise… Mais, enfin, je ne désespère pas de toi.
Il y avait un abîme d’arrière-pensées fielleuses dans ces derniers mots : on voyait aussitôt Clérences manœuvrant à l’approche d’une révolution.
Antoinette regardait son frère avec effroi. Elle avait en horreur la politique, mais sa nonchalance lui permettait de supporter un milieu qui l’enveloppait du plus noir ennui. À condition d’être aidée par quelques êtres d’exception. Et voici que son frère, avec qui elle adorait plaisanter de mille riens, devenait semblable aux autres hommes. Gilles déjà, qui l’avait séduite par une apparente légèreté, l’avait ainsi déçue et mortifiée. Heureusement, elle pouvait sans cesse se reprendre au charme de son propre corps ; elle était une chatte qui se délecte en soi-même parmi la vie morose des humains. Encore fallait-il qu’elle trouvât des hommes pour lui faire l’amour.
Galant vint vers elle. Il n’y avait pas longtemps qu’il la connaissait, et il ne venait chez son frère qu’à cause d’elle. Il l’enviait à son frère. Jusqu’à ce soir, bien qu’il l’épiât sans cesse, il ne lui avait jamais parlé directement.
Un peu à l’écart, il lui dit :
— Ils parlent de révolution, mais le seul acte intéressant, c’est de descendre avec un revolver dans la rue et de tirer sur n’importe qui, jusqu’à extinction.
C’était des mots de Caël.
Elle le regarda avec gratitude. Elle ne voyait pas dans ces paroles un défi sérieux, mais une rupture amusante avec toute prétention de donner un sens certain à la vie.
Un moment plus tard, il dit encore :
— La destruction est le seul moyen d’atteindre à des lieux inconnus et merveilleux.
Antoinette se demandait quel amant il pourrait faire ; en tout cas, de tels propos, en déchirant l’atmosphère qui lui pesait d’ordinaire, lui donnaient une sorte de soulagement voluptueux.
Il avait un front charmant, si blanc.