Gilles/02/10
X
La parfaite soumission de Mme Morel à ses devoirs n’avait pu tromper son fils : il l’avait toujours aimée avec commisération comme une victime. Il était sensible au luxe comme elle, mais, en jouissant comme par droit naturel, il n’acceptait pas l’énorme travail d’ennui et de parade qu’elle savait en être le prix. Il osait dire qu’elle en était injustement accablée par son père. Ce père, il le craignait et le détestait. Beaucoup de petits garçons n’ont pas la force de supporter le climat un tant soit peu viril de leur géniteur et font de leur mère l’image admirable de leur propre faiblesse et la justification de leur ressentiment.
Tout cela s’était exaspéré quand son père était devenu Président de la République. Paul avait déjà habité avec sa famille dans des bâtiments officiels, dans des ministères, mais il y respirait une atmosphère dont il savait qu’elle était la même pour beaucoup d’autres politiciens. Dans l’air raréfié de l’Élysée, il pensa étouffer[1].
Ayant pour père maintenant un homme que, non seulement il détestait, mais qu’il méprisait, il s’était vu à la merci de toutes les plaisanteries, de tous les dédains, de toutes les suspicions. Les êtres faibles ne peuvent jamais voir au delà de l’image du monde et de la société que leur offre leur famille. La déchéance de son père lui avait donné l’idée de la sienne. L’esprit de persécution s’était installé chez Paul. C’est pourquoi il s’était précipité dans les bras de Galant et de Caël avec tant d’ardeur ; leur amitié venant inopinément lui offrir la perspective d’un possible rachat. Il s’était épris facilement de leurs propos extravagants. S’il avait lu beaucoup de livres, il ressemblait à tant de jeunes hommes de nos jours qu’on dit cultivés : n’ayant jamais appris à penser, il était incapable de suivre un raisonnement ou d’en interrompre un autre par de justes dissociations d’idées. Cependant, son incurable incapacité de mordre à la réalité lui donnait l’illusion d’être un esprit rare et le mettait de plein-pied avec le bizarre et insaisissable système dont Caël et Galant occupaient le tapis.
Après un dîner en famille, le lendemain soir, Paul, qui avait observé sournoisement son père pendant tout le repas, le suivit dans son cabinet. Le père et le fils étaient en « smoking ». M. Morel, ancien socialiste, né de bonne mais simple bourgeoisie provinciale, dînait tous les soirs en « smoking », même en famille. Cela ne l’amusait pas, mais toute gêne séduisait cet homme qui autrefois avait cru apprendre à commander en se pliant à une certaine idée étroite et banale de la discipline de travail. En revanche, il avait gardé sa petite barbe mal soignée.
Paul, autrefois, pénétrait avec respect dans le cabinet de son père, quand il n’était que député et ministre ; il révérait la majesté du travail[2] ; c’était là que, du matin au soir, le premier employé du pays paraphait[3] des décrets et des lois. C’était là que, de six mois en six mois, il regardait, impuissant, entrer et sortir la farandole des présidents du Conseil démissionnaires et tôt ou tard réinvestis.
M. Morel était un bon père, il aimait son fils et sa fille avec la même tranquille certitude qu’il aimait sa femme. Il prévoyait bien que son fils ne ferait pas grand’chose dans la vie, cela l’étonnait et le décevait, mais ne diminuait pas sa tendresse. Cette tendresse n’était guère masquée par un air sec. Paul ne pouvait pas plus s’y tromper ce soir-là que d’habitude, il n’en était que plus hargneux.
— Qu’est-ce que tu veux, mon petit ?
Paul savait le chemin qu’il voulait suivre et dans quel coin il voulait pousser son père.
— Tu es content de ton métier ? commença-t-il.
Le Président ne fut pas étonné de la question.
— Tu sais bien que non, tu sais bien ce que je pense du rôle d’un président dans ce pays.
Vingt fois il avait tempêté au sein de sa famille ; il pensait que ces tempêtes sauvaient la face pour tous les siens comme pour lui. Paul avait eu souvent envie de demander à son père : « Alors, pourquoi t’es-tu donné tant de mal pour en arriver là ? » Car M. Morel avait mené une âpre intrigue avant Versailles. Mais, bien qu’enfin il se sentît l’audace de poser cette question, il ne se détourna pas de son chemin.
— Tout de même, tu as un peu d’autorité.
— Pas beaucoup.
— Sur la police ?
— Oh ! alors, pas du tout.
Paul regarda son père de façon à lui montrer la pointe de son mépris. Il ricana :
— Tout de même…
Puis, il ajouta :
— En tout cas, tu t’en sers à l’occasion, de la police.
Le Président, qui était un peu distrait par la pensée d’un discours qu’il allait préparer, leva pourtant la tête.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Tu ne sais pas ce que je veux dire ?
— Non, mais parle. Et vite. Parce que j’ai du travail.
Paul conta son histoire, avec une ironique brièveté, avec tant de brièveté que le Président n’y comprit pas grand’chose. Cependant Paul l’épiait, sûr qu’il était au courant et feignait de ne pas l’être. Il avait tu le rôle qu’il devait jouer dans la réunion.
Le Président fronça les sourcils, dans un effort d’attention, tout en disant au hasard :
— Qu’est-ce que ces gens-là ? Alors, ce sont là tes amis ?
— Oui, et ils sont très bien, ce sont les garçons les plus intelligents de notre génération.
Le Président haussa discrètement les épaules.
— Oh ! tu n’es pas au courant. Mais je t’assure…
— C’est possible… Et alors ?
— Eh bien, tu es au courant de la démarche de la police. Je veux savoir si tu l’as autorisée ou si tu l’as provoquée.
Le Président répondit négligemment :
— Ni l’un ni l’autre. C’est la première nouvelle.
— Je n’en crois rien.
Le Président regarda son fils avec surprise : il avait brusquement devant lui un inconnu, un petit être contracté, haineux. Son fils le haïssait ; il n’en avait pas eu jusque-là l’ombre d’un pressentiment.
Cependant ce fut avec calme qu’il prononça :
— Tu dois me croire quand je te dis quelque chose.
Paul se redressa :
— Tu as l’habitude de mentir tout le temps. Le fameux secret d’État.
Le Président haussa les épaules devant tant de puérilité.
— Il ne s’agit pas ici de secret d’État.
— Non, mais de la police, du sale tripatouillage quotidien.
Le Président devint soudain très sérieux.
— Je ne sais pas ce que tu as. En tout cas, je suis très peiné, je vois qu’on t’a changé.
Durci par la terrible routine politique, n’ayant jamais accordé beaucoup de temps à l’étude des sentiments, il ne voyait pas comment lutter contre la fatalité qui s’imposait : son fils le haïssait ; il acceptait cela aussitôt avec une crispation douloureuse. Depuis quelques mois, à l’Élysée, il sentait l’isolement gagner au plus près de son cœur. Il se réfugia dans son habitude d’expédier les affaires.
— Pour ce que tu m’as raconté, je n’y ai rien compris, je te prie de répéter.
Paul se raidit et recommença. Il craignait de faire quelque impair. Son père lui posa des questions, en prenant des notes ; il fronçait de plus en plus les sourcils.
Paul était déconcerté ; il voyait maintenant que son père n’était pour rien dans cette affaire.
M. Morel conclut :
— Je vais m’informer. Pour le moment, laisse-moi travailler.
— Qu’est-ce que tu feras ?
— Comment, qu’est-ce que je ferai ?
— Tu vas laisser interdire cette réunion ?
— Il y a des éléments dans cette affaire qui peuvent fort bien t’échapper.
— Enfin, s’il n’y a rien d’autre que ce que je te dis.
— Nous verrons.
— Alors, c’est ça, ta démocratie ?
Le Président le regardait avec cet effroi des parents qui voient soudain se renouveler sur les lèvres de leurs enfants les mots dont ils font un usage si machinal.
— Tu ne feras pas interdire une pareille réunion : tu te couvrirais de ridicule.
— Je ne veux pas discuter avec toi d’une affaire que je ne connais pas.
— Je te l’ai toute expliquée.
— Je n’en sais rien… Et tu avais l’intention d’aller à cette réunion ?
Paul s’attendait à cette question ; pourtant il frémit.
— J’avais l’intention d’y venir en spectateur.
Le Président baissa la tête, blessé. Il voyait fort bien se dessiner l’affaire, le scandale que la police voulait lui épargner.
— Paul, tu te rends compte de ce que tu veux faire ? Tu ne penses pas être tout à fait conscient. On veut se servir de toi contre moi.
— On ne se sert pas de moi. J’ai ma pensée.
— Et alors, quelle est-elle ?
— J’ai horreur de tout ce que tu représentes.
Un silence tomba entre le père et le fils.
— Et qu’est-ce que je représente ?
— Ce que tu représentes…
Paul resta sans paroles. C’était trop gros. Il entama pourtant une énumération.
— La police, l’argent, l’armée…
M. Morel, qui avait eu une grosse émotion en découvrant que son fils ne l’avait jamais aimé, tâchait de se rasséréner en se disant que son fils entrait dans une crise inévitable. Il se rappela même avoir été socialiste, et en un temps où l’on pouvait croire que cela signifiait quelque violence.
— Quoi ? Tu t’intéresses à la politique, maintenant ?
— Non, il s’agit de tout autre chose. C’est une révolte de l’esprit… mais tu ne peux pas savoir…
Paul sentit le doute dans les yeux de son père sur sa valeur intellectuelle ; il frémit et se tendit à se rompre. Au moment où il allait lancer quelque grossièreté, il se rappela ses amis et qu’il ne voulait pas revenir sans avoir obtenu un résultat.
D’une voix tremblante il acheva :
— Enfin, je me suis porté garant de ton libéralisme à l’égard de mes amis.
Sans plus oser regarder son père, il s’enfuit.
M. Morel avait un sentiment obscur de toutes choses. Par exemple, il savait vaguement que la police surveillait les mœurs de sa famille comme les siennes propres, aussi bien dans une vue de sauvegarde que de malignité. À propos d’Antoinette, il lui en était revenu quelque imperceptible révélation, à travers un des fonctionnaires de la présidence qui était là de toute évidence pour lui mesurer cette manne inquiétante.
Comme il allait convoquer non sans crainte cet intermédiaire, une crise ministérielle éclata. Son cabinet ne désemplit pas de présidents de toute espèce, anciens Présidents du Conseil, futurs Présidents du Conseil, Présidents de partis, Vice-Présidents, Présidents de la Chambre et du Sénat.
Cependant, M. Morel avait une mémoire méticuleuse, et sa famille avait une place importante dans son cœur à côté de l’État ; il trouva donc un quart d’heure pour faire venir cet homme qui faisait la liaison entre la présidence et la police. Il ne fut pas étonné de le voir hocher la tête, plein d’informations insondables, où l’exact et l’inexact devaient se mélanger de la façon la plus saugrenue et la plus dangereuse. Il ne manqua pas non plus de se dire qu’aussitôt la surveillance allait se resserrer autour des siens et que, sinon chez Antoinette, du moins chez Paul, cela provoquerait des réactions fâcheuses.
Après cette crise ministérielle, il y en eut une autre quelques jours après, en sorte que le Président ne pensa à son fils qu’à de très courts instants. Mais quand elle fut dénouée, le policier, un beau jour, demanda à lui parler.
Il semblait fort gêné, mais, dès qu’il parla, il fut visible qu’il jouait savamment de sa gêne. Le personnage était fier de la délicatesse de ses fonctions et tenait à faire valoir le diplomate par-dessus le policier. On avait fait une bien ennuyeuse découverte : Paul avait été pris, avec un de ses amis, dans un établissement infâme où la police avait fait une descente. M. Morel se troubla, car la police ne fait de descentes que là où elle veut.
— Je vous avais dit de vous renseigner sur mon fils. Vous auriez pu me prévenir et éviter d’en arriver là.
— Monsieur le Président, il ne s’agit là que d’une coïncidence. La surveillance que vous aviez demandée, étant très discrète, ne donnait que des indications incertaines qui se sont trouvées fortuitement confirmées d’un autre côté.
— Ce qui veut dire que vous soupçonniez mon fils de mœurs que semble confirmer sa présence dans un établissement de bains, fréquenté dites-vous de façon exclusive.
— Sur ce point, Monsieur le Président, il ne peut guère y avoir de doute.
Il entra lentement dans les détails : on avait trouvé Paul dans le plus simple costume avec M. Cyrille Galant, beau-frère de Mme de Clérences, déjà noté, dans la même salle que cinq crapules marquées depuis longtemps.
M. Morel mit tout son soin à garder sa contenance, comme autrefois devant la plus venimeuse interpellation. Non seulement il était frappé dans son sentiment paternel, mais il voyait se préciser une trame fort inquiétante. Ce n’était pas d’aujourd’hui qu’il apprenait qu’il était à la merci, de la manière la plus intime, d’une autorité indéterminée. En ce moment, elle esquissait une manœuvre particulière contre lui. Il en connaissait bien la raison : bien qu’il eût peur et bien qu’il ne pût se croire, au fond de lui-même, aucune chance de succès, un reste de passion pour l’efficacité que lui avait laissé son ancienne vie de travail l’avait entraîné à résister à un déplacement de majorité qui se préparait dans l’ombre et qui devait livrer le pays au gros Chanteau, le plus illustre, le plus prétentieux et le plus débile des intrigants parlementaires.
Il causa assez longuement, en dissimulant autant que possible ses arrière-pensées ; il voulait s’assurer des intentions malveillantes de la police. Celles-ci, le fonctionnaire les laissa transparaître.
— Naturellement, toutes les personnes impliquées dans cette affaire ont le plus grand intérêt à se taire. L’affaire n’aura aucune suite, naturellement.
Le Président était obligé de conclure que ceux qui se taisaient pourraient parler à l’occasion, avec autant d’obéissance que pour le moment ils se taisaient. Quand il fut seul, il réfléchit et décida qu’il fallait à l’égard de son fils frapper fort et vite, profiter de l’effroi où l’avait sûrement jeté cet incident.
Il lui fallait d’abord parler à sa femme qui s’étonna, se scandalisa, nia, se désola. C’était une rançon de plus à payer ; la vie de Mme Morel se passait à payer des rançons pour ces honneurs où elle ne trouvait que de la fatigue et aussi depuis quelque temps une sorte d’effroi. Elle pleura avec une amertume qui parut ancienne à son mari et lui fit entrevoir une lassitude prête à crier.
— Qu’allez-vous faire ? demanda-t-elle.
— Il faut que nous l’éloignions de Paris pendant quelque temps et que… Ces choses-là se soignent maintenant… Une espèce de maison de santé en Suisse ou ailleurs.
— Il ne voudra pas.
— Il a eu peur, c’est le moment d’agir.
Mme Morel avait déjà vu Antoinette se fermer, se détourner d’elle, s’éloigner dans un monde incompréhensible ; maintenant, c’était Paul, son préféré.
- ↑ Deux phrases censurées en 1939 :
« De plus, que son père eût souhaité devenir Président le destituait à ses yeux de tout ce qui jusque-là avait provoqué, en même temps que sa crainte, son involontaire admiration. L’apparat mesquin et ridicule de la Présidence soulignait ce fait déconcertant d’un homme qui avait montré jusque-là, et surtout pendant la guerre, le goût du travail sinon de l’énergie, et qui pouvait soudain accepter de n’être plus rien ; par contre-coup, il cessait d’avoir jamais rien été. » — Note Wikisource, texte de l’édition Folio, 1990, p. 343. - ↑ Un fragment de phrase censuré en 1939 : « mais maintenant, c’était le lieu même de la déchéance. » — Note Wikisource, texte de l’édition Folio, 1990, p. 344.
- ↑ Une expression censurée en 1939 : « à tire-larigot » — Note Wikisource, texte de l’édition Folio, 1990, p. 344.