Gilles/02/11
XI
Tandis que Paul parlait, Gilles frissonnait ; c’était cela, c’était bien cela. Ainsi donc, il n’avait rien exagéré quand il avait senti, depuis la fin de la guerre, l’air s’épaissir de plus en plus autour de lui ; il n’avait pas eu tort de soupçonner qu’une ombre pesait sur le sexe comme sur le caractère de chacun, il n’avait pas eu tort de soupçonner ses amis. Depuis longtemps, tout lui semblait douteux, louche ; maintenant, tout se déclarait irrémédiablement hostile à la vie, tout était définitivement au service des forces de destruction. Dora sentait cela et rien d’autre ne l’éloignait de lui. À cette pensée, une affreuse crispation d’inquiétude et de rage le saisit. En observant Paul, il eut un nouvel étonnement : le jeune homme était décomposé par la honte et la peur ; mais il en tirait une aisance inattendue : il se livrait à lui comme il n’avait jamais pu le faire sans doute avec personne. Pourquoi était-il venu le trouver ? Parce qu’il savait que lui seul dans leur milieu représentait la santé. « Et pourtant, je ne suis pas sain moi-même. Mais j’ai gardé forte en moi l’idée de la santé qu’y a mise le vieux Carentan. » Les autres le savaient ; de l’avoir ignoré, voilà ce qui à cette minute l’étonnait et le bouleversait. D’un mot, il pouvait peut-être confirmer Paul à jamais dans son retour vers lui. Il pensa à Cyrille, il se voyait une force qui pouvait contre-balancer sa force.
Il demanda brutalement :
— Alors, tu es pédéraste ? Tu couchais depuis longtemps avec Galant ?
Paul haussa les épaules :
— Mais non, je n’ai pas couché avec lui. Tu comprends, je voulais voir, je regardais les autres.
— Mais tu étais nu, mêlé à eux ?
Gilles sentit que sa voix s’alourdissait.
— Ils essayaient, mais je ne voulais pas.
— Et lui ? demanda Gilles, dans un effort pénible.
— Ah ! lui… Il fait ça par défi, comme le reste.
La voix presque enfantine prenait une sorte de poids.
— Quel reste ?
Paul se tut ; il craignait de trahir Galant. Ils arrivaient au fond du caractère de l’homme. Gilles s’arrêta aussi. Ce fut sur les apparences qu’il insista :
— Enfin, il a été plus loin que toi ? Qu’on sache enfin à quoi s’en tenir.
La voix de Gilles se durcissait. Il voulait sortir de cette équivoque persistante.
Paul se taisait, maussade. Gilles s’arrêta. Quel écœurement. Il se replia sur le rôle banal de l’ami plus âgé qui donne un conseil.
— Il faut tout raconter à ton père, pour qu’il arrange tout.
— Jamais. D’ailleurs, c’est lui qui a monté tout cela.
— Comment peux-tu croire que ton père ait recherché un pareil scandale ?
— Il me hait. C’est un bourgeois ignoble. Alors, tu prends parti pour lui contre moi ?
Paul d’un seul coup s’éloignait de Gilles, le regardant d’un air de défi sournois. Cette haine du fils pour le père était si misérable que le cœur manqua à Gilles.
Paul se retrouvait dans l’horrible état de tension dont la confession, un instant, l’avait soulagé ; depuis quelques jours les incidents les plus contradictoires, mais tous également cruels, s’étaient abattus sur lui. La vie avait commencé à se révéler à lui et tout de suite avait pesé d’un poids écrasant.
Il n’avait point le goût que supposait sa présence dans l’établissement de bains ; il n’était venu là véritablement que par forfanterie à l’égard de Galant. Il avait été horrifié par ce qu’il avait vu, il s’était senti sali. Et Galant lui avait fait encore plus horreur que les autres. Par là-dessus, l’arrivée de la police lui avait donné le coup de grâce. L’univers lui était apparu comme un grouillement délirant et grimaçant, sans issue possible, car il lui fallait supposer qu’un guet-apens lui avait été tendu par son père et peut-être par son ami. Calomniant son père, il se demandait en plus si Galant n’avait pas voulu le compromettre et le jeter dans un scandale qui compensât et dépassât largement celui de la réunion publique rendue impossible. Il avait bien vu que Galant et le chef des policiers se reconnaissaient. (C’était, en effet, M. Jehan.) Ainsi Galant ne voyait en lui qu’un instrument. Paul ne le haïssait pas pour cela ; il l’en admirait même plus qu’auparavant. Mais il en était profondément humilié.
Gilles, qui ne téléphonait jamais à Galant, le fit à la suite de la visite de Paul et lui demanda de venir le voir.
Galant recherchait moins Gilles depuis qu’il avait fait la connaissance d’Antoinette et surtout depuis qu’il était devenu son amant. Il avait eu une grande joie de cette conquête que longtemps il avait cru espérer en vain, mais une joie amère. Non pas qu’il ressentît encore qu’Antoinette fût la femme de son demi-frère abhorré, et d’ailleurs beaucoup moins abhorré depuis quelque temps, depuis que le député avait pris position contre le père de Morel ; mais si ce qui l’avait rendue le plus attirante à ses yeux, c’est qu’elle avait appartenu à Gilles, la possession lui rendait ce fait intolérable. D’autant plus que Gilles, ignorant l’aventure, pouvait à l’occasion parler de son ancienne maîtresse avec une légèreté blessante.
Pourtant, Galant pouvait s’estimer heureux : Antoinette goûtait éperdument ses négations forcenées qui flattaient la rancune qu’elle avait contre sa famille et mille choses qu’elle liait à sa famille. Elle le trouvait aussi beaucoup plus artiste que Gilles parce que plus précieux. Du reste, il lui était difficile de ne pas trouver quelque plaisir dans les bras d’un homme et elle s’accommodait de la sensualité de Cyrille, bien que celle-ci fût peu pénétrante et glissât comme un bavardage.
Paul, après avoir quitté Gilles, était allé tout raconter à sa sœur. À cause de son préjugé d’immoralisme, elle devait trouver tout cela piquant, aussi bien de la part de son frère que de son beau-frère et amant. Elle interrogea Cyrille avec une curiosité amusée ; cependant, contrairement aux dires de Paul, il nia toute participation personnelle à l’orgie surprise par la police.
Cyrille Galant vint voir Gilles chez lui. Il remarqua aussitôt que Gilles prenait en pitié le pauvre Président menacé par une aussi sale histoire.
— Est-ce que par hasard tu te sentirais quelque chose de commun avec M. Morel, ce vieux salaud, cette vieille crapule, cet ancien socialiste qui fait des discours sur la patrie ?
Il parlait d’un ton doux, mais péremptoire.
— Tout cela n’a rien à faire avec le père Morel ; il s’agit d’abord de Paul. Tu sais très bien qui est Paul Morel : un être faible, à la merci du premier qui se soucie de l’entraîner.
— De l’entraîner ! Nous ne l’entraînons pas du tout. Il est assez grand pour savoir ce qu’il a à faire.
— Tu sais très bien comment on peut le mener.
Galant trancha :
— Nous poursuivons systématiquement un certain plan de démoralisation générale.
Cette façon de dire : systématiquement, en imitant le ton de Caël, fit éclater Gilles.
— Ce n’est pas à moi que tu vas parler sur ce ton de bateleur arrogant.
Gilles avait haussé la voix.
— C’est à toi.
— Alors, s’écria Gilles dans un transport amer, tu me prends pour un imbécile. C’est bien ce que je pensais.
Il était transporté. Il lui semblait atteindre enfin un point qu’il avait toujours cherché : une explication avec Galant.
— Tu m’as toujours considéré comme un imbécile. Crois-tu que j’aie jamais pris un instant au sérieux toutes vos fariboles.
Galant le regardait avec inquiétude. Il avait aimé en lui un être complexe, oscillant, sensible, qu’il pouvait dominer et dont, après cela, il pouvait savourer les accès d’humour. Car Gilles, pour satisfaire la curiosité qu’il avait des agissements du groupe Révolte et dans la mesure où son horreur désespérée du monde moderne les lui faisait admettre comme manifestations suicidaires de ce monde, contenait le dégoût qu’il en avait aussi sous le masque de l’humour. Il avait si bien dissimulé que, le voyant soudain se découvrir et se cabrer, Galant s’étonna.
Gilles revint à la charge sur Paul.
— Tu sais bien que Paul n’a ni culture ni personnalité ; il ne peut que répéter une leçon qu’il a apprise.
— Je ne me fais pas du tout la même idée que toi de ce jeune homme. Je l’ai toujours trouvé supérieur à ce que tu m’avais dit de lui.
Ainsi donc, Galant continuait à feindre comme si Gilles n’avait rien dit, il le défiait outrageusement. Gilles était soulevé de colère, mais il pensait toujours à Paul.
— En tout cas, si tu te fais une telle idée de son esprit, tu devrais avoir d’autant plus pitié de sa santé.
— Ah ! la belle histoire. Tu parles comme M. Morel lui-même.
— Tu sais très bien qu’il a eu des troubles très graves à quatorze et à seize ans. Tu m’as dit, un jour, qu’il devrait être psychanalysé.
— Bah ! nous devrions tous l’être.
— Enfin, tu vois très bien la faiblesse de Paul, comment elle s’explique par l’atmosphère où il a été élevé. Il a lu les journaux où quotidiennement, de droite et de gauche, on traitait son père de menteur, d’hypocrite, de traître. Et il y a la réaction secrète à travers lui de sa mère contre son père, tout ce que tu voudras.
— Et puis, après ?
— Comment ? balbutia Gilles.
— Oui, après ? Même si c’est vrai. Allons-nous laisser passer une occasion comme celle que nous offre ce garçon ?
— Voilà ! grimaça Gilles.
Ainsi Galant avouait, cyniquement. Gilles trembla de ne pas tirer tout le parti de cet aveu. Il lui semblait qu’aussitôt que l’autre avouait la discussion allait se déplacer et qu’il ne saurait la maintenir sur le terrain où il pouvait triompher.
— Tu avoues, tu avoues, bégaya-t-il.
— Je n’avoue rien du tout. Je demande seulement si nous voulons agir, oui ou non ?
Gilles serra les dents. N’avait-il pas souvent vanté, lui aussi, à propos de Berthelot par exemple, les mérites de l’action cynique. Cependant, il persista :
— On choisit ses cobayes. Paul mérite la pitié.
— Tu le méprises.
— J’ai de l’affection pour lui.
— Non, c’est de M. Morel que tu as pitié.
— Je ne pense qu’à Paul.
Galant continuait de s’étonner de l’acharnement de Gilles. Il jugea bon de le ménager.
— Oui, bien sûr, tu as de l’affection pour Paul. Moi aussi.
— Toi aussi !
— Tu avoueras que Paul n’a donné aucun signe de faiblesse depuis que nous le connaissons.
— Il n’a, au contraire, donné que des signes de faiblesse ; mais ne recommençons pas.
— Sans doute, maintenant, livré à son père, il va flancher.
Gilles frémit un peu en pensant aux étonnements du Président devant l’aventure de son fils.
Quand Cyrille fut parti, Gilles s’aperçut que la fureur de la discussion lui avait fait oublier le grief le plus gros qu’il avait contre son ami : il ne l’avait pas interrogé sur l’affaire des bains. Galant avait su l’en détourner.