Gilles/02/12
XII
Le désespoir dans le cœur, le Président fit venir son fils. Cette affaire, mieux que toutes les expériences qu’il avait essuyées depuis le début de son septennat, avait réussi à le déprimer. Il se sentait d’autant plus acharné à continuer comme un automate. « C’est ça être un homme de devoir, pensait-il, c’est de ne croire à rien, même pas à soi, et de continuer. » Il lui venait une joie amère à voir l’ampleur que prenait son supplice : on l’avait dépouillé de toute qualité d’homme, on lui prenait ses enfants, sans doute on l’assassinerait.
Quand Paul entra dans le bureau de son père, il le haïssait plus que jamais ; mais cette haine prenait un caractère désespéré, car elle ne s’appuyait plus sur sa foi dans Galant et Caël.
Il fut surpris de son air si sincèrement triste. Il ne renonça pas pourtant à prendre l’offensive.
— Ta police a bien travaillé.
— Écoute, mon enfant, je ne chercherai pas à te faire comprendre les choses. Tu me détestes. Tu es plus aveugle qu’aucun de mes ennemis… Je ne t’ai pas appelé pour te parler comme pourrait le faire un père… Simplement, pour te prier de t’absenter pendant quelque temps.
Paul était frappé du ton tout à fait découragé de son père. Il avait de la peine à y voir une habileté ; il pensa que son père était écrasé par l’idée qu’il se faisait de ses mœurs. Il aurait bien voulu se disculper sur ce point ; mais comment le faire sans céder sur les autres points ?
Son père ajouta :
— Le mieux serait que tu t’arranges avec ta mère pour cette absence.
Paul eut un sursaut de rage.
— Comment ? Tu lui as tout raconté ? C’est ignoble.
Le Président resta silencieux une seconde.
— Étant donné nos rapports entre toi et moi, je voulais que quelqu’un que tu aimes puisse…
Il s’arrêta, son lorgnon s’embuait.
— Enfin, va voir ta mère et laisse-moi travailler.
Le Président, qui n’avait rien espéré, resta ahuri devant l’effet de sa réserve : son fils éclatait en sanglots. Mais il s’empressa de sortir.
Seul, Paul se trouva dans un univers pire qu’auparavant ; un univers qui se dérobait à la haine comme à l’amour. Il courut chez sa mère. En y allant, il songeait avec effroi qu’elle ne lui avait rien dit de ce qu’elle savait depuis trois jours. Qu’éprouvait-elle ? Et qui était son père ? Pourrait-elle le lui dire ?
— Écoute, maman, toute cette histoire est idiote ; je ne suis pas comme tu crois.
Il s’étonna d’avoir pensé à dire cela avant toute autre chose, il songea au mépris de Galant ; mais il se laissa aller, pleura encore, demeura dans les bras de sa mère.
Au bout d’un moment, il la regarda avec une amère insistance.
— Me crois-tu ?
Il vit que sa mère ne le croirait jamais : elle pensait que le mensonge était la pudeur de l’étrange personnage qu’il était devenu. L’irrémédiable s’accumulait de toutes parts autour de lui. D’une minute à l’autre, il avait vécu.
— Mais oui, je te crois.
Elle le regardait avec un regard trop indulgent, secrètement curieux.
— Je voudrais t’expliquer.
— Non, ne m’explique pas. Plus tard… Mais non, d’ailleurs, je te crois… Seulement, tu vois, nous sommes entourés d’ennemis. Ton père est dans une période très difficile, c’est pourquoi…
— Oui, il veut que je m’en aille. Mais où ?
Il la regarda, désemparé.
— Pourquoi veut-il que je m’en aille ? reprit-il avec effort pour ne pas renoncer à son attitude ancienne.
La mère mentit.
— C’est moi qui voudrais… Je ne puis supporter qu’en ce moment où ton père est si attaqué tu sois tout le temps avec des gens qui le haïssent.
Elle baissa les yeux.
Paul éclata faiblement.
— Oui, naturellement, moi je ne compte pas. Il n’y a que lui qui compte. Pourquoi m’as-tu mis au monde ? Alors, je ne puis être que le fils de mon père. Je ne puis avoir mes opinions.
— Plus tard, tu pourras. Mais si jeune… de cette façon…
Il la regarda avec une rage d’impuissance et il se vengea de tout sur elle.
— Et toi ? Est-ce que tu l’aimes ? Tu veux que je sois comme toi, que je me sacrifie pour rien, sans l’aimer, parce qu’il est un monsieur dont parle la foule des idiots. Non, non…
Elle le regarda avec effroi.
— Ton père est un homme extrêmement bon.
— Qu’est-ce que cela a à faire avec l’amour, je te le demande ? Est-ce que tu ne détestes pas sa bonté pour toi ? J’espère que tu l’as trompé.
Elle était révoltée de la cruelle indiscrétion.
— J’ai toujours eu pour ton père un respect absolu et une grande admiration et une reconnaissance…
En effet, elle s’était toujours ingéniée avec un soin minutieux à tenir en dehors de son cœur le moindre sentiment inavouable contre M. Morel. La présence de la moindre malice y aurait tout dérangé ; elle avait toujours tenu son cœur propre comme une bonne ménagère tient propre son petit intérieur, mais, aujourd’hui, cette parfaite stérilisation ne recevait pas la récompense qu’elle en avait toujours attendue.
Le mot « admiration » avait surtout touché Paul qui en éprouvait beaucoup de jalousie et de scandale. Qui au monde pouvait admirer ce vulgaire politicien ? Et elle pensait qu’il était beaucoup mieux que lui. Lui qui n’était rien était tout de même d’une autre classe. Mais que dire, sans l’insulter, sans la traiter de sotte ? Sa mère était une sotte. Seulement, elle était si jolie. Sotte et atrocement hypocrite. Le monde entier se dressait avec une dureté de métal contre lui, l’hypocrisie de sa mère entre celle de son père et celle de Galant et de Caël faisait une paroi de prison parfaitement circulaire et lisse autour de lui. Contre cela, il ne sentait que sa rage, sa faiblesse vibrante ; il y avait dans son cœur une vibration spasmodique qui l’épuisait.
Et elle le chassait. Eh bien oui, il s’en irait ; il ne demandait qu’à fuir. Mais il se vengerait un jour ; il ferait quelque chose, un jour. On peut toujours se venger, faire souffrir les êtres, un instant. Oh ! quel instant !
Mme Morel voyait sous quelle atroce convulsion succombait son fils. Elle en éprouvait une grande épouvante, une grande répugnance et une grande pitié. En pleine panique, elle se jeta sur lui, le serra contre sa belle poitrine, à peine lourde.
Il se débattit d’abord, puis éclata de nouveau en sanglots. Les sanglots, c’était tout ce monde plus fort que lui qui le secouait, lui fendait la poitrine. Pourtant, peu à peu, la chaleur douce de la belle femme le pénétra ; il se détendit dans une faiblesse infinie, délicieuse.
Il fut heureux qu’elle lui parlât de la maison de santé. Ce serait de nouveau cette douceur de l’enfance choyée dont il n’aurait jamais dû sortir.