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Gilles/02/14

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XIV

Gilles loua une petite maison sur la côte des Maures. Il s’y débattit dans une folle solitude. Il avait des amis aux environs, mais, pour rien au monde, il ne les aurait vus ; il ne voulait pas de soulagement. Il avait essayé de se saouler, mais le poids de l’alcool par-dessus celui de la souffrance faisait une surcharge insupportable. « C’est un cautère sur une jambe de bois », il répétait toute la journée de telles phrases toutes faites. Il fallait accepter la solitude, c’était la réalité même de sa souffrance ; la solitude prenait des proportions fantastiques, c’était décidément sa destinée. « C’est un don inestimable qui m’est fait, prononçait-il avec une gravité dérisoire, que de connaître le sort humain dans toute sa nudité. Les solitaires sont riches de tout l’aveu de la véritable situation humaine. » Cette fatalité dominait aussi inexorablement ses rapports avec les femmes que ses rapports avec les hommes. Vis-à-vis des hommes, c’était supportable, car, après tout, la rudesse est la règle de ce côté-là. Mais avec les femmes, on se prend à croire à la douceur. « Cette mer n’est pas plus douce. » La maison était bâtie à pic sur un rocher sans cesse baigné par une égale Méditerranée. Ce mois de janvier était doux et cette mer était douce ; elle ne semblait rouler sur elle-même que pour sa propre volupté et celle des humains ; et, pourtant, elle n’était qu’une seule palpitation cruelle. Du reste, ce spectacle qu’il considérait stupide du matin au soir lui était indifférent. Comme pendant la guerre, sous un bombardement, la lecture de Pascal. L’idée de sagesse lui paraissait un mythe injurieux.

Il se souvint de Myriam. Trop faible pour penser autrement que la plume à la main, il se mit à écrire sur cette première expérience de sa vie. Sa plume grinçait sur une aridité sans nom, affreuse sécheresse qui nargue l’âme mystique destituée de la grâce. Ce petit grincement luttait seul contre le silence. Il lui fallait pourtant supporter, à quelques moments, les allées et venues d’une femme qui venait faire cuisine et ménage : elle était assez jeune et assez jolie, bien que sale. Elle avait manifesté la méfiance profonde que toutes les classes de la société, mais surtout le peuple, éprouvent à l’égard des solitaires.

Il ne pensait pas beaucoup à Dora telle qu’elle était maintenant. Il en recevait des lettres lamentables. Lettres où elle lui écrivait qu’elle n’avait guère le temps de lui écrire, où elle lui administrait des descriptions du temps où ils seraient heureux, comme une potion calmante, lettres remplies d’effort et de stérilité.

Un jour, il reçut un télégramme, elle arrivait. Alors, soudain, ce solitaire eut un mouvement de fatuité. L’habitude des gestes ou des sentiments les plus superficiels peut reparaître par-dessus les états d’âme les plus profonds. Elle arriva.

L’envie de faire l’amour revint à Gilles et il se montra pressé de la prendre. Il le fit fort sommairement. Elle lui parut ardente ; elle faisait maintenant l’amour avec lui comme elle avait voulu le faire quand elle l’avait rencontré dans l’escalier de l’hôtel de Biarritz, sans affabulation sentimentale ; elle savait qu’elle ne l’épouserait pas. Elle se séparerait de Percy, sans divorce. Gilles lui avait apporté la liberté et elle ne céderait pas à la folie inconséquente qui la pousserait à reprendre pour lui ce qu’il lui avait donné. Il lui avait donné la liberté des sens et une espèce de liberté morale. Elle pouvait les exercer contre lui et contre Percy, qui ne l’apitoyait plus du tout. Celui-ci, d’ailleurs, comprenant qu’elle ne divorcerait pas, avait cessé d’être habile et ne cachait plus sa rancune ; il y avait de quoi, car elle compromettait sa carrière après l’avoir facilitée.

Elle avait trompé Gilles à Paris, dans ces dernières semaines, avec un homme qu’il avait un peu soupçonné, l’ayant vu un soir chez elle. Et cela aussi faisait qu’elle jouissait du corps retrouvé de Gilles avec une fougue plus déliée. Celui-ci ne vit rien, il était confit dans une dévotion obtuse.

Elle ne passa que deux nuits chez Gilles. La maison était charmante, appartenant à un musicien de goût simple et vrai. Avec deux ou trois menus objets personnels, Gilles y avait mis sa marque qui mélangeait toujours l’austérité et la volupté. Elle considérait maintenant ces détails avec plus de compréhension, une curiosité rétrospective.

Il l’accompagna à Cannes où étaient ses filles. Il faisait froid, mais la lumière était d’une pureté cristalline et le déjeuner, dans une auberge de la route où ils se trouvèrent seuls, fut gai. Elle s’amollissait, elle s’infléchissait de nouveau au rythme de sa vie. Il était tendre, mais d’une tendresse si désabusée et si lointaine qu’elle lui paraissait agréablement discrète. Elle apercevait de nouveau, comme dans la forêt de Lyons, le style de sa vie. Ce style qui lui avait paru incommunicable, trop particulier et dérobé, passait doucement dans ses nerfs comme un charme. Elle eut soudain le sentiment que, si elle lui déclarait sa tromperie de Paris, il n’aurait qu’une brève convulsion, mais qu’ensuite tomberait le moule tragique où il était prisonnier. Devenant les meilleurs amis du monde, hors de toute ambition emphatique, soudain, ils ne pourraient plus se quitter.

La Provence parlait mieux pour lui que Paris. Elle oubliait la leçon insidieuse de Percy qui lui avait montré la France derrière Gilles. Elle s’était aperçue qu’elle était étrangère à la France et qu’elle n’avait ni le besoin ni les moyens de se livrer à cette opération infiniment risquée qu’est un expatriement. Mais si, à Paris, on ne voyait que le peuple qui paraissait épuisé, dégénéré, plein de manies et de vices, ici on ne voyait que le sol, d’une noblesse peu voyante, mais certaine.

Gilles avait bonne mine, paraissait plein de santé et d’allant ; elle voyait comment, par certains petits côtés physiques, elle pourrait le façonner à son goût.

Cependant, la nuit à Cannes déplut à l’Américaine. Aussitôt que le soleil avait disparu, il avait perdu l’éloquence fine et sobre qu’elle avait goûtée au restaurant. Soudain abominablement triste, il n’avait paru penser qu’à faire l’amour. Amour, dîner, amour, sommeil, amour. Elle se voyait reprise par les excès de l’amour adultère et elle s’imagina que leur vie en commun ne pourrait être que pareille.

Elle le quitta, en répétant ses promesses inutiles. Seul, il comprit très bien tout ce qui s’était passé.

Il se retrouva devant le trou noir de l’absence. Il retourna à la maison des Maures, mais le supplice fut insupportable. Il alla à Cannes. Là, il chercha « des amis » et en trouva toute une bande qui vivait aux confins de la mort et se flagellait avec ces deux minces fléaux : l’inversion et la drogue. Tous ces gens ne le haïssaient pas moins qu’il ne les haïssait lui-même, mais le supportaient comme il les supportait. C’était une dérision particulièrement atroce, souffrant comme il souffrait, de se trouver au milieu de ces faux frères, de ces mièvres sardoniques, de ces aigres-doux, de ces gens qui jouaient avec la mort sans l’aimer. Il attendait une lettre.

Elle arriva. Elle n’était pas moins décevante que celles qu’il avait reçues jusque-là. Il lui vint un petit rire timide. Cependant, il ne songeait nullement à renoncer. Il était obsédé par l’idée que n’ayant jamais assez donné aux femmes, à celle-ci au moins il donnerait autant qu’il pourrait. Il pensait que c’était donner que de tout supporter, de passer par toutes les humiliations de l’attente et de la patience ; il entrevoyait pourtant aussi que c’était tout compromettre, tout perdre, que de la laisser ainsi abandonnée à elle-même.

Il revint donc encore une fois à la petite maison des Maures et reprit le harnais de son étrange étude sur Myriam. Incapable de voir tout à fait clair dans son état d’âme du moment, agité par les vents tourbillonnants de la passion, il cherchait un point d’appui dans la connaissance exacte d’un autre moment de sa vie, d’un autre aspect de son âme. Il voyait comment le crime peut être subtil et quel biais de faiblesse et de pitié il avait trouvé pour prolonger son attentat sur Myriam. Cependant, bien qu’ayant entrevu, auparavant, la ressemblance qu’il y avait entre sa situation d’alors et celle de Dora maintenant vis-à-vis de lui, la comparaison ne s’achevait pas dans son esprit. Le sens vital en repoussait encore la conclusion menaçante. Il lui écrivait de courtes lettres d’où il s’acharnait à écarter toute parole de doute ou d’impatience.

Les jours passaient et cette remarque lui revenait qu’il avait déjà faite à la guerre : les jours ne lui paraissaient pas moins rapides dans la peine que dans la joie.

Dora devait revenir pour dire adieu à Gilles, avant le départ pour l’Amérique. Ses lettres se faisaient plus courtes, mais plus tendres. Elle annonçait que « les choses s’arrangeaient », que « Perçy commençait à comprendre ». Se sentant près du départ, près de la libération, elle ressentait comme un caprice irrésistible l’envie de lui donner une dernière joie, au prix d’un dernier mensonge.

Elle arriva plus tôt qu’elle n’avait promis. Deux jours avant, il était allé à Cannes et, dans la joie superficielle que lui avait causée un télégramme où elle lui disait que « tout était décidé entre Percy et elle », il avait couché avec la première putain venue.

Brusquement, il avait complètement changé et avait rebondi dans un plan qu’il avait oublié depuis des mois. Il se regardait dans la glace et s’entendait dire à mi-voix des choses d’un trivial cynisme. « Je l’ai eue », ou « l’affaire est dans le sac ». Quand elle arriva, il sentit que son changement s’accentuait. Tout son être se détendait ; il était capable de jeter sur elle des regards narquois et critiques : décidément, elle n’était pas très jolie, paraissait plus vieille que son âge, avait un nez informe et un peu rouge.

Elle le mit au courant des événements. Percy avait obtenu son rappel. L’influence de sa famille à elle à Washington arrangeait les choses et il retrouverait un bon poste au Secrétariat d’État. Elle s’en irait avec ses filles chez sa mère en Virginie. Mais le principal était ceci : il était convenu que, si au bout de six mois, elle persévérait dans sa volonté, Percy lui accorderait le divorce.

Elle paraissait heureuse et, devant les certitudes d’avenir qu’elle lui montrait, Gilles regardait en arrière, d’un regard hébété, le désespoir qui avait rampé sur toutes ces semaines et les avait écrasées l’une après l’autre.

Il restait fêlé. Il continuait de voir tout sous le jour d’irrémédiable révélation qui l’avait frappé à la lecture des télégrammes reçus, au début, à Paris. Et l’absence est, à la longue, un poison ou un remède sûr : maintenant, la chair de Dora lui paraissait s’être transmuée dans une substance inconnue qui la faisait lointaine et improbable. Il ne songeait plus à la désirer. Il compara tous ces délais qu’il venait de supporter et qu’il supporterait encore à ceux des fiançailles dans une famille bourgeoise et elle vit un éclat ironique dans ses yeux. Il ne chercha pas à le lui cacher ; elle eut un choc, mais ne dit rien.

Ils parlèrent de l’avenir en termes un peu compassés. Qu’allait-il faire ?

— Vous êtes en train d’écrire un livre ; vous avez beau me dire que ce ne sont que des notes. À force de notes, on fait un livre ; c’est une surprise que vous voulez me faire.

Ils étaient devant la table où il avait, en effet, écrit.

— Un livre, il s’agit bien d’autre chose, répondit-il, faisant effort de patience.

Il n’avait plus du tout envie de lui expliquer quoi que ce fût. Elle ne saurait jamais rien de toute sa souffrance de ces derniers mois. Il n’avait aucune envie de lui en parler.

— Que ferez-vous enfin pendant ces six mois ?

— Je crois que j’irai au Maroc, dans le Sud, aussi loin que possible dans le Sud.

Elle remarquait son changement, mais elle était contente ; tout son contentement venait de l’idée de la séparation d’avec Percy. Avec Gilles, elle voulait encore jouer à ce jeu qui l’avait enchantée : faire des projets. Pour lui, les projets c’était aussi amer que l’absence.

Elle parlait des deux avenirs qui étaient devant eux, du plus proche qui devait être bref et du plus lointain qui ne devait jamais finir. Tout en bavardant, elle songeait qu’elle jouirait beaucoup plus librement de sa fortune ; elle exigerait de Percy un arrangement dès leur arrivée à New-York.

Elle lui avait souvent dit qu’elle souhaitait qu’il vînt aux États-Unis. Elle lui parlait de ce voyage comme d’une révélation qui lui manquait et qui, à coup sûr, le bouleverserait de fond en comble. Il hochait la tête, séduit et méfiant, modeste et hautain. Après l’expérience intime qu’il avait eue d’un certain nombre de caractères américains, il était venu à croire que ces gens n’avaient pas pu se défaire de toute la vieillesse spirituelle qu’ils avaient emportée d’Europe et que, bien au contraire, ils n’avaient gardé que les éléments les plus vieillissants, tout cet abominable et caduc mythe moderne fait de rationalisme, de mécanisme et de mercantilisme. Il avait trouvé tous ses amis américains plus tendus que solides, emportés par une frénésie disparate et sans objet. Somme toute, pour eux, la jeunesse était en arrière comme pour les Européens, et elles étaient vaines, les incantations scientifiques dont ils usaient avec une crédulité si obtuse pour évoquer le fantôme imbécile du bonheur, faute de dieux. Mon cher vieux Carentan, les dieux sont morts.

Il ne croyait pas au miracle qu’elle lui promettait ; il avait cru que ce serait bien plutôt lui qui lui ferait connaître un miracle, en la rattachant aux sources primitives cachées dans les fondements intimes des plus vieilles civilisations. Il y avait eu entre eux, sur ce point, un grave malentendu qui, étant le plus secret, était peut-être celui qui avait engendré tous les autres.

Tout d’un coup, ils découvrirent ce malentendu au détour d’une phrase. Elle lui parlait de nouveau de cette vieille maison coloniale où sa mère vivait en Virginie.

— Quand nous vivrons en Virginie, disait-elle sans vergogne…

Brusquement, il sursauta. Il n’avait jamais supposé cela. Il découvrait quel sort le menaçait. Il en serait avec Dora comme avec Myriam : il serait dans sa dépendance spirituelle parce qu’il serait d’abord dans sa dépendance matérielle. Là où était l’argent, là était la patrie de Dora, là devait être la sienne. Il se rappela qu’il avait désiré, quelques jours, l’argent de Dora, un peu comme autrefois celui de Myriam. Sans doute, cela avait-il sali tout.

— Mais je ne pourrais pas penser si je demeurais en Amérique. Je ne crois pas que je pourrais y séjourner longtemps.

Ce n’était pas ce qu’il voulait dire, c’était trop trancher, car, en dépit de ses préférences les plus profondes, il ne manquait pas à l’égard de quoi que ce soit de curiosité et de sympathie, et il était capable de se prêter aux expériences les plus excentriques. Il supporterait certes l’ambiance américaine plus aisément et plus heureusement que le voisinage de l’opium ou de l’anarchie débile de Révolte. Aussi, le son intransigeant de son exclamation le frappa, comme il frappa Dora.

Ils restèrent un moment silencieux. Effaré, il n’essaya pas de rattraper ce qu’il avait dit et regarda le paysage fin et modeste de la Provence qui était autour d’eux : il lui sembla qu’il venait de dédier à ce paysage sa rupture avec Dora.