Gilles/02/16
XVI
En annonçant à Gilles que tout était fini, Dora croyait avoir agi après mûre réflexion. Certes, elle avait tourné en rond pendant des heures dans sa chambre ; mais pour un être en crise, une heure de plus ou de moins ne fait rien à l’affaire et une émotion qui se prolonge reste une émotion. Elle avait agi surtout par dépit : depuis qu’elle était revenue sur la côte elle pensait que Gilles l’aimait moins. Cela avait caché à ses yeux son idée profonde de le quitter. Et les vieilles raisons qu’elle lui avait données n’étaient plus celles qui la dominaient pour le moment.
Maintenant, elle était terrorisée de ce qu’elle avait fait. Rentrée à Cannes, elle voulait repartir chez Gilles et lui crier que tout cela n’était pas vrai. Cependant, elle ne bougeait pas.
« Gilles seul, là-bas, dans cette maison, se désagrège », cette pensée la tortura toute la nuit. Le matin, elle n’y tient plus, prit une voiture et alla chez Gilles.
Il était parti pour de bon, avec tous ses bagages, sans dire où il allait. La maison vide prenait un air étrange et captivant ; elle s’étonna d’avoir si peu songé à en jouir. Elle rentra chez elle, déconcertée, étonnée ; sa vie était désormais tranquille et insipide. Gilles prenait tout d’un coup une allure libre et mystérieuse, ou, plutôt, il retrouvait l’allure qu’il avait à Biarritz. Elle le désirait de nouveau dans sa liberté avec la même intensité qu’au premier jour.
À Paris, elle retrouva ses filles. Pendant tous ces mois, elle n’avait jamais cessé d’être attentive auprès d’elles, et elle ne s’y était jamais efforcée. Pour la première fois, elle sentit la contrainte. Les enfants virent son amère tristesse et l’entourèrent. L’aînée lui prouva une fois de plus que la situation était transparente :
— Si M. Gambier était là, tu serais moins triste. Où est-il ?
Soudain, Dora eut un mouvement de joie. Oui, il allait rentrer à Paris et là elle le verrait. Et tout s’arrangerait. Dans son courrier, elle trouva un télégramme :
« Vous supplie télégraphier quelque chose à Lyon. Gilles. »
C’était daté d’Avignon.
En un instant, Gilles, le sachant, perdait tout ce qu’il avait regagné. Et pourtant, il n’y paraissait rien et elle semblait toute joie et toute tendresse. Comme elle allait quitter l’ambassade et qu’il lui fallait continuer l’effort qu’elle avait entrepris dans les dernières semaines pour réparer dans l’esprit de chacun le mal qu’elle avait fait à Percy et à elle-même, elle n’eut pas une minute pour s’attarder sur ses sentiments, qui ne la traversaient que de loin en loin comme des éclairs.
Dans ces éclairs, elle téléphonait chez Gilles et chez ses amis pour savoir s’il était rentré. Enfin, il rentra.
En quittant la petite maison, il avait d’abord ressenti une souffrance folle. Une de ces souffrances qui équivalent à la grippe la plus maligne, au point que, roulant la nuit sur la route fort déserte qui traverse le plateau au nord de Marseille, il avait perdu tout contrôle à la fin sur sa voiture et sur lui-même et s’était jeté dans un fossé. Il était resté là, stupide, en pleine nuit, accueillant le froid comme une volupté de tombeau.
Une voiture qui passait sur la route s’arrêta, des gens en descendirent et s’enquirent. Il les regarda et laissa échapper un râle d’envie : c’était un jeune couple d’amoureux. Ils étaient l’un et l’autre jeunes, assez beaux et, bien qu’élégants, paraissaient assez intelligents et humains. Ils devinèrent tout de suite la situation et après quelques mots brefs restèrent un instant près de lui à fumer des cigarettes. Quand elle pensa que leur chaleur l’avait assez pénétré, la femme lui dit :
— Si vous essayiez de sortir de là.
Docilement, il obéit. Après quelques difficultés, il parvint à arracher sa voiture au fossé. Alors, elle lui dit au revoir gentiment et l’homme aussi.
Il arriva à Marseille, se coucha et soudain une grande douceur de mort descendit en lui. Son état d’âme était fort différent de celui qu’il avait connu lors de sa première blessure pendant la guerre quand il avait cru être tué ; il n’éprouvait plus cette ardente et forte curiosité métaphysique qui le faisait entrer comme tout armé dans la mort. Maintenant, il n’avait plus de curiosité ni de doute, il acceptait cette illusion du néant qui, autrefois, lui paraissait impensable et misérable, quelque chose de doux et de terne. C’était un renoncement tout parfumé de Dora ; délicieusement, elle n’était plus qu’un parfum, elle n’était plus que le meilleur d’elle-même, le souvenir de ce qu’elle avait été certains jours. C’est ainsi que l’homme échappe aux fantômes terrestres pour rejoindre les fantômes infernaux, nourris de l’essence de ses désirs et de ses regrets : il atteint ainsi un degré un peu plus intime de sa mythologie secrète.
Supposant que sa vie sans Dora ressemblait à la mort, il n’avait plus besoin de se tuer. Caressant l’idée de la mort, il était revenu par une douce ruse à la vie. Il était rentré à Paris. Si par hasard il se tuait, ce ne serait que quand Dora serait partie. Avec une ironie où perçait la haine, il s’était dit : « Je ne veux pas lui faire d’ennuis. »
Quand elle lui téléphona, il accepta, dans une délectation d’humilité une dernière rencontre.
Quand il la vit, il ne put que pleurer d’abord, des larmes qui étaient presque encore aussi douces que son renoncement. Mais la présence est un grand pouvoir. Au bout d’un instant, il fut repris de l’avarice de vivre et de posséder. Seulement, il en avait perdu l’habitude et les moyens ; il ne sut que dire :
— Si tu ne reviens pas, je me tuerai.
Il disait cela sans force, répétaillant quelque chose. Elle fut de nouveau écœurée : décidément, il était sa victime. Cependant, le flot ininterrompu des larmes faisait sur son visage comme le signe d’une force, venait un peu combattre ce sentiment. Ou, du moins, elle se raccrochait à n’importe quoi pour tenir le coup jusqu’au bout et pouvoir, lui attribuant encore un intérêt vivant, lui promettre qu’elle reviendrait.