Gilles/02/19
XIX
Le printemps était sur Paris comme une goutte d’eau sur une fleur, quand Paul et Rébecca y débarquèrent. Ils descendirent dans un hôtel de Montparnasse. Paul, pour gagner du temps, faisait croire à sa famille qu’il visitait par petites étapes la Bourgogne. La jeune Juive, qui n’était jamais venue à Paris, fut touchée de son charme et montra moins d’impatience qu’en Suisse à voir Caël et Galant. Paul, qui s’était mis à craindre et à détester cette impatience, se rassura et finit par signaler sa présence à Galant. Quand il lui parla au téléphone, Galant s’écria :
— Ah ! enfin ! Je me demandais où vous étiez. Je vous ai écrit en Suisse. J’ai un besoin urgent de vous voir.
Sa voix était celle d’un homme gravement préoccupé. Il avait l’air de l’être plus encore quand il vint voir Paul. Le jeune homme remarqua cela, mais remarqua aussi les regards d’admiration dévorante que Rébecca jetait sur le nouveau venu. Selon son habitude, Galant enregistra du coin de son œil pâle la nouvelle conquête, bien qu’il fût tout tourné vers Paul. Il réussit assez bien à l’amadouer par un air d’affection réservée ; il put ensuite lui parler sur un ton d’extrême gravité confidentielle.
— Écoutez, je n’irai point par quatre chemins… Mais, d’abord, je vous trouve une mine superbe.
Il se tourna brusquement vers Rébecca, en continuant :
— Je viens vous parler à tous les deux, avec une confiance absolue. Je ne sais pas si vous vous êtes aperçus, en Suisse, qu’il y avait eu des élections en France et qu’elles avaient été un grand succès pour la gauche.
Il accompagna cette phrase d’un sourire qui était un hommage à leurs amours. Paul remua dans sa chaise avec gêne.
— Vous savez que votre père est l’ennemi mortel de Chanteau. Il veut l’empêcher à tout prix de devenir Président du Conseil. Il dit à qui veut l’entendre : « N’importe qui, et plutôt un socialiste que lui. » Or, il a vraiment le moyen de l’en empêcher. Il détient un paquet de lettres de Chanteau qu’on lui a vendu, il y a deux ou trois ans.
Il s’arrêta, ne quittant pas de son œil trop clair Paul. Celui-ci, qui cherchait à surprendre les regards de Rébecca, remarqua :
— Une lettre… d’un inconnu nous avait fait croire à une situation inverse. Nous croyions qu’on tenait des documents contre… M. Morel.
Il avait hésité à dire : mon père. Galant demanda d’un ton où Paul crut sentir une indifférence affectée.
— Vous avez cette lettre ?
Paul ricana légèrement.
— Nous l’avons brûlée, s’empressa de dire Rébecca.
Paul se décomposa, en voyant le regard de complicité entre elle et Galant. Celui-ci, devinant sa jalousie, en fut fort ennuyé. Il détourna soigneusement, dès lors, ses regards de la jeune femme.
— Qu’est-ce que ces documents contre Chanteau ? demanda Paul comme à regret
— Ce sont des lettres de jeunesse où il proclame qu’il n’entre dans le parti radical que pour y préparer, sous des dehors prudents, des possibilités pour une politique d’extrémisme. Il a des mots très durs pour le parti dont il est le chef aujourd’hui.
— Bah ! s’écria Paul, il a bien changé depuis.
— Peut-être pas tant que ça, dit vivement Galant, d’un air entendu.
— Comment ? renchérit Paul. Ce n’est pas vous qui pouvez croire ça. C’est un faux-frère, tout comme mon père.
— Mais non. Il faut tout de même faire des distinctions.
— Des distinctions. Vous parlez comme votre frère, main tenant, comme M. Gilbert Clérences, député radical.
Galant lui opposa un regard de patience angélique ; Rébecca observait la mauvaise humeur de Paul avec inquiétude.
— Oui, il faut faire des distinctions, reprit posément Galant. Chanteau a fait reconnaître le gouvernement communiste de Russie.
— Vous êtes communiste, maintenant ! s’écria Paul. Je croyais que Caël et vous méprisiez Moscou autant que le reste. Caël a écrit que Lénine, qui a fait massacrer les anarchistes, était un bourgeois de la même trempe que Thiers ou Poincaré.
Affichant toujours son air angélique, Galant dit soudain, avec une grande douceur :
— Paul Morel, il faut que vous retiriez des mains de votre père les lettres de Chanteau.
Paul attendait cette phrase depuis un moment, il n’en frémit pas moins.
— Je ne vois pas l’intérêt de soutenir Chanteau contre mon père. Ils se valent.
Cependant, il était gêné sous le regard doux et insistant de Galant ; il n’en continua pas moins une protestation balbutiée et inintelligible. Alors, Rébecca s’écria :
— Paul, tu ne peux pas hésiter une seconde. En tout cas, c’est ignoble de se servir de lettres privées contre un homme, et de lettres de jeunesse.
— Oui, fit Paul à regret.
Il détestait Galant, mais il craignait de reculer, par lâcheté, devant une action difficile. Deux mois auparavant, il s’était offert corps et âme à Galant et à Caël.
Il reprit, après un moment de silence, de l’air dégagé de quelqu’un qui a pris son parti :
— Mais, d’abord, comment voulez-vous que je trouve ces lettres ?
Galant entra dans des précisions qui stupéfièrent Rébecca aussi bien que Paul. Celui-ci, avec effroi, se rappelait le regard que Galant avait échangé dans l’établissement de bains avec le chef des policiers. Galant ne pouvait avoir ses renseignements que de la police. Elle était donc contre son père : ceci étonnait fort Paul. Il entrevoyait aussi que Mme Florimond était dans le coup, et Gilbert de Clérences. Tout cela puait le complot policier et la haine de famille à plein nez. Mme Florimond, il le savait, haïssait sa mère. Cependant, le regard de Galant le poursuivait tranquillement. Ce regard le précipitait dans l’abîme de sa faiblesse et il se demandait : « Je recule lâchement devant le seul geste dont je sois capable et qu’on puisse me demander. C’est un geste de lâche et de traître qu’on me demande. Mais on a raison de me le demander, puisque c’est encore trop pour moi. »
Brusquement, il dit qu’il le ferait ; il allait rentrer à l’Élysée. En même temps, il regardait Rébecca d’un air de reproche et de menace.
Quand Galant fut parti, Paul exprima avec violence ses soupçons à l’égard de tout le monde.