Gilles/02/2
II
Souvent Galant venait au ministère et restait très longtemps à bavarder avec Gilles. Ou bien, il passait à l’appartement même de Gilles, rue Murillo, très tôt le matin, avant son lever. Ces temps-ci, jamais Gilles ne l’avait vu autant. Il se demandait quand Cyrille, qui se couchait très tard, dormait. Il buvait du café toute la journée.
— Le petit Morel est étonnant, tu sais. Il a une haine de son père absolument magnifique.
Gilles railla.
— Est-ce que tu crois que c’est sérieux ? Tout de même, c’est un pauvre gosse.
Galant secoua sa petite tête.
— Mieux que ça.
Gilles connaissait la tranquille assurance avec laquelle Galant modifiait ses jugements, selon les besoins. Il comprenait qu’il flattât Paul pour le conquérir, mais qu’il en vînt, devant lui, Gilles, à lui prêter quelque intérêt, le révoltait.
— Enfin je suis bien sûr que tu le méprises, au fond.
Il se reprit aussitôt, se rappelant la subite vivacité de Paul l’autre soir.
— Je me trompe peut-être.
Galant accepta sa soumission d’un air satisfait.
Il se promenait de long en large dans la pièce. Une activité insatiable, une préoccupation incessante l’occupaient. Gilles reprit :
— Mais, tu sais, méfie-toi. Paul est un malade. Il a fait deux fugues, à quatorze et à seize ans.
— Ah ! oui, tiens, tiens… Bah ! Ce garçon peut nous être utile, dans l’affaire dont je t’ai parlé.
Caël et ses amis avaient donné deux ou trois séances mémorables dans certain petit milieu composite où se coudoyaient toutes sortes de mendiants de l’esprit : ahuris du gratin, juifs énervés, bourgeois studieux, jeunes clochards de la littérature et de l’art. La grande trouvaille était de simuler un procès, où l’on mettait en accusation tel ou tel homme célèbre. Des diatribes emphatiques avaient été vociférées contre Anatole France, le maréchal Joffre, d’autres.
— Si nous faisons notre Procès des Présidents, je ne doute pas que Paul ne marche et ne prenne position contre son père avec la plus grande audace. Cela fera un beau scandale.
— Vous allez donc vous mêler de politique ? Je croyais que vous la méprisiez.
— Nous frappons toutes les figures représentatives. Aussi bien celles de la politique.
Gilles frémit et sourit. Lui aussi, il détestait Morel. Morel avait proposé à la France le culte non pas de la haine, qui peut être un sentiment large et plein, assez large et assez plein pour équivaloir à l’amour, mais de la méfiance. Dans tous ses discours, il enseignait une méfiance craintive et hargneuse à l’égard de l’Allemagne, tout en laissant ses ministères la relever. Gilles voyait la France, paralysée par le vétilleux conseil d’un Morel, laisser passer l’heure du destin ; elle était incapable de prendre une initiative généreuse : soit de détruire l’Allemagne, soit de désarmer. Chaque jour, en arrivant au Quai, il frissonnait d’appréhension en songeant au temps perdu. Il avait pris en haine Berthelot aussi bien que Morel. Sous ses airs infiniment compréhensifs, sous ses airs indulgents de grand libéral corrompu, c’était pour l’Europe le plus cauteleux, le plus indifférent, le plus pernicieux des tyrans ; il accumulait des haines inexpiables contre la France. Toutefois, Gilles restait encore un peu étonné devant le personnage ; partout où il voyait l’ambition et le calcul il était prêt à s’ébaubir, parce que cet aspect de la vie était loin de lui. En revanche, il pouvait mépriser Morel de toutes manières ; il crachait sur l’hypocrite, le bourgeois qui s’était fait socialiste, le socialiste qui était devenu bourgeois, le sot qui de ses mains débiles et timides essayait de rebâtir la maison qu’il avait démolie.
— Et toi ? Tu participeras à la séance ? demanda Galant.
— Oui.
Galant parut un peu surpris et assez content. Jusque-là Gilles avait fait assez pour se compromettre avec eux, mais nullement assez pour les satisfaire. Risquerait-il sa situation au Quai d’Orsay ? C’était ce qui le tentait le plus. Ce qui lui plaisait le moins, c’était de ne pouvoir rien faire que de médiocre dans une entreprise aussi médiocre. Il se joignait à ces destructeurs par désespoir, parce qu’il ne voyait autour de lui un peu de force que dans la destruction. Carentan, vieilli, lui écrivait : « Voici les derniers jours de cette fameuse « civilisation ». L’Europe qui n’a pas croulé en 1918 s’en va lentement en ruines. La France a failli à sa « mission »[1]. Genève, c’est toute la misère du « monde moderne », son immonde hypocrisie de capitalisme, de franc-maçonnerie, de juiverie, de démocratie socialisante, c’est toute son impuissance… Je comprends que tu sois tenté de secouer les dernières colonnes, mon pauvre petit Samson sans mâchoires d’âne. En attendant, amuse-toi bien avec tes Dalilas. Pour moi, je me tirerai bientôt des pieds. »
Le désespoir de Gilles avait de fâcheuses racines personnelles. Quand il avait épousé Myriam, il croyait en lui-même ; maintenant il n’y croyait plus : d’être revenu à Myriam pendant quelque temps après la guerre l’avait avili. Il avait pris l’habitude d’un monde ignoble. Et il avait hésité dans l’intime de sa destinée. Il avait à moitié oublié son rêve de cultiver dans une vivante solitude ses sensations, ses expériences, et de former dans une parfaite lenteur sur la marche du monde des pensées qui auraient un peu de la prodigieuses efficacité secrète de la prière. Ayant rencontré Galant et Clérences, il n’avait pu résister au défi que ces brillants garçons lui lançaient. Leurs entreprises, les progrès qu’ils faisaient dans le siècle le fascinaient et l’arrachaient à demi à lui-même. À demi seulement, mais assez pour que sa cohérence ne fût plus efficace. Il ne se sentait plus le courage tranquille de considérer son poste au Quai comme un simple moyen d’existence et comme un observatoire où il pouvait ajuster sa vision de la planète. Il regrettait de ne se sentir déjà plus capable de surprendre et mettre en déroute les gens par une carrière très rapide comme faisait Clérences. Avec un peu de soin, après tout, qui sait s’il ne serait pas devenu un second Berthelot ? N’est-ce pas un devoir de passer sur le dos des imbéciles ? Il faut que les imbéciles soient écrasés. Et malgré l’énorme déchet que font les travaux de l’ambition, il y a presque toujours en haut deux ou trois êtres intelligents. Ces deux ou trois bons esprits vengent les autres et méritent d’être rejoints.
Le succès de Clérences semblait beaucoup plus certain que celui de Galant. On ne savait même pas quelle serait exactement la voie de ce dernier, tandis qu’on savait que l’autre serait ministre, président du Conseil. Cela était trop clair pour plaire tout le temps à Gilles, qui s’amusait mieux à rêver sur Galant encore disponible ; chez celui-ci, le mouvement essentiel de l’ambition restait encore à l’état pur. Gilles admirait sa férocité, lui qui se disait d’abord : « Il y a des imbéciles, il faut leur passer sur le ventre » ; mais qui ajoutait : « Quelques-uns de ces imbéciles ont des âmes. Me résoudrai-je à froisser ces âmes ? » L’expérience sur Myriam l’avait laissé pantelant. Galant ne froissait pas les âmes, il les asphyxiait à distance par une négation décidée une fois pour toutes. C’était là une opération dont la difficulté pour Gilles faisait le prix à ses yeux.
— Qu’est-ce que devient ta mystérieuse dame ? demanda-t-il. Tandis qu’il racontait ses aventures à tort et à travers, Galant restait mystérieux. Ce n’était que par hasard qu’il avait entrevu une ou deux de ses liaisons. Mais, en ce moment, la réserve de Galant semblait près de craquer : il avait fait allusion à une conquête prochaine. Sans doute l’aventure était plus brillante que d’habitude.
— Voyons, raconte.
Gilles avait le sentiment intermittent que sur ce terrain il blessait son ami ; il ne parvenait pas à lui faire oublier ses avantages.
— Elle est ra-vis-sante, scanda Galant avec sa mâchoire faible. Et c’est une personne assez vraie, en dépit des apparences.
— Quelles apparences ?
— Tu sais bien : un mari insupportable, le monde où elle vit, ses robes, mes prédécesseurs, etc…
— Tout ça m’a l’air très bien.
Gilles espéra jouer enfin avec Galant au jeu de deux don Juan égaux et parfaitement loyaux. Il aurait voulu faire briller davantage son ami, qu’il fût mieux habillé, qu’il prît plus d’assurance dans le domaine des petites choses.
— Vas-tu te faire faire ce smoking ?
Galant le regarda d’un air un peu dolent. Gilles lui donnait de temps à autre quelque argent, pas assez. Pour qu’un ami riche se rende acceptable, il lui faudrait entièrement pourvoir une bonne fois l’ami pauvre et non pas le tirer d’affaire tous les trente-six du mois. Ce qu’esquissait Gilles ne pouvait que faire ressortir ses avantages, et les désavantages de Galant, qui ne tirait que fort peu de chose de sa mère. Gilles pensait par moment que si d’un seul coup il renouvelait la garde-robe de son ami et le fournissait d’une ronde somme, il lui mettrait un véritable atout en main ; puis il pensait à autre chose et à ses propres dépenses. C’est ainsi que, ce jour-là, il n’insista pas sur le smoking. Il aurait dû emmener pourtant Galant dès le lendemain chez le tailleur. S’il avait une maîtresse plus brillante, être mal habillé devenait une de ces gênes minuscules qui font trébucher un amoureux.
— Dis donc, demanda Galant, est-ce que l’Américaine t’a fait entièrement oublier Antoinette ? Tu ne m’en parles plus jamais.
Gilles ne regardait jamais Galant au moment où il lui parlait des femmes, il craignait de voir les blessures qu’il faisait. S’il l’avait regardé, pourtant, en ce moment, il aurait vu qu’il attendait sa réponse avec une anxiété dissimulée.
— Antoinette, fini, complètement fini.
Galant eut un sourire amer.
- ↑ Trois phrases censurées en 1939 :
« La misérable « élite » n’a rien su faire d’une victoire qui, d’ailleurs, n’était pas la sienne. C’est l’Amérique qui a vaincu en 1918. Or, l’Amérique, ce n’est rien ; elle l’a prouvé en disparaissant. » — Note Wikisource, texte de l’édition Folio, 1990, p. 267.