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Gilles/02/21

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XXI

Le lendemain matin, Rébecca vint relancer Galant dans la minuscule chambre d’étudiant où il habitait. À neuf heures du matin, il était depuis longtemps en train d’écrire, enveloppé dans une assez jolie robe de chambre dont Antoinette venait de lui faire cadeau. Elle lui dit ce qui s’était passé.

— Il n’est pas rentré, il ne rentrera pas. Il est sûrement en pleine fugue. Vous ne croyez pas que je devrais prévenir les Morel.

Galant parut fort troublé, mais pourtant il dit vivement :

— Non.

— Pourquoi ? demanda Rébecca. Ce pauvre gosse.

— Si les Morel sont au courant de cette fugue, ils le feront enfermer de nouveau.

— Mais, après une crise, il ne sera pas en état de vous rendre service comme vous le vouliez. Et, pendant la crise, il peut lui arriver n’importe quoi.

— Pour cela, je vais faire le nécessaire.

Rébecca pensa à la police. Ainsi, ce que lui avait dit Paul, quand Galant était sorti, était donc vrai : « Il est de la police. » Sa foi communiste réagit vivement, en dépit du charme qu’elle trouvait à Galant, dans ce réduit austère.

— Je me demande, s’écria-t-elle, si toute votre activité n’est pas contre-révolutionnaire. Chanteau est un pire ennemi du prolétariat que Morel, c’est un ennemi plus dissimulé.

— Nous devons détruire ceux que nous haïssons les uns par les autres. Notre haine la plus pressée va contre Morel.

— Mais les politiciens comme Chanteau savent toujours se servir de nous et se retourner ensuite contre nous.

— Qui vous dit ce que nous ferons des lettres de Chanteau, une fois que nous les aurons.

Rébecca regarda Galant avec des yeux brillants de plaisir. Après cette réponse, elle pouvait décemment se relâcher de ses inquiétudes et de ses méfiances et le convoiter de nouveau. Il arrivait par la fenêtre un joli soleil de mai. Galant eut bientôt fait de l’attirer sur son lit.

Mais, en sortant de chez Galant, Rébecca pensa de nouveau à Paul avec anxiété ; elle se sentait un double remords vis-à-vis de lui, comme infirmière et comme femme. Et l’hommage de Galant avait été trop rapide et dédaigneux pour qu’elle ne retrouvât pas, dans la rue, sa méfiance à l’égard de ses accointances policières.

Elle téléphona à son hôtel avant le déjeuner pour savoir si, par hasard, Paul n’était pas rentré. Il y avait un message de Caël qui lui demandait de venir le voir d’urgence, chez lui.

Elle y courut. Caël, à qui la veille Galant avait annoncé en termes succincts l’arrivée de Paul, son adresse et tout ce qui concernait Rébecca, avait fort mauvaise mine. Bien qu’elle ne l’eût jamais vu, elle vit clairement qu’il venait d’avoir une grande peur. Elle n’eut pas le temps de l’admirer comme elle aurait fait en des circonstances plus bourgeoises.

— Paul est venu. Il a manqué me tuer. Il avait un revolver…

Rébecca ne put pas se faire tout de suite une idée claire de ce qui s’était passé dans l’atelier du photographe, car le récit de Caël était embrouillé, mêlé d’exclamations indignées contre la sottise de certains fous. Caël, qui avait autrefois tiré de la doctrine de Freud une apologie de la démence, déclarait, ce jour-là, que tous les fous n’étaient pas admirables et qu’après tout certains pouvaient être aussi sots que les gens normaux.

Paul avait sonné alors que Caël était seul. Il était entré, le vêtement en désordre, sale. Il avait demandé à boire et avait avalé une demi-bouteille de vermouth. Caël l’avait cru d’abord tout simplement ivre. Paul l’avait violemment insulté en le traitant de sale intellectuel, de lâche démagogue, de charlatan, d’onaniste incurable. Ensuite, il avait fait son propre éloge en termes hyperboliques. C’était à ce moment que Caël s’était aperçu qu’il était en crise. Paul avait crié de nouveau comme devant la Rotonde.

— Je suis le seul révolutionnaire de toute ma génération. J’ai toute la Révolution sur le dos. C’est lourd, mais je la porterai jusqu’au bout. J’ai déjà fait des choses étonnantes ; j’en ferai encore.

Après avoir rapporté ces paroles, Caël s’arrêta, comme effaré devant ce qu’il avait encore à dire.

— Il a dit bien pire que cela, mais ç’a été un peu plus tard. Au moment où il venait de crier qu’il ferait encore des choses étonnantes, il a brusquement sorti un revolver et m’a menacé. « Vous voulez m’empêcher d’agir, vous et les académiciens, et les présidents, et les policiers. Mais je vais vous balayer tout de suite. »

Caël s’arrêta de nouveau. Encore maintenant, il n’en menait pas large. Sa grande mâchoire s’agitait, loin de sa volonté, et il regardait Rébecca avec des yeux étonnés et scandalisés d’enfant gâté à qui un gamin des rues a flanqué une torgnole.

« C’est curieux, pensa Rébecca, cette attitude de la part d’un si fort esprit. »

— Qu’avez-vous fait ? demanda-t-elle avec une curiosité assez maligne.

— Je ne sais pas… Nous avons tourné un peu dans la chambre… Que pouvais-je faire ?… Il a fini par ne plus penser à moi. Et c’est alors qu’il a dit qu’il tuerait son père.

— Il a dit cela ?

— Oui. Et il l’a répété. À un autre moment, il a dit avec un air extraordinairement calme et réfléchi, du reste : « L’assassinat, c’est plus beau que le vol. »

Rébecca sursauta. Elle vit que Galant n’avait pas mis Caël au courant de toute l’affaire. Elle s’empressa de lui conter la visite de Galant à Paul.

— Cela ne m’étonne pas, s’écria Caël qui était stupéfait et épouvanté. Je savais bien qu’il saisirait le premier prétexte venu pour se glisser dans le monde officiel et bourgeois, mais je ne croyais pas que ce serait par l’escalier de service. C’est un policier. Voilà ce que c’est, M. Cyrille Galant. Comme sa mère. Il est aussi bas que son frère, le député radical.

— C’est un contre-révolutionnaire.

— Je l’ai toujours pensé.

— Je crois qu’il faut prévenir les Morel.

— Absolument.

Rébecca trouva que Caël aurait pu avoir l’ombre d’une hésitation. Il avait écrit un article intitulé : « Apologie pour le crime de droit commun » et une autre fois, dans une des réunions de Révolte, il avait braillé : « Tout homme détenant la moindre parcelle de ce qu’on appelle de ce mot grotesque : autorité, est à abattre comme un chien. » Paul lui avait raconté que quelqu’un, dans le fond de la salle, avait crié : « Et les facteurs ? » Caël était le fils d’un facteur des postes.

Caël dit gravement :

— Moi, je ne puis pas entrer en rapport avec les Morel ; mais vous le pouvez. Téléphonez à Mme Morel.

Cela répugnait beaucoup plus à Rébecca qu’à Caël de faire ce geste. Et, pourtant, elle voulait faire quelque chose pour Paul. Elle le sentait menacé par une machination policière. Caël lui en donnait l’idée plus précise.

— Vous pensez bien que la police est sur les traces de Paul, dit-il. S’ils n’y étaient pas, Galant les y a mis.

— C’est vrai que Paul croyait que Galant était de mèche avec le policier qui avait fait la rafle à l’établissement de bains.

— Comment était ce policier ?

La silhouette caractéristique de M. Jehan avait frappé Paul et Caël put le reconnaître à travers le souvenir qu’avait gardé Rébecca des paroles de Paul. Il en conclut que, depuis toujours, Galant avait travaillé auprès de lui pour la police. Cela le flattait, l’épouvantait et l’enrageait.

— Bien loin d’empêcher Paul Morel de faire quoi que ce soit, clama-t-il, ils vont, au contraire, profiter de son état pour le pousser à agir à l’Élysée. Ils ne reculeront pas devant le meurtre.

— Croyez-vous ?

Caël, qui avait souvent, dans ses écrits, parlé de meurtres, de revolvers, qui avait voué à un massacre théorique toute la bourgeoisie, l’armée, le clergé, le gouvernement, le corps enseignant, l’Académie et bien d’autres entités, considérait avec des yeux hagards la brusque possibilité du sang. Il avait surtout grand’peur d’être mêlé à cette affaire. Rébecca considérait cet effondrement et se promettait de distinguer, à l’avenir, plus nettement entre sa foi et ses engouements.

Avec son dégoût pour l’attitude de Caël croissaient pourtant sa méfiance et son indignation pour ce qui se tramait contre Paul et qui lui paraissait encore plus sordidement bourgeois.

— Je hais le père Morel, mais je ne hais pas moins Chanteau, dit Caël.

Elle dut acquiescer à regret :

— Moi de même.

— Prévenez donc Mme Morel.

— Peut-être, répondit-elle assez sèchement.

Elle s’en alla pour cacher sa déception. D’entrer en rapports avec les Morel lui répugnait de plus en plus. L’idée lui vint tout à coup d’aller trouver plutôt Mme Florimond, dont Caël avait prononcé le nom. Il lui sembla qu’elle arriverait à savoir, par celle-ci, si Galant avait vraiment affaire avec la police. Le temps pressait, elle perdrait un temps précieux. D’une minute à l’autre, Paul pouvait arriver à l’Élysée, s’il n’y était déjà. Sûrement, Mme Florimond, qui n’était de la police que dans l’imagination de Caël, mais qui avait toutes les relations désirables, saurait faire prendre l’affaire en main par des gens sérieux.

Elle entra dans un tabac et, tout en mangeant un sandwich, demanda au téléphone Mme Florimond. Il était deux heures et demie : Mme Florimond avait du monde à déjeuner et ne pouvait venir à l’appareil. Cependant, elle y vint quand Rébecca lui fit dire que c’était de la part de Galant pour quelque chose d’urgent. Elle dit à Rébecca de venir. Cet empressement parut suspect à la jeune Juive.

Elle trouva que Mme Florimond avait un physique extrêmement grotesque, mais il s’agissait bien de cela.

— J’ai soigné Paul Morel en Suisse et j’y suis devenue son amie.

Mme Florimond la scrutait en connaisseuse. Rébecca lui conta tout à trac la fuite de Paul, puis lui refit sommairement le récit de Caël. À mesure qu’elle parlait, elle voyait l’autre se fermer et faire visage de bois. Que savait-elle ? Que ne savait-elle pas ? Rébecca ne pouvait percer la vieille qui était forte.

— Tout cela est affreux, mademoiselle, et je vais prévenir le Préfet de police.

Elle semblait extrêmement ennuyée et elle regardait Rébecca sans aménité.

« Si elle est dans le complot, elle doit trouver que je suis un témoin gênant, réfléchit Rébecca. Je me ferai expulser de France. Mais cela m’est bien égal puisque mon travail est en Suisse. »

Pourtant, elle avait rêvé de se faire épouser par Paul ou, tout au moins, de vivre à Paris avec lui, sans plus travailler, dans un monde plus large.

M. Caël m’avait dit de prévenir Mme Morel, mais…

Elle offrit à Mme Florimond un sourire complice. Le visage soucieux de Mme Florimond s’assombrit au nom de Mme Morel et s’éclaira en voyant la bonne volonté de Rébecca.

— Oh ! non, naturellement, tout cela doit rester… entre nous. Vous ne voudriez pas que Morel tire parti de cette affaire contre nous.

Elle insistait sur le mot nous et, en même temps, se levait comme pour lui donner congé. Cela agaça Rébecca qui dit :

— Madame, voulez-vous que je reste au cas où vous auriez besoin de moi… si vous téléphonez à… ou si vous apprenez quelque chose…

— Non, je ne crois pas. Laissez-moi seulement votre adresse. Je vous tiendrai au courant. Mais pas mon nom à l’appareil. Vous comprenez… Qu’aviez-vous dit exactement à ma femme de chambre ?

Décidément, Mme Florimond en voulait beaucoup à Rébecca.

Dans la rue, Rébecca frissonna de nouveau en pensant à Paul. Elle n’était pas bien sûre que Mme Florimond le protégerait efficacement. Peut-être cette démarche avait-elle aggravé le cas du pauvre petit. Que faire ? Elle revint à son hôtel. Naturellement, Paul n’avait pas paru. Elle se jeta sur son lit, prétendant dormir.