Gilles/02/24
XXIV
Vers sept heures du soir, Gilles, en passant la grille de l’Élysée, se demanda ce qu’il allait faire. Après y avoir pas mal fréquenté avec Myriam, il n’y était pas venu depuis longtemps, une fois seulement pour accompagner à un dîner de famille Antoinette et Clérences, quand Clérences n’était pas brouillé avec son beau-père. Il pensa soudain à Mme Morel. Et aussitôt un très vague sentiment voluptueux lui revint de très loin.
L’huissier le regardait avec curiosité. Quel était cet homme si jeune, si élégant, si triste qui demandait Madame la Présidente ? Gilles se demanda, sans y attacher le moindre intérêt, ce qu’étaient tous ces larbins ? Étaient-ils tous des espions ?
— Mme Morel reçoit quelqu’un, elle prie Monsieur de bien vouloir attendre un moment.
On l’introduisit dans une salle de musée. Toujours cette République vivant en meublé dans les dépouilles de l’Ancien Régime. Du xviiie — et du vrai — en veux-tu en voilà.
L’attente se prolongea. Où était Paul ? Que pouvait-on craindre ? Tout ou rien ? Était-on dans le ridicule ou dans le tragique ? Que dirait-il à Mme Morel ? Il ne cherchait pas à le savoir.
Il s’impatienta, il eut envie de tout laisser tomber, de s’en aller.
Enfin, un personnage, qui tenait plus du valet de chambre que de l’huissier, ouvrit une porte et le conduisit dans un petit salon qu’il reconnut. La Présidente était là. Vieillie ? Oui, mais aussi charmante d’une nouvelle manière. Gilles frissonna, en se rappelant qu’elle avait été sage sans doute toute sa vie. Elle paraissait anxieuse, elle devait savoir quelque chose.
Ils échangèrent quelques phrases, assez gentilles pour n’être pas trop banales.
Gilles demanda, enfin :
— Avez-vous des nouvelles de Paul ?
Elle se dressa sur son fauteuil.
— Ah ! c’est pour ça que vous êtes venu ? Vous savez quelque chose ?
— Que savez-vous, madame ?
— Comme il n’arrivait pas, nous avons fait demander en Suisse. Il en est parti depuis huit jours. Il devait être ici au bout de quatre.
— Oui, je sais.
— Vous savez où il est ? Vous l’avez vu ?
— Non, mais… je crois savoir qu’il est à Paris.
— Comment le savez-vous ?
— Un ami l’a rencontré.
— Et alors ?
— Mais c’est tout.
— Pourquoi êtes-vous venu me voir ? Vous me cachez quelque chose.
Mme Morel regardait Gilles avec une anxiété grandissante.
— Cet ami ne sait rien. Il a rencontré Paul dans un café et n’a échangé que quelques mots avec lui.
— Qu’est-ce qu’il lui a dit ?
— Qu’il avait quitté la Suisse, qu’il était rentré à Paris pour faire des choses extraordinaires.
— Mon Dieu. Il avait l’air agité ?
— Oui.
— Quoi encore ?
— Rien. L’autre sortait du café quand Paul y entrait et n’a pas insisté.
— Il ne lui a pas demandé où il habitait ?
— Il croyait qu’il était ici comme d’habitude. Cependant il lui a dit : « Je te téléphonerai à l’Élysée. » Or Paul a répondu : « N’aie pas peur, j’irai bientôt », d’un air paraît-il très bizarre.
— C’est tout ?
— Oui.
— Ah ! Et dans quel état dites-vous qu’il était ?
— Pas bien…
— Mais où est-il ? Avec qui ?
— Je ne sais pas.
— Mais il faut faire des recherches tout de suite. Je vais téléphoner à la Préfecture. Où est cet ami ?
Gilles avait souvent remarqué cette habitude prise par les gens en place d’employer pour leur usage personnel la chose publique ; cette utilisation ne va pas toujours loin et les leurre. Dans le cas présent, la Présidente était pourtant bien excusable.
Gilles avait été prudent dans ses premières paroles, mais qu’allait-il dire maintenant ?
— Cet ami, qui vous a prévenu, qui est-ce ? insista Mme Morel.
— Je ne sais où le retrouver, c’est un garçon… on ne sait jamais où il est.
— Voyons. Quel café était-ce ?
— Je ne sais pas. Du reste, Paul n’y était peut-être que par hasard.
Allait-il, somme toute, avertir Mme Morel du complot dirigé contre le Président ? C’était prendre parti pour le Président. Or, Gilles n’avait jamais pris parti pour personne ; du moins, lui semblait-il. Il avait émis, dans ses rapports confidentiels à Berthelot et dans ses rares écrits publics, quelques articles de politique étrangère, signés d’un nom d’emprunt, des opinions sur certaines questions, mais il n’avait jamais pensé qu’elles le liassent, bien au contraire, à telle personne ou à tel groupe de personnes ou à telle doctrine. Toutefois, il avait horreur de la politique de fausse autorité d’un Morel.
Mais il avait continué de parler :
— Vous savez, il faudrait surveiller l’arrivée possible de Paul. Il pourrait entrer sans qu’on y fasse attention.
Il prenait un air mystérieux. Mme Morel le regardait, troublée, ahurie, misérable.
— Que voulez-vous dire ?
— Je ne sais pas, mais…
Mme Morel pensait à l’attentat, son visage se décomposait. Elle avait donc pénétré toute la haine de son fils pour son mari. Cette femme légère, froide, correcte avait pris au sérieux la passion de son fils, elle avait pu en pressentir toutes les conséquences dans sa nature malade. Gilles avança encore d’un pas.
— Paul a déjà eu des crises, je le sais. Est-ce qu’il manifestait une obsession à l’égard de son père ?
— Une obsession, que voulez-vous dire ? Enfin, vous le connaissez. Il a une nature si différente de celle de M. Morel. Pourtant, au moment de ces histoires, avant son départ pour la Suisse, il m’avait semblé qu’au fond il ne le détestait pas tant.
Gilles réfléchit encore une fois qu’il n’était sûr de rien. Renseigné par une ahurie sortant d’un milieu de petits fous, que valait la présomption qu’actuellement Paul voulait tuer son père ? Toutefois, l’idée de venir voler les papiers avait pu s’imprimer dans son esprit plutôt qu’une autre ; les gens dans son cas sont fort capables de suite dans les idées à partir du point de départ où se marque leur dérangement. Le vol pouvait engendrer le meurtre accidentellement.
— Enfin, Gilles, demanda Mme Morel d’une voix suppliante qui lui sembla presque tendre, que craignez-vous ?
— Tout et rien, murmura-t-il.
— Mais vous avez une idée ?
— Paul peut entrer par ailleurs que par la grille principale ? Il y a la porte de la rue de l’Élysée et celle qui est près du corps de garde.
— Oui, mais partout il sera remarqué.
— Sur les Champs-Élysées ?
— La grande grille est condamnée. Vous croyez que…
— Est-ce que le Président est là ?
Il demanda cela soudain, sur un ton mondain, qui la trompa à peu près.
— Il va partir ou il est déjà parti pour un banquet…
Mme Morel avait l’air de trouver bien naturel que Gilles ne sût pas qu’il y avait, ce soir-là, le banquet de la Presse républicaine.
— Faut-il que je le prévienne ? s’écria-t-elle. Mais oui, il faut que je le prévienne… Je suis là, et ce pauvre petit… Il faut tout de suite faire des recherches. Enfin, cet ami qui l’a vu, dites-moi son nom.
Gilles ne voulait absolument rien dire. Mais ainsi il couvrait, remarqua-t-il, Mme Florimond. Il n’avait pas suffisamment songé autrefois qu’elle pût entrer dans d’aussi basses combinaisons. Gilles était né à droite. Le père Carentan, bien qu’il passât son temps à brocarder et à insulter le personnel de la droite, était de droite ; et au collège, on était de droite. Au Quai il était classé à gauche, à cause de l’âpre critique qu’il faisait de l’esprit de la maison. En ce moment, il était contre ce complot sordide, né dans la gauche. Cela lui faisait oublier son mépris pour M. Morel, rejeté à droite comme le sont tour à tour tous les hommes de gauche. Il n’aimait pourtant pas que ce président détînt dans sa cassette des papiers personnels contre un autre président. Il aurait bien voulu introduire le franc jeu dans ce cloaque de petits traîtres. Non, il ne parlerait point à la dame de la menace qui pesait sur ces paperasses.
Mais alors il laisserait peut-être faire à Paul un geste affreux. À supposer que le meurtre fût empêché, le vol par la suite pourrait avoir lieu. Geste affreux. Oui, affreux. Ce misérable gosse, il fallait empêcher qu’il ne fût fixé par un acte irrémédiable à son niveau le plus bas.
En dépit du charmant sourire de Mme Morel, cette famille était bien dégoûtante. Il se rappela soudain Antoinette. On lui avait raconté quelques jours auparavant qu’elle s’était mise à fumer l’opium avec une vieille lesbienne célèbre, chez qui elle passait toutes ses soirées. Il renifla comme si l’odeur de l’opium entrait jusque dans cette maison de la France. Il regarda la femme d’où était sortie toute cette misère. Elle n’était qu’un passage, comme tant d’autres.
Pendant ces réflexions, qui se pressaient les unes sur les autres en un instant, il feignait une discussion inutile. Il valait mieux prévenir le Président après le banquet, assurait-il ; il ne fallait pas le troubler. Mme Morel, pour qui un discours de plus était une fort courante affaire, n’était pas de cet avis.
La question fut tranchée par le Président lui-même qui entra chez sa femme, non sans avoir frappé. Il parut excessivement jaloux. Gilles s’extasia sur les profondeurs inépuisables de la jalousie, profondeurs qui du reste se confondent souvent avec celles de l’égoïsme.
Il regarda Mme Morel qui regardait son Président avec ce mélange de respect, d’effroi et d’autorité irréductible qui décrivent une vieille dompteuse devant son vieux lion. Elle était totalement dépourvue d’ironie, sans doute à cause des responsabilités secrètes qu’elle avait partagées avec lui.
Le Président était en habit et portait le masque blême à petite barbe tortillée qu’il s’était peu à peu composé contre l’humiliation de sa charge. Ayant oublié qu’il l’avait briguée, il comptait paraître une noble victime, un guerrier tombé en esclavage à la suite d’un combat malheureux. Cependant, devant un homme comme Gilles dont il connaissait le détachement et la pénétration, le masque remuait. Il lui serra la main d’un air mécontent.
— Maurice, dit la Présidente, Gambier est venu me parler de quelque chose de grave. J’avais téléphoné cet après-midi en Suisse ; Paul en est parti depuis huit jours, on ne sait là-bas où il est. Mais Gambier est venu nous informer qu’on l’avait vu à Paris… et pas en bon équilibre.
Le Président regarda Gilles d’un air misérable, ce qui ne fut pas sans effet ; tout d’un coup, le complot dont le vieux bonhomme était menacé parut à Gilles tout à fait ignoble. M. Morel n’était-il pas prêt lui-même à exercer un chantage contre Chanteau ? Peu importait. Il aimait sincèrement son fils, cela se voyait ; sans doute avec la maladresse habituelle des pères. Et, encore une fois, là n’était pas la question, il fallait avant tout empêcher que Paul se dégradât. D’autre part, Gilles répugnait à parler à demi-mot, à jouer les providences cachées derrière les nuages. Il lui parut brusquement d’une grande prétention et d’une grande inhumanité de vouloir rester en dehors du jeu. La pitié l’engageait à se salir avec les uns ou les autres de ces humains. Se salir avec les humains, c’est ce qu’on peut faire de plus gentil. « Je ne vais pas imiter ce fameux Ponce, cet affreux préfet », conclut-il.
— Écoutez, monsieur le Président, déclara-t-il tout d’un coup, j’ai cru entrevoir qu’il y avait une sorte de complot. Des personnes se sont aperçues de l’état où était Paul et ont songé à en user contre vous. On a essayé de lui suggérer une idée…
Mme Morel le regardait d’un air de profond reproche.
Il prit son temps, regardant le ménage. Il voyait quelles bêtes traquées sont les gens au pouvoir. Soudain, oubliant ses réclamations en faveur de l’amour, il souhaita que Mme Morel n’eût jamais trompé M. Morel, c’eût été trop atrocement pactiser avec l’ennemi qui était tout le monde.
— Voyez-vous ce que je veux dire ? demanda-t-il avec une feinte réserve, repris par la curiosité.
Il se dit aussitôt : « Tiens, moi aussi, je ne puis m’empêcher au passage de prendre ma petite part du sadisme collectif qui s’exerce sur ces personnes. Je comprends maintenant la théorie de Frazer sur l’origine religieuse de la monarchie. Le roi était un bouc émissaire portant à la fois toutes les bénédictions et toutes les malédictions de la communauté. Il en reste quelque chose même dans ce pauvre meublé démocratique. »
Cependant, le Président secoua la tête, puis les épaules, comme quelqu’un qui ne peut choisir entre tant de menaces toujours possibles.
Gilles reprit :
— Eh bien, on a essayé, semble-t-il — je dis : semble-t-il, car tout cela m’a été rapporté d’une façon vague — de suggérer à Paul l’idée de s’emparer de certain document. On dirait qu’ils savent fort bien où est ce document.
Il ne put s’empêcher d’une légère ironie dans le ton, en faisant cette allusion à la trahison ambiante. En même temps, il regarda Mme Morel qui balbutia :
— Ah ! mais vous ne m’aviez pas dit ça.
— J’hésitais, je pensais que tout cela n’était peut-être que de la fantasmagorie.
Il regardait le Président dont il admira l’absence totale de réaction. Il entra dans son jeu.
— Je vous demande pardon de vous transmettre de pareilles sornettes, mais…
— Pas du tout, vous avez raison, dit le Président d’une voix placide… Mais est-il indiscret de vous demander quelle sorte de personne vous a confié ceci ?
Gilles rougit. Au moment où il sentait que pour rien au monde il ne pourrait dire un nom, il découvrit avec épouvante, brusquement, que son silence équivalait à dénoncer le gendre, Clérences. Les Morel visiblement y pensaient, ce qui le gêna énormément. Il lui vint un accablement honteux. Eh bien, c’était joli ce qu’il faisait. Pour les dépister, il fit un grand effort pour parler d’un air très détaché.
— C’est quelqu’un qui est complètement en dehors de la politique, qui a dû être renseigné d’une façon tout à fait accidentelle et qui ne m’a parlé que connaissant mon amitié pour Paul.
Il eut une idée :
— Quand je dis : politique, je veux dire : politique intérieure.
« Comme ça, il croiront que c’est au Quai. »
Sombre, le Président regardait sa montre. Gilles eut envie de s’en aller. Rien de clair ne ressortait de sa démarche. Il était fort mécontent. Il craignait encore de les avoir mis sur la piste Clérences. Il aurait bien voulu compromettre Mme Florimond, mais non pas Clérences. Et puis, enfin, qu’y avait-il de réel dans tout cela ? Il éclata :
— Monsieur le Président, je m’excuse de… vous poser une question. Mais, pour ma gouverne, je voudrais bien savoir si l’on s’est moqué de moi ou si j’ai eu raison de…
Le Président le regarda et dit tranquillement :
— Vous avez été fort correct en voulant bien nous faire cette communication… Le fond de l’affaire est inexistant… Tout cela doit être le lointain écho de je ne sais quels racontars qui traînent dans certains milieux où, vous le savez, je suis si détesté en ce moment. Je les gêne.
Gilles ne broncha pas. Cet homme n’avait aucune raison de se confier à lui le moins du monde. Peut-être se méfiait-il de lui ? Il le devait même, étant donné ses réticences et les relations qu’il avait avec Clérences.
Gilles prit congé. Qu’ils se débrouillent. Mais comment s’y prendraient-ils avec ce pauvre Paul, à l’occasion ? Il jeta un regard suppliant à Mme Morel, avant de lui baiser la main. Toujours l’Ancien Régime. Elle comprit et lui dit :
— Merci. Je serais heureuse que vous reveniez me voir, quand Paul sera rentré. Nous parlerons de lui.
Gilles se retrouva dans la rue. Il désirait éperdument retrouver Paul ; il lui semblait que, s’il pouvait lui parler les yeux dans les yeux, il viendrait à bout de tout, de la folie, des préjugés qui faisaient le même nuage autour de sa cervelle que la folie.
Les préjugés. « Oui, se disait-il en remontant le faubourg Saint-Honoré, il y a les préjugés de tout ce monde « affranchi ». Il y a là une masse de plus en plus figée, de plus en plus lourde, de plus en plus écrasante. On est contre ceci, contre cela, ce qui fait qu’on est pour le néant qui s’insinue partout. Et tout cela n’est que faible vantardise. »
« Il faudrait que je trouve Paul », reprit-il, arrêté devant l’ambassade d’Angleterre. « Je suis trop malheureux de le laisser ainsi. Il me semble que sans moi, bien que les autres soient prévenus, le malheur le plus imprévisiblement imbécile va lui arriver. Pourtant, Paris est petit. Vais-je rester à rôder autour de l’Élysée toute la nuit ? Et pourquoi cette nuit plutôt qu’une autre ? Je vais finir par faire un coup d’État à moi tout seul. Ce ne serait pas impossible. Seul, avec deux ou trois coups de téléphone bien placés, on brouillerait bien la vieille machine pendant deux ou trois heures. »
Il revint vers la place Beauvau. « Qu’est-ce que je fais là ? Depuis que Dora m’a frappé, je traîne. Un personnage parfaitement sonné… Ces gens-là m’ont fait du mal, c’est à cause d’eux que Dora m’a quitté. Elle m’a vu si faible, si affaibli par eux. Je ne veux pas qu’il tuent ce pauvre gosse comme ils m’ont tué. »