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Gilles/02/25

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XXV

Le même jour, après le déjeuner, comme Galant sortait de chez lui, quelqu’un avait posé sur son bras une main petite et dure. C’était M. Jehan, le policier qui était venu chez Caël, le même qui avait fait la descente à l’établissement de bains. Galant frissonna. Il avait encore revu M. Jehan depuis. Car la lettre à Paul Morel avait dit vrai : à deux ou trois reprises, M. Jehan était venu menacer Galant de l’ouverture d’une instruction et lui poser cent questions sur Caël et son activité. Galant n’avait pas eu à se défendre de trahir Caël, parce que toute l’action de celui-ci et de ses acolytes n’était certes que bavardages philosophiques.

M. Jehan entraîna Galant dans la rue.

— Vous avez vu Paul Morel ? lui dit-il d’un air de curiosité affable.

— Oui, répondit Galant.

— Je sais, je sais. Où habite-t-il ?

— Vous le savez aussi bien que moi, sans doute.

Galant se demanda s’il était au courant de la fugue.

— Je sais qu’il a changé de domicile, avoua M. Jehan en baissant les yeux.

— Ah ! vous ne l’avez pas perdu de vue, tant mieux, fit Galant. Vous savez ce qui lui est arrivé. Comment est-il ?

— Non. Quoi ? Qu’est-ce qui lui est arrivé ?

Galant réfléchit rapidement que le policier ne devait pas le savoir exactement.

— C’est un grand nerveux. À la suite d’un incident avec une femme, il est en pleine crise.

— Ah ! oui.

M. Jehan se fit donner des explications par Galant qui avait un peu étudié les névroses. Pendant ce temps-là, il réfléchissait. Au beau milieu d’une phrase de Galant, il décida :

— Allez le voir tout de suite.

Galant le regarda avec inquiétude ; cette inquiétude ne fit que croître quand M. Jehan lui eut expliqué ce qu’il devait dire à Paul. Il était animé d’une curiosité réticente et épouvantée en se rendant à l’adresse indiquée. Au moment où il était enfin dans une sorte d’action, il n’en menait pas large. Il songea à prévenir sa mère, puis y renonça.

Paul s’était échoué dans un misérable hôtel de filles, à Montmartre. L’hôtelier, quand Galant demanda son nom, fronça convulsivement les sourcils. Il passait son temps à composer avec plusieurs forces obscures, il avait sans cesse de sales histoires et pourtant il n’y était pas tout à fait habitué.

Galant frappa à la porte. Une voix, excessive et qu’il ne reconnaissait pas, répondit : « Entrez. »

Paul était tourné vers la porte, debout près de la cheminée. Il n’avait pas l’air inquiet de qui pouvait entrer et il ne sourcilla pas en voyant Galant. Le reconnaissait-il ?

Galant vérifia tout de suite quelque chose : la crise était une ressource pour cet être faible ; elle lui permettait de se jeter au-dessus de lui-même, d’enfreindre son niveau habituel. Paul était sans doute ravi, dans son clair-obscur, de ne se croire plus le personnage que d’autres avaient méprisé ; il était tout en défis hilarants et exultants.

— Ah ! Bonjour, camarade, lâcha-t-il d’une voix trop haute.

Galant avait de la peine à croire qu’il ne le reconnût pas du tout.

— Je suis enchanté de faire votre connaissance. Vous avez bien raison de venir me voir. Avec moi, on peut causer sérieusement. Prenez donc un siège… Ou voulez-vous mon lit ?

Ici, il s’arrêta. Avait-il un souvenir précis des bains ? Il regarda Galant et cracha vers lui, qui eut un mouvement de recul. Le reconnaissait-il donc ? Cependant Paul se détournait en sifflotant et ne semblait donner aucun sens à son geste. Cyrille augura mal des suites de la conversation ; pourtant, il lui fallait bien essayer de l’atteindre, car M. Jehan l’avait menacé des pires vengeances en cas d’échec. Quant à l’idée que cela devait aboutir à la déconfiture de M. Maurice Morel, au triomphe des gauches, et singulièrement de M. Chanteau, il y trouvait pour le moment un fort maigre réconfort.

— Je n’ai pas beaucoup de temps à vous accorder, reprit Paul d’un ton plus contenu, comme si le crachat l’avait grandement soulagé. D’abord, j’ai mes femmes. Ensuite, j’ai ma mission. Je l’ai déjà accomplie, ma mission…

Galant abaissa les paupières. « Se serait-il livré déjà à quelque facétie ? »

— … Mais chaque fois que j’ai accompli une mission, reprit Paul, je m’en donne aussitôt une autre. Oui, je l’accomplirai.

— Ça, j’en suis sûr.

La voix de Galant rompit une seconde le charme où s’enveloppait Paul. Il sembla se déconcerter ou revenir à une pleine conscience et le regarda d’un air gêné et poli, comme si seulement Galant venait d’entrer dans la chambre. Mais cela ne dura qu’une seconde. Il se mit à siffloter, en jouant avec le bouchon d’une bouteille qui était sur la cheminée. C’était une bouteille d’eau de Cologne. Soudain, il s’en versa sur les mains et les frotta énergiquement, ce qui sembla lui donner de grandes délices. Son visage était blême et boursouflé. Galant se décida à parler de façon directe. À quoi bon prendre des précautions ? Cela prendrait ou ne prendrait pas.

— Je suis venu pour vous aider dans votre mission.

Paul le regarda et éclata d’un rire affreux, d’un rire de vieille femme folle.

— Je suis seul, seul à pouvoir agir. Tout dépend de moi. J’ai déjà bouleversé le monde, je ne sais pas si vous vous en rendez compte.

— Justement. Je viens vous signaler un nouveau but qui doit vous tenter.

Paul prit un air mécontent.

— Je pense à tout : chaque chose dans son temps.

— Oui, mais vous avez tant de choses à faire. Si on peut vous aider.

Galant se décourageait et s’épouvantait. Il se disait : « Ou ce que je vais lui dire ne servira à rien, ou cela amènera une catastrophe imprévisible, inutile, sans rapports avec ce que nous voulons, mais qui nous retombera sur le nez. » Pourtant, il était talonné par la crainte de M. Jehan.

— Eh bien, parlez, murmura Paul d’un air excédé… Parlez donc.

En même temps, il jeta à Galant un regard soudainement si fin, si ironique, que tout fut remis en question pour celui-ci qui s’exclama intérieurement : « Mais il n’est pas fou du tout, il se paie ma tête, bon Dieu. »

— Voilà. M. Morel, Président de la République, détient dans son cabinet, à l’Élysée, un document qu’il ne doit pas garder. Vous désirerez certainement vous emparer de ce document, qui est enfermé dans un petit coffre-fort dont vous connaissez sans doute l’existence. La connaissez-vous ?

Paul prit un air de parfaite satisfaction sarcastique pour répondre :

— Absolument pas.

Galant avait prononcé le nom de Morel avec une grande inquiétude : « Quelle va être sa réaction à ce nom ? » L’autre n’en avait marqué aucune, ce qui l’enfonça à tort ou à raison dans l’idée qu’il simulait. Il se dit alors : « Le mieux, pour le moment, est de faire l’imbécile, cela doit lui procurer une grande jouissance. Après tout, il s’agit pour lui de se venger de tout le monde. Peut-être demain l’idée de voler son père et de lui jouer le tour le plus atroce le tentera-t-il. » Il se mit donc à donner des explications précises et il refit sur une enveloppe, tirée de sa poche, un dessin qu’avait fait M. Jehan. La Sûreté s’était enfin procuré le chiffre du coffre. Comment ? Et pourquoi ne pas faire accomplir le vol par quelqu’un d’autre ? Tout ceci, semblait-il, dépendait de l’étrange psychologie de M. Jehan.

Paul le regardait. Était-il attentif ? Soudain, Galant eut une inspiration. D’une voix douce mais ferme, il fit, sans le regarder :

— Voulez-vous me refaire ce dessin.

Paul fouilla dans son veston, ne trouva rien et alla vers le mur où sur le papier de tenture, avec le crayon que lui tendait Galant, il refit le dessin. Cela s’en allait de guingois, mais ne manquait pas d’exactitude.

Galant fut d’abord satisfait, puis se demanda ce que cela promettait réellement. Cependant, il dit :

— Très bien… Maintenant, comment allez-vous vous y prendre ? Il nous faut célérité et discrétion.

L’autre fut repris de son rire méprisant, haineux de vielle femme stérile.

— Pourquoi la discrétion ? J’ai l’intention de mettre le feu à l’établissement du faubourg Saint-Honoré. Je mettrai le feu ailleurs aussi ; je mettrai le feu partout. J’aime le feu.

Il se leva, alors qu’il venait de s’asseoir au bord de son lit et revint à la cheminée. Il se versa encore de l’eau de Cologne sur les mains.

Galant se dit qu’il allait courir expliquer l’état de Paul à M. Jehan qui comprendrait le danger fou de cette entreprise. Danger fou. Cependant il confinait mécaniquement :

— La discrétion est indispensable d’abord, pour frapper un grand coup ensuite. Il faut mettre le feu au bon moment.

Mystérieux, Paul leva son doigt :

— Je choisis toujours mon moment.

Il regarda son doigt en l’air, ajoutant tranquillement :

— Allez-vous-en, j’attends une femme.

Galant craignit la porte, il allait donc s’en aller dans une épouvantable incertitude. C’était ce que l’autre voulait. C’était un vrai fou : avec une part d’inconscience et une part de conscience et l’impossibilité pour lui comme pour les autres de savoir où était la limite, mobile à chaque instant.

— Qu’allez-vous faire ? Pouvons-nous compter sur vous ?

— Je suis un homme de parole.

— Ah, si vous m’avez donné votre parole, déclara gravement Galant.

— Je vous ai laissé entrer dans cette chambre, ordure que vous êtes.

— Je suis peut-être une ordure, mais la cause que je sers avec vous…

Il essayait comme autrefois de flatter sa vanité. L’autre sourit, peut-être comme autrefois.

— Quand nous reverrons-nous ? demanda-t-il sur le ton le plus posé.

Galant fut épouvanté de la perspective de revoir Paul. Qu’aurait-il fait ? Quel « après » y aurait-il ?

L’autre alla vers la table de nuit qu’il entr’ouvrit. À l’étage du dessus, à côté du pot de chambre, était posé un revolver. Galant se dit : « J’aurais dû penser à ça » ; il se prépara à se ruer sur le fou, mais Paul prit un paquet de cigarettes qui était dans le pot même. En fouillant, il fit tomber le revolver. Le fracas fit suer Galant tout d’un coup. Il pensa que ça allait donner à l’autre une idée.

Paul replaça le revolver tranquillement et claqua la petite porte. Il ne se retourna pas vers Galant en prenant une cigarette, en l’allumant avec les allumettes qui étaient sur le marbre de la table de nuit.

— Vous pouvez venir ici tous les jours, vers cette heure-ci, murmura-t-il dans une bouffée, d’un air important.

— Très bien, dit Galant d’une voix aussi claire que possible.

Et il s’en alla. L’escalier n’était pas un endroit de tout repos. À peine sorti de l’hôtel, Galant se précipita dans un tabac pour téléphoner, rue des Saussaies, à M. Jehan ; mais, comme il mourait de peur qu’on le lui dît, M. Jehan n’était pas là. Est-ce que M. Jehan ne le faisait pas exprès, inexorable ? Il eut l’idée de courir rue des Saussaies. Mais il craignit le lieu et l’affreuse compromission. Que faire ?

Il devait rencontrer Antoinette. Il ne lui avait rien dit au téléphone qui pût éveiller son inquiétude.

C’était dans une funèbre maison de passe qu’ils avaient leurs rencontres. Il pensa que l’amour lui permettrait d’oublier et il fit l’amour avec acharnement. Cependant, il la considérait avec cette curiosité étonnée et un peu dégoûtée de quelqu’un qui sait, regardant quelqu’un qui ne sait pas.

Son imagination revenait sans cesse à ce qu’allait faire Paul. Dans le vertige des possibilités, la plus modeste lui semblait celle-ci : Paul arrivait à l’Élysée, faisait un raffut terrible, annonçant à tout venant des intentions épouvantables, se faisait réduire à l’impuissance sans avoir même esquissé le geste demandé, n’y pensant même plus. À ce moment sa crise finissait. Heureusement, ces gens-là oublient tout de leur période de fugue. Était-ce sûr ? Galant songea que M. Jehan resterait parfaitement ignoré. Mais, lui, Cyrille Galant ? Eh bien, qu’est-ce qu’on lui ferait ? Pour quel motif pourrait-on l’inquiéter ? Si Paul parlait de lui, on craindrait de compliquer le scandale. Mais alors, est-ce que M. Jehan, pour se venger de l’échec, réveillerait l’affaire des bains et le ferait poursuivre ?

Il y avait le revolver. À cette pensée, il frémissait dans les bras d’Antoinette, qui le trouvait plus silencieux et poignant que d’habitude.

Au moment où ils allaient se séparer, il fut repris de panique : il y avait le revolver. Supposé que ce vrai fou ou ce faux fou tirât sur son père. Cela deviendrait tout de même très mauvais : on l’arrêterait à tout hasard et sans doute que M. Jehan trouverait le moyen de faire de lui un bouc émissaire.

Que faire ? Retéléphoner à M. Jehan. Il désespérait de trouver M. Jehan. Avertir les Morel ? Ah ! non. Si, par personne interposée. Clérences ou Gilles Gambier.

— Dis donc, il faut que je voie Gilbert ce soir.

— Nous sortons, ce soir.

— Mais il faut absolument que je le voie.

— Pourquoi ?

Elle avait bien remarqué sa pâleur, depuis son entrée, mais elle l’avait déjà vu quelquefois très pâle, très étrange et elle ne se souciait guère de lui demander des explications. Elle savait que Galant passait d’étranges nuits de vagabondage. Sans doute, souvent risquait-il quelque scandale, comme l’affaire des bains, ayant besoin que la peur fût mêlée au désir. Elle entrevoyait tout cela, en frémissait un peu, assez voluptueusement et n’y pensait plus.

— J’ai un service à lui demander, pour un camarade qui a un ennui… Je pourrais passer chez vous avant que vous ne sortiez.

— Mais il ne repassera pas. Nous nous retrouvons chez des amis.

Galant se rappela soudain comme de quelque chose de très lointain que, tous les autres jours depuis qu’il l’avait vue chez Gilbert, il n’avait cessé d’être follement jaloux. Soudain, il ne l’était plus du tout. Il avait mis son point d’honneur à dissimuler sa jalousie, et avec sa volonté minutieuse il y avait réussi assez bien ; aussi, quand il demanda avec une brusquerie qui tenait uniquement à sa préoccupation présente : « Chez qui ? », Antoinette crut qu’il devenait jaloux seulement ce jour-là. Elle parut gênée ; cela ne l’arrangeait pas du tout.

— Oh, tu ne les connais pas.

Il fallut à Galant remarquer qu’il y avait là, soudain, quelque chose dont il aurait bien dû se soucier. Mais, aussitôt, la pensée du revolver lui revint plus forte.

— Tu n’as pas l’air de te rendre compte que j’ai absolument besoin de parler à ton mari, ce soir même.

Elle crut qu’il affectait, pour la forcer à parler. Or, elle ne voulait pas parler ; elle n’avait pas préparé de mensonge.

— Eh bien, si tu veux savoir, trouva-t-elle, c’est un dîner politique. Et il m’a dit de ne pas en parler.

— Merci.

— Oh, tu me connais, tu sais bien que je ne parle de rien.

— C’est vrai. Qu’est-ce que la cuisine de ton mari a à faire avec nous, concéda-t-il. Mais il faut que je le voie.

— Demain matin.

— Non, ce soir, c’est très urgent.

Elle finit par voir que c’était sérieux.

— Que veux-tu que je te dise ? Tu ne peux pas venir pourtant chez ces amis. D’ailleurs, la vérité c’est que nous sommes amenés par des amis, que nous allons prendre chez eux, chez des gens que nous connaissons à peine.

Cyrille, comme dans un rêve, la regardait mentir.

— Oui, mais je pourrais lui téléphoner là.

Elle parut à demi soulagée, puis à nouveau inquiète.

— Oui, admit-elle à regret.

— Alors, donne-moi le numéro.

— Comment veux-tu que je le sache.

Elle se mordit la lèvre. « Il va me demander un annuaire, me forcer à chercher devant lui. Il vaut mieux savoir le numéro. »

— Attends, si, on me l’a donné ce matin, justement pour le cas où Gilbert aurait été en retard… c’est Ely. 25-25.

— Facile à se rappeler.

Elle grimaça. Jamais autant que l’heure d’avant, elle n’avait eu l’impression d’être aimée de lui. La jalousie survenue le rendait plus amoureux. Amusant. Pourtant, d’autres plaisirs attiraient ailleurs Antoinette.