Aller au contenu

Gilles/02/26

La bibliothèque libre.
◄  XXV.
XXVII.  ►

XXVI

Galant, ayant quitté Antoinette, courut au bar où M. Jehan l’avait relancé d’autres fois, espérant soudain que M. Jehan y passerait. M. Jehan voulait sûrement le laisser dans le pétrin : il ne parut pas. Il retéléphona rue des Saussaies : personne.

Il erra dans les rues. Instinctivement, il descendit le faubourg Saint-Honoré, rôda aux alentours de l’Élysée ; mais à une certaine distance, prudemment. Aussitôt que cela lui parut possible, il téléphona à Élysée 25-25. C’était un faux numéro, un magasin de parfumerie où, à cette heure, un nettoyeur ahuri lui répondait. Il se dit : « Tant pis, ne nous occupons plus de ça. » Mais, la seconde d’après, il frissonnait encore.

Il songea à Gilles, qui ne bougeait plus de chez lui. En dépit de la nécessité où il se trouvait, Galant eut cependant un moment d’hésitation à cause du malheur qui avait frappé Gilles. Il continuait à en sentir le contre-coup. Il rêvait encore de mariage avec sa belle-sœur ou tout au moins de liaison déclarée, de cohabitation. Mais, à la lumière du procédé de Dora, il avait réfléchi avec toujours plus d’inquiétude à ce que pouvaient valoir les promesses qu’il avait arrachées à Antoinette depuis quelque temps. Celle-ci, dans les vagues exaltations de l’oreiller, jurait qu’elle en avait assez de la vie qu’elle menait avec Gilbert, aussi conventionnelle que chez ses parents et qu’elle s’en irait avec Galant. Ne trouverait-elle pas au dernier moment des prétextes comme cette Dora ?

Gilles n’était pas chez lui. Peut-être était-il dans un bar des Champs-Élysées où il se saoulait parfois avec des journalistes américains. Il était bien là, près de dîner, un peu ivre. Après tout, c’était facile de le mettre au courant, en taisant une partie des faits. Gilles écoutait, le regardait, ne semblait pas surpris, le regardait encore avec une curiosité narquoise. Cyrille ne disait pas un mot sur l’intervention de la police. Il parlait d’une menace de meurtre et laissait de côté le vol du document. Il prétendait avoir rencontré par hasard Paul dans un bar. Quand il sembla avoir fini, Gilles dit posément :

— Tu mens comme un arracheur de dents.

Galant retrouva un peu de sa morgue.

— Je ne t’ai rien dit que d’exact.

— Oui, mais il y a tout ce que tu ne m’as pas dit.

Galant s’étonna. Comment Gilles pouvait-il savoir ? Cela annonçait de nouvelles complications et de nouveaux dangers. Il s’écria, dans son effarement :

— Qu’est-ce que tu sais ?

— Tout, répondit Gilles.

— Mais encore ? reprit Galant avec rage.

— Par exemple, ce qui se passe du côté de ta mère.

Galant s’étonna encore.

— Tu sais bien, balbutia-t-il, que ma mère croit toujours être mêlée à tout, mais que c’est la mouche du coche.

— Mouche, oui, dit durement Gilles.

Galant pâlit sous l’insulte. Gilles se détourna un peu, trempant ses lèvres dans son verre. Il s’étonnait de son côté de l’attitude de Galant qui ne semblait pas simulée. Il avait, du reste, entrevu assez de choses au Quai pour savoir que les affaires humaines se développent dans un incroyable désordre, un entre-croisement d’ignorances, une négligence, une rêvasserie universelles.

— Mais enfin, de quoi as-tu peur ? dit Gilles… car tu as l’air d’avoir terriblement peur de quelque chose.

— Mais je te l’ai dit. Paul est en pleine crise.

— En es-tu sûr ? Pourquoi crois-tu si fort à sa maladie, maintenant ? Quand je t’en parlais, il y a deux mois, tu me riais au nez.

Il n’en dit pas plus. Il se moquait d’avoir raison.

— Les circonstances ne sont plus les mêmes, se cor tenta de répondre Galant dont le cynisme habituel consistait maintenant à avouer son anxiété et à retirer ainsi son prix à une discussion gagnée d’avance par Gilles.

— Encore une fois, que crains-tu ?

— La rentrée de Paul à l’Élysée.

— Mais pourquoi y rentrerait-il ?

— J’ai vu qu’il ne pensait qu’à cela.

— Pourquoi ne pense-t-il qu’à ça ?

— Si tu connaissais la psychanalyse, tu saurais que…

— Tu vas recommencer à vouloir te foutre de moi avec tes fariboles, tes cagoteries. Paul veut retourner à l’Élysée, non pas à cause du complexe d’Œdipe ou du péché originel, mais tout simplement parce que vous l’y avez poussé.

— Nous ? Qui ?

— Toi et ta mère et Caël et toute la clique. Finalement, le groupe Révolte, au service de qui êtes-vous ?

Galant entra en rage.

— Nous ne sommes au service de personne. C’est toi, par toutes tes tripes, qui es au service des Morel et autres. Nous sommes au service de la révolte, de la révolution. Et tout nous est bon…

— Ah !… même Paul.

— Même Paul. Seulement, aujourd’hui, il s’agit de ne pas nous faire couillonner.

— Et c’est pourquoi tu es venu me trouver ? Tu veux que je prévienne M. le Président de la République que son fils, M. Paul Morel, dûment stylé par toi et par Madame ta mère, va lui rendre visite dans des intentions nettement meurtrières. Tu avoueras que c’est comique.

— Je n’ai pas vu ma mère depuis des semaines.

— Je n’en crois pas un mot. Elle n’a fait que tirer des conséquences parfaitement logiques de ton attitude et de celle des tiens. La police, avec qui elle doit avoir des accointances, a toujours su utiliser les rêvasseries comme les vôtres et greffer sur elles de solides réalités.

— Il n’y a aucun rapport entre ce que je pense et ce que fait Mme Florimond.

— Plus que tu ne crois. Il y a des rapports étroits entre toutes choses. Et, par exemple, que Dora m’ait plaqué n’est pas sans rapport avec la figure absurde que je faisais à côté de vous tous.

— Tu divagues, mon pauvre ami… En tout cas, parlons du présent.

— Tu as un occasion unique de faire zigouiller M. Morel, et par son fils encore, et qui serait exemplaire.

— Paul inconscient, c’est autre chose.

— Il l’a toujours été et il le sera toujours : je te l’ai toujours dit. Et tu as toujours compté sur lui comme tel.

— Cela retombera sur nous de la façon la plus bête, sur toi comme sur nous. Le raisonnement imbécile que tu tiens en ce moment, on le tiendra contre toi. Tu as écrit les pages les plus dures contre Morel.

— D’un tout autre point de vue que le vôtre.

— Pour les gens, ce sera la même chose.

— Et qu’est-ce que tu veux que ça me fasse ?

— Bon.

Depuis longtemps, il étaient dans la rue et marchaient dans l’ombre nocturne des Champs-Élysées de long en large, entre la place de la Concorde et l’avenue Marigny, à deux pas de l’Élysée. Ils étaient tous les deux misérablement exaspérés, leurs deux faiblesses tendues l’une contre l’autre. Galant essaya de reprendre l’avantage de quelque manière.

— Tu profites lâchement, s’écria-t-il, de l’avantage où tu es.

Gilles jeta, d’une voix aussitôt inquiète :

— Quel avantage ?

— Nous sommes compromis, Caël et moi, dans cette histoire : j’accorde que tu l’es moins que nous, beaucoup moins que nous.

— Tiens, tu changes d’argument.

— Mais pourquoi l’es-tu moins que nous ? Parce que tu as toujours craint et évité de te compromettre avec nous. Alors, maintenant, tu es ravi de pouvoir te laver les mains de ce qui va arriver.

Gilles hurla, ce qui fit retourner les isolés et les couples louches qui rôdaient dans les environs :

— Tu es un merveilleux salaud, tu as une façon immonde d’écrire l’histoire.

Brusquement, il se rappela que c’était une des expressions favorites de Carentan. Il se réintégrait à Carentan. Galant, depuis quelque temps, se réintégrait aussi à son père, le vice-président du Sénat, l’homme de gauche. Leur jeunesse se raccourcissait sur de vieilles querelles.

— Je ne me suis pas compromis avec vous parce que j’avais horreur de tout ce que vous êtes.

— Ce n’est pas ce que tu disais ; tu nous a trompés. Tu es venu parmi nous comme un faux frère.

— Vous m’avez accueilli pour m’utiliser, comme n’importe qui, comme Paul.

Galant, qui avait toujours méprisé les arguments des autres, méprisait ceux-ci d’autant plus en ce moment qu’il n’avait qu’un souci : sa peur.

Il reprit avec l’apparence de tranquillité que lui donnait sa continuité dans le tremblement.

— Nous irons en prison, enfin, grâce à toi.

— Alors, il faut une je sauve M. Morel pour vous sauver, c’est merveilleux. C’est toi, le révolutionnaire, comme tu dis, qui vient me demander de sauver le Président de la République, parce que tu es compromis dans son possible assassinat. Et quand on pense que tout cela est sans doute purement fantomatique. On ne fait rien de plus beau : votre bande aura battu tous les records de la galéjade. Vous êtes les Tartarins de la Révolution. Vous me ferez étouffer de rigolade… Eh bien, si tu veux, M. Morel, sauve-le toi-même. Tu n’as qu’à lui téléphoner.

— J’aime mieux que ce soit toi. C’est plus dans ton rôle.

Gilles regarda Galant dans la figure. Il lui cria :

— Salaud.

L’autre, obsédé, n’entendait rien, il prétendait lui arracher son salut à tout prix.

— Tu n’auras pas la lâcheté de m’envoyer en prison, comme un sale bourgeois que tu es.

— Après toi, s’il en reste. Tu me hais parce que j’ai couché avec un peu plus de femmes que toi ; c’est ridicule.

— Je te hais parce que tu es le plus bourgeois de tous les bourgeois que je connaisse, tu es réactionnaire jusqu’à la moelle des os.

— Tu me hais parce que tu m’envies.

— Pourquoi t’envierais-je ? Je suis beaucoup plus intelligent que toi.

— Je commence à en douter si tu éprouves le besoin de le crier si fort dans l’ombre des Champs-Élysées. Tu m’envies à cause des femmes. Et parce que tu es un peu inverti, c’est aussi de l’amour à l’envers. Et quand je pense que tu m’as demandé de témoigner pour toi si tu étais poursuivi pour pédérastie.

— Maquereau.

Gilles se jeta sur Galant en hurlant :

— Quand tu auras épousé une bourgeoise comme tu en as envie, nous en reparlerons. Tu ne rêves que de ça.

Incroyable : Gilles frappait Galant qui frappait Gilles. Une rixe entre deux intellectuels qui n’ont pas du tout étudié la boxe ; ce n’était pas très joli. De petits coups de poing, de petits coups de pied, de petits cris.

Des gens s’approchaient d’eux, ricanant. Gilles s’arrêta. Cela faisait petite explication dans un milieu crapuleux. Deux ou trois jeunes gens équivoques déjà se passionnaient :

— J’aime mieux la grande blonde, cria l’un d’une voix aiguë.

Gilles suait de dégoût, il s’éloigna en hâte. Galant, reprenant ses esprits, pensa que cet éclat risquait de ne pas arranger les choses et lui emboîta le pas. Comme les autres le suivaient, Gilles alla vers la chaussée des Champs-Élysées, héla un taxi. Galant s’y engouffra avec lui.

Quand ils se retrouvèrent l’un devant l’autre, ce fut affreux. Gilles frappa à la vitre furieusement.

— Arrêtez. Je ne veux pas rester un moment de plus avec toi. Maintenant tu t’es montré tel que tu es.

Le taxi s’arrêta : le chauffeur se retournait d’un air méfiant et méprisant. Gilles sauta dehors et, avant de refermer la porte, cria :

— Et rappelle-toi que je ne te haïrai jamais, je te mépriserai toujours.

Il s’en alla, se haïssant comme après Dora : « Nos amis, comme nos amantes, sont ce que nous les faisons. »

Gilles se retrouvait dans les environs de l’Élysée. Il fut visité par l’idée de refaire le guet aux alentours ; mais il se chapitra : « Cette idée est sentimentale, hypocrite et inutile. » Il alla dîner. À peine assis dans un restaurant, il pensa à Clérences, avec qui il avait souvent dîné là. « J’aurais pu y penser plus tôt. » Il était peu probable que Clérences ait connu et toléré un tel micmac ; s’il y avait vraiment un complot de police, il l’arrêterait net. Il lui téléphona. « Monsieur ne rentrait pas dîner, ni Madame. On ne savait pas chez qui ils dînaient. » Gilles se rappela ces potins sur les nouvelles mœurs d’Antoinette. Elle passait ses soirées chez cette opiomane, Nelly Vanneau. Il connaissait un peu cette vieille Nelly Vanneau ; il lui téléphona aussi. L’appareil ne répondait pas. « Elle est sûrement en train de fumer. Si Antoinette est là, elle me dira où est Gilbert. J’espère que lui ne s’est pas mis à fumer, ça serait complet. J’y vais. »

C’était à deux pas, rue d’Aguesseau. Comme il montait le vieil escalier, il se heurta à Galant, arrêté sur les marches.

— Ça, c’est trop fort.

Comme si de rien n’était, Galant dit :

— Nous avons eu la même idée.

Lui avait couru chez sa mère. Elle était non moins inquiète que lui. Elle avait été trouver M. Maillaud qui faisait rechercher Paul, mais, dans l’absence de M. Jehan, était fort retardé. Galant avait dit à sa mère qu’il fallait que M. Maillaud se méfiât de M. Jehan. Mme Florimond l’avait téléphoné à M. Maillaud, qui en avait paru illuminé.

Bafouillant au téléphone, il avait laissé échapper :

— Ce Jehan m’a menti. C’est un maniaque capable de monter la pire folie. Je comprends pourquoi il ne rentre pas. Mais ne craignez rien, je vais faire surveiller l’Élysée.

— Tu ne sais pas où est Gilbert ? avait ensuite demandé Cyrille. Il a un mystérieux dîner je ne sais où. Il faut le faire intervenir.

Elle connaissait aussi le potin sur Nelly Vanneau, elle le lui avait transmis et Cyrille était accouru.

Gilles lui dit :

— Puisque tu es là, je m’en vais, tu arrangeras ça avec ton frère.

— Je ne connais pas cette femme Vanneau.

— Tu allais tout de même bien la prendre d’assaut.

— J’avais peu de chance d’être reçu. Il faut que tu restes.

Gilles, sans répondre, se mit à monter l’escalier. Ils se trouvèrent devant une porte entr’ouverte.

— C’est la maison du bon Dieu, grommela Gilles. Un abruti est entré ou sorti sans savoir ce qu’il faisait.

Pas de domestique, naturellement. Ils sonnèrent : personne ne vint ; ils ressonnèrent ; une troisième fois.

— Eh bien, tant pis, dit Gilles. Il n’y a pas de sanctuaire qui tienne.

Ils entrèrent dans l’antichambre, lugubrement éclairée. Gilles ne connaissait que trop bien cette atmosphère qu’il fuyait, mais qui pesait sur lui à distance. Il était exaspéré d’être là ; il voulait dorénavant ignorer toute cette racaille, tous ces tâtonnements sournois vers la mort.

Il demanda très fort :

— Il y a quelqu’un ?

Mais Galant, enfin remordu par la jalousie, s’avançait déjà à travers les pièces.

Dans la dernière, ils trouvèrent trois ou quatre corps, endormis, aplatis sur un divan. Des corps de femmes, embrouillés. Des débris de femmes. Dans le tas, Antoinette.

Gilles regarda Galant et comprit soudain : Galant souffrait, Galant aimait Antoinette. Gilles laissa échapper un léger sifflement et s’en alla. Mais Galant le suivait. Comme ils sortaient de ce petit cimetière bourgeois, ils se heurtèrent sur le pas de la porte à Clérences à qui ils ne songeaient plus. Celui-ci ne cacha rien de son ahurissement et de sa consternation. Que son frère, son ennemi intime, et Gilles, qui haïssait inexorablement tous ces petits exercices, eussent été les témoins de ce qu’il laissait faire à sa femme, cela était fort déplaisant.

Mais, après tout, qu’avaient-ils vu ? Encore tout abandonné à la violence de son sentiment, il les bouscula dans l’antichambre et courut à travers les pièces jusqu’à celle où il pouvait voir ce qu’ils avaient vu. Il revint, prodigieusement mécontent. Dans l’antichambre, Gilles et Galant étaient restés immobiles, se considérant comme des entités métaphysiques séparées par des abîmes d’abstraction. Ils étaient si muets que cela épargna à Clérences la petite tentative de dire quelque chose.

Enfin, Gilles énuméra les faits d’une voix terne :

— Paul Morel qui était dans une maison de santé en Suisse l’a quittée, il y a quelques jours. Il est venu à Paris où il a été pris d’une crise ; il est en fugue. Comme il a été travaillé contre son père, non seulement par ton frère ici présent, mais indirectement par ta mère, et que d’autre part la police semble vouloir l’utiliser dans une entreprise complètement folle contre ce père qui est aussi ton beau-père, voici que ton frère craint que tout cela ne se termine par un désastre. D’une minute à l’autre, Paul, qui erre en liberté dans Paris, peut entrer à l’Élysée et commettre un attentat sur le chef de l’État… Mais je suppose que tu es au courant.

Clérences eut un rictus amer en recevant cette dégelée de nouvelles absurdes : comme tout politicien, il avait déjà pris l’habitude d’être trahi ou gêné par les siens. Il se tourna vers Cyrille.

— Tu savais que maman s’était mêlée d’une pareille histoire ? Naturellement, tu te serais bien gardé de m’en prévenir, bien que tu racontes que tu as condescendu à te rapprocher de moi depuis quelque temps… J’aurais dû prévoir que tes amabilités cachaient un vilain tour.

Il se retourna vers Gilles :

— Qu’est-ce qui te prouve que la police est mêlée à cela ?

Il regardait Gilles et Cyrille alternativement.

Gilles dit :

— Cyrille prétend ne rien savoir ; mais alors pourquoi a-t-il si peur ? Moi, je sais de source sûre que la police y est mêlée par ta mère.

Clérences regarda Cyrille avec la plus noire rancune. Au moment de l’affaire des bains, il savait comment celui-ci avait eu peur et l’avait supplié d’intervenir : il était tenu ou se croyait tenu par la police. Cyrille, rencontrant le regard de son frère, déclara :

— Peu importe qu’il y ait police ou non, ce qui est inquiétant…

— Comment ? s’écrièrent ensemble Gilles et Clérences, c’est cela qui est grave surtout.

— D’ailleurs, dit Gilles à Galant, j’aime autant te dire maintenant que je t’ai laissé t’enferrer tout le temps, je sais tout par Rébecca.

— Quelle Rébecca ? fit Clérences.

— Une petite Juive communiste, qui est, figure-toi, la maîtresse de Paul.

Galant pinçait les lèvres. Gilles conclut soudain d’une voix terne :

— Clérences, il faut que tu interviennes immédiatement auprès de la police. Deux précautions valent mieux qu’une. J’ai alerté les Morel. Les Morel ont alerté la police. Mais la partie de la police qui est hostile à Morel ne peut être atteinte que par toi.

Il regarda triomphalement Galant.

— J’avais alerté les Morel, avant que tu ne m’en pries.

— Bien, dit Clérences. Je vais téléphoner.

Il rentra dans le salon qui ouvrait sur l’antichambre, suivi des deux autres.

— Je vais chercher le téléphone, fit Clérences.

Au même moment une femme apparut sur le seuil de la pièce où étaient les fumeuses. C’était la maîtresse de maison. L’opium abîme surtout les blondes. Cette ancienne beauté était comme un tas de roses pourrissantes. Mal réveillée et puissamment abrutie, elle jeta un regard furieux sur les intrus.

— Qu’est-ce que c’est ? grommela-t-elle d’une voix sourde. Par exemple !

Clérences la repoussa, en lui versant de bonnes paroles, dans la pièce d’où elle venait, où il la suivit. Il y eut d’assez longs chuchotements. On entendit la voix mourante d’Antoinette :

— Qu’est-ce qu’il y a ? Quoi ?

Clérences rentra, en possession de l’appareil au bout de son fil. Il demanda la rue des Saussaies et demanda un nom inconnu de Gilles :

— Bonjour, mon cher, c’est Gilbert Clérences. Je suis heureux que vous soyez là. Il faut que je vous voie de toute urgence pour quelque chose de très grave. Ne bougez pas de votre bureau, j’arrive.

Il raccrocha.

— Heureusement que nous ne sommes pas loin. Je bondis et je reviens. Non ? Vous ne voulez pas rester ici ; je comprends ça. Eh bien, venez avec moi, vous m’attendrez dans la voiture.

Galant les suivit, sans un regard pour la porte derrière laquelle était Antoinette.

Clérences avait arrêté sa voiture au coin de la rue des Saussaies. Il revint au bout de dix minutes, la figure éclairée par une nouvelle.

— Paul est sous clé, dans un commissariat.

Les visages de Gilles et de Galant s’éclairèrent aussi.

— Nous y allons, dit Clérences, en démarrant. C’est à Montmartre. Il a été arrêté pour avoir craché à la figure d’un agent, devant la porte du commissariat. Il était ivre.

Chaque fois que Gilles, qui était assis à côté de Clérences, tournait la tête, il voyait à Cyrille le même visage immobile.

Ils arrivèrent au commissariat.

En descendant devant le commissariat, Clérences dit :

— Attendez-moi dans la voiture.

Mais, d’un même mouvement, Cyrille et Gilles se précipitèrent derrière lui et ils entrèrent tous trois dans la sombre boutique. Quelqu’un en bourgeois se dressa devant eux. En le voyant, Galant eut un tel haut-le-corps que Gilles qui était un peu en arrière le remarqua : ce fut une nouvelle impression pénible. L’atmosphère dans le poste était extrêmement lourde ; les agents, les gradés, qui s’étaient levés les uns après les autres, regardaient les arrivants d’un air gêné et méfiant.

— Ah ! monsieur le député, s’écriait celui dont la présence avait fait tressaillir Cyrille et qui était M. Jehan, comme vous avez bien fait de venir. Je vous attendais : on m’a téléphoné.

Il se tourna poliment vers les deux personnes qui accompagnaient monsieur le Député.

— Mon frère, M. Galant… Mon ami, M. Gambier, des Affaires Étrangères.

M. Jehan saluait avec componction, offrant à l’un et à l’autre un regard terne. Galant remarqua qu’il était blanc et refoulait une affreuse rage.

— Le hasard a bien fait les choses. Le jeune homme s’est fait prendre de lui-même. Mais veuillez donc entrer dans le bureau de M. le Commissaire.

La façon dont M. Jehan avait dit : le jeune homme, précisa la signification du lourd silence qui régnait autour d’eux : quelque chose de vilain s’était passé. Avant de disparaître dans le bureau du commissaire avec M. Jehan, Clérences échangea un regard significatif avec ses amis.

— Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda Clérences du ton qu’il avait appris dans la vie politique et qui établissait entre lui et toute personne, importante ou pas, une complicité immédiate, cordiale et limitée.

Le commissaire, un petit homme maigre et frissonnant, laissa la parole à M. Jehan, sur un geste de celui-ci.

— Ce jeune homme, je n’ai jamais rien vu de pareil, fit le policier de sa voix blanche, plus blanche que jamais.

Il regardait Clérences et avait l’air de lui dire : « C’est votre beau-frère, mais nous savons que vous n’êtes pas du bord des Morel, pas plus que nous. Vous êtes un homme de gauche. » Il vérifiait sur le costume de M. Clérences qu’il était un homme de gauche. Clérences avait prévu cela depuis quelque temps : il s’était fait un costume merveilleux de frime. « La démocratie a remplacé le bon Dieu, mais Tartuffe est toujours costumé en noir », s’était exclamé à un congrès radical un vieux journaliste. En effet, à cinquante mètres, Clérences paraissait habillé comme le bedeau d’une paroisse pauvre, gros croquenots, complet noir de coupe mesquine, chemise blanche à col mou, minuscule petite cravate noire réduisant le faste à sa plus simple expression, cheveux coupés en brosse. De plus près, on voyait que l’étoffe noire était une profonde cheviote anglaise, la chemise du shantung le plus rare et le croquenot taillé et cousu par un cordonnier de milliardaires. Enfin, Gilles avait découvert dans un transport d’amusement que le modèle de la cravate avait été fourni par un des Fratellini. Au moment où Clérences disparaissait dans le sinistre bureau du commissaire de police, tout cela prenait brusquement sa pleine saveur aux yeux de Gilles.

— Voilà, contait paisiblement M. Jehan, le jeune homme avait un revolver. Quand l’agent, à qui il avait craché dans la figure — en pleine figure — l’a poussé dans le poste, M. Morel l’a sorti et a tiré, bel et bien. Enfin, il n’a touché personne. On l’a maîtrisé. Donc, on l’a un peu secoué. Vous comprenez, les camarades ne vont pas se laisser fusiller comme ça. Ça lui a fait du bien, non seulement ça l’a dessaoulé, mais je crois qu’il n’est plus dans l’état… où on m’avait dit qu’il était.

Sur ces mots, M. Jehan regarda vers la porte qui le séparait de Galant. Ce regard était fait pour ne pas échapper à Clérences et lui faire comprendre la situation de Galant.

Clérences avait frissonné, comme tout civil, même politicien, qui se trouve brusquement en contact avec la police.

— Enfin, voyons, il n’a pas été trop abîmé ?

— Oh ! non, pas du tout. Comme je vous le dis, il est même beaucoup mieux qu’avant.

M. Jehan toucha sa tête d’un geste presque pudique. Il ajouta :

— Vous allez le voir. Je pense que vous allez l’emmener. Je ne sais pas si on a prévenu la Présidence.

Clérences fronça les sourcils.

— Vous savez bien que la Présidence avait alerté la rue des Saussaies avant le dîner.

Clérences, qui avait pu rue des Saussaies deviner tout ce qui s’était passé et localiser le complot, savait parfaitement que la version de M. Jehan était inexacte. Paul n’avait pas été arrêté passant devant le commissariat, mais M. Jehan, après avoir été enfin rejoint et brutalement tancé par M. Maillaud, l’y avait amené. Clérences ne voulait pas protester, mais il ne voulait pas non plus qu’on crût qu’il était dupe. Satisfait de son froncement de sourcils, il ajouta :

— Je ne suis pas en très bons termes avec M. Morel, mais… Il est évidemment préférable maintenant de ne pas le mettre au courant des détails. Je crois que mes amis et moi nous pouvons ramener tranquillement ce pauvre petit Paul. Du moins, est-ce possible de le sortir dans la rue ?

— Oh ! tout à fait, vous allez voir.

M. Jehan sortit et Clérences, ayant pris congé du commissaire, vint retrouver ses amis dans le poste. M. Jehan fit apparaître Paul qu’il soutenait par le bras. Le pauvre enfant avait été passé à tabac : son visage était meurtri et ses vêtements en désordre. Les agents, gênés jusqu’à la fureur, regardèrent eux aussi ce visage dont ils n’avaient pas su que c’était le portrait du fils du Président de la République. Ils en voulaient à M. Jehan qui les avait laissé faire. Paul eut un mouvement d’enfant perdu et sauvé en apercevant des êtres connus. Gilles et Galant eurent aussi un mouvement enfantin : tout ce petit monde de bourgeois intellectuels, tremblotant et flageolant, fit grimacer de mépris les agents.

Clérences, pressé d’en finir, s’avança vers Paul, le prit sous le bras et lui dit :

— Viens, nous t’emmenons.

Gilles le prit par l’autre bras. Les quatre petits bourgeois sortirent en hâte et se jetèrent tant bien que mal dans la voiture de Clérences.