Gilles/02/27
XXVII
Dans la voiture, Gilles savait qu’il était là le seul ami de Paul. Il dit à Clérences :
— Paul ne peut pas rentrer dans cet état à l’Élysée.
— Non, murmura Paul.
— Je vais l’emmener chez moi. Et puis je téléphonerai à sa mère de venir le chercher.
— C’est ça, dit Clérences. Alors, je vais chez toi.
— Je vais descendre, dit Galant.
— Non, lui dit Clérences d’une voix désagréable, allons d’abord chez Gilles. Ensuite, il faut que je te parle.
— Si tu veux, dit Galant d’une voix où revenait le défi.
Quand ils arrivèrent rue Murillo, ni Clérences ni Galant n’avaient rien dit à Paul. Comme Paul était descendu de voiture, Clérences descendit aussi et vint lui serrer la main. Mais la poignée de main d’un homme qui est dans la politique peut rarement réchauffer le cœur de quelqu’un. Clérences revint rapidement à sa voiture, après avoir jeté un regard à Gilles où il y avait comme le regret et l’envie de l’humain. Tandis que le couple étrange des deux frères, si différents et si pareils, s’éloignait, Gilles sonna à sa porte. Paul était tout petit à côté de lui, si petit qu’il lui prit la main. Celui-ci eut un sursaut de surprise et de plaisir. Il lui laissa sa main : il pleurait. Gilles se rappela les flots de larmes qu’il avait eus avec Dora.
Dans l’escalier, Paul montait devant lui. Il avait une démarche cancanière, presque lourde, qui n’était pas de son âge. « C’est une affaire d’hérédité, certes, se dit Gilles, mais l’hérédité morale est autrement importante que l’hérédité physique. Il souffre beaucoup plus de la morale qui se promène dans toute notre époque, que de la vérole de son père ou de son grand-père. »
Ils entrèrent dans le cabinet de Gilles où celui-ci une fois de plus perdit le souffle dans le grand vide laissé par Dora. Après avoir examiné les meurtrissures de la figure de Paul qui n’étaient pas graves, pendant que celui-ci les baignait dans la salle de bains, il téléphona à Mme Morel, qui ne poussa qu’un cri : « J’arrive. » En l’attendant, il installa Paul devant la cheminée dans un fauteuil et il alluma le feu, parce qu’en dépit de la saison Paul était tremblant et parce que le feu serait le symbole des choses simples dont peut-être Paul retrouverait le sens plus tard.
— Tu as faim, soif ?
— Non… Je ne sais pas.
— Je vais te faire du thé à tout hasard.
Il attira la table à thé et s’assit en face de Paul. « Pourvu que ce ne soit pas seulement la quiétude bourgeoise retrouvée. » La seule gentillesse qu’il avait, c’est qu’il regardait Paul sans aucune curiosité. Cela touchait profondément Paul. Il en était ainsi parce que Gilles se sentait à égalité de déchéance et de misère. Et il repoussait sans effort les questions : « Avais-tu perdu conscience ? Te rappelles-tu ce qui s’est passé ces jours-ci ? Viens-tu seulement de te réveiller ? Que ressens-tu en ce moment ? » Il savait si bien que la souffrance morale est une maladie ; la maladie pouvait bien n’être qu’une souffrance morale.
L’autre demanda d’une voix mal assurée :
— J’étais saoul ?
— Oui, je crois.
— Mais qu’avais-je fait avant ?
— Tu avais fait du potin dans la rue, insulté un agent.
— C’est drôle, quelquefois, je ne me rappelle rien.
— Ça arrive.
Paul semblait essayer faiblement de réfléchir.
— Mais, j’étais avec quelqu’un. Ah ! oui, cette femme…
Brusquement il éclata en sanglots. Il pleura longuement, Gilles pensait à Dora.
Quand Paul se fut enfin calmé, Gilles lui conta doucement :
— Elle est venue ici. Elle était très inquiète, ne sachant ce que tu étais devenu.
— Je ne veux jamais la revoir. C’est une salope. Tous les gens sont des salauds affreux.
Gilles pensait qu’à cause de Dora il avait une vue aussi vaincue, aussi débile de l’univers.
Il lui fit du thé en silence et sans beaucoup le regarder. Il avait envie de lui parler de Dora, de son malheur. Mais non, il aurait l’air de vouloir mettre Paul à son aise, à tout prix. Et puis Paul avait un vrai droit, en ce moment, d’être indifférent à la peine des autres. Non, ne pas parler, boire du thé.
Paul, renversé dans le fauteuil, l’avait regardé faire, engourdi. Il se jeta avidement sur le thé, il avait soif. Puis, il se renversa dans le fauteuil et, presque tout de suite, il ferma les yeux et s’endormit.
Quand Mme Morel arriva, elle était avec Antoinette, ce qui déplut beaucoup à Gilles. Paul se réveilla. Larmes. Les deux femmes et Paul s’en allèrent, sans beaucoup de phrases.
Gilles se retrouva seul. Dans l’appartement vide, il y avait maintenant l’ombre ruineuse de l’amitié à côté de celle de l’amour.
« Autrefois, nous étions amis, nous ne le sommes plus parce que l’amitié ne peut pas durer. Il y a un temps pour l’amitié. Je ne peux pas être ton ami parce que tu as besoin de parcourir beaucoup d’âmes avant de trouver la tienne. Même chose pour moi. Mais, enfin, avant de nous fermer l’un à l’autre, je puis te dire que j’ai tout perdu. J’ai tout perdu. J’avais trouvé une femme et je l’ai perdue. C’est bon, une femme, pour se reposer, pour s’accomplir, mais il faut la mériter, et je ne l’avais pas méritée. »
Il reprit plus tard :
« Pourquoi tout cela est-il arrivé ? Je me suis laissé prendre dans un traquenard terrible depuis quelques années. J’ai vécu dans le monde du plus faible crime. Petits voleurs et même petits assassins. Comme Paul, je me suis laissé voler par eux, sinon assassiner. Je me suis laissé voler mon âme par eux. Oui, avec eux, j’avais l’air d’avoir de la défense, je ne manquais pas d’ironie, j’apercevais leur ruse, leur faiblesse, car ces criminels ne sont que des faibles. Mais je ne les dénonçais qu’avec des mots et ma pensée leur était livrée.
« Ma pensée était paralysée par leur pensée. Même me méfiant d’eux, m’écartant d’eux, je ne pouvais que m’agiter sans force. C’est pourquoi j’ai raté mon aventure avec Dora, mais du moins ce terrible échec m’a ouvert les yeux, maintenant je suis leur ennemi. »
Il tournait en rond dans sa solitude, ressassant :
« Ils ont remué devant moi un tison fascinant, celui de l’action. Ils m’ont fait croire qu’ils s’étaient arrachés à la foule inerte qui comble ce temps. Mais Caël est plus lâche qu’un boursier. Leur esprit est un inénarrable carambolage de riens. Des ignorantins sans réflexion, sans doctrine, sans être. Des charlatans qui simulent, avec des petits trucs infimes, le drame humain dont ils ont ouï-dire. Ils se sont mis sur le dos la défroque des docteurs et des prophètes. Ils ne pensent rien, ils ne savent rien, ils ne veulent rien, ils ne peuvent rien. Mais ils avaient mis la main sur le tison de l’action. Trublions, intrigants, maigres ambitieux, il leur suffisait de faire des étincelles autour d’eux. Ils ne pouvaient que simuler la puissance et cette simulation leur suffisait. Ils ont agité le tison de l’action devant nos yeux et par ce simulacre ils se sont saisis du seul Paul. Ils ont voulu lui faire faire quelque chose, n’importe quoi, ils ne peuvent rien faire eux-mêmes. Ils ont obtenu seulement qu’il se détruise. Cette infâme singerie de la puissance a réjoui leur esprit de singes ; pourtant à l’heure qu’il est ils en meurent de peur. »