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Gilles/02/29

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XXIX

Le suicide de son fils raidit M. Morel. Sa petite barbe tordue par la tempête qui soufflait dans les couloirs du régime, il résista de toutes ses forces à la pression brutale qui était faite sur lui ; il refusa avec obstination de prendre, comme Président du Conseil, Chanteau. Mais, quand il fut parvenu à constituer, tant bien que mal, un ministère, il le vit aussitôt battu à plates coutures par un double vote de la Chambre et du Sénat. Après cela, il n’essaya même pas de faire dissoudre la Chambre et il donna sa démission. Donner sa démission, c’est le seul acte que savent accomplir les hommes politiques en France. Quelque temps après, Chanteau était Président du Conseil, avec un Président de la République à sa dévotion. Clérences, bien que fort jeune, avait été fait secrétaire général à la Présidence du Conseil.

La mort de Paul n’avait pas joué un petit rôle dans la chute de son père. Les bruits les plus divers et les plus saugrenus avaient couru dans Paris au sujet de cette mort. À gauche, on avait accusé le Président d’avoir tué, ou fait tuer, ou obligé de se tuer, son fils, simplement parce que celui-ci nourrissait des opinions de gauche et avait pris parti ouvertement contre lui. La droite soutenait qu’au contraire la Sûreté, gagnée aux ennemis de M. Morel, avait exécuté Paul parce qu’ayant été sollicité par elle pendant sa crise de tuer son père il avait, à son réveil, commencé de le raconter à tout venant. Personne ne parla de la funambulesque entreprise contre le document, sauf un ou deux journaux de chantage, qui le firent en termes voilés et n’insistèrent pas longtemps, ayant sans doute reçu de l’argent.

On savait que Gilles avait été mêlé à l’affaire de quelque manière et on lui avait prêté des rôles contradictoires, selon l’opinion des journalistes qui faisaient allusion à lui. On l’entoura, on le pressa de questions. Il se tut et d’une façon dédaigneuse qui déplut à tout le monde.

Dans le groupe Révolte, l’affaire fomenta. Gilles s’en aperçut, un jour qu’il rencontra Caël. Il n’avait aucune intimité avec lui. Du reste, ni homme ni femme n’en avait avec ce maniaque qui ne descendait jamais de son piédestal de carton. Gilles n’avait jamais eu le goût de passer des soirées interminables chez Caël qui interrogeait, interrompait, semonçait, prêchait, tourmentait, épuisait de pauvres comparses. Caël en voulait à Gilles de cette abstention et, en même temps, à cause de cela lui marquait une sorte de curiosité ou d’estime, car il avait beaucoup de dédain pour ses suiveurs, à commencer pour le premier d’entre eux. Galant.

Mais, maintenant, Caël le regardait de travers. Il voulait se venger sur lui des humiliations que lui avait fait subir l’affaire Paul Morel. Après quelques phrases trop polies, il lui dit soudain :

— Votre rôle dans cette affaire me paraît tout à fait suspect.

Gilles ne sursauta pas, car c’était là le ton habituel de ce Grand Inquisiteur de café ; il y démêlait beaucoup de naïveté et un effort pénible bien que constant pour surmonter un fond incurable de timidité.

— Si vous parlez de suspects dans cette affaire, j’en vois beaucoup, rétorqua Gilles, et j’aimerais en discuter avec vous, une bonne fois.

— Certes.

Caël délibéra longuement pour convenir d’une rencontre de Gilles avec toute la bande chez lui, un prochain soir. Bien que Gilles eût pris une horreur définitive de cette démagogie en chambre, il voulait au moins une fois — ce serait la première et la dernière — s’expliquer avec tous ces gens. Des bruits lui étaient revenus, il sentait tout un travail obscur de légende calomnieuse qui aboutissait à faire de lui le bouc émissaire de toutes leurs velléités, lâchetés et remords tournés en rancunes.

Quand il arriva chez Caël, promenant son regard d’un visage à l’autre, il fixa sur chaque bouche une part de la rumeur qui avait peu à peu grossi et qui, de loin, avait fait tinter ses oreilles. Galant était là, l’air réservé, triste, mais prêt à la haine.

Gilles attaqua tout de suite.

— Vous avez tous beaucoup péroré déjà sur le suicide de Paul Morel. Tel que je vous connais, vous l’avez considéré comme un acte fort possiblement original et significatif, digne de toute votre considération : voilà ce que je veux vous rappeler tout d’abord.

— Pardon, il faut savoir de quel suicide il s’agit. Il y a là une question d’espèce. Il y a des suicides rendus inévitables dans la classe bourgeoise par les contradictions que porte la dite classe en conséquence des conditions économiques…

C’était le gros Lorin qui aussitôt éclatait, dans son jargon de pédant marxiste. À côté de lui, il vit Rébecca Simonovitch.

— C’est entendu, fit Gilles d’un air déjà las, en prévoyant l’énorme quantité de sottises tonitruantes qu’allaient dégorger, dans le débat, des comparses comme Lorin. Les deux seules personnes intelligentes de l’assistance, Caël et Galant, habituées à disposer de cet auditoire de chiens, en useraient perfidement contre lui, pour le fatiguer et le dégoûter. C’est entendu, il y a toujours une question d’espèce à côté d’une question de principe : nous savons cela depuis quelques siècles. Mais j’ai le droit de vous rappeler vos principes, vos principes qui ne sont pas les miens.

Aussitôt Rébecca, qui gratifiait Gilles des regards les plus haineux depuis qu’il était entré, cria :

— Cela veut-il dire que vous êtes contre le suicide ? Pourtant, vous avez poussé Paul au suicide.

Joli début. Gilles, rougissant fortement, mais tranquille, regarda Caël, puis Galant. Caël sembla sensible au reproche que portait le regard de Gilles.

— Je vous prie de ne pas invectiver, mais de raisonner, fit-il, en se tournant à demi vers Rébecca.

— Je ne demande pas mieux, fit Rébecca sur le ton de la plus aigre vanité.

— N’ayez pas peur, c’est ce que nous allons faire, renchérit Lorin, en levant une patte velue.

— Je voudrais bien savoir quelle est votre position. D’une part, vous louez Paul de s’être suicidé, d’autre part, vous me reprochez de l’avoir poussé au suicide.

— Parce que, s’écria Caël, les raisons qu’il pouvait se donner n’étaient pas du tout celles que vous lui avez soufflées. Vos raisons étaient ignobles.

— Parfaitement. Bravo, crièrent plusieurs voix.

Gilles s’aperçut qu’il avait fort mal engagé la discussion. Il aurait dû d’abord poser la question de fait : à savoir qu’il n’avait pas pu exciter Paul au suicide, puisqu’il ne lui avait pas parlé. Mais il répugnait à se laver de cette accusation monstrueuse et il lui paraissait impossible de faire revenir les autres sur leur préjugé.

Cependant, il dit :

— Je n’ai pas pu pousser Paul Morel au suicide pour la bonne raison que…

Ici, il s’arrêta une seconde ; il allait dire : « … pour la bonne raison que je suis contre le suicide. » En effet, il pensait maintenant avec un mépris amer aux songeries de suicide dont il s’était bercé à propos de Dora. Il avait trop frôlé l’éventualité pour pouvoir trancher arrogamment. Il continua donc :

— … pour la bonne raison que je n’ai eu aucune conversation avec Paul.

Disant cela, il chercha le regard de Galant. Celui-ci releva le défi.

— Il a été chez toi, en sortant du commissariat. Je l’ai amené à ta porte.

— Oui, il y est resté un quart d’heure, en attendant sa mère.

— Sa mère ! ricana quelqu’un.

— … Sa mère, et il n’était pas en état, tu le sais mieux que personne, de dire ou d’entendre dire quoi que ce soit.

— Il se dégonfle, criailla Rébecca. Il nie. C’est facile.

— Tu as eu une conversation avec lui, réaffirma Galant.

— Comment le sais-tu ? jeta Gilles d’un air narquois.

Il le menaçait de parler d’Antoinette.

— Oui, répondit Galant, c’est sa sœur qui me l’a assuré. Paul, le lendemain, lui a dit qu’il avait eu une conversation avec toi et que tu lui avais fait comprendre ce qui lui restait à faire.

— Elle a menti, ou tu mens, brailla Gilles, brusquement secoué d’une rage atroce.

Cependant, un éclair le traversait. « J’ai eu tort de ne pas parler à Paul, de lui dire que je croyais qu’il pouvait revivre, trempé par cette expérience. Sans doute, il a vu sur mon visage mon désespoir. Et il a pu interpréter ce silence. Antoinette a dû deviner cela et elle en a abominablement abusé. »

Les autres, à travers la colère de Gilles, avaient perçu son trouble lointain. Ce fut une ruée d’imprécations.

— Menteur toi-même. Faux-frère. Hypocrite. Lâche.

Sous ces injures, la rage l’éperonna et il se lança dans une contre-attaque, qui faisait dévier la discussion.

— Je ne suis pas venu ici pour tenir le rôle d’accusé, mais bien celui d’accusateur. J’accuse toutes les personnes ici présentes d’avoir poussé Paul Morel au suicide. Je…

Un concert de ricanements l’interrompit. Il se sentait non seulement rouge, mais tremblant et, pourtant, quelque part au fond de lui-même, un grand calme subsistait ; il avait fait son deuil de deux heures de sa vie. Il regardait Caël. Celui-ci laissa tomber avec une ironie majestueuse.

— Je suis d’avis de laisser parler, autant qu’il voudra… l’accusateur, comme il dit.

— Je suis aussi de cet avis, ricana Galant, à qui Rébecca jetait des regards enthousiastes et amoureux.

Gilles s’empressa de profiter de l’accalmie.

— Si j’ai d’abord parlé de suicide, c’est que je sais bien que tous vos esprits sont fixés sur ce point. Mais, pour moi, là n’est pas la question…

— C’est facile, gueula Lorin.

— J’y reviendrai ensuite, tant que vous voudrez. Mais, d’abord, je veux encore poser une chose…

Une voix mince, qui sortait d’un personnage mal connu de Gilles, lança :

— Vous n’allez pourtant pas diriger le débat, à votre gré.

— Chacun son tour, fit Gilles. Je suis venu ici essentiellement pour vous dire ce que je pense de votre action en général. Elle s’est fort éclairée à l’occasion des événements récents, et non pas seulement du fait de la mort de Paul Morel. J’ai dit : votre action… mais justement, c’est le mot sur lequel je veux vous attaquer. Votre action n’a jamais été qu’inaction. Vous vous êtes complus dans une agitation uniquement verbale.

— Ça, c’est bien vrai, acquiesça Lorin, en regardant Caël non sans inimitié.

— Si vous continuez dans cette direction, Gambier, remarqua Caël avec un sourire lourd de majesté, j’aime autant vous dire que vous tomberez à côté. Vous nous faites là un procès sur le passé qui n’a aucun intérêt aujourd’hui… Je dis aucun…

Gilles retrouva un instant son admiration amusée pour cette impavidité de démagogue.

— Oui, vous faites semblant, cracha un grand garçon hirsute, debout dans la fenêtre, de croire que nous n’avons pas évolué. Notre évolution est dialectique…

— Oui, éructa Lorin, tu sais très bien que, depuis quelque temps, les camarades serrent de beaucoup plus près la notion concrète de la révolution.

— Je sais très bien, répliqua Gilles qui aussitôt devenait furieux en voyant que ses adversaires, pour se dérober à son attaque, comme l’avait fait vingt fois Galant, changeaient de position, je sais très bien que vous êtes passés brusquement de la conception la plus vague et la plus inefficace de l’action, fondée sur les mots les plus indéterminés, au compromis le plus étroit, le moins nouveau, le plus rebattu qu’on puisse imaginer.

— Qu’est-ce que tu veux dire ? jeta Galant en le défiant du regard.

Gilles le regarda aussi, ayant l’air de lui dire : « Tu l’as voulu. »

— Je veux dire qu’aider M. Clérences à devenir secrétaire général de la Présidence du Conseil, c’est un bien inattendu et un bien décevant aboutissement de tous les magnifiques propos que vous avez tenus pendant des années sur la révolte pure, la défense de l’homme contre tout, et cætera.

Il regarda Caël, sachant que celui-ci devait être favorable à ce coup qui touchait d’abord Galant.

Caël ne refusa pas l’occasion de désavouer Galant.

— Il me semble, en effet, fit-il en blêmissant sous l’afflux d’une amertume toujours prête contre son partenaire, que nous nous sommes un peu perdus en route dans une assez sordide histoire de famille.

Galant lui opposa aussitôt son visage inaltérablement limpide de disciple tout entier livré à son maître. Mais Caël ne voulait pas non plus faire la partie belle à Gilles.

— Ceci n’est qu’un épisode tout à fait passager et insignignifiant, qui ne nous engage en rien. Mais vous, votre attitude dans l’affaire Morel vous engage. À la moindre alerte, vous qui vous disiez prêt pourtant, il y a quelques semaines, à vous ranger à nos côtés contre cet ignoble personnage, M. Morel…

— Oui, Gambier est un traître, crièrent deux ou trois garnements auxquels Rébecca applaudit avec ferveur.

Gilles regarda ses insulteurs d’un air malade.

— … Vous vous êtes manifesté comme son défenseur le plus zélé, le défenseur de M. Morel, le premier magistrat du pays, comme s’exprime un peuple de salauds.

Gilles prit son air le plus libre pour répondre :

— Je ne me suis jamais soucié de M. Morel dans cette affaire.

— Pourtant, vous êtes allé le prévenir du danger que couraient ses petits papiers personnels.

Gilles regarda Galant.

— Je suis allé à l’Élysée parce que cette demoiselle Rébecca, qui est ici et qui, maintenant, braille si fort contre moi, m’a supplié de le faire. Il ne s’agissait point de papiers, mais de sang. De plus, ne sachant pas que j’avais déjà accédé à cette demande humaine, M. Galant, qui ne braille pas, mais qui en aurait bien envie, est aussi venu me supplier d’interrompre l’effet de ses appels au vol ou au meurtre.

— Ce que tu dis, s’écria Galant, après avoir pris son temps, pâle et dans un grand mouvement d’amitié blessée, est parfaitement malhonnête. Je me suis fié à ta loyauté et à ton tact — un tact qui allait de soi — pour rejoindre Paul et l’empêcher de faire du gâchis. Ce que je voulais empêcher, c’était l’action de Paul inconscient, de Paul en pleine crise. Ce n’était pas du tout la même chose que l’action du Paul que nous avions connu.

Les comparses, assez mal au courant de la réalité des faits, soupçonnant de mystérieux dessous, se taisaient maintenant pour observer les protagonistes.

— Tu as eu simplement un mouvement humain, rétorqua Gilles, qui, après tout, te faisait honneur, et moi-même j’ai suivi ce mouvement humain.

— Comment « après tout » ? cria Galant, frémissant.

— Nous savons ce qui est humain, c’est un mélange de bon et de mauvais, de fort et de faible ; il y avait aussi un peu de frousse, si je me souviens bien, dans ton mouvement.

Caël intervint :

— Mais vous, Gambier, que j’ai toujours soupçonné d’être un fieffé conformiste, vous avez été trop content d’interpréter la démarche — discutable — de Galant comme une justification de votre réflexe de défense bourgeoise.

Lorin se leva de sa chaise en faisant craquer le plancher et porta en avant son poing d’homme fort.

— Enfin, nous, nous qui n’avons pas été mêlés à cette affaire et qui émettons, sur son sens et sa portée, les plus expresses réserves, — disant cela, il se tourna vers le commun des disciples dont il exprimait l’envie hargneuse et la curiosité humiliée, — nous voudrions bien savoir de quoi il retourne. Galant, vous aviez, paraît-il, confié à Paul Morel une mission alors que, justement, vous saviez qu’il était en crise…

Gilles regarda avec une curiosité immense Galant. À son grand ébahissement, il entendit celui-ci répondre :

— Je n’ai jamais songé une seconde à passer à côté de l’occasion qui nous était offerte de porter un coup à l’homme le plus haïssable que, pour le moment, nous connaissions. Ça a toujours été notre méthode, n’est-ce pas Caël ? de courir au plus pressé, de chercher le geste le plus efficace, en tout état de cause.

— Même en risquant la vie d’un de « nos » camarades ? s’écria Gilles violemment. Alors, pourquoi es-tu venu me supplier d’arrêter les frais ?

— Parce que la situation s’était modifiée. L’état de Paul…

— Tu as commencé par l’exploiter, l’état de Paul. Ce n’est qu’ensuite que tu as pris peur. Et j’ai été assez bon pour arranger cette affaire, écuma Gilles.

— Silence à l’ami des Morel, cria le grand hirsute de la fenêtre.

— Galant ne l’est pas moins, lâcha Gilles.

— Comment ? crièrent plusieurs voix.

Gilles regarda Galant qui le fixa de son côté.

— Tu sais très bien ce que je veux dire, dit Gilles. Est-ce que nous sommes dans une loge de concierge ?

— Enfin, expliquez-vous, bon Dieu, beugla Lorin.

— Tu avais encore de meilleurs moyens d’intervenir que moi, cria Gilles, qui, ensuite, s’arrêta.

Il ne pouvait se décider à prononcer le nom d’Antoinette.

— Quels moyens ? Nous demandons des précisions, ricana Lorin, qui tournait maintenant son aboiement contre Galant.

Caël se décida à venir au secours de Galant.

— Nous nous perdons dans des détails personnels sans aucun intérêt. Si nous en revenions au fait qui nous préoccupe. Quelle a été votre attitude vis-à-vis de Paul quand vous l’avez eu amené chez vous ? Vous l’avez chambré.

— Je pense qu’il l’avait été assez souvent ici, ricana Gilles.

— Comment, cria d’une voix aiguë Rébecca Simonovitch, comment l’avez-vous amené au suicide ?

— Sur le suicide de Paul, vous en savez plus long que moi, vous qui avez été sa maîtresse et qui l’avez tout le temps trompé, comme vous me l’avez raconté vous-même.

— Vous êtes ignoble, cracha la petite. Qu’est-ce que vous insinuez ?

— Je n’insinue pas, je vous accuse particulièrement d’avoir causé la mort de Paul.

Il y eut un énorme brouhaha, un inextricable entre-croisement de criailleries.

— Nous dévions encore, tonna Caël. Si vous êtes venu, c’est pour nous répondre, monsieur Gambier, qu’avez-vous dit à Paul Morel ?

— Il ne vous le dira pas, n’ayez pas peur.

— Hélas ! rien. En dépit du dégoût que j’ai à me justifier devant vous, je vous dirai qu’il est resté un quart d’heure seul avec moi, en attendant l’arrivée de sa mère. Il n’était, certes, pas dans un état qui me permettait de lui parler ; mais, si j’avais pu, je lui aurais dit ce que je veux répéter dans cette foire où nous sommes.

— Foireux toi-même, lâcha un amateur d’à peu près.

— Je lui aurais dit que vous, Caël, vous nous aviez leurrés avec votre prétention à l’action. Et que l’action que vous aviez enfin imaginée contre M. Morel était un leurre d’un nouveau genre, car elle servait des personnages aussi détestables que M. Morel, à savoir ses adversaires, d’autres politiciens, et particulièrement MM. Chanteau et de Clérences.

— Ah ! voilà, hurla Caël, vous avouez. Voilà bien votre perfidie de toujours, monsieur Gambier. Vous mettez tout le monde sur le même pied pour rendre toute action impossible.

M. Chanteau vaut M. Morel, il me semble que cela a toujours été ainsi qu’on pouvait interpréter votre doctrine, si tant est qu’elle était interprétable.

— Eh bien ! non, M. Chanteau n’égale pas M. Morel, c’est là qu’est tout le débat. Et c’est là que tu te révèles comme un traître en établissant cette confusion parfaitement jésuitique, siffla Galant de sa voix la plus coupante. M. Chanteau, ce n’était pas M. Morel parce que, par M. Chanteau, nous pouvions anéantir M. Morel, et c’est ce que nous avons fait.

— Jésuite, toi-même, bouffonna Gilles. Je ne sais pas pourquoi tu as méprisé ton frère, M. de Clérences, pendant des années pour te faire soudain son plus utile valet. Car à qui devait servir ce vol de papiers que tu recommandais à Paul ? À faire de ton frère un secrétaire général à la Présidence du Conseil. Toute l’activité du groupe Révolte se ramène, finalement, à une petite affaire de famille.

Lorin bondit de sa chaise.

— Parfaitement, il a raison, pour le moment. Ce n’est que le jour où vous serez marxiste, Galant, que vous comprendrez le côté parfaitement frivole et dangereux, pour ne pas dire plus, de tout votre rôle dans cette histoire.

— Et, continua Gilles déchaîné, au lieu de m’embaucher, pour limiter les frais, tu aurais aussi bien pu t’adresser à ta maîtresse, Mme de Clérences, née Morel.

Tout le monde regarda Galant, dans un vaste murmure.

Gilles voyait que la bile avait noyé tout son être. La consternation se peignit sur sa figure.

Alors Lorin retourna sa hargne.

— Ce n’est vraiment pas à toi, le joli cœur, à reprocher ses coucheries à un camarade…

Les regards virèrent sur Gilles qui pâlit comme Galant venait de faire. Il songea : « Tous ces garçons m’en veulent parce que je plais aux femmes. Je leur plais, mais elles ne m’aiment pas. Dora me l’a fait comprendre. Que suis-je en dehors de cela, cela même qui est raté ? Ils seraient en droit de me le demander. »

— Oui, cria-t-il avec désespoir, au lieu de m’occuper des femmes, j’aurais mieux fait de m’occuper de vous, les hommes. Alors, j’aurais songé à vous crier ce que je vous crie maintenant : « Vous êtes des lâches et des impuissants, de misérables petits clercs, des petits moines en robe. Incapables de risquer quoi que ce soit vous-mêmes, vous avez seulement inventer de pousser devant vous, avec une froussarde cautèle, ce pauvre petit Paul. Était-il conscient ou inconscient au moment où Galant est intervenu auprès de lui la dernière fois ? Il était inconscient. Il fallait qu’il fût inconscient. Et finalement le fait que, grâce à son inconscience, il ait eu soudain plus de force que vous, vous a foutu une frousse noire. Et vous avez couru partout, bêlant : « Pas ça, pas ça. » Vous êtes tous d’une lâcheté monstrueuse, immense ; mais vous surtout, les deux chefs.

— Oui, il n’y a d’efficacité que dans la méthode marxiste, gueula Lorin.

— Camarades, criailla Rébecca, vous devez maintenant rejoindre le communisme.

Caël tendit le bras.

— Je ne dis pas que nous ne devons pas considérer l’élément révolutionnaire qu’il peut y avoir dans le communisme.

Gilles les regardait avec des yeux ronds. Ces petits bourgeois funambules parlant du communisme, cela dépassait tout. Il se leva, excédé.

— Je m’en vais, je vous ai assez vus.

Il alla droit à la porte. De vagues criailleries l’accompagnaient.

Quand il fut dehors, dans une rue de Montmartre, remplie de bouges, où s’étalait la niaiserie de l’érotisme à bon marché, il se trouva seul avec Carentan. Pourquoi ne pas se l’avouer ? Il pensait sur toutes choses ce que pensait le vieux. Ces petits intellectuels débiles, remplis de la jactance la plus imperceptible, étaient bien les derniers échappés des villages aux fenêtres fermées, qu’il traversait quand il allait le voir et dont le vieux lui avait appris à embrasser toute l’horreur. Ces petits intellectuels étaient les dernières gouttes de sperme arrachées à ces vieillards avares qui refermaient, sur leurs agonies rentières, les rares portes encore battantes.

Il se rappelait aussi un mot de Carentan. Il avait pris, dans un coin de son capharnaüm, une vieille épée rouillée et il la haussait dans sa grande main au poil roux.

— Tu comprends, autrefois, les hommes pensaient parce que penser, pour eux, c’était un geste réel. Penser, c’était finalement donner ou recevoir un coup d’épée… Mais, aujourd’hui, les hommes n’ont plus d’épée… Un obus, ça les aplatit comme un train qui passe.

« Oui, songeait Gilles, en entrant dans une maison de passe, ce sont des hommes sans épée. »