Gilles/02/3
III
Dora n’était pas belle, si on la regardait au visage. Rien d’admirable dans ces petits yeux enfoncés, ce nez camard et informe. Mais son corps manifestait la beauté d’une race et, par contraste avec l’insuccès du visage, le triomphe du corps était d’autant plus émouvant. Dora, c’était la servante de Carentan en beau. Cette Américaine, avec son mélange de sang écossais, irlandais, saxon, croisait et multipliait plusieurs caractères des peuples nordiques. Or, c’était de ce côté-là que se rassemblaient toutes les émotions de Gilles. L’Angleterre lui avait paru sa patrie dès qu’il y avait mis le pied ; sa division américaine qui était de Virginie lui avait fait respirer un air profondément favorable. Aussitôt qu’il avait quitté Myriam, il s’était précipité en Scandinavie. Tout un monde, par divination déjà familier, lui avait été donné avec Dora.
Jambes longues, hanches longues ; hanches longues sur jambes longues. Un thorax puissant, dansant sur une taille souple. Plus haut, dans les nuages, des épaules droites et larges, une barre brillante. Plus haut encore, au delà des nuages, la profusion solaire des cheveux blonds.
Quand il prenait ce grand corps dans ses bras, il serrait une idée de la vie qui lui était chère. Une certaine idée de force et de noblesse qu’il avait perdue depuis Alice. Pourquoi la chercher ailleurs que là ? Pourquoi la chercher dans le monde masculin, dans les sortilèges de l’ambition ? Une femme est une réalité autant qu’une foule. Foin de la hiérarchie des passions. Une passion en vaut une autre. Aussi bien consacrer celle qui jaillit le plus heureusement de vous. Ce n’était pas rien d’être un de ces rares hommes capables de recevoir des femmes et de leur donner un trouble profond. Magnifiant ce trouble par l’intelligence, faisant des nœuds tragiques, ils maintiennent entre les sexes l’espoir.
Après ses harassantes randonnées, il s’émerveillait que Dora existât. Le plus naturel paraît miraculeux : rencontrer la femme qui vous convient, qui vous plaît, qui vous satisfait, qui vous exalte ; tâter sans cesse cette réalité palpitante dont le moindre sursaut ramène un cri inépuisable de certitude et de joie. Ne plus dédaigner, jusqu’à la haine ; au contraire approuver, louer. Louer. Gilles ne demandait qu’à louer la vie, mais il ne pouvait la louer à plein qu’ayant retrouvé un tel point de contact.
« Toute cette chair, toute cette vie qui est semblable à moi, qui est à moi. Voilà cette femme, c’est moi, c’est moi enfin rencontré, reconnu, salué. La joie. La joie d’être enfin à son aise avec moi-même. « Et il le fit mâle et femelle », disent les Écritures. »
Le don est-il seulement du corps, n’est-il pas de l’âme ? L’accomplissement de cette double nécessité fait le sacrement. Sacrement : elle est ma femme, je suis son homme. Il n’y a rien en dehors de cela, ni avant ni après. Par malheur, Dora était déjà mariée avec un autre homme, et la foudre du sacrement avait déjà été appelée et consommée.
C’était pourtant une merveille de l’âme, quand Dora faisait passer sa robe étroite par-dessus ses grandes épaules droites et que les longues jambes étaient fichées dans le plancher comme deux lances sveltes et vibrantes. Et en haut, c’était sur un bâton le double enlacement serpentin des bras. Voilà que la ceinture se détache comme un léger harnachement. Et la chemise glisse des épaules et n’est plus qu’un haillon autour des reins. Et ce sont ces amples côtes d’athlétesse sur laquelle se superposent doucement ces seins de mère. Dora avait eu deux enfants. Nue, Dora évoquait le plus grand bien des hommes : la beauté dorique. Elle n’est pas morte, cette grande race dorique qui n’est jamais si belle que détachée du Nord, livrée au climat tempéré qui la délie, la subtilise. Gilles touchait de ses doigts aiguisés par l’impatience cette substance pure et homogène, ce marbre qui se laissait sculpter avec des éclats pailletés.
— Qu’est-ce que tu as fait hier soir ? demandait Gilles qui, allongé sur le ventre, se redressait sur un coude.
— Nous sommes sortis avec Jacqueline de Buré et son mari et d’autres, j’ai mal compris leur nom.
— Mais tu ne devais pas sortir.
— Ça c’est décidé à la dernière minute.
Dora regardait Gilles avec inquiétude, elle connaissait ces retombées brusques du filet social sur cette âme, l’instant d’avant si libre.
— Pourquoi ne m’as-tu pas dit hier que tu sortirais avec les Buré ?
— Mais je n’en savais rien. C’est Percy qui en rentrant m’a annoncé qu’il avait arrangé ça au téléphone, de son bureau.
Gilles jetait sur Dora un regard froid et perçant.
— Tu me crois ? demandait-elle sur un ton de tendre supplication.
— Peu importe, là n’est pas la question.
— Où est-elle ?
Son ton marquait un commencement d’effroi. Elle ne craignait pas pour elle-même, mais pour Gilles, les exactions de sa jalousie. Le regard de Gilles cessait brusquement d’être froid, il touchait Dora comme une prière brûlante.
— Écoute, maintenant que nous sommes si bien ensemble, tu peux tout me dire. Les premiers temps tu avais le droit de te défendre, mais maintenant…
Il pensait qu’elle devait accepter sa méfiance comme lui était prêt à accepter la sienne : les investigations de la jalousie lui paraissaient une incitation et une aide apportées à l’autre pour qu’il se livre mieux, plus nu.
— Tu crois que Buré a été mon amant ? Non, je t’ai aimé tout de suite et j’ai tout de suite voulu te dire toute la vérité. Je n’ai jamais eu d’amant avant toi.
Gilles, qui se sentait encore tout palpitant de tant de petits mensonges passés, l’écoutait, hésitant. Soudain, il était fort loin de toute interprétation sacramentelle de leur union. Il pensait qu’elle ne pouvait que mentir, étant là sur le lit si animale et si fauve. À moins qu’elle ne fût séduite par la beauté humaine de ne pas mentir. L’amour la rendait-elle plus animale ou plus humaine ?
Qui était-elle ? Il n’en savait rien. La connaissance, la possession qu’il avait de la femelle n’assuraient pas sa connaissance de la femme. Avait-elle été jusqu’au temps de leur rencontre cette puritaine qui avait vécu engourdie dans les préceptes et qui avait été soudain galvanisée, comme elle lui en racontait la légende ? Ou était-elle éveillée depuis longtemps, tout en gardant les apparences de la puritaine ? Avait-elle eu des amants depuis qu’elle était à Paris ? En avait-elle eu auparavant en Amérique ? Il était obsédé par l’image grandiose et panique de Dora en proie au plaisir. Il était épouvanté par la puissance de ce qu’il déchaînait. Il y avait de la modestie dans cette jalousie.
— Mais Buré t’a désirée, tu me l’as avoué. Il te désire encore.
— Encore ? Non.
— Pourquoi ?
— Il s’est résigné.
— C’est impossible, s’écriait-il avec effusion.
Il ne pouvait imaginer qu’on renonçât à elle. Le cri était si vif qu’il la troublait. Gilles voyait avec effroi que cela éveillait en elle quelque scrupule.
— Enfin, il m’aime beaucoup.
— Ah !
Gilles était frappé par le son que rendait son ah, son usé. Tant de vieilles jalousies, derrière lui. Apparues et disparues dans tant d’aventures. Tant de fois il avait déjà esquissé de telles scènes qui alors au moins avaient l’excuse d’occuper un cœur sans amour. Mais aujourd’hui…
Dora, le voyant ainsi tourmenté et obscurci, se demandait aussi qui il était. Cependant, elle ajoutait :
— Il sait qu’il y a quelque chose entre moi et un autre homme, il s’incline, mais…
— Mais…
— Il espère encore.
Gilles lui trouvait de la fatuité. Pourquoi ne jamais parler de la fatuité des femmes ? Mais il chassait l’ironie. Passionnément, il ne voulait plus d’ironie dans son existence.
— Tu danses tout le temps avec lui.
— Bah !
Chose étrange, mais point rare, Gilles qui aimait les femmes dansait mal. Mais, quand Dora, après dix autres femmes, lui certifiait que la danse et l’amour sont deux choses différentes, il haussait les épaules.
Il avait brusquement la vision des mains brunes de Buré dansant sur la peau de Dora dansante : ses nerfs étaient mis en désordre. Il regardait la peau de Dora. Peau blanche avec de grandes traînées roses. Était-ce une illusion, cette peau ? Il voulait passionnément que ce fût une réalité plénière, que cette femme fût là toute entière. Ainsi sa jalousie était d’une part un sentiment panique de la nature et de l’animalité, et d’autre part la vibration inquiète de son désir de plénitude morale.
Le regard de Gilles remontait au visage de Dora. Il ne portait nullement l’air d’une femme dissipée, il exprimait un sérieux qui semblait dévotement habituel. Et pourtant, Gilles avait vu dans les salons cette expression virer complètement. Gilles n’avait jamais voulu prendre l’habitude des salons ; aussi il s’effarait devant les mille ondoiements de leurs éclairages sur le visage de Dora. Il confondait ces ondoiements avec les convulsions de l’animalité dans son lit.