Gilles/02/30
XXX
En rentrant chez lui, il se rappela une visite qui l’avait frappé davantage, deux ans auparavant.
Gilles restait des semaines sans écrire au père Carentan, des mois sans le visiter, et les visites étaient fort courtes. Il savait que le vieux en souffrait, et cette idée le faisait souffrir lui-même, par instants, mais la fascination de Paris le retenait.
C’était en hiver. Il y était allé en voiture. Qui ne connaît pas la campagne l’hiver ne connaît pas la campagne, et ne connaît pas la vie. Traversant les vastes étendues dépouillées, les villages tapis, l’homme des villes est brusquement mis en face de l’austère réalité contre laquelle les villes sont construites et fermées. Le dur revers des saisons lui est révélé, le moment sombre et pénible des métamorphoses, la condition funèbre des renaissances. Alors, il voit que la vie se nourrit de la mort, que la jeunesse sort de la méditation la plus froide et la plus désespérée et que la beauté est le produit de la claustration et de la patience.
Il avait arrêté plusieurs fois sa voiture le long de la route pour écouter le silence. Voilà ce dont Paris le frustrait irréparablement : ce silence. Que ne s’arrêtait-il ici pour l’hiver. Voilà ce qui lui manquait, l’hiver, et une profondeur de solitude, inconnue de lui, le solitaire. Il repartait avec un frisson ; plus loin, il s’arrêtait encore. Il lui semblait qu’il aurait pu demeurer dans une maison isolée, mais non pas dans un village. Car là, la leçon de la nature lui semblait niée plus atrocement, au plus près de sa source. Les paysans qu’il rencontrait semblaient l’arrière-garde hargneuse d’une armée en déroute. Ils lui jetaient le regard de doute, de haine et d’envie de ceux qui demeurent les derniers sur le champs de bataille, qui résistent encore à l’avance irrésistible d’un ennemi vainqueur, mais qui ont vu disparaître à l’horizon tant de fuyards. Dans les villages où tant de maisons étaient abandonnées ou mortes, les derniers paysans erraient comme des âmes en peine. Âmes en peine, âmes humiliées, destituées, découronnées, âmes rongées par le doute et n’ayant plus d’autre recours qu’un lucre et un alcool maniaques. Et dans les petites villes, de chétifs bourgeois semblaient aussi loin des champs et de leurs grands rythmes de sève que ceux des quartiers les plus barricadés et calfeutrés de Paris. Ce n’était donc pas seulement l’hiver de la nature que Gilles voyait ; c’était un autre hiver et une autre mort, plus durables, portant la menace, peut-être de l’irrémédiable. Il s’agissait de l’hiver de la Société et de l’Histoire, de l’hiver d’un peuple.
— Je te l’avais bien dit que cette guerre tuerait la France, marmonnait Carentan.
Gilles marchait à côté de lui, en pleine campagne, sur une petite route que le gel faisait craquer et poudroyer sous leurs pas. Gilles le trouvait blanchi, vieilli. Pour lui, maintenant, il était hors d’usage. Le vieux le sentait et il en était plus voûté.
Toute cette sagesse, si certaine, si évidente qu’elle fût pour Gilles, lui paraissait sans emploi possible. Dans combien de siècles pourrait-elle resservir ? Lors de quel nouveau Moyen Âge ? Que pouvaient faire ces saintes maximes contré les cinémas et les cafés, les maisons de passe, les journaux, les Bourses, les partis et les casernes ? « Jamais plus, songeait Gilles, jamais plus, jamais plus la sève ne repassera dans ce peuple de France aux artères desséchées. Que peut Carentan contre Caël, fou de débilité, revenu au bégaiement infantile et faisant de ce bégaiement la dernière loi de l’esprit ? Ou contre la sécheresse byzantine de Galant et de Clérences ? »
Cependant, le vieux, écrasant la route sous ses larges semelles cloutées, psalmodiait de sa voix profonde et traînante une espèce de plain-chant éternel.
— Dieu est éternel et la vie est éternelle. Éternellement Dieu, qui a bien voulu produire la vie, le voudra bien encore. Et tiens…
Il s’était arrêté. Gilles ne pouvait cesser tout à fait d’admirer cette grande silhouette dont l’effondrement faisait encore une altitude. Du souvenir majestueux de ses vastes épaules le vieux occupait encore l’espace, il y avait encore de puissants tendons à son cou décharné et une vitalité irréductible coulait encore sous ses joues rouges, dans le poil blanc de sa moustache et de son sourcil et dans l’eau pâlie de ses yeux. Il avait regardé Gilles d’un bref et pénétrant regard oblique de la tête aux pieds, puis du tuyau de sa pipe, sortie de sa grande gueule puante, il lui avait montré un bouquet d’arbres, un peu en dehors de la route. Parmi eux, un hêtre magnifique.
— Tiens… éternellement Dieu voudra ce hêtre. Comment veux-tu que Dieu ne veuille pas toujours cette splendeur… Vois-tu, la création, c’est un hasard, une surprise entre les mille millions de possibilités de l’être. Mais ce hasard, Dieu en reviendra toujours à le caresser comme une chance ineffable…
— Mais pour ce qui est des hommes…
— Il y à de l’éternité dans l’homme comme dans les arbres.
— Mais pour ce qui est des Français…
— Il y a de l’éternité dans l’homme, je ne dis pas dans le Français.
— Mais si, ici, dans ce lieu que nous nommons France, ce hêtre renaît éternellement, pourquoi pas les Français ?
— Des hommes, en tout cas, toujours…
— Et si la planète refroidit…
— C’est une autre paire de manches.
— Mais tu dis qu’il y a de l’éternité dans l’homme, dans l’arbre.
— Il y a en eux quelque chose qui participe de l’éternel. Ce que dit ce hêtre sera toujours redit, sous une forme ou sous une autre, toujours[1].
Gilles, en arrivant, lui avait crié que l’univers, dans lequel il se débattait à Paris, se rapetissait à vue d’œil. Au Quai, ils faisaient une politique avaricieuse ; dans toutes les institutions achevaient de s’effondrer les bonnes règles de l’esprit. Et, pourtant, Dora ne lui avait pas encore rendu le coup de couteau donné à Myriam.
Le vieux avait hoché lentement la tête et l’avait considéré avec un éloignement où il y avait de la rancune et une montante indifférence, aussi beaucoup de distraction[2].
Ils avaient pris à travers champs et étaient arrivés à Hoqueville que Gilles connaissait bien, où il venait, autrefois, souvent, pendant les vacances, acheter des cigarettes ou des journaux. C’était un village de l’intérieur, peu visité par les touristes et qui avait cet aspect déjà armoricain des villages de ces confins de la Normandie.
— Ici, tu vois, il y a eu trois fils tués à la guerre… Ici, il y a un mutilé qui a deux enfants, un fils et une fille qui sont ouvriers à Paris. Le fils est marié, mais n’a pas d’enfants. La fille vit avec un type à Courbevoie, et meurt avec lui… Ceux-là ont eu des enfants, tous morts en bas âge : alcoolisme et syphilis… Ceux-là ont deux enfants qui ont échappé, ils travaillent à la terre avec leurs parents… Là…
Le vieux pointait les foyers avec sa pipe ou sa canne, énumérant, computant avec une minutie rageuse.
Il montrait les persiennes fermées et celles qui n’étaient qu’entr’ouvertes sur la fin de deux vieux, sans enfants ou abandonnés par leurs enfants. Pourtant, de temps en temps, une silhouette forte passait encore. Gilles y raccrochait son regard et sa pensée, désespérément.
Ils arrivèrent devant l’école.
— Comment est l’instituteur ?
— Oh ! il n’est pas méchant, ou il croit ne pas l’être. Il n’est même pas socialiste ou communiste, même pas franc-maçon. C’est un modéré. La très pauvre philosophie qu’on lui a mise dans la tête à l’école normale, il l’a réduite encore par prudence ou débilité. Il leur enseigne une espèce de « chacun pour soi et Dieu pour personne » qui ne leur apprend rien, car il y a longtemps que c’est passé dans leur sang.
— Et le curé ?
— Le curé !
Le vieux s’arrêta et leva les yeux au ciel, puis il donna un grand coup de son bâton par terre.
— Le curé, il pense et il vit comme l’instituteur. Et il n’en dit guère plus que lui. Tiens, entrons plutôt dans son église.
C’était une charmante chapelle du xve siècle, d’un jet sûr. À l’intérieur, il y avait quelques bons vieux bancs de chêne et toute l’ignoble pacotille du catholicisme décadent, Vierge fabriquée à la grosse, Saint-Joseph, Sacré-Cœur de Jésus, Jeanne d’Arc de patronage, drapeau français.
Sur un mur, la longue liste des morts de la guerre, plus grande que le village[3].
Le député d’ici, c’est le comte de Falcourt, il pense exactement comme un radical-socialiste. La cervelle aussi vidée.
Ils étaient seuls dans l’église. Le vieux s’était incliné devant l’autel, faisait un grand signe de croix. Gilles se dit : « De ma part, ce serait une simagrée. »
Le vieux l’amena sur le côté de l’autel. Il lui montra une dalle funéraire. Deux géants, homme et femme, les seigneurs de Hoqueville. Deux longues silhouettes incisées dans la pierre.
— La vieille race noroise, noyée aujourd’hui dans une France anonyme.
— Mais après que ceux-ci étaient tombés en décadence, dès le xiiie siècle, il y a eu des renaissances magnifiques.
— Oui, mais tant va la cruche à l’eau… C’est la source même de la vie qui est atteinte. Plus de foutre, ou il va au bidet. Les Français n’ont plus qu’une passion, de crever… Une jeune fermière me disait, l’autre jour : « Pensez-vous que je ferais des enfants ? Pourquoi faire ? » Si tu avais vu son regard. Une opacité, la taie du néant. Ils ont tout oublié, ils ne savent plus rien. Ils sont entièrement sortis du monde animal et du monde humain.
— Ils sont comme les Parisiens.
— La terre ne leur dit plus rien. Ils ne sentent plus la terre, ils ne l’aiment plus. Ils ont honte d’être restés ici. La seule excuse à leur yeux, c’est qu’ils gagnent pas mal d’argent.
— Jusqu’où ça ira-t-il ?
— Ils seront envahis. Ils sont déjà envahis. Des Polonais, des Tchécoslovaques, des bicots. Mais leur vice dévore tout de suite l’envahisseur[4].
Gilles hochait la tête, exaspéré d’entendre sa pensée dans la bouche d’un autre et d’un vieillard. Du reste, ce vieillard avait l’excuse de son âge ; pas lui.
Repensant à cette conversation, une pensée le torturait : celle de l’avarice. Ce pays se mourait d’avarice et lui-même était un avare. Il avait eu un désir avaricieux de l’argent de Myriam, et encore un peu de l’argent de Dora. Mais, surtout, il avait un sens avaricieux de lui-même. Qu’appelait-il sa solitude, si ce n’était le goût avaricieux de son ego ? Il ne s’était pas jeté tout hors de lui-même vers Dora et, quand elle l’avait repoussé, il était revenu à lui-même avec une secrète complaisance, une délectation morose.
Il n’avait pas d’enfant.
- ↑ Deux répliques censurées en 1939 :
« — Pourquoi me dis-tu tout cela ?
— Pour te consoler de la mort de la France. » — Note Wikisource, texte de l’édition Folio, 1990, p. 491. - ↑ Deux répliques censurées en 1939 :
« — Tu crois vraiment que la France va mourir ? s’écria Gilles.
— Mais oui, la France meurt. Viens au village, à côté, je vais te montrer maison par maison, famille par famille, la mort de la France, viens. » — Note Wikisource, texte de l’édition Folio, 1990, p. 491. - ↑ La première phrase de la réplique suivante censurée en 1939 :
« — Voilà tous ceux que les gens de Paris ont tués avec leur sale politique. » — Note Wikisource, texte de l’édition Folio, 1990, p. 493. - ↑ Une réplique censurée en 1939 :
« — Il y a une puissance de syphilis dans la France. » — Note Wikisource, texte de l’édition Folio, 1990, p. 493.