Gilles/02/4
IV
Dora avait été élevée dans des conditions qui avaient rendu à tout jamais difficile, sinon impossible, le plein contact de son caractère avec la vie. Fille unique, elle avait été choyée par une mère veuve, assez riche, vertueuse, de Boston : elle s’était donc fait de son destin une idée trop pure, fragile.
Le premier homme qu’elle avait rencontré, son mari, l’avait traitée avec beaucoup de brutalité et l’avait trouvée sans force de résistance et de contre-attaque. La seule petite défense qui avait remué en elle avait été la ruse ; mais une ruse tournée contre elle-même, une ruse qui consistait à se cacher pour toujours une partie du tort qui lui était fait et qu’elle supportait par lâcheté.
Pendant la guerre, étant infirmière, elle avait rencontré Percy Reading dans un hôpital. Aviateur, il avait été gravement blessé dans un accident avant de pouvoir partir pour la France. Elle l’avait soigné très longtemps, elle l’avait vu souffrir et revenir de loin : cela avait trompé son cœur. Lui, qui était le fils d’un Anglais naturalisé Américain et d’une Hongroise, portait en lui beaucoup de violence recouverte de froideur et une de ces ambitions féroces et étroites que nourrissent certains êtres en apparence paresseux ; il voulait être riche, ce que rendait nécessaire le métier dont il rêvait : la diplomatie. Ces gens-là peuvent tuer, voler, ou transposer ces possibilités dans un registre plus subtil et plus perfide. Il avait décidé d’épouser à tout prix cette fille qui avait de l’argent et des relations. Il lui avait posé la question et elle lui avait répondu : oui, dans l’émotion vague de l’armistice. Ensuite, elle avait voulu se reprendre, mais il avait tenu bon. Il n’avait pas cessé de la tenir sous un regard où il y avait surtout de la menace. Mais une menace peut être ressentie par une femme comme une sorte de promesse : il la menaçait de ne jamais la lâcher. Être toujours tenue dans une poigne ferme, cela peut fasciner une femme et cela peut éveiller chez une jeune fille une confuse espérance de volupté. Il lui faisait peur et cette peur l’appelait comme un chemin secret. Il en fut ainsi. Il la prit avec une violence qui l’épouvanta, la blessa, mais la subjugua dans une région très profonde et inaccessible de sa conscience. Il lui fit deux enfants ; elle fut longtemps malade des suites de la seconde grossesse.
Ils vinrent en poste à Bruxelles. Leur ménage allait visiblement mal. Il était très dur avec elle et plein de ressentiment ; il ne l’aimait pas, mais la décision sauvage qu’il avait prise de ne jamais la quitter — car un divorce marque mal dans la diplomatie et, n’étant ni beau ni gracieux, il n’espérait pas trouver mieux qu’elle — lui faisait voir par moments dans sa victime un charme crispant. D’autant plus qu’elle plaisait et était très courtisée. Sa laideur et sa beauté, en contraste étroit, frappaient les hommes. Elle eut encore plus de succès en Europe qu’en Amérique.
Elle avait eu un amant, un Belge. Cet homme ressemblait à Percy Reading, il avait une nature non moins crue qui s’était excitée sur des traces encore pantelantes ; mais cette brutalité, amortie par les manières de l’Europe, faisait une différence avec celle de l’Américain. Elle avait eu un autre amant à Paris où ils avaient été transférés. C’était ce Buré que soupçonnait Gilles ; il avait quitté Dora car il était grand coureur ; mais il avait été piqué de la voir se consoler si vite et avait recommencé à rôder autour d’elle.
Quand Gilles avait rencontré Dora, il avait eu une première sensation très nette. Ils s’étaient trouvés nez à nez à Biarritz, dans un ascenseur, et il s’était dit : « Voilà une femme qui a envie des hommes, une envie bien directe. » Il avait été frappé de la violence de l’expression sur le visage de l’inconnue. Il s’était dit encore : « Quelles putains, ces Américaines. » Il l’avait trouvée laide. C’était elle qui s’était arrangée pour le revoir. L’ayant aperçu de nouveau dans un bar, elle se l’était fait présenter par quelqu’un qui ne le connaissait guère. Puis, elle l’avait presque forcé dans la petite maison qu’il avait sur la côte basque. Mais brusquement l’éclairage avait changé, elle lui avait paru une femme triste, presque désespérée, affamée de bien autre chose qu’un couchage.
En effet, le sentiment de Dora avait vite mué. Dans les dernières années, elle avait vécu dans une sorte de cauchemar. Elle voyait nettement qu’elle était prisonnière d’un homme qu’elle n’aimait pas et qui ne l’aimait pas. Mais elle n’avait pas voulu s’avouer qu’elle manquait absolument du courage nécessaire pour braver le bluff de son geôlier. Elle s’était rabattue sur les excuses sentimentales : elle ne pouvait pas priver ses enfants de leur père. Elle était effrayée aussi de tenir la vie de Percy entre ses mains : si elle le quittait, sa carrière n’y résisterait pas. Alors, elle avait pris des amants. Elle avait pris le premier à un moment où elle était à bout de forces, où il lui fallait s’appuyer sur quelqu’un ou plutôt sur quelque chose, sur quelque action. Mais ces hommes étaient aussi durs que Percy. Dans Gilles, elle avait d’abord vu encore un homme dur : il l’avait regardée dans l’ascenseur avec tant de dédain. Et puis, soudain, elle avait entrevu autre chose, quelque chose qu’elle avait oublié entièrement depuis son mariage, bien qu’elle crût souvent y penser, parce que tous les livres et les films lui en parlaient. Cela lui était apparu dans certaines inflexions inconscientes de la voix ou du corps du Français, et encore plus dans l’atmosphère de sa petite maison. Il lui avait dit qu’il était amoureux d’une autre femme.
Depuis son retour de la guerre il n’avait pu s’en tenir aux filles ; comme malgré lui, les autres femmes étaient parvenues jusqu’à lui. Son effarouchement s’était peu à peu relâché, il avait cédé aux bourgeoises, aux femmes du monde. Cela n’avait pas été sans résistance. Si la résistance ne se manifestait pas dès le début de la rencontre, elle éclatait bientôt, de sorte que la liaison ne durait jamais plus de deux ou trois mois et, aussitôt qu’il s’était rendu libre, il retournait à la quête des filles qu’il n’avait jamais interrompue tout à fait. Il y en avait toujours quelques-unes qui l’attendaient dans divers coins de Paris, et il en cherchait toujours de nouvelles. Il ignorait à peu près complètement les femmes libres vivant de leur travail ; il lui fallait que les femmes portassent la marque, si grossière qu’elle fût, de la vie de luxe ou de paresse.
Devant Dora, l’émotion avait pénétré en lui, non par le désir, mais par ce rêve qu’il avait toujours formé autour du mariage et de la famille. Sentant sa solitude passée d’orphelin, sa solitude recommencée, ayant oublié la première impression de l’ascenseur, il admirait Dora entre ses deux filles, appuyée sur Percy. Il avait bien dû tout de suite remarquer qu’elle n’était pas heureuse avec Percy, mais il avait voulu croire quelque temps que ce n’était qu’une rêverie mélancolique et comme céleste. Tout l’émoi qu’il trouvait auprès d’elle consistait à se rêver vaguement à la place de Percy. Sans doute la vie des célibataires n’est possible que parce qu’elle est remplie de telles rêveries ambiguës. Les homosexuels eux-mêmes ne s’en privent pas toujours.
Dans ces temps-là, la côte basque avait gardé un peu de son charme fruste. L’amoncellement des villas et des hôtels n’avait pas encore tout à fait nivelé les profils modestes de la côte et le regard obscène des touristes n’avait pas tout à fait corrompu la grâce de la civilisation basque ; il circulait encore un peu de l’air natal autour des maisons et des visages paysans. Gilles essayait de soulever les plis de ce linceul vulgaire pour que Dora entrevît quelque chose de l’innocence qui demeurait par dessous. Il l’emmenait dans les villages, parmi les coteaux couverts de petits chênes. Obscurément il songeait à rouvrir à cette exilée de trois siècles, cette Europe où les sources ne sont pas encore tout à fait taries, où on voit çà et là paraître encore un peu de verdeur, un souvenir du temps où toutes choses se créaient et non pas se fabriquaient. Ou bien, désespérant, il l’emmenait dans les profondeurs plus sûres des Pyrénées.
Bien qu’aussi il se baignât avec elle, dansât le soir dans un charmant endroit baigné de mer et de lune qui s’appelait la Réserve de Ciboure, bien qu’il lui fît un peu goûter les courses de taureaux, il ne se rapprochait d’elle qu’insensiblement. Il l’embrassa deux ou trois fois, mais, brusquement il partit faire un tour en Espagne avec des amis.
Dora pensa qu’il la trouvait laide et qu’il devinait et méprisait son désordre timide.
Elle crut l’avoir perdu, mais il revint d’Espagne. Ils avaient beaucoup parlé de leurs deux vies auparavant, elle, en termes couverts et embrouillés, lui, avec des mots crus et déchirants, mais qui ne disaient pas tout non plus ; à cause de cela, ils se retrouvèrent dans une sorte d’intimité qui les étonna et les séduisit.
Gilles eut alors envie d’aller plus loin. Quand elle vit qu’il voulait la prendre, elle s’effara ; elle craignit qu’une liaison avec Gilles, qui dans ses récits avait laissé entrevoir un cœur exigeant, ne fût beaucoup plus sérieuse que les précédentes et n’amenât sa vie à la crise depuis toujours fuie. Cependant, elle croyait ne pas lui plaire beaucoup et pensait que l’aventure s’arrêterait aussitôt ; cela la rassurait. Gilles aussi ne pensait qu’à se débarrasser d’elle, après avoir vu de près sa laideur.
Gilles avait une charmante maison, mais elle était ouverte à tous les vents ; il ne songea pas à s’en servir pour y recevoir Dora. Lui, si découvert apparemment à l’égard de ses amis, ne voulait pas attirer l’attention de Cyrille Galant qui y était arrivé pendant son absence en Espagne, en le priant de déguerpir pour toute une journée. Il mit le comble à la mauvaise volonté en obligeant Dora à le suivre dans un affreux hôtel qu’il connaissait quelque part dans Biarritz pour y avoir couché avec une rôdeuse. Rôdeuse que, selon son habitude, il n’avait eu de cesse d’émouvoir et de rendre amoureuse. La facilité que lui montraient les femmes les plus vulgaires à frémir et à rêver sous la moindre pression un peu doucereuse, lui avait donné son extrême méfiance à l’égard de la délicatesse des autres.
L’entrée dans cet endroit avait paru inexpiable à Gilles, mais Dora était déjà si contrainte que sur le moment elle avait paru y faire à peine attention. Pourtant, dans l’escalier, ils avaient croisé un chauffeur de bonne maison que Dora crut reconnaître et qui descendait avec une autre rôdeuse.
Une fois dans la chambre, Gilles et elle s’étaient trouvés soudain rapprochés par le même tremblement. Gilles se disait qu’il avait eu raison de choisir ce lieu infâme : nulle part ailleurs ils ne se seraient sentis si seuls. C’est alors que dans le lit Gilles avait été soudain envahi par un immense émoi qu’il n’avait pas senti sans doute depuis la rencontre à Belfort et qu’il avait oublié terriblement depuis, dans la gentillesse morne des filles et le bavardage nerveux et mesquin des bourgeoises. C’était soudain la beauté de ce corps qu’il découvrait. Au bain, il s’en rendait compte maintenant, il en avait obstinément détourné les yeux. Et cette beauté s’offrait dans la nudité terrible que lui donnait ce véritable aveu de femme qui échappait à Dora dans tout son silence : « Je suis seule, vide, j’ai besoin de toi, remplis-moi. » Alors, sa solitude à lui avait aussi crié et il avait vu qu’un espoir veillait toujours dans son cœur.
Leur étreinte avait été tout aveugle et balbutiante, mais assurée dans le lien profond qu’elle créait. Avaient-ils parlé ? S’étaient-ils tus ? Quand ils sortirent, il la promena avec confiance dans la grande nuit espagnole qui couvrait Biarritz, nuit grave, nourrie de musique lointaine et qui roulait sans effort dans un mouvement de passion éternelle toutes les mômeries du camp des touristes.
Le caractère de Dora, tel qu’il s’était révélé dans son mariage, devait bien réapparaître dans sa rencontre avec Gilles. D’abord, elle croyait n’être touchée que par un désir qui serait court autant qu’il avait été brusque ; or, ensuite, elle sentait une force capable d’investissement, peut-être d’obsession. Elle y cédait, mais une fois de plus elle ne regardait pas les choses en face et n’osait se demander jusqu’où elle irait.
Comme elle devait rentrer à Paris où était resté son mari, la veille de son départ, ils allèrent se promener longuement. De son côté, Gilles devait passer ses derniers jours de vacances en Touraine, chez des amis, où il retrouverait Antoinette de Clérences.
C’était elle, la femme dont il avait parlé à Dora, mais sans lui dire son nom. Il avait entièrement menti en lui disant qu’il l’aimait. Cette conquête avait été la plus pauvre de toutes. Gilles qui avait l’habitude stricte de ne pas tromper les femmes (si ce n’est avec des filles) n’allait en Touraine que pour dire en face à Antoinette qu’il la quittait. Cependant il s’était astreint à cacher à Dora qu’elle n’avait pas de rivale. Il aurait souhaité qu’elle en eût, car, en dépit de la grande émotion du petit hôtel, il ne voyait aucune suite possible à cette étreinte qui resterait comme un miracle isolé, une réminiscence insaisissable du temps de Belfort.
Parce qu’il partait, semblait appelé ailleurs, et parce qu’en dépit du trouble qu’il avait montré un instant il continuait de demeurer réservé dans ses propos, Dora, tout à coup, sur une petite plage déserte où ils s’étaient assis, se mit hors d’elle.
Brusquement, elle lui conta toute son histoire. Elle avouait sa faiblesse devant Percy, elle renonçait presque entièrement à parler de scrupules. Elle finissait en murmurant : « Ah ! si je pouvais refaire ma vie. »
Gilles l’écoutait mal. Dès les premiers mots, ç’avait été un grand choc. La grande incrédulité qu’il avait vainement essayé d’amasser, c’était contre ce qui se produisait maintenant. Mais aussitôt il lui semblait qu’il avait pressenti, désiré secrètement le tumulte qui, par l’effet d’un seul mot, gagnait tout son être. Dans ces dernières années de laisser-aller, de fuite désespérée, où il n’avait pas tant recherché le plaisir que la figuration facile, enivrée et blasphématoire de l’amour, ne demandant aux femmes que les premiers accords d’une grande musique aussitôt amortie, ayant l’air de croire qu’il ne pouvait y avoir au delà qu’inachèvement et déception, il n’avait pourtant pas oublié tout à fait l’homme qu’il avait été à Belfort.
Et voilà que cet homme reparaissait, aussitôt jeté dans une perspective sans limites, éperdu de foi, livré, infiniment vulnérable, incapable d’habileté et de prudence, à prendre comme un don, à briser comme un espoir.
Pourtant, au dehors, il se contenait encore et donnait le change à Dora. Il semblait seulement s’apitoyer de façon conventionnelle sur la malchance de la jeune femme, les détours de son sort. Il voyait trop bien se dessiner un caractère, s’avouer une faiblesse, mais les observations exactes que continue de recueillir un esprit enclin à la vérité, dans le moment où il se fait la proie de l’amour, sont vouées pour longtemps à une obscure thésaurisation. Pour, le moment, il s’abandonnait à la grande promesse de l’amour, promesse de métamorphoses et il se mettait à croire que de cet être sortirait un autre être.
« Si je pouvais refaire ma vie », avait-elle dit à la fin.
Il attendait cela ; depuis l’ascenseur, il avait attendu cela. Il n’en était pas étonné, l’étonnement avait été avant ; mais il savourait infiniment ce mot de rêve.
Tout ce qu’il semblait oublier quand il affectait de ne vouloir des femmes que ce qu’en donne une putain qui soudain se réveille et est prête à délivrer son cœur après son ventre ou, pire, ce que donne une femme du monde entre la couturière et le retour souriant chez le mari, tout cela éclatait. Elle ne parlait pas de divorce ; mais, sûrement, elle y songeait de tout son être atteint dans sa profondeur, de toute sa jeunesse ressurgie, de toute sa féminité abandonnée enfin au grand frémissement, au grand affolement, à la bacchanale de toutes les aspirations du cœur, qui se précipitent par-dessus les satisfactions des sens. Elle divorcerait, elle l’épouserait, elle serait à lui. À lui qui n’avait jamais rien eu, à lui l’homme de toute privation et de toute abstinence, à lui, sans famille, sans femme, à lui…
Cette violente sensation de fringale qui s’assouvit lui rappela ce qu’il avait éprouvé pendant la guerre, un matin, lors d’une permission. Alors, devant Myriam, il était un enfant qui n’avait pas vécu, un soldat fourni d’une terrible, mais inutile expérience. Il se croyait encore aussi dépourvu, mais il n’osait pas chercher dans l’œil de Dora un regard aussi abandonné que celui de Myriam ; Dora était une femme déjà compliquée, nouée. Et pourtant, elle était là devant lui : dans une grande torsion de l’être, elle se dénudait, ses liens tombaient, elle s’étirait infiniment vers lui.
Derrière la joie aussitôt excessive, d’autres sentiments anciens se précipitèrent pêle-mêle pour rentrer en lui. Ils étaient déclenchés par le nom de Myriam. Comme Myriam, Dora avait, curieux hasard, de l’argent.
L’ironie apparut sous la forme d’un rire jaune : il avait un pouvoir sur les femmes et par les femmes sur l’argent. Depuis deux ans, il avait rencontré bien des jeunes filles, des héritières. Ah ! s’il avait voulu plus tôt… Et maintenant qu’il voulait… N’était-il pas temps ? Il ne lui restait plus grand’chose de l’argent de Myriam.
Mais, après un instant, il n’eut qu’à se secouer pour que tombât ce démon médiocre plein de jactance et de dérision, qui essayait de renaître des mauvaises années. Ce qui s’avançait lentement et secrètement dans son cœur, c’était une préférence terrible, annonciatrice de grands spasmes et de grandes convulsions, pour l’essence même de la vie de Dora et non pour ses accessoires, que ce fût son caractère trop petit ou sa fortune trop grande.
Le visage de Gilles demeurait presque impassible. L’envie de jouer lui revint encore sous une forme autre que d’évoquer les bas motifs à côté des plus hauts : il se demanda par pure fantaisie s’il ne serait pas repris par Antoinette qui pourtant ne l’avait jamais pris le moins du monde.
Cependant, il parlait :
— Oui, c’est affreux de penser que vous avez vécu ainsi plusieurs années de jeunesse. (Il ne savait pas encore que la jeunesse est faite pour être perdue, surtout celle des femmes.) Mais il y a en vous de la force, votre corps ne peut pas mentir. Oui, vous verrez : on sort de tout… Mais il ne faut pas parler, il faut… agir.
Elle le regardait, haletante. Lui qu’elle avait vu d’abord si dédaigneux et depuis qu’il était ému si réservé, elle voyait bien que sous la retenue des mots il s’entr’ouvrait. Elle voyait qu’elle avait prise sur lui ; son exultation brisa les dernières barrières.
— Je t’aime, tu sais bien que je voudrais être à toi entièrement.
Elle était assise près de lui dans le sable, il vit son grand buste tourner, s’abattre sur ses genoux, entre ses bras.
Quand ils se séparèrent le lendemain, tout était entre eux merveilleusement incertain et prometteur. Ils jouissaient et souffraient de cette incertitude. Dora en jouissait plus, Gilles en souffrait plus.