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Gilles/02/5

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V

À Paris, elle avait retrouvé son mari qui en un clin d’œil avait perçu son changement. Presque aussitôt elle avait reçu un coup de téléphone de Gilles : il était aussi à Paris. Il n’avait pu y tenir ; il avait brûlé la Touraine et il la pressait de venir chez lui, à l’instant même.

Sa voix polie étonna Gilles au téléphone : elle parlait devant son mari, comprit-il enfin. Quand elle vint chez lui, elle fut stupéfaite, attendrie, mais stupéfaite de le voir si différent : l’amour avait avancé en lui à grands pas. Il lui avoua qu’il n’avait pas pu s’arrêter auprès de son amie d’hier. Comme il lâchait facilement une femme !

— Quarante-huit heures sans toi, c’est terrible ; je ne puis plus me passer de toi.

Elle était un peu choquée de le voir tout à sa merci. Il s’abandonnait à sa passion sans aucune retenue, sans aucune pudeur, sans aucune dignité. Elle n’avait jamais vu d’hommes se comporter ainsi et elle n’avait jamais imaginé qu’aucun le pût. Elle avait reçu une trop forte éducation puritaine pour que les romans et les films aient pu l’atteindre. Cette impression était renforcée par celle que lui donnait l’appartement de Gilles qui, à son grand étonnement, était sombre et austère ; des intentions trop secrètement voluptueuses ne l’atteignaient pas. Un Christ de Rouault non loin du lit lui donna un malaise : comment pouvait-il y avoir de la beauté dans quelque chose d’aussi tourmenté ? Gilles avait un visage presque aussi tourmenté en la prenant dans ses bras.

Dora était bouleversée, épouvantée. Elle voyait revenir sur elle à travers son amant tous les rêves qu’elle avait autrefois entrevus ; mais ils revenaient trop forts, turbulents, exigeants et méchants. Comment un cri si déchirant pouvait-il sortir d’un homme à propos d’une femme ? Le Belge et Buré étaient de la même espèce que Percy, de l’espèce des hommes qui restent sanglés. Cette violence d’abandon, elle croyait qu’à peine les femmes étaient capables de tels excès. Elle s’effrayait surtout de la fureur sans frein des désirs de Gilles pour son corps. Elle venait tous les jours chez lui. À peine était-elle entrée qu’elle était roulée dans des effluves incessantes, accablée. Elle le regardait avec effroi : n’allait-il pas se consumer ?

Cependant, à la longue, elle devait s’avouer que le feu qui l’éblouissait ne jaillissait pas seulement de lui mais d’elle-même. Tandis que Gilles reniait son ancienne débauche comme une morne routine sans force et sans invention — en quoi il était ingrat, car il n’aurait pas mis dans le cœur et dans les sens de Dora cette force de rupture et de dissolution s’il n’avait connu la débauche, une débauche où il y avait déjà beaucoup d’amour — elle s’apercevait qu’elle n’avait rien donné à Percy et que le pouvoir qu’il avait eu sur elle n’était qu’un pouvoir de paralysie. Il y avait aussi en elle une force énorme de licence, cette force que Gilles dans l’ascenseur de Biarritz avait entrevue une seconde, force terriblement passive qui se ruait vers l’intérieur d’elle-même et se perdait dans une fuite toujours plus obscure vers des replis toujours plus indiscernables, qui lui faisait s’écrier, le matin, quand elle se levait et jetait son premier coup d’œil dans une glace : « C’était donc là l’étrange patrie dont j’étais exilée, sans le savoir. » Le mouvement inépuisablement migrateur de ses forces vers un centre dévorant anéantissait sa conscience : elle ne savait plus qui elle était, si elle avait vécu auparavant et où elle allait. Elle regardait Gilles avec un abandon effaré.

Il y avait un petit problème qui illustrait assez bien sa perplexité. « Est-ce donc là l’amour latin ? » se demandait-elle, se rabattant sur les points de repère les plus faciles. Mais ce garçon si maigre, si blond, aux yeux si bleus, timide et hautain, expert et maladroit, avec des mouvements impulsifs, qui découvrait les profondeurs d’un rêve virginal, n’était-ce pas le contraire du latin ? Il était français dans tout le détail de ses manières et de ses préjugés courants, mais en même temps n’y avait-il pas en lui un génie secret qui le rattachait à sa race à elle et qui menaçait alors de lui donner sur elle un pouvoir sans limites ?

Mais tous ces charmes qui liaient Gilles et Dora pouvaient s’évanouir soudain, quand ils quittaient le monde des influences naturelles et animales, les plus vastes et les plus subtiles, pour rentrer dans le monde social, un monde social fort réduit. Gilles surtout changeait, car il revenait de plus loin. De voir cela était pour Dora une nouvelle cause d’étonnement et de désarroi. D’abord, c’était l’existence des autres hommes à laquelle il se heurtait comme un aveugle. Dora ne pouvait comprendre, car Gilles était incapable de le lui expliquer, le caractère panique de ce sentiment qu’il faudrait peut-être nommer d’un autre mot que celui de jalousie. Lui, qui manifestait si fort le sens d’une union intime entre eux par moments, semblait à d’autres perdre ce sens entièrement ; il semblait douter de lui avoir rien donné et que la joie entre eux dépendît de lui en quoi que ce fût.

— Enfin, quand tu faisais l’amour en Amérique… s’écriait-il soudain, feignant de croire que cela allait de soi, et même qu’elle se fût comportée en tous points avec les autres hommes comme avec lui.

— Mais je ne faisais pas l’amour en Amérique, tu le sais bien.

Il la regardait d’un œil terne ; il y avait une taie sur cet œil.

Il l’interrogeait avec frénésie sur son passé, avec une frénésie méthodique. Les femmes sont obligées de faire un effort pour entrer dans cette recherche des hommes sur le passé où il a avant tout l’exercice d’une précision qui n’est jamais dans leur esprit à elles. Quand elle croyait l’avoir assouvi à force de patience, elle s’apercevait soudain qu’il était aussi incrédule qu’auparavant.

— Tu ne me crois pas ?

Elle goûtait un plaisir sensuel au tutoiement latin et aussi par moments elle y trouvait une grande gêne : cela ne signifiait-il pas un asservissement ?

— Je ne te croirai jamais, je ne croirai jamais aucune femme. J’ai vu trop de femmes tromper, j’ai trop bien vu comment elles trompaient.

— Alors, quand tu dis qu’il y a entre nous un amour unique ?

— Je voudrais te rendre capable de construire avec moi cet amour unique en supprimant tout mensonge, sur le passé ou le présent. Le moindre mensonge est une promesse de ruine pour la plus haute construction. Les Américaines doivent plus mentir que les Françaises, puisqu’elles prétendent mentir moins.

— Alors, tu crois que je te mens encore ?

— J’en suis sûr, mais j’arriverai à te faire haïr le mensonge.

Il y avait aussi là le goût de confession du catholique qui se heurtait à la retenue protestante.

Un jour, elle eut une inspiration. Elle s’écria :

— Mais toi, tu ne me trompes pas ; alors ?

Il ne sourcilla pas : il avait essayé de la tromper, une fois, il n’avait pas pu.

— Non, je ne te trompe pas. Eh bien ?

— Pourquoi ne serais-je pas comme toi ?

— Pour dix raisons.

Là, c’était bien le latin qui parlait, l’homme qui a épuisé toutes les possibilités de la débauche et qui pense que la femme n’a pas pu le faire, mais a dû essayer pourtant de l’égaler.

— Pour dix raisons.

— Lesquelles ?

— C’est trop long.

— Toi qui aimes tant parler.

Plus tard, il renouvela la discussion.

— Je crains surtout que tu me trompes maintenant. Tu es toute magnétisée par notre amour ; alors les hommes vont se jeter sur toi. Comment peux-tu ne pas user de ce pouvoir que je te donne ?

— Donc, tu crois qu’il y a du nouveau en moi à cause de toi, qu’avant toi je n’étais pas aussi intense.

— Non, simplement chaque fois qu’une femme prend un nouvel amant, elle renouvelle son pouvoir sur les autres hommes.

Cependant, elle souriait avec l’air même de la coquetterie éperdue qu’il soupçonnait.

— C’est vrai, depuis quelque temps les hommes… Mais je ne pense qu’à toi.

— Sans doute, mais tu ne penseras jamais aussi fort à moi qu’au moment de me tromper.

Dix fois il avait couché avec des femmes qui trompaient avec lui un amant aimé, il les avait vu y penser si fort au moment même où elles allaient commencer d’y penser moins. Il avait vu des femmes se débattre dans ses bras et d’autant plus gravement céder.

Brusquement, il songea avec horreur qu’elle n’avait pas trente ans, tandis qu’Alice en avait près de quarante. Celle-là pouvait être vraiment absorbée dans un seul amour : à cet âge-là, elle était saturée d’expérience comme lui maintenant, qui avait trente ans. Cette pensée était une des premières marques de vieillissement chez ce garçon encore si jeune.

Dora rentrait chez elle chaque jour plus troublée. Elle regardait Paris autour d’elle d’un regard aussi émerveillé que méfiant. Quel peuple étrange, si laid et possesseur d’une beauté interne, aiguë et désobligeante. Les gens étaient laids et la ville était belle, d’une beauté qui s’étendait bien au delà d’évidences comme la Concorde, d’une beauté lente à découvrir et douce-amère. Dora trouvait Gilles laid, d’une façon différente des autres Français parce qu’il était grand et clair, et aussi semblable parce qu’il se tenait mal et accueillait des pensées ordurières. Et pourtant c’était grâce à lui que non seulement son corps, mais tout son être, s’éveillait et remuait avec une puissance multiface qui lui semblait faire exploser les miroirs où elle se regardait. Elle se trouvait des regards et des sourires plus qu’étranges, étrangers.

Cela n’échappait pas à Gilles qui, l’enveloppant d’un grand regard d’admiration inquiète, lui dit un matin :

— Viens au Louvre. Allons voir ton portrait.

Il l’amena devant la Joconde.

— C’est toi. Ce n’est pas si mystérieux. C’est simplement une femme en pleine force, en plein épanouissement, en pleine coquetterie avec l’univers entier.

Et pourtant elle ne s’occupait guère des hommes autour d’elle, si ce n’est pour vérifier comme l’avait prévu Gilles son nouveau pouvoir. Il y avait entre elle et Gilles des élans si purs et si pleins que pendant plusieurs jours tout miroitement s’effaçait ; ils étaient tout recueillement et toute gravité. Il n’y avait plus qu’un chant qui étendait souverainement son harmonie sur la Seine.

Elle avait fait entrer en relations son mari et son amant. C’est ainsi que, par un instinct très sûr, les femmes, en préparant la ruine de leurs amours adultères, assurent l’avenir de leur ménage que tout dans leur nature tend à perpétuer.

Gilles ne s’était nullement intéressé à Percy. Il ne le détacha pas du bloc des circonstances dont la stature de Dora se dégageait à peine, dont il devait l’extraire avec une patience de tailleur de pierre. Il ne se sentit nullement jaloux de lui et il continua d’attribuer au seul fait qu’il était le mari le pouvoir qu’il devait lui reconnaître. Par son expérience avec Myriam, il connaissait ce prestige marital, froissant et humiliant pour le détenteur comme celui d’un bourreau. Il jouissait sournoisement de son indifférence envers Percy comme d’un heureux lapsus dans la trame de ses jalousies et il la dissimulait à Dora, sûr que celle-ci ne pouvait y voir qu’une affectation.

De son côté, le diplomate ne parut pas très inquiet : Gilles en conclut que d’autres occasions lui avait permis d’établir déjà une ligne de conduite ; cela le confirma dans l’idée qu’elle lui mentait et qu’elle avait eu des amants. Il supposa que Percy ne voulait pas en savoir trop. Cet instinct de ne pas savoir est aussi fort chez les maris conscients que chez les maris inconscients.

Dora éprouva un soulagement à voir les deux hommes dans des relations cordiales : il lui semblait que cela éloignait tout le drame qui la menaçait et que sur une plage basque dans un moment mystique elle avait appelé.

Le contact que Gilles prenait avec le milieu où elle vivait à Paris semblait d’abord avoir le bon effet de calmer sa jalousie, car, aussitôt qu’il voyait un homme, il cessait de le craindre. Le dédain et l’ennui anéantissaient en un instant les effets de son imagination. Lui qui l’avait interrogée pendant des heures sur Buré, à peine l’eut-il aperçu qu’il le salua le plus gaiement du monde, bavarda avec lui, puis s’en alla plus loin. Dans ce cas, c’était que l’homme lui plaisait : sain, élégant, simple ; et un regard d’homme à homme lui avait retiré toute perplexité. Il était content qu’elle ait eu un tel homme, au point de lui pardonner, d’oublier son mensonge.

Mais elle voyait que, par ailleurs, il n’était pas à son aise dans les maisons où elle l’entraînait. Elle ne pouvait discerner exactement pourquoi.

Gilles n’était pas devenu mondain. Il avait un besoin impérieux de garder beaucoup de soirées libres, car il ne jouissait de sa solitude que le soir, dans un contraste poignant, quand les hommes et les femmes se réunissent. La nuit était la couleur de sa solitude. Il répugnait aussi à s’imposer à ceux dont il ne jouait pas le jeu. Ayant déjà plus que compromis sa situation au Quai, il ne pouvait espérer le meilleur accueil du monde qui suppute avec minutie les chances d’avancement de chacun selon des tables officielles. Il n’avait pas envie non plus de se glisser là où il aurait dû s’imposer. Et puis, son goût secret de l’amitié, que parmi ses amis il semblait pourtant si peu pressé de nourrir, se meurtrissait dans cette mêlée des salons où les regards, les mots, les mains vont, hâtivement ailleurs, toujours ailleurs. Mais alors, il tombait dans le travers de détester le monde, tout en ayant été marqué par lui. C’est ainsi qu’il le regrettait, d’une certaine manière. Un jour quelqu’un lui demanda :

— Êtes-vous snob, Gambier ?

— Si c’est espérer que les gens intelligents deviennent gracieux et que les gens gracieux deviennent intelligents, alors je suis snob.

L’autre avait rétorqué :

— Vous ne l’êtes pas. Moi je le suis, parce que je crois que dans dix salons cette transmutation se fait tous les jours.

Si ombrageux qu’il se montrât et se crût, il connaissait « tout le monde », comme on dit, c’est-à-dire qu’il s’était frotté quelquefois à chacun des protagonistes de l’argent et des titres, de la politique et de la littérature, dont l’emmêlement fait, dit-on, le dessus du panier. À son insu, il était façonné à ce monde et ne pouvait s’empêcher de juger dans le premier moment tout un chacun qu’il rencontrait selon le coup d’œil qu’il y avait acquis. Or, Dora fréquentait des gens qui se tenaient, ou bien étaient tenus, un peu en dessous ou en dehors de la sphère privilégiée. Il jugea ces gens fort gentils, mais trop tempérés. Ne trouvant pas parmi eux le tour d’esprit rapide et étincelant auquel il était habitué, il perdait ses propres moyens et prenait devant Dora un air gêné et contrit. Dora ne put saisir cette nuance et les idées qu’elle se faisait sur la personnalité sociale de Gilles commencèrent à se modifier.

Dans le premier moment, elle l’avait cru, tout simplement à cause de son vague poste au Quai, un homme comme ceux auxquels elle était habitué. Les gens de ce milieu où elle était entrée à Paris, et qui correspondait à peu près au milieu qui lui était naturel en Amérique, lui firent remarquer que les brillantes relations de Gilles ne signifiaient rien, qu’il était plus facile d’entrer dans les cercles les plus en vue qui sont très lâches et très indulgents que dans les profondeurs plus solides de la noblesse et de la bourgeoisie. Ils se vengèrent du dédain qu’ils avaient senti chez Gilles : Dora aperçut en lui une espèce d’aventurier.

Mais c’était la douceur savoureuse d’octobre, il l’emmenait quelquefois à la campagne un jour entier, toujours vers les forêts. Il n’avait jamais osé auparavant emmener une femme parmi les grands arbres. Il voulait la retirer des salons, des golfs, des restaurants. La France est un pays de forêts. Il y a encore autour de Paris, en tirant vers le Nord ou vers l’Ouest, de ces grands refuges. Là il aurait voulu la préparer au ton secrètement hautain des cathédrales, des châteaux et des palais qui sont les derniers points d’appui de la grâce, car les pierres ont mieux résisté que les âmes. Il était soudain fort éloigné de leur lit et de ses fièvres ; elle retrouvait près de lui le climat nordique où les sens nourrissent si abondamment le rêve, qu’ils s’y épuisent et s’y effacent pendant de longs moments. Il n’était plus que floraison imaginaire.

Un samedi, tandis que Percy jouait au golf, ils partirent de bon matin et se trouvèrent avant midi dans l’étroite, mais si haute et si noble forêt de Lyons.

— Nous ne déjeunerons pas, dit-il.

— Comment ? C’est un Français qui me propose ça ?

Il la fit marcher en pleine futaie. Il ne parlait pas beaucoup : il allait, il allait. Elle le regardait, il se tenait plus droit et il montrait beaucoup plus de dignité qu’à Paris. Tout d’un coup elle pouvait s’appuyer sur lui comme sur un homme, tandis qu’à Paris c’était une sorte de démon accablant. Elle s’appuya sur son épaule où elle sentait un peu de cette puissance sainte qu’autrefois à Boston elle attendait de l’homme. Elle s’indigna qu’il ne fût pas toujours ainsi.

— Gilles, vous m’étonnez, vous me déroutez tout le temps.

Il s’arrêta, la regarda et posa ses mains sur le tronc d’un hêtre. Il avait de longues mains blanches, déliées.

— Vous voyez mes mains. N’est-ce pas drôle de voir de telles mains sur cette écorce ?

— Gilles, s’écria-t-elle, vous auriez dû avoir une autre vie.

— Bah, il faut bien mourir, il faut bien qu’un peuple meure, il faut bien que tout soit consommé dans les villes. Mon sang fume sur cet autel sale.

Elle trouva que cette réponse était prétentieuse et surtout une échappatoire.

— Non, vous n’êtes pas fait pour mourir, vous êtes fait pour vivre.

Elle lançait un peu au hasard :

— Qu’est-ce que vous voulez que je fasse ?

Ils n’avaient jamais repris sérieusement la conversation de la petite plage près de Biarritz, la veille de leur départ.

Ce silence était celui de Gilles autant que de Dora ; il mettait toute sa confiance dans leur union charnelle toujours plus profonde. Dans cette forêt, il sentait cette union prête à donner sa fleur. Parmi les jaillissements de sève des hêtres géants, il ne pouvait pas croire que leurs étreintes de Paris ne fussent qu’une vulgaire fornication, qu’un signe fugace dans le blanc des draps ; c’était quelque chose de plus en plus ineffaçable. Sûrement, il en était pour elle comme pour lui. Ne la voyait-il pas chaque jour plus imbue, plus recueillie ? N’y avait-il pas dans son regard des transparences de plus en plus profondes ? Tout entre eux prenait un caractère de nécessité tel que rien ni personne n’y pourrait résister. Sur eux s’accumulaient la sainteté du contrat, la puissance du sacrement, la sagesse de la loi. Cela s’imposerait même à un Percy comme une évidence. Leur amour, qui pouvait paraître fou, ne pouvait se résoudre que dans la folie si rare et si vénérable du mariage d’amour. Est-ce que le mariage d’amour ne peut pas effacer un mariage sans amour comme une édition plus sûre du même sacrement ?

Mais alors toute sa vie à lui était remise en question comme sa vie à elle. Si elle revenait à ses dix-huit ans, quand elle n’était pas encore faussée par Percy, quand elle était une promesse entière, lui aussi se ressaisissait du sens primitif de son être. Toutes les nostalgies anciennes étaient de nouveau déchaînées. Avec elle il quitterait Paris, il reprendrait le droit fil de son instinct, il replongerait en pleine nature, en plein silence, il se remettrait aux écoutes de l’univers. Seule une Anglo-saxonne, nativement liée à la vie secrète des choses, pouvait sentir cette vocation, la nourrir de sa propre substance.

— Que puis-je faire ? répéta-t-elle doucement.

L’émoi de la plage basque était revenu, elle éprouvait de nouveau la tentation de promettre, de donner, de bouleverser cet être par le don.

— Qu’est-ce que nous ferons ? murmura-t-elle.

Il la regarda avec des yeux que le rêve pâlissait ; le rêve lui donnait une sorte de beauté inconnue. Elle l’aimait ainsi. Il répondit avec une animation mal contenue :

— Il faudrait rouvrir les sources en nous. Tu en as besoin comme moi. Il faudrait aller au Mexique, en Égypte. Tu n’es pas allée au Mexique ?

Elle secoua la tête.

— Non, et pourtant, j’en étais tout près.

Il fronça les sourcils à peine quand il se rappela qu’elle avait fait son voyage de noces dans le sud de la Californie. Elle avait vécu dans un ranch près de la frontière et n’avait pas été tentée par la vieille richesse délabrée du pays voisin, ce refuge des antiquités américaines. Elle était passée de la même manière à côté de tout dans la vie.

— Il faut rouvrir les sources, répéta-t-il.

Il se mit à genoux dans la mousse, craignant de l’ahurir par les paroles exaltées qui lui venaient en foule.

Le regard de Dora l’interrogeait avidement. Était-il fort ? Pouvait-elle s’appuyer sur lui ? En tout cas, elle pouvait lui apporter beaucoup de force. Elle s’effrayait tout au fond d’elle-même de cet espoir terrible qu’elle éveillait et qui pourrait se retourner contre lui, si elle y faisait défaut, comme une force de destruction ; mais elle ne pouvait s’empêcher de jouir de tant de pouvoir.

Comme répondant à ses pensées, il se redressa et la prit dans ses bras.

— J’ai tant besoin de toi, cria-t-il dans une rafale venue du fond de sa vie où il y avait une supplication et un ordre.

— Oui, je sais. Et moi, j’ai besoin de toi.

Il l’entraîna dans une course plus hâtive à travers la forêt. Il semblait vouloir assembler toutes les significations possibles du lieu. Ils arrivèrent à une lisière. Un paysan labourait un champ qui descendait vers un vallon à peine creusé. Au delà, des pentes remontaient ; elles formaient des plis entre lesquels un village était établi dans la simplicité et la rudesse des anciens âges.

— Tu vois, la France n’est pas Paris. Ça aussi, c’est moi. Il y a quelque chose en moi de plus profond que ce que tu connais.

— Oui, je sais. Pour moi, c’est la même chose ; c’est pourquoi je voudrais que tu voies l’Amérique. Comme c’est grand et fort, là-bas.

— Mais les Américains sont-ils enracinés dans l’Amérique ?

— Oh ! oui, dit-elle, un peu au hasard, moi je sens mes racines.

Elle était d’une famille du New-England qui était là-bas depuis longtemps. Mais était-ce ceux-là, les Américains ? N’était-ce pas des survivants ?

— Avant d’aller aux États-Unis, je voudrais aller au Mexique. C’est peut-être là que sont vos dieux ?

— Au fond, vous êtes toujours sous l’influence de votre vieux tuteur, fit-elle.

Il lui avait beaucoup parlé de Carentan. Il tressaillit.

— Oui, c’est possible. C’était plus qu’un père pour moi. Pourquoi dites-vous cela ? Parce que je parle des dieux ?

— Mais vous êtes catholique.

— Le catholicisme garde la semence de tous les dieux dans ses entrailles.

Oui, décidément, il avait gardé cette pensée essentielle de Carentan.

Ils étaient repartis dans l’intérieur de la forêt ; ils revinrent à la clairière où il avait laissé la voiture. Il en sortit des fruits et du café.

Il l’interrogea sur le New-Mexico. À un moment donné il s’écria :

— Quand nous irons là…

Elle tressaillit. Il était sûr d’elle, il parlait sur un ton possessif. L’instant d’avant, il avait dit, à propos d’un joli couvert de poche qu’il avait sorti de sa voiture pour elle :

— J’ai horreur des choses de mauvaise qualité ; je ne voudrais avoir que très peu de choses, mais qu’elles soient exquises.

Elle avait déjà tressailli ; il se croyait déjà maître, non seulement de son âme, mais de son argent. Elle n’avait pas beaucoup réfléchi à cette question jusqu’ici, sauf pendant de brefs moments où elle se trouvait opprimée du poids de tel ou tel fait de sa vie passée qu’il venait de lui livrer, tantôt avec effort, tantôt dans une soudaine explosion cynique. Il y avait eu ce mariage, cette Juive, cet argent qu’il avait gardé, dont il vivait encore sans doute ; il voulait recommencer avec elle.

Cependant, il continuait :

— Vous sentez ce que je veux dire. Sauf les machines, tout est absolument laid dans les choses modernes, il n’y a rien à en attendre. Et pourtant, nous devons nous sauver au milieu de ces choses périssables. Chacun de nos objets familiers doit être choisi, il a une puissance de talisman, nous ne pouvons nous sauver qu’en nous entourant d’objets qui portent une valeur de salut.

Elle le regardait avec incrédulité, un peu d’ironie.

— Vous avez vu ce village tout à l’heure, sur l’autre versant de la contrée. Tout dans la ligne des murs, des toits, dans le jet du clocher, était simple, sûr, nécessaire. Cette apparente pauvreté est une valeur d’or. Et, à Paris, voyez comme la maison où vous habitez est ignoble. C’est dans cette différence que réside tout ce que je veux dire. Je songe sans cesse à la valeur d’or, à la valeur primitive, avant toute altération.

Cet emploi spirituel du mot or la déroutait ; elle eut honte des mauvaises pensées qu’elle avait eues. Comme il était sérieux, austère ! Ce fut de cela alors qu’elle eut peur.

— Pourquoi êtes-vous donc dans ce ministère ?

— J’y suis entré à un certain moment de la guerre…

— Pourquoi y restez-vous ?

— Oui, j’ai déserté, trahi la solitude. Mais c’est que ma pensée ne peut se tenir dans un seul plan. Je suis incapable de philosopher sans contact avec beaucoup de choses.

— De quoi vous plaignez-vous alors ? Vous avez besoin de Paris. Le Mexique, ce ne serait qu’un voyage.

— J’ai besoin de tâter toute la planète. Tout est concret pour moi : le lointain comme le proche, le laid comme le beau, la chose pourrie comme la chose saine.

Elle hocha la tête. Ces pensées la dépassaient, mais le dépassaient lui aussi. Pourrait-il les vivre ? Grâce à elle, qui s’en sentait si loin ?

— Vous pensez que tout cela ce sont des histoires pour vous expliquer ma paresse. Vous pensez que je suis le plus grand paresseux de la terre.

Il la regardait d’un air de reproche très intime.

En revenant vers Paris, plus tard, elle sentit la fatigue tomber sur elle. La présence de cet homme agitait en tous sens sa vie et sa pensée ; il la tourmentait. Chez elle, elle se jeta sur son lit, prête à pleurer. C’était bien ce qu’elle avait craint, cet amour était un tourment ; les passages étaient trop brusques et trop incessants entre la joie et la gêne, le doute et l’espoir, l’harmonie et les heurts. Qui était-il ? Qui était-elle ? Où allaient-ils ?

Comme elle pensait cela, Percy rentra, calme, dur, inflexible. Tout cela faisait une rampe. La main de Dora énervée, crispée, parcourue de courants trop vivaces, pouvait encore se rattacher à cette rampe.