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Gilles/02/7

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VII

Aux yeux de Dora, les signes assez tragiques qu’il y avait dans la vie de Gilles étaient surtout pitoyables : son origine qui était une énigme, la terrible exception de l’enfant sans père ni mère, le climat chaleureux mais si rude de Carentan, les années de pensionnat, puis l’ascèse juvénile aux alentours de la Sorbonne, le long congé dans les casernes, les tranchées et les hôpitaux, ce séjour auprès de Myriam qui pouvait paraître finalement comme une autre épreuve de contention et de privation, enfin ces dernières années pénétrées de l’amertume de vivre dans un monde condamné et haï. Mais ce n’était pas la pitié qui pouvait l’attacher à Gilles, il aurait fallu qu’elle se sentît la complice des moyens cruels pour les autres et pour lui-même qu’il avait employés en vue de défendre sa voie ; ce n’était guère possible. L’aventure avec Myriam la heurtait ; cette aventure faisait un angle brusque avec ce qu’il lui donnait d’abord à imaginer de son enfance, de son adolescence, de son temps de guerre, pleins d’innocence. Il revendiquait d’avoir été dès la première minute avec Myriam conscient, cynique, d’avoir combattu toujours avec acharnement ses scrupules et ses doutes. Elle qui avait vécu dans la douceur de l’argent qui a toujours été là, dans l’idéalisme de ceux qui le reçoivent comme un gage de tendresse, elle était incapable de comprendre cette dureté et cette ruse. Soudain, quand il parlait de cela, quelque chose dans son visage se fermait pour elle. Et, philosophant sur les gens, il lui imposait d’autres traits déplaisants qui peu à peu dessinaient autour d’elle cet univers même, mêlé de bien et de mal, ambigu et énigmatique qu’elle avait toujours fui dans les retraites trop propres que lui avait si bien préparées son éducation. Il l’en raillait.

Pour se défendre, elle était amenée à défendre Percy et à préférer son attitude à celle de Gilles. Ceci pouvait être de grande conséquence. Pour rien au monde, elle n’aurait voulu admettre qu’elle avait pu être humiliée par Percy comme Myriam par Gilles. Donc Percy l’avait désirée, aimée, admirée, respectée. Si cela ne s’exprimait point clairement dans son esprit, du moins était-ce la tendance qui y travaillait sourdement.

D’autre part, rendu imbécile par l’amour, maladroit, gaffeur, Gilles s’affairait à lui faire les honneurs de sa vie extérieure qui n’existait guère. Acceptant de guerre lasse qu’elle ne pût supporter l’image trop forte de sa solitude, il s’efforçait de lui prouver qu’il avait une vie pareille aux autres. Et naturellement l’exhibition était assez lamentable. Il ne pouvait lui montrer un monde choisi, mais un monde reçu du hasard et supporté pour le moins par distraction. Il lui fit connaître les Clérences, Galant, Lorin. Elle était interloquée de la désinvolture et du laisser-aller, de la grossièreté même de ce petit monde, par ailleurs trop subtil. Gilles avait l’air de s’en excuser, ce qui lui déplaisait aussi ; il est vrai que l’apparition de Dora était une occasion pour lui de jeter des regards plus sévères sur tout ce monde où il s’était laissé aller à vivre, dont jamais il n’avait eu le sentiment de l’avoir préféré.

Sans avoir l’air de rien, Percy Reading suivait sa femme dans toute son évolution. Si peu enclin qu’il fût à la psychologie, il était un peu habitué par son métier à observer un ensemble de personnes, à considérer une situation sous plusieurs aspects. Il n’avait pas attaché d’abord une importance exceptionnelle à cette aventure, ayant parfaitement mesuré les précédentes, et ne craignant pas grand’chose de Dora à cause de l’idée peu avantageuse qu’il se faisait de son tempérament par lui mal cultivé ; c’est ainsi que se trompent et sont profondément trompés les maris négligents. Mais il avait senti dans Gilles un homme qui se trouvait dans une nécessité pareille à la sienne : lui aussi avait besoin d’une femme comme Dora. Alors, il avait froncé les sourcils. Cependant, il se rassurait à demi en pensant que Gilles devait manquer de ténacité et qu’au reste trop de circonstances jouaient contre lui, ou pouvaient jouer. Il eut la finesse de supposer qu’il lui suffirait de mettre discrètement en valeur ces circonstances.

Les amis de Gilles parlaient de son aventure. Ils étaient étonnés de la violence de ses sentiments ; pourtant, habitués à le considérer incapable de toute passion durable, ils prétendaient que cette histoire passerait comme les autres. D’autant plus qu’ils ne saisissaient pas l’intérêt profond de Dora ; rien d’insipide comme les amours des autres, à moins qu’on ne veuille s’en mêler.

Les Clérences invitèrent Dora et Percy Reading à dîner. Gilles, aussi invité, accepta non sans déplaisir, car il avait toujours caché à Dora le nom d’Antoinette. Il avait un souvenir honteux de son aventure avec elle, la plus manquée de ses aventures manquées ; de plus, il trouvait ridicule de s’être fourré dans un lit avec la fille du Président de la République. Il redoutait même il ne savait quelle vengeance, non point concertée, mais inconsciente de la part d’Antoinette et de Gilbert de Clérences.

Quand ces deux-là s’étaient mariés, il avait d’abord considéré le jeune couple avec une pointe de vénération ; il était porté à croire que tous les couples pouvaient être plus heureux que Myriam et lui. Mais Clérences, à qui personne au lycée ou dans le salon de sa mère n’aurait pu apprendre les règles élémentaires de la vie, marié trop jeune, riche, ayant à rattraper le temps de la guerre, s’était mis à faire cette affreuse noce avec sa femme. Ayant envie de toutes les femmes, il trouvait « naturel » de les courtiser sous les yeux même d’Antoinette. Celle-ci, détraquée par le spectacle de la guerre vu d’un ministère, où sévissaient toutes les vilenies de l’arrière, et qui se croyait tout permis parce qu’à ses moments perdus elle était peintre, se prêta à ses jeux avec sa facile et fugace sensualité. Mais la morale, fondée sur les règles infrangibles de la psychologie, poursuit toujours ses revanches. Un jour, Clérences manifesta un intérêt un peu durable pour une jeune Hongroise qui avait passé parmi leurs opprobres avec toute sa fraîcheur. Aussitôt, Antoinette prit un amant, un peu par rancune, beaucoup pour le plaisir plus sûr de la simplicité. Clérences en avait été fort troublé mais, ligoté par ses absurdes préjugés d’affranchi, il s’était cru obligé de dire que c’était de bonne guerre. Il avait essayé de la reprendre, avait interrompu les sales expériences, mais Antoinette lui avait échappé à jamais ; il avait dû peu à peu se l’avouer dans une assez vive souffrance.

Gilles, un jour, avait vu venir chez lui Antoinette. Pendant un instant, il s’était pris à croire qu’il allait faire renaître la belle et simple fille que Myriam lui avait montrée deux ou trois ans plus tôt. Mais la répugnance pour son récent passé l’avait dominé. Il aurait fallu l’arracher à tous les faux semblants dont elle était entichée. Elle en était revenue à sa prétention à la peinture où elle mettait toute sa rancœur d’être si mal partie dans la vie. Ignorante et incapable de travail, elle imitait les derniers peintres de la décadence parisienne. Une si débile élève pour des maîtres exquis mais si destitués ne pouvait accoucher que de misérables pochades. Cela faisait pour Gilles une insoutenable provocation. Tout avait donc été de mal en pis entre eux.

La vengeance des Clérences que craignait Gilles se manifesta dès la première minute : il vit entrer Myriam. Il ne regarda de longtemps Dora, tant il était sûr de l’effet produit. Elle inspectait Myriam avec l’œil des femmes qui s’abandonnent plus ingénument que les hommes à la jalousie et au mépris. Livrée à elle-même, Myriam était redevenue une étudiante, pleine de sans-façon et de rudesse, myope à l’égard des nuances. Elle se montra trop familière avec Gilles, comme s’ils habitaient encore ensemble, trop curieuse avec Dora qu’elle dévisageait à travers les lunettes qu’elle portait maintenant.

Clérences n’attendit pas longtemps avant de demander à Dora :

— Comment trouvez-vous l’ancienne femme de Gambier ?

Dora se détourna sans répondre, d’un air visiblement décontenancé et mécontent. Aussitôt, tout le monde triompha doucement, et, à ce concert de Clérences, de Galant, de Lorin qui pour embêter Gilles étaient d’ailleurs tous restés les amis de Myriam répondit le silence voluptueux de Percy.

Cependant, Gilles fut très brillant pendant le dîner. Nouvel étonnement de Dora qui ne l’avait vu que contraint chez elle. Ayant bu, il avait pris le parti de se rabattre sur l’ironie et de jouir de cette soirée comme d’une catastrophe bien agencée. Il n’en voulait à personne, se disant qu’on donne toujours à chacun cent raisons de vous haïr et de vous trahir ; il se chatouillait à tous ces piquants. Dora devint elle-même un élément du burlesque qui l’assaillait de tous côté. Pourquoi se montrait-elle si dédaigneuse, après tout ? Il y avait quelque chose de « collet monté » dans son maintien qui le retournait, avec l’espoir de pardonner, vers la bonhomie de Myriam. Est-ce que Percy était plus drôle que Myriam, par hasard ?

Plus tard, dans la soirée, Gilles s’avisa qu’Antoinette causait dans un coin avec Dora. Il s’approcha, sentant comme un mal de dents. Dora, les coudes sur les genoux, leva vers lui un regard définitivement noyé dans les impressions contradictoires.

— Qu’est-ce que vous lui racontez donc ? demanda Gilles à Antoinette.

— Je ne lui raconte rien, répondit Antoinette, de sa voix nonchalante où le ressentiment semblait peser à peine. Nous parlions de vous, bien sûr.

Gilles hocha la tête. Il se tourna vers Dora :

— Que vous dit-elle de moi ? lui demanda-t-il.

— Elle dit que vous n’aimez pas les femmes.

— C’est un rien.

— Je n’ai pas dit ça, j’ai dit que…

— Si, si, vous avez dit ça, insista Dora.

— Oui, vous avez dû dire cela, ajouta Gilles.

Antoinette regarda Gilles tranquillement :

— Je vais vous expliquer ce que je veux dire. Par exemple, Gilbert est un homme qui aime les femmes ; il a toujours eu et il aura toujours une femme dans sa vie, une femme qui sera là tous les jours dans sa maison. Vous comprenez, c’est ce que j’appelle aimer les femmes. Vous, vous souhaitez la femme des autres, mais si elle était à vous…

Dora semblait exagérément intéressée par ces propos.

Cyrille Galant s’était aussi approché. Lui, qui ne perdait jamais des yeux Antoinette, avait suivi avec une attention particulière le rapprochement des deux femmes. Il était furieux de les voir s’occuper ensemble de Gilles et peut-être se le disputer.

— C’est un harem qu’il te faut, murmura-t-il.

Gilles, indigné, s’éloigna brusquement. Dora le suivit.

— C’était elle… avant moi ? fit-elle, mécontente.

— Vous n’allez pas me reprocher d’avoir été discret.

— Du moment que nous venions ce soir, vous auriez pu me prévenir.

— J’avais commencé à me taire… Quoi, qu’est-ce qu’il y a ?

Il venait de surprendre un regard entre Dora et Percy, qui parlait politique avec Gilbert. Regard de complicité ironique.

— Vous avez eu trop d’histoires, souffla-t-elle d’un air plein de dégoût.

— Oui, murmura Gilles.

Le lendemain, elle supporta mal que Gilles semblât ne songer comme les autres jours qu’à la prendre. Gilles n’ignorait pas qu’il glissait ainsi à l’abus. Mais comment pouvait-il espérer l’atteindre autrement, du moment qu’il ne pouvait compter sur l’intimité qui ne se fait que de journées sans limites. La brièveté des heures qu’elle lui donnait l’affolait. Cela devenait une sorte de fuite en avant. Et trop de choses maintenant pesaient sur ces courtes heures : Percy, les amis, un Paris qui devenait hostile. Il remettait la sagesse au jour où ils seraient libres.

Elle se demandait s’il n’était pas surtout un paresseux ; cela résumait tous les doutes qui lui étaient venus sur lui. Ces doutes étaient d’autant plus graves qu’ils pouvaient être des prétextes pour couvrir l’hésitation de sa propre destinée. Que faisait-il dans la vie ? Que pouvait-il faire ? Selon la réponse, tout le désir de Gilles qu’elle sentait de plus en plus lourd, de plus en plus pressant de la faire divorcer, prenait un caractère fort différent. Percy avait fait une petite enquête au Quai. Les amis et les ennemis avaient parlé. Un mot de l’un ajouté à un mot de l’autre faisait un jugement minutieux et inexorable ; Gilles n’était rien du tout et ne serait jamais rien. Oui, il avait été quelque chose, maintenant c’était un raté. Caractère insaisissable mais qui finalement se laissait découvrir : plein d’orgueil secret sous une fausse modestie, plein d’ambition impuissante sous des airs d’indifférence et de nonchalance.

Certes, Dora n’acceptait pas ce jugement sans résistance. Une femme amoureuse peut toujours défendre un homme parce qu’elle est au cœur de sa justification et touche sa raison d’être. Gilles lui donnait quelque chose dont elle était sûre que cela valait beaucoup. Sa puissance de création dans l’amour était certaine. Mais ne donnait-il pas trop à l’amour ? N’était-ce pas ainsi parce qu’il n’était pas bon à autre chose ? À supposer qu’elle se rendît libre et qu’elle l’épousât, que ferait-il ? Il parlait de silence, de retraite et d’étude dans les pays lointains ? Que sortirait-il de tout cela ?

Un jour, se trouvant seule un instant avec Cyrille, elle lui avait demandé :

— Vous ne croyez pas que Gilles finira par écrire ?

Cyrille avait baissé les yeux.

— Oui… Mais quoi ?

— Comment ?

— Certes, il peut écrire, et bien, mais…

Il s’était fait prier pour expliquer, très vaguement, qu’il n’était point artiste, qu’il pouvait certes écrire sur la politique, comme il l’avait déjà fait ; mais était-ce bien intéressant ? Il transpirait le dédain.

Dora avait fait la part de la jalousie, mais il restait que Gilles ne lui avait pas caché qu’il quitterait le ministère aussitôt qu’il pourrait et qu’à son exclamation : « Enfin, vous écrirez des livres », il l’avait brusquement regardée avec méfiance en murmurant :

— Vous avez besoin de preuves de mon existence ?

Elle avait très bien compris ce qu’il voulait dire, elle se rappelait l’émoi qu’il lui avait donné deux ou trois fois en rêvant devant elle, et surtout cette dernière promenade dans la forêt normande. Il semblait vivre dans un monde étrangement mêlé où la politique devenait une légende, une mythologie déconcertante. Les traits les plus positifs observés par lui du Quai, soulignés par l’ironie, éclataient d’une façon qui paraissait insolite au milieu de visions presque mystiques. Pourtant, un jour, où elle l’attendait chez lui, elle avait trouvé sur un fauteuil un cahier où elle avait lu deux ou trois pages qui l’avaient frappée par leur achèvement. L’écriture même marquait un soin tranquille qui la surprenait de la part d’un homme si relâché. Avait-il donc encore, en dépit d’elle, des moments de recueillement ?

Il était arrivé, avait fait la grimace et fourré le cahier dans un tiroir.

— Vous ne voulez pas que je lise, vous croyez que je ne peux pas comprendre.

— Quand vous m’aurez donné un enfant, je vous montrerai mes petits papiers. Alors, nous n’aurons plus rien à nous cacher.

On approchait des fêtes de Noël et du Jour de l’An, et Dora devait s’en aller dans le Midi avec son mari ; ensuite, elle devait y rester seule avec ses filles ; Gilles la rejoindrait. Ils souffraient l’un et l’autre de la séparation prochaine, mais souhaitaient aussi de se retrouver hors de Paris. En réalité, ils étaient épuisés par la vie qu’ils menaient ; ils se voyaient sans cesse, mais dans l’abondance des heures ils ne trouvaient aucune détente ; ils restaient toujours dans l’attitude surveillée des amants adultères qui se rencontrent furtivement et qui sont voués à la continuelle parade des sentiments.

Gilles voyait bien, comme elle, le tort qu’ils se faisaient ainsi. L’érotisme ressasse bientôt. Il fallait passer dans un autre pays, l’emmener au pays de l’esprit. Il lui aurait fallu rêver, se taire devant elle, enfin vivre. Mais comment vivre devant quelqu’un qui entre et qui sort ?

Un matin, au téléphone, elle lui dit brusquement :

— J’ai à te parler très sérieusement ; hier au soir, j’ai beaucoup réfléchi.

Elle avait une voix trop douce, presque chuchotée que Gilles ne lui connaissait pas. Pendant quelques jours, elle avait été grippée et il avait été la voir chez elle dans la journée, ce qu’il ne faisait jamais. Il avait éprouvé de la déception à regarder de plus près son appartement ; ce lieu meublé qu’elle habitait était d’un faux luxe banal qui aurait dû la gêner davantage ; dans ce décor insupportable elle avait essayé d’arranger des coins d’intimité qui ne paraissaient pas beaucoup plus plaisants. Il retrouvait là ce qu’il détestait chez la plupart des bourgeois : quelque chose de trop calculé, de trop arrêté dans le choix et surtout dans la disposition des objets qui glaçait son sens noble de la fantaisie. Cette photo dans son cadre faisait un angle trop prévu avec cette boîte à cigarettes. Et qu’est-ce que cette commode achetée en Italie ? C’est un faux grossier. Affreuse impuissance aussi de la bourgeoisie américaine qui, ayant pris contact avec les pays d’ancienneté, recherche l’authentique et tombe à côté avec une sûreté irrémédiable. En sortant de là, il s’avoua aussi qu’elle s’habillait mal. Toutefois, l’amour est brave : il se répéta tranquillement qu’elle devait être sculptée des pieds à la tête.

Comme elle insistait sur une rencontre immédiate, il lui proposa de faire une promenade au Bois, avant qu’il n’allât à onze heures au Quai.

Elle arriva vers lui avec sa longue démarche souple, parfaite. Son visage était composé ; ce qui le fit sourire avec une tendre ironie.

— Qu’est-ce qu’il y a donc, ma chérie ?

— Je vais te faire de la peine, beaucoup de peine.

— Quoi donc, mon Dieu ? continua-t-il légèrement.

Elle faisait effort pour tenir son souffle.

— Voilà, pendant ces jours où j’ai été presque tout le temps seule, j’ai beaucoup réfléchi.

— Oui, je sais. Tant mieux.

— Oh ! mais, tu vas voir. J’ai découvert des choses horribles, j’ai découvert que je t’avais complètement trompé.

— Comment ?

Gilles, si adonné à la méfiance, n’en ressentait aucune en ce moment.

— Je ne suis pas la femme que tu crois et que tu aimes.

Il supposa qu’elle allait enfin lui avouer Buré.

— Je t’ai fait croire, depuis que je te connais, que j’avais du courage, mais je n’en ai pas vraiment ; je ne serai jamais capable de me rendre libre.

Elle le regardait, dans l’attente visible de le voir fléchir sous le coup brusque. Mais il ne doutait que dans la jalousie, et encore d’un doute philosophique qui ne prenait en elle qu’un prétexte. De même quand il étendait sur elle sa suspicion pour tout ce qui était à ses yeux assez mystérieusement mondain ou bourgeois. Par ailleurs, il lui avait donné entièrement sa foi depuis qu’il était son amant. Il répondit donc tranquillement :

— Ce sera dur, mais tu y arriveras.

— Non, je ne pourrai jamais venir à bout de Percy. Tu ne sais pas comment il est : il est en fer. Jamais il ne m’accordera le divorce.

Gilles croyait naïvement qu’en Amérique on divorce facilement. Or, là comme ailleurs, il faut le consentement de l’autre. Elle lui expliqua cela, elle avait depuis longtemps étudié la question, ayant songé à divorcer tout de suite après son mariage.

— Pourquoi ne te l’accordera-t-il pas ?

— Par orgueil.

— Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda-t-il avec un brusque sarcasme.

— Comment ?

— Si tu ne veux plus vivre avec lui, si tu vis séparée de lui, son orgueil sera tellement humilié qu’il devra céder.

— Il me prendra mes enfants.

— Tu les défendras, tu l’accuseras de mental cruelty, comme vous dites.

— Il m’accusera d’adultère.

Gilles resta le bec dans l’eau ; elle en triompha.

Il s’étonna de ne pas hurler contre les limites qu’il voyait à l’amour, de ne pas crier : « Abandonne tes enfants. » Il acceptait qu’elle les lui préférât. Pourquoi ? Parce qu’il avait le sens des nécessités propres aux femmes ? Non, il croyait profondément qu’un jour l’amour qu’elle avait pour lui brûlerait au point de consumer sans efforts toutes les difficultés. Il ne songea pas un instant à la mettre au pied du mur, à lui dire : « Alors ? Nous renonçons ? »

Après cet effort, elle flancha et se prêta à la discussion.

Ils se perdirent dans de longues supputations sur la marche qu’il était possible de suivre à l’égard de Percy : Gilles n’y accordait pas grand intérêt. Pour lui, tout se ramenait à la force de l’amour.

— Tout dépend de toi, et non de lui. Si tu veux vraiment le quitter, il le sentira et cédera. Les lois et la jurisprudence n’ont rien à faire là dedans.

— Mais c’est affreux, je sens que je n’en aurai jamais la volonté. Il me faudra vaincre non seulement lui, mais ma mère et ses amis.

Il la regarda d’un œil froid.

— Veux-tu vivre ? Oui ou non ? C’est toi qui m’a crié, à Biarritz, que tu étais comme enterrée vivante. Est-ce que tu ne vis pas plus depuis trois mois ?

Elle porta la main à son front où s’était installé, semblait-il, une migraine. Il ne crut pas que c’était son incertitude de toujours, mais seulement les premiers contacts blessants de la lutte.

Brusquement, elle laissa tomber sa main et s’écria :

— Non, je ne peux pas vivre, je ne suis pas faite pour vivre ; je suis morte depuis longtemps, depuis le jour où j’ai su que je ne l’aimais pas avant mon mariage. J’ai cru que tu m’avais ressuscitée, mais non, non. Et puis, il y a mes enfants.

Il dit durement :

— Parlons-nous de ton mari ? Ou de tes enfants ?

— C’est tout un. Si j’engage la lutte, je ferai du mal à mes filles. Elles subiront le contre-coup ; et tout cela sera inutile, car il ne cédera pas.

Gilles marcha quelque temps à côté d’elle, en silence. Enfin, il jeta :

— Et moi ?

— Oui, je sais ; c’est pourquoi, ce matin, je me suis réveillée épouvantée. Je t’ai trompé, j’ai trompé ta foi.

— Non, ce n’est pas possible, martela-t-il tranquillement, tu ne peux pas me retirer la vie que tu m’as donnée… Maintenant, je ne vis que par toi, tu le sais.

Elle pleura. Gilles regarda avec épouvante ces larmes qu’il avait vu si abondantes sur les joues de Myriam, pour des causes si différentes. Un certain désarroi lui venait. Ne pouvait-il entrer dans la vie d’une femme que comme un désastre ? Il sentit que la solitude le guettait toujours. Il se remit à argumenter.

— Et toi aussi, tu ne vis que par moi : je le crois. Est-ce que tes filles peuvent vouloir que tu sois comme morte ?

Il faisait allusion à une de ces histoires d’enfants où éclate leur cruelle véracité. Pendant un déjeuner, l’une des petites avait prononcé tranquillement, le père présent :

— Maman, si papa mourait…

— Quoi ?

— Si papa mourait, n’est-ce pas que tu prendrais M. Gambier comme autre papa. Nous l’aimons beaucoup.

Cette histoire en disait long surtout sur la force d’inertie ou de dissimulation du père qui n’avait pas bronché.

Dora prit la main de Gilles avec une sorte de ferveur revenue. Gilles sentit comme elle pouvait être frappée par tout ce qui, du dehors, lui donnait de l’autorité. Il entr’aperçut que, dans cette lutte, sa grande faiblesse viendrait de ce qu’il s’était démuni depuis toujours de tout prestige social. Mais, là-dessus, il était intransigeant, il n’aurait jamais voulu la voler à elle-même, par ce cambriolage auquel se fient si paresseusement la plupart des hommes qui n’aiment pas l’amour et qui achètent des apparences avec des apparences. « Crois à mon argent ou à mon talent, et je croirai à ton amour. » Il voulait être le prix d’une conquête d’elle-même par elle-même. Il y avait encore en lui toute l’intransigeance de la jeunesse.

— Il faut que je m’en aille, fit-il.

Il la regardait doucement, avec une douceur si sûre qu’elle s’écria :

— Je t’aime.

Ils se séparèrent comme si de rien n’était.