Gilles/02/8
VIII
Dans l’arrière-boutique du magasin de tableaux qui était le sanctuaire du groupe Révolte, Caël était en train de discuter seul, avec Galant, de la réunion qu’ils devaient tenir la semaine suivante. Galant venait d’apporter la maquette d’une affiche qui était étalée sur la table.
Un Président.
En dépit du calorifère, le froid tombait de la verrière. Cet ancien atelier de photographe était encombré de bois nègres, de tableaux cubistes, de livres concernant l’érotisme et la magie.
— Je ne veux pas que cette réunion soit interdite. Je ne veux pas aller au-devant de cette interdiction, déclarait Caël sur ce ton de sommation qu’il prenait à tout bout de champ quand il parlait à ses suiveurs et même et surtout à Galant, c’est pourquoi je ne veux pas de cette affiche. Si tu proposes cette affiche, c’est que tu ne veux pas que la réunion ait lieu.
Il dit cela sur le ton de la méfiance la plus méprisante.
C’était cette méfiance qui, touchant l’âme frêle mais nerveuse de Galant, la retendait sans cesse ; il en avait à Caël une gratitude exaltée.
— Tu n’y es pas du tout. Nous n’avons rien à craindre.
Galant avait peu de menton ; cherchant à copier la torsion épaisse de la mâchoire de Caël, il en faisait une assez piteuse caricature.
— Tu me répètes ça, mais tu ne me le prouves pas.
— Je ferai intervenir le petit Morel.
— Mais est-ce que, justement, sa participation ne va pas nous faire interdire ?
— C’est seulement cette participation qui doit rester secrète et qui sera le clou de la soirée.
— Nous en avons parlé à trop de gens. Enfin, je m’oppose absolument à cette affiche.
Là-dessus, on sonna et Caël alla ouvrir. Sans cesse, des camarades allaient et venaient. Il avait besoin comme un homme politique de cet afflux perpétuel de curiosité et d’admiration.
Galant, qui était resté à marcher dans l’atelier, dressa l’oreille soudain : la voix de Caël, s’adressant au nouveau venu, s’altérait de mot en mot. Une brusque angoisse le prit :
— Qui demandez-vous ? Oui, c’est moi… Mais qui êtes-vous ? Mais, monsieur, je veux savoir… Vous n’avez aucun droit…
Caël reparut, la figure blême et retenant difficilement sur son visage la majesté qui y était installée si peu de temps auparavant. Il reculait devant un homme dont l’aspect ne pouvait tromper, un policier.
Un homme encore jeune, sournois et dur, l’air d’un mauvais employé, humilié et investi de toute-puissance. Après un regard rapide, mais perçant à Galant, il le salua avec beaucoup moins d’obséquiosité qu’il n’y avait dans ses paroles.
— Monsieur… Messieurs, je vous demande pardon ; je vous prie de ne pas vous froisser de ma visite. C’est pour vous rendre service que je me suis permis de venir chez vous.
Caël fit effort pour répéter :
— Mais, enfin, qui êtes-vous ?
— Monsieur, peu importe qui je suis. Je m’appelle M. Jehan, mais ne parlons pas de moi, ne voyez en moi qu’un homme qui peut vous rendre service.
— Qui êtes-vous ? Qui vous envoie ?
Caël n’osait pas dire : « Vous êtes de la police. » Dans ses pamphlets, quand il traitait de policiers ses ennemis, c’était la pire injure.
— Mettons que je viens de mon propre mouvement. Il se trouve que je suis informé de certaines choses qui vous concernent. Je sais qu’en haut lieu, on regarde d’un mauvais œil des intentions que vous auriez…
Caël se ressaisissait un peu, recomposant tant bien que mal son visage et son attitude, quand il vit l’affiche sur la table. Il releva les yeux, tout en désarroi, vers l’intrus. Mais celui-ci regardait les murs, si étranges. Caël reprit en balbutiant :
— Enfin, je n’ai pas l’habitude de parler à des gens qui… de recevoir des gens que je n’ai pas l’honneur de connaître.
Galant poussa, d’un geste rapide, un livre qui couvrit l’affiche en partie, puis il s’avança vers l’inquiétant personnage et dit d’une voix polie, faible, mais qui se posait assez nettement :
— Expliquez-vous.
L’intrus affecta d’apprécier cette intervention.
— Mais oui, je vous assure que c’est le plus simple.
Il jeta encore un regard sur l’amas de livres, de tableaux qui couvraient les murs.
— Je sais bien, messieurs, que vous êtes des artistes. Il y a des choses que vous ne voyez pas du même œil que tout le monde.
Il regardait particulièrement, avec plus de révérence effrayée, semblait-il, que de haine, un tableau cubiste.
— Enfin, voilà. On dit que vous allez faire une réunion la semaine prochaine où certaine personnalité sera mise en cause.
— Comment le savez-vous ?
Caël ne trouva rien d’autre à dire, car les caractères de l’affiche débordaient démesurément sous le livre. Il n’osait pas toucher à cette affiche, la prendre, la plier tranquillement.
— Je le sais.
— Et alors ? fit doucement Galant.
— Eh bien, je viens vous dire que vous ne devriez pas faire ça. Ça n’est pas possible. Vous ne vous rendez pas compte… Je me rends bien compte que… forcément vous, messieurs, vous êtes à part, mais vous comprenez, la politique…
Galant sauta sur le mot.
— Je vois que vous êtes mal informé. Nous ne nous occupons pas de politique.
— Pardon… le Président de la République est un personnage politique, ce me semble.
Galant prit du champ, marcha un peu.
— Si c’est cela dont vous parlez, je vous assure que vous faites fausse route. Vous le comprendrez facilement. Le semaine prochaine, nous nous placerons sur le terrain philosophique. Peu nous importe que le Président soit Monsieur Un Tel ou Monsieur Un Tel, qu’il appartienne à la gauche ou à la droite. Nous voulons instituer un débat purement théorique sur le principe de l’autorité. Cela ne nous mêlera en rien aux luttes politiques. Le gouvernement ne peut donc pas s’inquiéter.
L’intrus semblait entrer dans cet aimable propos. Galant se sentit presque à l’aise. Caël, aussi soulagé, devint aussitôt furieux de n’avoir pas su prendre le premier rôle dans cette conversation. Il lança :
— N’allez pas nous prendre pour de vulgaires anarchistes.
L’autre, sans se soucier de lui, rêva tout haut :
— Messieurs, je vous comprends bien. C’est bien possible… Mais, malheureusement…
Il s’arrêta, comme perplexe et plein de regret.
— Quoi ? demanda Galant en souriant.
L’autre ricana brusquement :
— Malheureusement, ce que vous dites n’est pas exact, ou plutôt ce n’est pas complet. Il y a tout lieu de craindre des attaques personnelles contre M. le Président.
La façon de dire « M. le Président » en disait long : on sentait la hiérarchie serrée, les poings lourds et les bottes à clous.
— Comment ? s’écria Caël, fort de l’attitude qu’il avait prise précédemment avec Galant. Je serai le premier à ne pas le tolérer.
Le visage du policier perdit brusquement toute sa fausse aménité.
— Vous toléreriez fort bien une intervention de M. Paul Morel, le fils de M. le Président.
— Comment ? répéta Caël faiblement.
Caël et Galant avaient échangé des regards tout à fait troublés que le policier put apprécier à son aise.
— Oui, messieurs, nous avons sur les relations de ce jeune homme avec vous des renseignements regrettables, inquiétants.
C’était la première fois qu’il disait : nous, et cela rejeta les deux jeunes gens dans l’affolement instinctif que leur avait causé son entrée. Ils gardèrent le silence, d’abord. Ensuite, Caël se jeta dans l’absurdité de la négation.
— Vous êtes mal renseignés. Nous connaissons à peine M. Paul Morel. Et nous n’avions nullement l’intention de le convoquer.
— Oh ! pardon, je sais combien de fois il est venu cette semaine.
— M. Paul Morel ne viendra pas à cette réunion. Si c’est cela qui vous inquiète. Je lui dirai de ne pas venir.
Galant regarda Caël dont la dignité baissait de nouveau comme l’eau dans un seau percé. Que son grand homme fût ainsi humilié lui redonna de l’élan contre l’autre. Il se lança :
— Du reste, de deux choses l’une. Ou le Président est prévenu et il empêchera son fils de venir à cette réunion. Dans ce cas, la crainte qui vous amène n’a plus d’objet. Ou bien…
Il s’arrêta, souhaitant que l’autre l’interrompît. Mais l’autre s’en garda bien. Plus mort que vif, il dut achever son raisonnement, sans trouver le ton qui aurait dû soutenir la soudaine audace des mots.
— Ou il ne l’est pas. Et alors, je me charge de le faire prévenir de votre démarche, pour savoir s’il l’approuve.
Il avait espéré effrayer le policier et l’obliger à préciser son autorité ; le résultat fut fâcheux : soudain, l’homme les regarda d’un air mauvais.
— Écoutez, vous feriez mieux de ne pas compliquer l’affaire qui n’est pas bonne pour vous. Votre réunion ne doit pas avoir lieu ; un point, c’est tout. Si vous persistez, on vous bouclera.
— Comment, on nous bouclera ? s’écria enfin avec un peu de rage, mais aussi beaucoup de tremblement, Caël. Je voudrais bien voir cela.
— Oh ! je crois qu’on peut trouver de quoi vous embêter.
Caël et Galant eurent le sentiment horrible d’avoir été derrière des barreaux de prison depuis quelques jours sans l’avoir su. Galant parut alors le plus troublé des deux. L’intrus dit à Caël :
— Vous connaissez M. Galant ? M. Cyrille Galant, votre ami intime.
Bien que Caël levât les yeux vers cet ami comme pour le présenter, le policier feignit de ne pas s’en apercevoir et continua :
— Vous feriez bien de dire à ce monsieur que nous avons de quoi le faire rentrer sous terre, s’il ne renonce pas, et vous avec, à votre petite idée de réunion subversive.
À ce moment, il porta son regard mauvais sur toute la pièce ; il montra sans plus d’effroi ni de révérence les toiles cubistes :
— Et puis tout ça, vous savez…
Il n’en dit pas plus. Caël, regardant Galant, voyait son trouble ; il devinait ce que signifiaient les paroles de l’homme, et il serrait les dents avec rage. Il avait toujours soupçonné son disciple de certains écarts et, tout prophète libertaire qu’il fût, il les condamnait avec une sévérité égale à celle du bourgeois le plus normal.
L’homme se dirigea vers la porte. Il se ravisa et revint brusquement vers le projet d’affiche qu’il n’avait pas semblé remarquer auparavant, au point que les autres n’y avaient plus songé. Il allongea une main brutale, écarta le livre, empoigna le papier en le froissant, le considéra une seconde, puis le plia grossièrement et s’en alla vers la porte. Sur le seuil, il se résuma :
— Vous avez compris, on vous a à l’œil. Et vous ferez bien de vous tenir tranquilles. La réunion n’aura pas lieu parce que le local que vous avez loué pour ce soir-là n’est plus libre ; mais n’en cherchez pas d’autre. Bonsoir.
Il leur jeta un regard de tortionnaire et sortit.
Seuls, Caël et Galant eurent besoin de quelques minutes pour s’arracher à la peur qui les avait étroitement ligotés. Ce fut Caël qui se dégourdit le premier ; pourtant, c’était lui qui avait subi le gros de l’attaque et qui avait eu la plus grosse peur ; mais il avait besoin de se venger sur Galant.
— Qu’est-ce que c’est que cette histoire-là ?
Galant ne craignait rien tant que la colère de Caël sur ce chapitre ; il connaissait et acceptait de sa part un pareil préjugé.
Caël tonna :
— J’ai horreur des histoires de pissotières, je te l’ai déjà dit quelquefois. Je me doutais qu’il y avait quelque chose comme cela dans ta vie ; et voilà où cela nous amène. Sans cela, ce policier n’aurait jamais osé venir. J’exige de savoir l’exacte vérité.
Galant ne la connaissait pas lui-même. Il y avait en lui une curiosité maligne de toutes les combinaisons de l’amour. En ce domaine-là comme dans les autres, il avait besoin de tout connaître, de tout acquérir ; avec une souplesse désossée, il imitait, épousait tous les gestes des autres. Il entrait dans les mêmes transes de lascive contagion aussi bien auprès de toutes les formes de l’art, de la pensée, de l’action. Il ne résistait à rien pour que rien ne lui résistât : il était comme une femme qui conquiert le monde en se donnant à tout le monde. Quant aux faits, il n’avait jamais été pris ; mais il avait quelquefois passé par des lieux où l’on peut facilement être repéré.
Il déclara sur un ton péremptoire :
— Tu es absurde. Ça n’existe pas. Cet homme a bluffé.
— Tu as pâli.
— Comme toi quand il est entré.
C’est à peine s’il se permit cette courte riposte. Il la dit doucement, sans aucune acrimonie.
— Tu aurais pu m’éviter cette surprise, fit Caël, faisant un usage voluptueux de la majesté qui lui revenait. Je n’admets pas que le caractère essentiel de notre révolte puisse être masqué par de pareilles vétilles : la drogue ou la pédérastie. Ce sont des diversions, comme la politique. Notre seul but, c’est la révolte de l’homme contre tout l’ensemble de sa condition.
Il s’était parfaitement, admirablement raffermi. Il semblait que si le policier était rentré à ce moment, il eût été foudroyé. Cette idée le visita-t-elle ? Il se détendit soudain, et ce fut à mi-voix et sur un ton presque affectueusement anxieux qu’il demanda :
— Enfin, voyons, qu’est-ce qu’il y a ?
— Mais rien.
— Tu as été pris ?
— Jamais. J’ai été, comme tout le monde, deux ou trois fois dans des boîtes de tantes… Nous n’avons rien à craindre de ce côté-là, acheva-t-il avec la plus tranquille assurance. Et, comme sûr d’avoir débarrassé Caël de toute crainte erronée, il entama une nouvelle conversation :
— Ah ! qu’allons-nous faire ?
— Il faut prévenir Paul Morel, d’abord.
— Oui, mais nous ne pouvons pas lui téléphoner, on nous écouterait.
— Tu crois qu’ils doivent surveiller toutes nos communications ? Et les siennes ?
Ils se regardèrent : chez l’un comme chez l’autre le plaisir de l’importance le disputait un peu à l’effroi.
— Sûrement, mais on peut tout de même risquer le coup. On va lui téléphoner d’un bistrot. Nous allons voir aussi si nous sommes filés. Tu n’avais rien remarqué ?
— Rien. Qu’est qu’on lui dira ?
— Il faut lui dire de nous rejoindre quelque part.
— Il sera filé.
— Je lui ferai comprendre de faire attention.
— Au téléphone, expliquer ça… Pourquoi pas plutôt agir par Gambier ?
— Tiens, oui…