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Gilles/02/9

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IX

Écoutant Galant, Gilles s’émerveilla de l’importance que ses amis donnaient à cette histoire, d’autant plus que Galant ne lui parla pas des menaces qui le concernaient, lui, Galant. Gilles mit en doute que M. Morel fût au courant[1]. Il connaissait la République et comment la police menée contre tous n’est menée par personne, sauf quand le régime est directement menacé. Depuis quelque temps, Morel manifestait des velléités incroyables. On disait que si les radicaux quittaient la droite et revenaient à gauche, il résisterait, refuserait le ministère à leur chef Chanteau qui comptait s’appuyer sur les socialistes ; il risquerait la dissolution. Sans doute cette attitude commençait-elle à fomenter des inimitiés et des intrigues contre lui, que la police, si elle lui était dévouée, voulait prévenir. Mais, même sans ces circonstances, la démarche du policier était normale.

— Et alors, cette réunion ?

Gilles regardait d’un air sceptique Galant qui pinça les lèvres.

— Il nous faut savoir par Paul si le vieux est oui ou non dans la combine. S’il n’y est pas…

— Je comprends, dit Gilles, tu veux que je joigne Paul.

Il fit mine de prendre le téléphone. Galant esquissa un mouvement pour l’arrêter.

— Tu vas lui téléphoner directement ?

— Bien sûr.

— Tu as tort, on doit surveiller ses communications ; il vaut mieux que tu ne sois pas compromis… Sers-toi de sa sœur.

Gilles sourit. Il demanda Antoinette.

Galant se détourna, se demandant si Gilles allait la tutoyer. Gilles n’en fit rien.

— C’est vous, Antoinette, oui, c’est moi… N’est-ce pas ? J’ai été très occupé…

Galant revint vers l’appareil, mais il s’en éloigna de nouveau, car le visage de Gilles exprimait l’ennui et la fatuité. Sans doute Antoinette croyait-elle que Gilles revenait vers elle et elle en était heureuse.

— Ce coup de téléphone est très intéressé…

Gilles finit par faire comprendre à Antoinette que son ami Galant voulait voir Paul dans certaines conditions de secret. Il fit signe à Galant de prendre l’appareil. La voix lente d’Antoinette disait :

— Eh bien, Paul va venir tout à l’heure ici ; que Galant vienne aussi. Tout ça me paraît mystérieux. Dites-lui que je serai ravie de le voir…

Galant s’en alla cacher son trouble à l’autre bout de la pièce. Gilles était trop occupé par Dora pour voir rien de ce qui se passait dans le cœur de son ami.

Dehors, Cyrille s’avisa qu’il convenait pour lui d’amener Caël. Il savait qu’Antoinette en serait enchantée. Caël attendait Galant à un café voisin.

Antoinette, ravie de recevoir les deux chefs de l’avant-garde, se montra très aimable. Paul arriva bientôt. La jeune femme qu’on avait mise au courant et qui, à l’étonnement des deux compères, donnait sans ambages tort à son père, sortit de la pièce en disant qu’elle allait revenir.

Caël et Galant témoignèrent à Paul des sentiments très amicaux qui remplirent de joie le jeune homme. Depuis quelques semaines, devenu leur familier, il avait absorbé toutes leurs idées. Obscur par débilité, il se plaisait avec ivresse à l’obscurité de leur pensée.

Galant exposa brutalement ce qui était advenu[2].


— Vous croyez que votre père est au courant ?

— Bien sûr, mais voyons.

— Mais comment ?

Paul rougit :

— J’ai vaguement parlé de vous devant mes parents…

Galant dit tranquillement :

— Ils n’ont pas dû faire attention. Mais l’annonce de la réunion a dû mettre en branle la police, qui a dû prévenir votre père, ensuite. Celui-ci…

Paul l’interrompit avec rage :

— Mais ça ne se passera pas comme ça.

Caël et Galant lui jetèrent des regards profonds[3].


Caël demanda d’une voix suave :

— Avez-vous de l’influence sur lui ?

— Il prétend aimer la liberté, au fond. Je peux le troubler.

— Mais si vous l’insultez ?

— Je lui dirai ce que je pense.

Galant intervint :

— Oui, mais il s’agit de faire réussir notre affaire. Cela dépend de vous.

— C’est vrai, s’écria Paul Morel, ébloui.

— Il faudrait d’abord l’interroger prudemment pour seulement voir s’il sait.

— Oh ! il sait sûrement.

— Pourquoi ne vous en a-t-il pas parlé ?

— C’est un sournois, un hypocrite. Et je lui fais peur.

Caël et Galant se regardèrent à demi amusés, à demi effrayés.

— Enfin, on n’est jamais sûr. Il faudrait voir.

— Ne vous emballez pas, conclut Caël.

Ils restèrent silencieux : les deux compères voyaient bien l’impossibilité de maintenir la réunion. Non pas Paul, qui s’échauffait :

— Eh bien quoi ? Si M. Morel ne sait rien, il l’apprendra. Et puis après ? Il faudra bien en venir là pour qu’il intervienne et fasse maintenir la réunion. Je lui bourrerai le crâne, je lui ferai honte de l’intervention de sa police. Il m’a assez souvent dit qu’il était un vieux libéral.

— Dites-lui bien, insista Caël, que cette réunion a un caractère philosophique et non politique.

Paul regarda Caël avec une pointe de déception, mais l’autre lui opposa une impassibilité si marmoréenne que Paul se ressaisit de toute son admiration. Caël en profita pour ajouter :

— Et vous lui direz que vous n’y viendrez pas.

— Naturellement, ricana Paul.

— Du reste, vous ne viendrez pas.

— Comment ? Vous le voudriez, après une histoire pareille ? Je veux prouver que je suis entièrement avec vous, rompre avec mon père et toute la boutique.

— Que deviendrez-vous ? fit Caël.

— Je ferai comme vous.

Les deux amis sourirent amèrement.

Brusquement, Caël prit son ton le plus tranchant :

— Je m’oppose absolument à ce que vous veniez à cette réunion.

— Je viendrai au dernier moment, assura Paul.

— Je m’y oppose absolument.

Galant fit signe à Paul de ne pas insister. Paul, ravi de cette complicité, se tint coi. Quand Caël fit mine de s’en aller, Paul dit à Galant :

— Restez, je vais appeler Antoinette.

Il avait remarqué chez les Clérences l’intérêt de Galant pour sa sœur et il en était flatté. Caël foudroya Galant du regard et s’en alla.

Galant resta. Paul détestait maintenant Clérences après l’avoir apprécié ; il avait beaucoup aimé Gilles qu’il savait avoir été l’amant de sa sœur, mais maintenant il l’oubliait auprès de Caël et de Galant. Il voyait bien le ridicule de ces drôles de corps, toujours en train de se raidir, mais un certain ridicule, dû à la nervosité, lui semblait naturel et nullement péjoratif chez tout intellectuel.

Voyant qu’Antoinette, allongée sur son divan, regardait fixement Galant, il en fut troublé, s’alanguit un moment dans ce trouble, puis soudain se sauva.


  1. ↑ Une phrase censurée en 1939 :
    « Il connaissait la République et comment la police menée contre tous n’est menée par personne, sauf quand le régime est directement menacé. » — Note Wikisource, texte de l’édition Folio, 1990, p. 338.
  2. ↑ Un paragraphe et une réplique censurés en 1939 :
    « Paul éprouva une grande honte. Il avait toujours eu honte d’être le fils d’un Président de la République, mais, maintenant, sa honte devenait insupportable.
    — Le salaud, le salaud, s’écria-t-il. » — Note Wikisource, texte de l’édition Folio, 1990, p. 340.
  3. ↑ Une réplique censurée en 1939 :
    « — Je vais lui parler à mon salaud de père. » — Note Wikisource, texte de l’édition Folio, 1990, p. 340.