Gilles/03/1
I
Gilles Gambier envoya sa démission au Ministère des Affaires Étrangères. Il le fit d’une minute à l’autre, sans aucune hésitation : il ne s’était jamais considéré que comme un passant dans ce lieu. Jamais un instant il n’avait pu se croire défini par le terme de fonctionnaire. La notion de retraite lui semblait aussi insipide que celle de Légion d’honneur. Sans cesse il avait éprouvé le même frémissement d’effroi et de colère à observer les manières de ses collègues, ces manières élimées des diplomates, qui, même s’ils sont riches, ont l’air de parents pauvres. Ils portent en terre, tous les jours que Dieu fait, le regret, tous les jours renié, d’un très vague « Ancien Régime ». Qui est le plus sinistrement drôle dans ce personnel des Pompes Funèbres ? D’un noble de vieille souche qui lèche méticuleusement la plante des roturiers, professeurs ou avocassons qui lui arrivent à travers la figure deux ou trois fois par an[1]Ou d’un bourgeois pourvu d’un peu d’argent, entré dans la carrière avec de mesquines illusions sur le lustre qu’il en recevra et qui, passablement catholique, orléaniste à la manière de 1880, ne trouve qu’à imiter dans la servilité le noble de vieille souche ? Le plus sinistrement drôle, c’est un troisième qui, pauvre, normalien et franc-maçon, est encore plus content que les deux autres d’être admis à sucer les doigts des duchesses ou ce qu’il en reste. Au-dessus de cet aplatissement, les Ministres et Sous-Secrétaires d’Etat changent et se ressemblent de plus en plus[2]Les générations de ces si lointains neveux des Jacobins sont toujours plus falotes et plus faiblardes. Assises dans le fauteuil fatal, elles promènent sur l’Europe un regard de plus en plus myope, cependant que le pauvre disque qu’elles ont dans le ventre, et qu’on n’a pas changé depuis l’invention du phonographe, continue à tourner pour le ricanement lassé des peuples sa ritournelle éraillée sur la paix et la démocratie.
Du reste, Gilles n’avait jamais eu de rapports durables avec ces gens-là. Il était toujours resté au Service de la Presse, lançant directement, par-dessus la tête de tout ce monde courbé, ses étranges rapports sur la politique générale de la France à Berthelot, qui avait cessé de lire depuis longtemps ces satires indiscrètes où, à travers sa propre politique, était dénoncée l’arrogante imprévoyance des derniers maîtres de la France.
Gilles s’en allait l’année où son traitement devenait sa seule ressource, car il arrivait au bout du magot que lui avait constitué autrefois Myriam Falkenberg, au moment de l’épouser. Il n’allait plus avoir d’argent, plus d’argent du tout, mais c’était justement ce qu’il voulait. C’était une tentation qui l’appelait depuis longtemps. Il voulait retrouver cette impécuniosité dont le hasard d’une rencontre l’avait débarrassé quelques années. Qu’allait-il devenir ? Il n’en voulait rien savoir. Il envisageait la pauvreté comme un état pour lui redevenu mystérieux, épouvantable et enivrant. Il prit une chambre dans un hôtel de la rive gauche. Il avait vendu la plupart de ses livres, tous ses meubles et ses tableaux. Déjà son habillement se modifiait et atteignait enfin une véritable élégance, sous un léger débraillé. Il jouissait amèrement de sa liberté. Cette liberté était faite aussi de la perte d’une maîtresse, Dora Reading, rentrée en Amérique, et de la perte de ses amis, partis vers le communisme. Il avait perdu tout ce qu’il n’avait jamais eu. Il n’avait jamais rien eu à lui, ni femme, ni amis, ni situation. Ce qui avait tenu lieu de tout cela s’était brusquement effacé. Il ne faisait rien, il ne lisait plus, il se promenait, il rêvait, il dormait. Il ne voyait plus le peu qu’il avait jamais vu des gens du monde, des bourgeois ; il ne s’était pas fait de relations nouvelles. Il était seul. Lui qui avait toujours été seul, il l’était beaucoup plus qu’auparavant. Il jouissait avec un renouvellement infini de curiosité de son sort. Il avait toujours désiré ce temps de toutes les abolitions ; maintenant ce désir se réalisait. La pauvreté lui paraissait aujourd’hui une condition de la solitude comme autrefois la richesse. Il se promenait, en attendant la pauvreté. Elle arrivait. Ses derniers billets de mille brûlaient comme du papier à cigarette. Il trouvait une volupté sans égale au fait d’avoir disparu, d’être inconnu. Il ne vit strictement plus personne. Non seulement il ne pouvait plus supporter la moindre conversation, mais surtout il ne pouvait plus supporter un regard sur lui. Le regard de la caissière de l’hôtel le gênait encore. Il changeait sans cesse de restaurant, de café, de quartier. Il prenait des femmes dans le métro, dans la rue. Il leur parlait à peine, il les regardait seulement. Un regard qui n’était ni une injonction, ni une supplication, un regard où il leur fallait reconnaître une intimité de toujours. Ce passant leur donnait au coin de la rue le sentiment d’un autre foyer, d’un feu doux au coin duquel les attendait leur propre rêve avec des mains lentes. Elles sentaient palpiter en même temps leur sein et leur cœur dans leur sein. Et elles le suivaient, entendant des propos qui leur paraissaient étrangement familiers : « Oui, encore une fois. Oui, encore une fois. Nous nous connaissons si bien que c’est à peine besoin de nous rapprocher. Pourtant… » Enfermées dans une chambre, elles plongeaient dans l’éternel, état délicieux pour elles si ce n’est qu’une sensation.
De quelle adoration minutieuse il assiégeait lentement celle qui l’avait suivi. Une fois dans la chambre, une fois qu’il la tenait… mais il la tenait bien avant qu’elle fût dans la chambre, depuis qu’il lui avait touché la main. Pourtant une chambre concentre les effluves au point de produire des miracles.
Une fois dans la chambre, il ne parlait plus du tout. Il ne la regardait plus guère dans les yeux non plus, il aimait mieux regarder sa robe mouvante. Il lui demandait d’abord de s’asseoir, de ne plus bouger, de ne rien dire. Il sortait de ses poches un nombre incroyable de grands mouchoirs de soie qu’il jetait à deux ou trois endroits pour conjurer la laideur. Elle portait la main à son cœur. Pas de tabac, c’était un de ces moments où il n’avait plus envie de fumer. Il regardait la robe mouvante très longtemps. Un mot par-ci par-là, pour ponctuer le silence. Il devinait longuement les moindres détails de ce corps qui se cachait si gracieusement. Un geste imperceptible de temps à autre. Plus tard, il se déshabillait. Il voulait être déshabillé avant elle. Impossible de se déshabiller ensemble. Enfin, il était important qu’elle fût toute à la surprise de découvrir son corps. Ce corps était déroutant : il était mi-partie comme une figure d’anatomie. D’un côté, c’était un corps d’homme épanoui et presque athlétique, avec un cou largement enraciné, une épaule droite pleine, un sein ample, une hanche stricte, un genou bien encastré ; de l’autre, c’était une carcasse foudroyée, tourmentée, tordue, desséchée, chétive. C’était le côté de la guerre, du massacre, du supplice, de la mort. Cette blessure sournoise au bras qui avait enfoncé son ongle de fer dans les chairs jusqu’au nerf et qui avait là surpris et suspendu le courant de la vie, et qui par un vaste contre-choc avait saccagé toute l’épure architecturale des muscles, c’était ce que Gilles avait cherché à la guerre, le moins qu’il en avait pu rapporter, cette empreinte, ce signe de l’inexorable, de l’incurable, du jamais plus.
La femme le regardait surprise, bouleversée, ahurie, elle-même divisée, courant d’un côté à l’autre de son sentiment contradictoire, entre l’admiration et l’effroi, l’abandon et la répulsion. D’un côté elle s’appuyait sur la solidité virile, de l’autre elle sentait céder la barre d’appui et tombait dans un vide inquiétant. Elle oscillait violemment, irrégulièrement, puis peu à peu elle s’installait dans l’oscillation, elle se balançait. Le balancement assurait l’enchantement. Alors les mains de Gilles s’avançaient vers elle. Elle était prise dans un rite, la révélation véhémente commençait en benoîte initiation. Sous l’injonction imperceptible de gestes très légers, elle commençait de se déshabiller. Il l’aidait un peu ; il s’éloignait, se rapprochait. À mesure que ce corps se dénudait, ce corps qui sous la robe s’était déjà si profondément livré, livrait encore de nouvelles beautés. Puis, il était atteint, modifié, aliéné, exalté ; il manquait devenir une âme.
- ↑ Un fragment de phrase censuré en 1939 : « par an… en guise de ministres et sous-secrétaires d’État ? ou » — Note Wikisource, texte de l’édition Folio, 1990, p. 497.
- ↑ Un fragment de phrase censuré en 1939 : « en plus… dans la médiocrité. » — Note Wikisource, texte de l’édition Folio, 1990, p. 498.