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Gilles/03/10

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X

Depuis que Gilles avait ouvert l’Apocalypse à ses amis, la petite feuille avait d’abord gagné quelques centaines de lecteurs de plus, puis les avait reperdus. La pensée du journal allait à hue et à dia. Lorin ne pouvait qu’aligner ses raisonnements marxistes, dans une effroyable abstraction, dans un charabia indéchiffrable. Ce fils de bourgeois s’exprimait comme un charbonnier qui, dans son enfance, ayant été enfant de chœur, aurait appris quelques phrases d’une langue inconnue et aux soirs d’ivrognerie les revomirait pêle-mêle. Ni au lycée, ni à la Faculté de Droit, il n’avait appris à penser, à mettre de l’ordre dans ses idées, à leur trouver dans son âme de solides points de repère. Il était un bel exemple de la totale déficience de l’éducation moderne.

Quant à Preuss, clair, voire élégant dans chacune de ses phrases, il était inapte à mettre de la cohérence entre les moments de sa pensée. Il allait en tout sens, changeant de principes comme de tactique, se référant successivement à toutes les philosophies, condamnant et consacrant tour à tour tous les hommes et tous les systèmes politiques, tout cela d’ailleurs à travers des analyses extrêmement fines et brillantes de l’actualité, pour revenir toujours au conservatisme radical le plus étroit. Les Juifs restent stérilement fidèles à 89, qui les a sortis du ghetto. Il avait plus de talent que Lorin et encore moins de substance.

Quant à Gilles, sa plume s’exaspérait, grinçait. Il dénigrait tout en France avec une violence de plus en plus inexpiable. Et, sans doute, cela était-il la vraie cause du discrédit où tombait l’Apocalypse. Les Français, qui ne peuvent déjà plus supporter la franche satire, font le vide, à plus forte raison, autour d’une prophétie vraiment déchirante.

Gilles avait cru voir tout d’abord, dans ce désordre de l’Apocalypse, une certaine surabondance juvénile, mais, peu à peu, il n’y trouvait plus qu’agitation, aigreur, complaisance démoniaque dans un encombrement de fariboles qui faisait le plus perfide néant. Et il ne pouvait plus croire que tout cela s’arrangerait par l’effet de l’action de Clérences.

Il y avait eu encore une réunion avec les communistes, publique, cette fois. Preuss l’avait poussé à y aller ou avait cru l’y pousser, car, au fond, Clérences n’en faisait qu’à sa tête et il ne s’engageait guère dans ces démarches extrêmement courtes qui ne l’éloignaient pas du centre de ses hésitations et de ses prudences.

Il s’agissait de protester contre une quelconque répression qui s’était exercée quelque part en Europe contre le communisme. Gilles avait accompagné Clérences. Il ne croyait absolument pas à la force positive du communisme dans le monde et il n’y voyait que l’effet de la ruine des derniers piliers médiévaux soutenant la fragile civilisation bourgeoise et moderne. Mais il pensait encore qu’il y avait parmi les communistes des hommes sains et vigoureux qu’il aurait voulu atteindre et retirer de leur égarement. Il aurait voulu leur faire comprendre qu’ils travaillaient, sans le savoir, pour la réaction et le rétablissement d’une aristocratie comme en Russie.

Il aurait voulu qu’ils devinssent tout de suite des réactionnaires, sans hypocrisies intermédiaires. Mais il devinait bien que, sous la jactance, c’était des petits bourgeois, comme les radicaux et les socialistes.

Autrefois, étant étudiant, il avait été bien souvent dans des meetings socialistes ; il y avait renoncé par incrédulité non seulement dans les idées qui volaient bas sur la foule, mais encore dans les vertus qui pouvaient émaner de cette foule même. Il retrouvait le prolétariat bien plus bas qu’il ne l’avait quitté. Il n’y avait plus rien dans les foules ouvrières de cet élan naïf et prompt qui allait vers le jovial Jaurès d’avant guerre. C’était une foule brisée par les années d’un rite artificiel et monotone, soumise à des ordres venant de trop loin ou de trop haut. Elle se levait, s’asseyait, pour chanter l’Internationale, par un ressort mécanique, en se complaisant dans l’inanité sonore du chant comme les cléricaux dans leurs cantiques. Il y avait, dans ses invectives, en réponse à l’appel démagogique, une arrogance si évidemment creuse que, sûrement, sur l’estrade, parmi les bonzes, personne ne pouvait en être dupe.

Cachin avait parlé. Il y avait vingt ans ou cent ans que ce vieux professeur sermonnait cette vieille foule. Bonne grosse voix, bonne grosse tête, bonne grosse main, sage élocution, ordre et simplicité dans le discours, un trait un peu vigoureux çà et là. Cela faisait une bonne technique de magister travaillant dans le genre honnête, bien pleutrement et sournoisement résolu à ne déchaîner aucune tempête.

Après Cachin, ç’avait été Vaillant-Couturier. Le ténor des tournées de province. Celui-ci travaillant dans le genre ému.

Gilles s’était aperçu avec horreur que, chez les communistes, le rapport secret entre l’orateur et la foule était le même que chez les radicaux. Il y avait la même complicité pour se duper. L’orateur faisait semblant de croire à l’enthousiasme de la foule et la foule à l’enthousiasme de l’orateur. On aurait pu aussi bien être à une réception de l’Académie française. La France n’était plus qu’une vaste académie, une assemblée de vieillards débiles et pervers où les mots n’étaient entendus que comme des mots. Gilles sentait la mort lui grignoter la moelle comme une petite souris narquoise.

Clérences parla. Gilles rentra la tête dans ses épaules. Clérences fut extrêmement mauvais, encore bien plus mauvais que dans la petite réunion contradictoire. Sentant la faiblesse de cette foule, il tomba dans la plus extrême faiblesse, si bien qu’il parut encore plus faible qu’elle. Elle fut galvanisée par ce leurre de supériorité et, après une audition hargneusement silencieuse, coupée de ricanements, le renvoya à sa chaise sous une Internationale insolente.

Par ailleurs, Clérences avait poursuivi de mystérieuses intrigues en dehors de ses amis. Gilles et Lorin le savaient et s’en inquiétaient ; en même temps, ils se consolaient en se disant qu’il était des délicatesses de l’action qu’ils ignoraient l’un et l’autre et dont seul Clérences pouvait être le bon juge. Pendant cette période, c’était Preuss qui semblait avoir son oreille. Gilles se navrait davantage de cela que du reste, car il savait bien que Preuss n’était qu’un brouillon et ne pouvait intervenir que là où, sous les apparences d’un commerce fébrile, il ne se passait exactement rien.

— Peut-être que l’action de notre ami, dit Gilles à Lorin, ce n’est que des agissements, une piètre intrigue du genre de celles dont est tissue l’histoire de cette pauvre vieille république.

— Tu crois ? s’exclamait Lorin, aussitôt plus friand du désastre d’un ami que de la réussite de ses propres projets… Nous verrons bien, ajoutait-il avec un air de menace qui faisait présager à Gilles que les chausses de Clérences connaîtraient un de ces jours ces affreux aboiements qu’avaient connus les siennes au temps de Révolte.

— À propos, qu’est devenu Caël ? demanda-t-il un jour.

La fin de la prospérité d’après guerre avait commencé la décadence de toutes les étrangetés et de tous les embrouillements dont Caël avait été un des fantomatiques profiteurs. Sa boutique de peinture d’avant-garde ou d’arrière-garde avait fait faillite et il avait quelque peu disparu. Cependant, il venait de rouvrir une boutique plus modeste où il s’obstinait à vendre son bric-à-brac des derniers jours. Et, comme certaines parties du monde n’étaient atteintes que tardivement par les derniers feux de Paris, il arrivait encore à Caël des disciples de la Patagonie ou de Java. Si bien qu’il pourrait sans doute prolonger encore pendant quelques années son euphorie de pontife d’une secte travaillant dans le carton découpé et peinturluré.

Quand Gilles voyait Clérences, il l’interrogeait du regard. L’autre souriait doucereusement. Clérences ne voulait pas se débarrasser de ses amis intellectuels. Dans une France vieillotte et qui confond son dernier souffle avec celui d’un intellectualisme rabougri, d’un mandarinat vétilleux, rien ne se fait sans les intellectuels. Ou plutôt, on invite toujours des intellectuels pour qu’ils assistent, avec leurs hochements de tête aigre-doux, à un nouvel avortement bavard. Un beau jour donc, Clérences prit son air le plus compendieux pour convoquer Gilles et Lorin à une réunion d’où allaient sortir fichtre de grands événements. Comme il les avait d’abord pressentis séparément, chacun, devinant les conciliabules qui s’étaient tenus avec l’autre, pensait en savoir moins qu’il n’y avait et, entravé dans le mouvement de son scepticisme, était incité à espérer encore quelque chose.

La réunion se tenait dans le charmant appartement de Clérences et ce n’était pas déjà peu comique de voir, dans ce décor d’une austérité raffinée, réunis tant de malotrus du prolétariat et de la gauche. Il est vrai que ces malotrus étaient, en fait, de bons petits employés bien propres, bien pacifiques et à peine envieux. À la première réunion, pendant deux heures, on ne discuta que de vétilles cérémoniales. Il s’agissait de constituer un comité. Y aurait-il un président ou seulement un secrétaire ? Et d’autres dignitaires ? Et quel nom prendrait le nouveau mouvement ou le nouveau parti ? Ces bavardages, qu’il ne put écouter plus de cinq minutes, permirent à Gilles de se remettre de son émoi d’un instant ; il avait cru une seconde se trouver devant des gaillards possibles, devant des révolutionnaires. Or, Clérences n’avait assemblé que tous les gens qui lui ressemblaient. Il y avait là des intellectuels qui étaient entrés niaisement avec leur libéralisme dans le communisme et se retrouvaient, l’ayant fui, dans un anarchisme difficile à avouer tant de lustres après la mort de l’anarchie. Quelques-uns d’entre eux cherchaient un alibi dans le socialisme de la IIe Internationale où, dans une atmosphère de solennelle et impeccable impuissance, ils pouvaient abriter toutes leurs réticences et leurs velléités, leurs effarouchements et leurs verbeuses indignations. À côté d’eux, il y avait des syndicalistes voués aux mêmes tourments et aux mêmes incertitudes, mais qui se camouflaient plus hypocritement sous un vieux vernis de réalisme corporatif. Il y avait aussi des francs-maçons et des juifs, également déchirés entre un capitalisme si longtemps profitable et si dignement masqué de démocratie et des aspirations à une attitude plus âcre.

À la sortie de cette première réunion si parfaitement vide de toute virilité et de toute humanité, Gilles ne pouvait même plus nourrir de la déception ou du découragement. Il fut d’une folle gaîté en s’en allant bras dessus bras dessous avec Lorin ; cette gaîté grinçait comme une trottinette rouillée sous le pied d’un garçonnet de 90 printemps. Cependant, Lorin avait pris la parole à deux ou trois reprises et était fort satisfait des boutades marxistes qu’il avait lancées. Aussi ne vit-il que du dépit dans l’attitude de Gilles.

À la deuxième séance, il y eut encore deux heures de palabre inutile sur les gens à inviter ou à ne pas inviter, avant qu’on en vînt à un discours de Clérences.

« La situation politique en France, camarades… La situation est donc beaucoup plus grave qu’on ne le croit généralement. Bref, un mouvement fasciste commence à se développer dans le pays… Les progrès du mouvement hitlérien en Allemagne… »

Gilles tombait des nues. Un mouvement fasciste en France ? Il n’en avait pas la moindre idée… Manquait-il d’information ? Mais non, c’était une fantasmagorie. Où donc Clérences voulait-il en venir ?

Clérences continuait : « Nous ne devons pas créer un nouveau parti. Il y a assez de partis. Mais nous devons former un noyau autour duquel sera possible l’union des partis et des individus susceptibles d’être entraînés à lutter contre le fascisme. »

Gilles connaissait mal le fascisme italien et n’avait que des idées obscures sur le mouvement hitlérien. Cependant, en gros, il pensait que fascisme et communisme allaient dans la même direction, direction qui lui plaisait. Le communisme était impossible, il l’avait vérifié dans ces derniers temps par le contact qu’il avait eu, en compagnie de Clérences, avec des communistes français. Restait le fascisme. Pourquoi ne s’était-il pas soucié davantage du fascisme ?

Tandis que Clérences continuait son discours contre le fascisme, Gilles entrevit que, sans le savoir, instinctivement, il avait poussé vers le fascisme. C’était vers le fascisme qu’il avait voulu diriger Clérences. Le fascisme n’avait-il pas été fait dans une pareille inconscience par des gens de gauche qui réinventaient ingénument les valeurs d’autorité, de discipline et de force ? Clérences faisant soudain allusion à ces valeurs-là, ses auditeurs approuvèrent vaguement du bonnet. Gilles jeta un regard de jubilation ironique sur Lorin. Mais celui-ci ne semblait rien craindre. Il n’avait pas tort, somme toute, car suivit une discussion éperdue où les opinants semblaient, d’une minute à l’autre, justifier puis rendre tout à fait ridicule le nouvel espoir de Gilles. Ces libéraux, ces anarchistes impénitents étaient-ils en train de muer et de donner naissance à un extrémisme qui confondrait enfin certains éléments de la droite et de la gauche ? Mais non.

Après la réunion, Gilles prit à part Clérences et lui lança tout de go l’idée qui lui était venue.

— Tu m’as donné beaucoup à réfléchir. Après tout, le mouvement fasciste est une chose plus importante que nous ne croyons.

— Je pense bien.

— Après tout, puisque nous ne sommes pas devenus communistes, il est probable que nous deviendrons fascistes.

Clérences le regarda comme il le regardait toujours, avec son affectation d’indulgence amusée.

— Je crois, continua imperturbablement Gilles, que tu es en train de commencer un fascisme par le bout qui convient. Se déclarer antifasciste dans un pays où il n’y a pas l’ombre de fascisme, c’est évidemment la seule façon d’amener celui-ci à la vie.

Clérences ricana d’un air gêné. Gilles jugea utile de ne pas insister et s’en alla. Au moment où il passait la porte, Clérences lui dit :

— L’Apocalypse a préparé le terrain aux discussions actuelles, du moins dans une certaine mesure. Quand notre groupe va être définitivement organisé et axé, tu gagnerais beaucoup à en faire notre organe.

— À mon goût, il faudrait que tu rompes à la fois avec la démocratie et avec le capitalisme.

— Je romprai en agissant, mais non point par des paroles préalables qui effaroucheraient les uns ou les autres de ceux que je veux entraîner.

— Il faut, au contraire, rompre avec tout le monde, c’est la seule façon de gagner des adhérents sains et entiers.

Clérences haussa légèrement les épaules et le laissa partir.

Le lendemain, Gilles interrogea Preuss.

— Qu’est-ce qui va sortir de tout ça ?

À son grand étonnement, Preuss fut catégorique.

— Rien ; Clérences aurait dû rester radical. La France est radicale et restera radicale. Clérences est comme la France.

Gilles blêmit de dégoût.

— Mais non. Le radicalisme français est aussi solide que le conservatisme anglais.

— Eh bien, si c’est cela, je vous souhaite de crever tous.

Lorin vint le trouver. Il était rempli d’une jubilation démoniaque.

— J’ai travaillé les camarades. Nous avons formé une solide fraction néo-marxiste. À la prochaine réunion, nous obligerons Clérences à reconnaître nettement les principes marxistes, ou nous romprons la combine.

Gilles sourit amèrement.

La réunion suivante manifesta tout de suite des caractères différents des précédentes. Ce ramassis d’hésitants avait retrouvé, dans la coulisse, les vieilles divisions radoteuses et chacun, content de retomber dans sa routine, paraissait résolu à faire le nécessaire pour que tout soit cassé.

Clérences prit la parole pour résumer son discours de la dernière fois. « Notre programme doit être le contrôle du capitalisme, la nationalisation des trusts ; mais nous ne devons pas mettre en avant la suppression de la propriété, ce qui nous mettrait à dos les deux tiers de la France… Nous devons unir le prolétariat, les paysans et les classes moyennes… »

Une certaine agitation se produisait dans le coin où était assis Lorin, ce qui rappela à Gilles la dernière séance de Révolte, quelques années auparavant. Toujours cette basse sédition des médiocres, qui s’attisait sur de vieilles attitudes inventées au xixe siècle. Lorin demanda la parole.

— Clérences, tu veux être révolutionnaire. Mais il n’y a qu’un moyen d’être révolutionnaire, c’est de se tenir solidement attaché à la lutte des classes…

Après Lorin qui bafouillait, à la fois timide et arrogant, et qui fut rassis par l’applaudissement hâtif et goguenard de ses partisans, un instituteur se leva qui fit une harangue fort hargneuse, fort embrouillée où, malgré tout, apparaissait, avec quelque précision, le vieux préjugé marxiste : « Rien sans les ouvriers, tout pour les ouvriers. »

Ensuite, ce fut un franc-maçon qui déploya les grâces louches de Tartufe pour vanter la Révolution toujours debout, celle de 89 dont, en effet, il vivait encore. Et puis, d’autres.

Clérences répondit à tous. Il n’était pas marxiste, il prétendait cependant défendre et promouvoir l’esprit du marxisme… mais… cependant… Gilles cessa d’écouter, se voyant dans quelque bagarre de moines alexandrins. Tous ces gens étaient des gens de robe, des clercs comme dit l’autre, tout à fait stériles. Décidément, la vie n’était plus en France. Brusquement, il se leva et sortit.