Gilles/03/11
XI
Au début de 1934, Gilles Gambier était au bout de sa vie parisienne. À quarante ans, il lui semblait que, s’il restait à Paris, sa destinée avait achevé sa révolution sur elle-même ; son avenir ne présentait aucune nouveauté possible. Il savait comment il se comporterait toujours dans ce lieu. De maigres événements alternés lui avaient montré comme étaient peu écartés les points extrêmes de l’oscillation. Devant la démonstration répétée, son imagination était morte. Il n’y avait plus en lui aucun élan pour relancer sa vie individuelle. Il ne croyait plus dans Pauline, stérile, marquée par la mort, mais surtout devenue bourgeoise. Peu à peu, il ne s’était plus senti lié à elle que par la mémoire et la pitié.
Quand il avait rencontré Berthe Santon il avait eu la brusque et amère certitude qu’il n’aimait plus Pauline. La magie du sacrement avait dépéri.
Berthe Santon, belle, vivait dans une situation étrange qui montrait le plus terrible asservissement à l’argent qu’on puisse imaginer. Après avoir eu en toute liberté dix amants, elle avait épousé un des deux ou trois Grecs les plus riches du monde. Cet homme qui faisait elle ne savait quel commerce, fier et épouvanté d’avoir épousé une catin d’aussi terrible réputation, l’avait soumise à une surveillance orientale. Elle s’y était pliée avec une parfaite docilité apparente. Mais au bout de quelques années il avait fini par découvrir qu’elle l’avait toujours trompé. Il s’était bien vengé, il avait fait prononcer le divorce contre elle et il ne lui servait une grosse pension qu’à la condition qu’elle n’eût pas la moindre liaison. Le despote outragé avait calculé qu’elle ferait cependant l’amour, mais dans des conditions fort gênantes et en vivant dans la terreur. Deux ou trois fois il avait ravivé cette terreur en suspendant les mensualités.
Voilà la femme qu’avait rencontré Gilles qui avait cru être à jamais débarrassé des femmes et de l’argent. Elle avait un corps qui exprimait le plus irrépressible goût de vivre et un visage de pierre. Elle ne lui avait pas souri tandis qu’elle lui pressait les mains dans l’ombre du cinéma où on venait de le lui présenter.
Gilles retombait sur les images. Pauline n’était plus qu’une image. Berthe ne pouvait être autre chose. Se retourner vers une Berthe, c’était un atroce aveu d’impuissance ; il ne pouvait que haïr ce qui sortait des mains d’autrui, et qui ne se livrerait jamais tout à fait. Il n’avait pas un instant devant Berthe les illusions qu’il avait eues devant Dora. Ce retour du passé, avec ses fausses faveurs, c’était encore la punition du passé, une punition qui, semblait-il, ne finirait jamais plus. Avec quel désespoir il jetait un dernier regard sur ce sentiment de plénitude qui avait ravivé ses forces autour de Pauline.
Tout en faisant ces réflexions, il avait cédé aux avances de Berthe. Il lui donnait son dernier feu. Une conscience désespérée ne l’empêchait pas de paraître encore passionné. En fait, il l’était plus que jamais, d’une passion détachée et sans espoir. De nouveau jaloux, anxieux, tendre, férocement, follement lubrique. L’arbre de la science et l’arbre de la vie ne faisaient plus qu’un seul arbre d’orage, éperdument secoué par un tourbillon final ; il engloutissait dans ses racines, semblait-il, tout ce qui restait de suc dans les parages.
Il l’avait vu devenir amoureuse de lui : il regardait d’un œil atone cette faveur persistante, idiote des femmes. Sans doute vont-elles à la moindre résistance et ne manquent-elles pas un seul des rares hommes dont l’imagination peut être dominée par elles. Gilles, en effet, semblait occupé par la forme creuse et fallacieuse de Berthe. Elle était belle, une flaque de lait où flottait une chevelure noire. Ses yeux étaient d’un bleu minéral. Il avait pu feindre quelque temps de ne pas la désirer ; elle avait attendu avec son habitude de dissimulation et de répression intimes. Puis, il s’était laissé aller, contemplant calmement le jeu toujours vivant de ses réflexes. Elle reprenait sur lui le pouvoir des filles. Aussi accessibles qu’inaccessibles. C’était le brutal souci d’argent qui la tenait. Bah, ce souci ouvert était pour lui moins humiliant que celui plus anodin et plus sournois qui lui avait dérobé Dora. Il avait été l’amant de dix femmes mariées, il savait quelles chiennes enchaînées c’était ; cette femme répudiée était au moins dans une situation bien nue.
Avec l’argent de Santon, elle s’était fait une cage parfaite aux barreaux de platine. Elle habitait Neuilly ou rue de Varenne, peu importe, car qui marquera encore des différences entre ces derniers coins où le Paris d’autrefois, plein de verdure et de silence, agonise sous le progrès inexorable de la pétrification. Elle ne lui avait demandé qu’une fois de venir chez elle, par crainte des espions du Grec. Elle s’habillait avec une simplicité merveilleusement mortifiante. Pauvreté exquise des couleurs et des lignes, ascétisme méticuleux, anxieux, mélancolique de la coquette de ces années-là. Elle ne mangeait pas, elle ne buvait pas, chaque sport était pour elle un calcul. Avec tout cela, sa chair paraissait libre de toute contrainte et spontanément mesurée dans l’abondance. Son physique parlait, somme toute, avec franchise de son moral.
Il avait recommencé à cause d’elle l’existence sophistiquée de ses jeunes années. C’est toujours humiliant pour un homme d’être l’amant d’une femme qui n’est pas libre, mais à quarante ans cela devient grotesque. Ils ne pouvaient se voir qu’à certaines heures assez brèves, qu’il devait prendre sur son travail. Le soir, elle n’osait guère le rencontrer.
Ce qui était plus atroce que tout, c’était que cela se perpétrait alors que Pauline était encore vivante. Le mal l’avait reprise. Elle ne sortait plus de son lit, elle souffrait abominablement. Elle perdait tout : d’abord sa pudeur de femme, cette pudeur qui avait été si forte devant Gilles et qui lui avait refait une virginité ; cette pudeur avait été insultée par le mal qui avait amené des désordres ignobles dans toutes ses fonctions animales. Et, avant même de perdre la vie, elle perdait Gilles. Sans connaître précisément l’existence de Berthe, elle devinait qu’il y avait maintenant une cause particulière à la distraction déjà ancienne de Gilles. Alors qu’elle souffrait sans cesse et que la seule consolation puissante pour elle aurait été que Gilles ne la laissât jamais seule avec la douleur, il rentrait en retard ou partait trop tôt. Elle lui accordait toutes les excuses qu’il se donnait à lui-même : il avait son travail, ses relations.
Subitement le problème d’argent avait disparu de la vie de Gilles. Ayant supprimé l’Apocalypse, il s’était mis à gagner de l’argent en écrivant des articles à droite et à gauche, qui avaient du succès et qui lui étaient bien payés, tout au moins dans les journaux étrangers. Ce n’était pas le fait qui, dans cette période, faisait sourire le moins amèrement Gilles que ce brusque évanouissement de cette question d’argent qui l’avait tant préoccupé, disparition qui ne semblait ne laisser que du vide.
Par une autre dérision plus désolante, le mal qui avait anéanti la féminité de Pauline lui donnait, en refoulant la vie vers son visage, une beauté nouvelle. Ses cheveux sombres, hérissés autour de son front en sueur, prenaient un éclat surnaturel. Ses yeux étincelaient d’un secret plus rare que celui de la volupté. Sa bouche était le fruit énigmatique qui s’offre aux funèbres promeneurs sur les arbres des Enfers. Gilles s’arrêtait un instant à son chevet et se perdait dans une extase d’incompréhension et d’horreur. Il regardait se dissoudre ce qu’il cessait d’aimer et une indifférence démoniaque tordait toutes ses fibres. C’était à peine si l’infâme pitié lui offrait ses misérables artifices. Il les repoussait le plus souvent, mais quelquefois en s’en allant il s’apercevait qu’il en avait usé et qu’il l’avait serrée un long moment dans ses bras.
Après cela, il retrouvait Berthe. Il voyait avec une enivrante lucidité qu’il ne s’éloignait d’une ruine que pour en retrouver une autre. Il entrait dans l’impeccable pied-à-terre qu’elle avait installé pour le recevoir et où tout était merveilleusement stérile. Lui qui venait de quitter l’arbre de vie foudroyé, il entrait dans l’ombre d’un arbre somnifère qui dispensait de vains dictames. Les meubles, les tableaux, les objets étaient choisis par un goût exquis. « Quelle compagne idéale », ricanait-il. Idéale, en effet. Avec une chair apparemment libre, un cœur apparemment généreux, Berthe l’aimait, il n’y avait pas l’ombre d’un doute. De plus en plus, de mieux en mieux. Elle lui donnait un amour de plus en plus délicat, presque douloureux. Il lui avait fait mesurer et elle mesurait d’elle-même tout ce qu’à cause de son fétichisme de l’argent ils perdaient ou plutôt tout ce qu’ils allaient perdre, car il était entendu que Pauline mourrait et qu’ils resteraient séparés.
Il y avait le moment où Berthe regardait l’heure et où elle commençait à le pousser vers la porte. Un jour, lui qui s’était fait une loi de ne jamais lâcher le moindre hurlement contre la situation qu’il avait acceptée, s’écria brusquement, d’une voix égarée :
— Ne me dis pas qu’il ne faut pas que je fasse attendre ma femme.
— Oh !
Elle s’effara devant cette voix où éclatait soudain tant de sarcasme, mais elle n’osa aucune réponse. Il l’avait toujours traitée d’une façon si parfaitement égale : aurait-on pu dire qu’il souffrait ?
Il souffrait d’elle comme de la fatalité de son destin, fatalité qu’il avait formée de ses mains, dans les années de débauche et de folie. Mieux que Dora, Berthe lui faisait payer le crime commis contre Myriam. « Alors, j’ai péché de l’affreux péché d’avarice. Et c’est pourquoi Pauline est restée stérile, et que la stérilité non seulement a détruit son enfant, mais la détruit elle-même. »
Berthe était férocement satisfaite du plaisir qu’il lui donnait. Elle pleurait parfois quand il la quittait. Ce n’était pas révolte, c’était froissement de son long caprice.
Il faisait d’assez longues absences, allant étudier sur place l’Europe centrale et orientale qui de longue date avait absorbé son attention. De ses notes où s’inscrivaient en termes cruels ses vues prophétiques de témoin fasciné, il tirait négligemment des séries d’articles pour les journaux de « grande information ». Autant en emportait le vent. Certes il ne dissimulait pas sa pensée, il l’amoindrissait à peine. Ni ses amis ni ses ennemis ne s’y trompaient. Mais les lecteurs se gardaient bien de le suivre jusqu’à la conclusion terrible que pourtant il indiquait d’un doigt insistant. Il voyait l’Europe agitée dans sa profondeur par des passions de plus en plus audacieuses, rejeter les formes qu’elle avait reçues autrefois de l’Occident et se livrer à une création forte et étrange. Mais l’Occident somnolait, indifférent, incompréhensif, dédaigneux. Toutes les autres pages des hebdomadaires où il écrivait faisaient un concert écrasant pour que le son tragique de sa voix ne fût pas entendu. Il n’avait jamais cru qu’écrire vrai à Paris fût autre chose qu’un cri lancé dans un silence dévorant. Il s’était prémuni par une attitude de distrait et d’humoriste grognon contre le tourbillon de bavardages minutieusement et diaboliquement calculés qui enlace et étouffe toute parole un peu hardie dans la France radoteuse. Talentueuse entreprise de pompes funèbres, la presse française.
En février, revenant de Pologne, il s’était enfermé pour ne plus quitter Pauline. On lui avait fait une nouvelle opération et, en creusant abominablement son ventre, on n’avait pu circonscrire le rayonnement de la mort. Le fruit d’abolition s’était de nouveau développé. Il avait raccourci son voyage au reçu d’un télégramme de supplication qu’elle lui avait envoyé. Elle souffrait tellement quand il avait débarqué de l’avion qu’elle ne pensait plus à la lettre anonyme que quelqu’un avait jugé convenable de lui adresser pour la mettre au courant de la liaison de Gilles avec Berthe Santon. Gilles l’avait trouvée sur la table de nuit. Son foie se pinça et vomit un flot de fiel, mais n’était-ce pas lui qui avait dicté ce billet d’enfer ?
Ils avaient passé la soirée l’un en face de l’autre.
— La morphine ne me soulage plus, tu sais, c’est comme avant l’opération, râla-t-elle.
Elle était assise dans son lit, avec cette chevelure prodigieusement survivante qui étonnait comme celle des momies. La jolie chemise, qui lui venait encore du temps où elle avait été une fille de joie, dévoilait un sein amaigri mais qui se gonflait aux yeux de son ancien amant de la force dérisoire du souvenir. Sa beauté défiait la mort.
Elle continua, après un râle où il y avait une vitalité prodigieusement convulsée :
— Je sais que tu ne m’aimes plus. Je n’étais pas la femme qu’il te fallait. Mais il n’y a aucune femme qui puisse te fléchir. Tu as bien perdu ton temps avec les femmes, tu ne les aimes pas… Mais tout est fini… Écoute, si tu te rappelles seulement un instant ça (elle lui montra un paquet de lettres humides de sa sueur et tordues qui étaient sous son oreiller)… je les ai relues pour te sentir une dernière fois… tue-moi, je souffre trop. Si tu n’es pas un lâche, tue-moi.
Gilles avait senti alors que Berthe, qui était à Monte-Carlo, mourait dans son cœur sans y avoir vécu. Ce cri la tuait. C’était de nouveau Verdun, le moment où l’être humain accablé ne peut plus supporter la voûte du ciel et la laisse s’écrouler dans un chaos imbécile.
Il l’avait regardée se disant : « Quel visage stupide me voit-elle ? N’est-il pas aussi stupidement énigmatique et désespérant, ce visage, qu’un mur écaillé à trois heures de l’après-midi dans une petite rue déserte et sur lequel il y a écrit : défense d’afficher ? »
— J’ai été ton amant, gémit-il d’une voix de vieille fille, en se levant dans la pénombre de cette chambre charmante où elle avait pâmé de joie dans ses bras, où elle lui avait plusieurs fois murmuré d’une voix suprême : « Maintenant, je peux mourir. »
Elle le regarda après cette réponse morne, avec un regard fou de pauvre femme à qui on a arraché sa racine de certitude, l’amour de l’homme.
— Ha, râla-t-elle.
Elle souffrait, elle ne pensa plus à ce qu’il venait de dire. Fallait-il donc achever cette souffrance, appeler le néant ? Mais le néant n’existe pas.
— Fais-moi une piqûre, reprit-elle quand elle retrouva quelque cohérence.
Il la lui fit, en songeant à tous ces gens qui se droguaient dans Paris, qui prétendaient ne pas pouvoir supporter la douce vie. Au bout d’un quart d’heure, souffrait-elle moins ? Gilles en doutait comme elle.
Il restait assis à son chevet, vivant toutes les affres. Elle le regardait parfois, le voyait-elle ? Fallait-il la tuer ? Pouvait-il la tuer ? Lui, le cruel, n’allait-il pas être cruel, une bonne fois ? Elle le regardait par moments ; elle l’épiait, aurait-il dit.
Le lendemain, vers trois heures de l’après-midi, il était las d’écrire sur le conflit des Germains et des Slaves. Il passa dans la chambre de Pauline qui était seule avec le médecin depuis un long moment. Elle gémissait et râlait. Il ne l’avait pas tuée, cette nuit. Elle se détourna vers la ruelle quand il entra. Le médecin s’en allait, Gilles le suivit. C’était un vieux camarade. Il regardait toujours Gilles avec une curiosité insupportable ; aujourd’hui la curiosité était plus maligne. Cela rappela à Gilles la pensée forte et difficile que Pauline lui avait mise en tête la nuit d’avant.
— Figure-toi, dit-il, qu’elle m’a demandé de la tuer. La souffrance lui a retourné l’âme, tu comprends.
Le bon gros camarade le regarda de biais, d’un air gêné.
— Oui, je sais… oui, je…
— Comment, tu sais ?
— Oui, je voulais t’en parler. Après t’avoir dit cela, elle a dû prendre peur, car elle m’a dit à l’instant… je te demande pardon… qu’elle avait peur de toi, qu’elle avait peur que tu veuilles te débarrasser d’elle.
Il y avait une malignité aux aguets dans le regard du vieux camarade. Gilles s’émerveilla. « La vie est toute-puissante jusqu’à la dernière minute. Pauline craint encore la délivrance. » Il rentra, l’étreignit comme il n’avait pu le faire depuis longtemps. Elle le serra aussi dans des convulsions sans nom.
Plus tard, il sortit. Il marcha le long de la Seine vers la Concorde, comme il aimait à faire presque chaque jour.
Paris depuis quelques jours était en rumeur. Il y avait une poussée vague et insistante de foule autour de ce lieu où siégeait une autre foule et qui s’appelle dérisoirement, par la rancune de l’histoire à l’égard des dynasties défaillantes : le Palais-Bourbon. Il y avait une révolte dans l’air[1],
Gilles, marchant le long du quai auguste, levait le regard vers ces quelques arbres patriciens qui subsistent pour ne pas priver la Seine du salut qui lui est dû. Il s’arrêta une fois de plus pour admirer cet angle qu’inscrit le Louvre dans la courbe de la rivière. Aussi longtemps que cet angle coupe le ciel, il maintient la prise de la beauté sur une ville qui a été une des plus belles de l’histoire humaine et qui le reste en dépit des inénarrables barbouillages de ce temps.
Gilles allait vers la Concorde et peu à peu entrait dans ce grand vide qui s’étend soudain au milieu des cités malades. La masse ordinaire des passants a disparu comme par l’effet d’un subit instinct, surprenant chez ces automates qui, hier encore revenant de leur bureau, traversaient d’un pas remonté pour cinquante ans ces espaces de bitume. Il n’y a plus que quelques silhouettes inquiètes et louches. Au bout d’une avenue déserte, au coin d’une place, sous une statue qui perpétue l’émotion, toute oubliée, d’un autre siècle, on aperçoit la masse sombre de la police, tassée sur elle-même, qui écoute et épie. Ainsi un chasseur de sanglier isolé derrière son arbre se demande de quel côté va débouler la grosse bête. Cependant, la grosse bête, la grande masse d’hommes et de femmes, ailleurs, partout et nulle part, accumule ses velléités anxieuses, ses désirs secrets et fous, ses humeurs massacrantes, ses cent mille petits poings grêles, ses tonnes de chair. Gilles, qui marchait le long de ce quai depuis vingt ans et plus, ricanait. Quel geste les foules de cette ville assoupie pouvaient-elles lever vers les traces de la vieille énergie encore visibles dans le ciel, à la frise de ces palais, pour quelques prophètes torturés comme lui ?
Il les avait pistées partout, ces foules, aussi bien dans les rassemblements de droite que dans ceux de gauche. Il avait entendu brailler l’Internationale comme la Marseillaise. Cette foule d’aujourd’hui, vomie par le métro, serait ravalée par ce monstre puant et creux.
Ce vide, ce silence qui s’étendaient le long des quais et dans les Tuileries lui rappelaient d’autres moments qu’il avait vécus dans le monde : une révolution en Amérique du Sud, certaines journées à Berlin à la fin de 32 ou au début de 33, d’autres en Espagne. Il avait été appelé par un pressentiment pour être le témoin furtif mais toujours plus aiguisé de véhémence secrète, de certains événements précurseurs. Aujourd’hui, ici, il ne se passerait rien. Dans cette partie de l’Europe il ne se passait rien, que des contre-coups alanguis et énervés. Le mouvement de subversion de l’Europe, communiste puis fasciste, mourait ici.
Cependant, une dernière fois, il était curieux de tâter ce pouls affaibli par les siècles. Il alla jusqu’au coin de l’Orangerie. Le pont de la Concorde était barré par des rangées de gardes et d’agents devant leurs camions. Ils faisaient face à quelque chose d’absent. Combien de fois avait-il vu de ces accumulations de police contre rien ou presque rien. Sous les balustrades des Tuileries, il y avait aussi une masse de gardes à cheval. Hommes et bêtes regardaient fascinés l’espace dépeuplé. Dans le fond, ce qui semblait le vague grouillement ordinaire de la rue Royale s’arrêtait net à une mince ligne d’agents.
Il se dit : « Rien ne se passera par là ; s’il se passe quelque chose, ce sera comme les autres jours, sur la rive gauche. » Il passa par le Pont de Solférino sur cette rive. Il fit le tour de la Chambre par les petites rues barrées. Toujours les espaces vides, avec au bout le pelotonnement sombre de la police. Cependant, une rumeur lointaine venait du boulevard Raspail. Il revint par l’Esplanade vers la Seine. Dans un coin, sous les arbres, un gros amas de gens attendait, silencieux. Les manifestants de tout à l’heure. S’approchant, il s’étonna de leur sérieux. Il y avait une vraie colère dans leurs yeux. Un émoi le prenait et une vague fascination. Peu à peu ces taches de police autour du vieux Parlement xviiie lui paraissaient petites, menacées, rongées par l’espace et le silence. C’était bien ainsi qu’il se représentait le régime : immobile, inerte, au bout d’une perspective vague, recroquevillé dans d’infimes supputations. Par le Pont Alexandre, il revint aux Champs-Élysées. Tout autour du Grand Palais, une autre masse de manifestants, celle-là énorme, attendait aussi. Corps immobiles, yeux nerveux autour des drapeaux. Tout cela, n’était-ce qu’une fantasmagorie ?
Il alla, près de l’Élysée, dans un journal où il avait des amis. Ils étaient inquiets, hochaient la tête, faisaient des pronostics contradictoires. Personne ne savait rien, chacun, depuis le directeur jusqu’au dernier reporter, ayant un renseignement particulier et curieux, mais tout fragmentaire. L’ignorance et l’incertitude de tous étaient faites aussi de la crainte de se compromettre.
Parmi ces augures flottants, Gilles s’exaspérait toujours et lançait quelque phrase prophétique, pour ramener dans cet univers les forces qui en semblaient bannies : le fatal, le décisif, l’irrémédiable. Ainsi il passait pour croire à des possibilités que son pessimisme tenait pourtant pour parfaitement exclues et l’isolement se faisait autour de lui : peut-être était-il un fanatique. Les intrigants le considéraient comme inutile et les timides comme dangereux. C’était avec un regret hargneux qu’on l’écoutait et avec une prompte et minutieuse rancune qu’on oubliait ses pronostics.
— Que croyez-vous, Gambier, qu’il va arriver ? demande avec ironie le rédacteur parlementaire.
C’était un vieux pédéraste réactionnaire, de l’espèce gémissante et battue.
— Que font les communistes ? Voilà la question, répondit Gilles.
L’autre fronça les sourcils.
— Ah ! si les nationaux pouvaient les entraîner à une alliance momentanée contre les radicaux, alors il se passerait peut-être quelque chose en France.
— Vous ne souhaitez pas cela, j’espère, piailla le vieux pédéraste, verdissant.
Il frissonnait dans le grand bureau étincelant.
— Si, n’importe quoi, pourvu que cette vieille baraque là-bas au bord de l’eau craque.
L’autre, scandalisé et méprisant, se pencha vers le téléphone qui sonnait.
Gilles se retrouva dans la rue. Il revenait à cette image d’une désolation enivrante de la place de la Concorde. Ce théâtre de pierre et de ciel demeurait seul et comme purement revenu à lui-même ; la police et le peuple, rencognés dans les angles, renonçaient à occuper la scène. Ainsi finit l’Histoire. Les Italiens se sont bien promenés pendant trois siècles dans un décor sans emploi.
Dans la rue Royale, il trouva une foule beaucoup plus nombreuse qu’il n’aurait cru, une foule où il y avait beaucoup plus d’hommes que de femmes. Ils allaient, venaient, revenaient. Gilles remarquait ce vaste manège, mais pourtant secouait la tête, dans une négation obstinée. « Déjà tard, il ne se passera rien. Il ne se passe rien. » Tout d’un coup, comme il revenait vers la place de la Concorde, une rumeur, une haleine brûlante lui soufflèrent au visage. Une autre foule refluait de cette place qu’il avait crue vide tout ce temps qu’il était au journal. Il y avait un taxi emporté par cette foule et sur le toit du taxi un homme couché que soutenaient des hommes accrochés. Il y avait du sang. Des visages sautèrent vers lui, ardents, ensanglantés, des corps bondirent animés d’une soudaine frénésie avec des hennissements, des écarts fous : cela faisait une troupe de jeunes chevaux qui ont rompu la barrière.
« Ils tirent », criaient-ils, le prenant à témoin avec une confiance violente. Des mains l’empoignaient rudement. Des yeux l’interrogeaient avec une exigence passionnée. « Venez avec nous. » Sa jeunesse était revenue et rejoignait cette jeunesse. S’était-il donc trompé ? Oui[2], il s’était trompé. Ainsi il n’avait pas cru à la guerre en 1914. À force d’être enlisé au plus mou, il ne sentait plus les poussées sourdes du destin. La France recevait enfin la pesée de toute l’Europe, du monde entier en mouvement.
En un instant il fut transfiguré. Regardant à sa droite et à sa gauche, il se vit entouré par le couple divin revenu, la Peur et le Courage, qui préside à la guerre. Ses fouets ardents claquèrent. Il s’élança à contre-courant de la foule qui refluait. Comme un soir en Champagne, quand la première ligne avait cédé ; comme ce matin à Verdun où il était arrivé avec le 20e Corps, alors que tout était consommé du sacrifice des divisions de couverture.
Il courut vers l’obélisque et au delà. Il était seul. Une femme perdue sur le bitume l’appela comme si elle avait été sa maîtresse, fit quelques pas vers lui, s’arrêta, puis recula, le laissant. Il vit devant lui le pont, la triple ligne des gardes, immobiles comme si de rien n’était.
À droite, à l’entrée des Champs-Élysées, un autobus renversé flambait. Des hommes s’agitaient autour de ce subit autodafé, s’échauffant à la flamme. Au delà, du côté du Rond-Point, on apercevait une grande masse, hérissée de drapeaux, qui remuait un peu : les Anciens Combattants.
À partir de ce moment-là, il fut dans le tourbillon tour à tour cinglant et flasque des foules jaillissantes et refluantes, amoncelées et perdues. Sur le beau théâtre de pierre et de ciel, un peuple et une police, demi-chœurs séparés, essayaient vainement de nouer leurs furieuses faiblesses. Gilles courait partout aux points de plénitude qui lui apparaissaient dans la nuit et dans les lueurs et, quand il arrivait essoufflé, il trouvait un carré de bitume déserté qu’un corps couché ne comblait pas.
- ↑ Un fragment de phrase censuré en 1939 : « à cause des exactions un peu plus cyniques et un peu plus provocantes que d’habitude de la vieille bande radicale qui tient la France et qui sera encore là à son chevet dans l’heure de son agonie. » — Note Wikisource, texte de l’édition Folio, 1990, p. 591.
- ↑ Un mot censuré en 1939 : « foutre » — Note Wikisource, texte de l’édition Folio, 1990, p. 595.